Alors les physionomies changèrent. On nous fit entrer; le mari nous aida

à nous décharger de nos sacs, tandis que sa femme courait chercher à

boire. Les enfants, cachés en quelque coin, se montrèrent, et une jolie

petite fille avança en riant son brun minois.

Il y a du vin, du pain, du lait, des œufs, de l’ail, des piments, des

oignons, des olives, du lard. On nous offre de tuer une poule, de faire

une soupe et une omelette... un festin.

Une figure étrange paraît sur le seuil. C’est un tout vieux petit homme,

vêtu d’un veston et d’un pantalon brun et coiffé d’une calotte noire. Un

col de la couleur qui rendit le nom de la reine Isabelle célèbre,

encercle son cou à la façon des prêtres.

«C’est le _padre_,» dit le châtelain.

Nous nous levons avec empressement pour saluer le _padre_. Ce n’est ni

le moment, ni le lieu de _manger du curé_ dans la _Sierra de Andia_.

Et puis, quel pitoyable morceau!

Si Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d’être siens,

il a sûrement oublié celui-ci le jour de la distribution.

Oncques ne vis sur un oint du Très-Haut tant de pièces et de taches.

Son veston, évidemment façonné avec les lambeaux d’une vieille soutane,

avait depuis longtemps perdu, sous de nombreuses couches d’huile, sa

couleur primitive; quant au pantalon, fendillé, rapiécé, luisant

d’usure, il était retenu par une ficelle dont les extrémités

descendaient sur les cuisses. De plus, par une éraillure, accroc récent

sans doute, s’échappait indiscrètement un bout de chemise de la couleur

du faux col. Il était chaussé d’alpargatas et sa calotte paraissait

couverte d’une telle couche de crasse que ce devait être celle qu’il

portait à l’époque lointaine où il servait le Père éternel en qualité

d’enfant de chœur. Le bonhomme comptait soixante-quinze ans.

«_Padre! padre!_ cria la petite fille en se pendant familièrement à ses

jambes, des Français! des Français!

--Ah! ah! des Français! répliqua le vieux en soulevant sa calotte pour

répondre à notre salut, montrant sa tête grise aussi fournie de cheveux

coupés ras que celle d’un jeune, soyez les bienvenus! Des Français!

reprit-il, j’en ai connu un au temps du roi Louis-Philippe. Un brave

homme. J’ai appris qu’il était mort.

--Qui? Louis-Philippe?

--Oh! il y a longtemps. L’empereur aussi.

--Duquel parlez-vous? Napoléon Ier ou Napoléon III?»

Le _padre_ nous jeta un regard effaré; puis tapotant d’une main les

joues brunes de la fillette qui jouait gentiment avec le bout de chemise

du vieux qu’elle tournait en tire-bouchon, et repoussant de l’autre le

petit garçon cramponné à son paletot, il répliqua, hochant la tête:

«Voyez-vous, je n’aime pas parler politique, moi. Je n’y entends rien.»

Le pauvre vieux pasteur d’hommes n’entendait pas à grand’chose, et il

était certes aussi ignorant que les pasteurs de moutons de la plaine. Né

au _palacio_ de quelque maritorne à l’époque où les hobereaux d’Urvaza

l’habitaient, il ne l’avait quitté que pour aller au séminaire, là-bas,

à Logroño, bien loin dans la vallée de l’Èbre, à dix bonnes lieues. A sa

sortie du séminaire, on l’envoya dans un village, puis dans un autre, et

il revint au point de départ. Qu’avait-il fait pour échouer dans cette

thébaïde? Quel crime contre Dieu, les hommes ou l’Église avait-il

commis? Quel mystère planait dans son passé? Quelle honte ancienne

pesait sur ses épaules octogénaires? Nous nous le demandions et nous

eussions bien voulu le lui demander à lui-même, comptant que quelque

aveu tomberait de sa sénilité. Mais il fut muet sur les secrets de sa

vie.

Il n’avait jamais vu de chemin de fer, bien qu’il lui eût suffi de

descendre à Alsasua. Depuis nombre d’années, ses jambes lui refusaient

le service d’un tel voyage; puis, il n’était pas curieux. D’ailleurs, il

a voyagé; il est allé à Rome, voici quarante ans; et quand on a vu la

_Ville éternelle_ et le Pape, on peut mourir satisfait; on a repu ses

yeux de tout ce qu’il y a de beau sur terre.

«Avez-vous été à Rome, vous autres?

--Pas encore.

--Allez-y, mes enfants. Vous aurez tout vu.

--Et à quoi passez-vous votre temps, _padre_, dans cette solitude?

--Oh! les occupations ne me manquent pas. Ma messe, mon rosaire, mon

jardin, mes abeilles. Voulez-vous voir mes abeilles? je vous montrerai

aussi ma maison.»

Nous le suivîmes. Il nous conduisit à une sorte de cahute basse et

recouverte de chaume, que nous avions prise pour une étable, à côté du

jardinet. Il n’y avait qu’une fenêtre et il fallait se baisser pour

passer sous la porte. Une chambre blanchie à la chaux; un lit de sangle

sur le sol battu, un grand crucifix au mur, une table avec une Vierge de

plâtre manchote, un bouquet de fleurs artificielles dans un vase acheté

à quelque faïencier forain, une caisse peinte en noir servant de

commode, deux escabeaux, un bénitier, un chapelet, un almanach et un

bréviaire, tels étaient le logis, la bibliothèque, le mobilier.

«Je vis ici depuis quarante ans, nous dit-il. C’est moi qui ai bâti la

maison avec le père de José, que Dieu ait son âme! Et il m’a aussi aidé

à faire les meubles. De ma fenêtre, je vois mon jardin, ma vigne, mes

oliviers, mes abeilles, mes oignons, mes choux. J’ai créé tout cela.

--Et le gouvernement vous paye?

--Soixante douros par an.

--Oh! oh! vous devez faire des économies.

--Non, je dépense tout, répondit naïvement le bonhomme. Je paye ma

nourriture à ces braves gens; ce qui reste, je le donne pour les

petits.»

Pendant qu’il parlait, je remarquais un cadre accroché derrière la

statuette de la Vierge, un portrait au daguerréotype à demi effacé par

le temps. Selon toute apparence, la tête d’une jeune fille.

«Voici peut-être la clef du mystère de la vie de cet homme,» me dis-je

en moi-même, et tout haut:

«Est-ce le portrait d’une sainte, _padre_?

--Si, señor, fit-il gravement, sainte et martyre!»

Peut-être allait-il entrer dans la voie des confidences, mais la petite

fille vint tout à coup nous appeler pour le dîner.

Malgré notre insistance, il refusa obstinément de partager ce festin. En

dépit de sa crasse et de ses taches d’huile, nous n’eussions pas été

fâchés de le voir à notre table; tout ce que nous pûmes obtenir, c’est

qu’il viendrait nous voir pendant notre repas.

Il tint parole, mais ne voulut même pas goûter au gros vin de Navarre

que notre hôte nous versait à pleins bords, et comme les mouches

réveillées par la chandelle et l’odeur inusitée des victuailles

accouraient par myriades bourdonner sur nos assiettes et nos verres, le

bon curé s’empara d’un chasse-mouches et, debout près de la table, le

fit gravement tournoyer au-dessus des plats et de nos têtes jusqu’à la

fin du repas.

VIII

MESSE AU PALACIO

La nuit était depuis longtemps venue, étoilée, majestueuse, sereine, une

de ces nuits tièdes et transparentes, comme il n’en est qu’aux pays du

soleil, et j’allai m’étendre sur un léger renflement de terrain à

quelque distance du _palacio_.

Tout autour un grand silence, mais bientôt un bruit effacé, lointaine et

immense rumeur dont je ne me rendis pas compte tout d’abord, surgit

doucement, puis, comme la chanson des djinns, montait en grandissant, de

tous les côtés à la fois. Indéfinissable et mystérieuse musique, elle

s’élevait du fond de la vallée, des bois, des mamelons, avec une variété

infinie de notes comme un orchestre de follets, âme de la terre, souffle

d’Obéron et de Titania tressautant dans la nuit fantastique.

C’étaient les troupeaux qui arrivaient, s’éloignant du bois dans la

crainte des loups; chaque tête de bétail, bœuf, vache, mouton, chèvre,

agitait une clochette ou un grelot, et la multiplicité de ces tintements

formait un ensemble d’une incomparable harmonie.

Ah! la merveilleuse sérénade autour de ce vieux castel solitaire

dressant ses murailles et ses bastions roussis dans les découpures

sombres des horizons!

Comme cette vie sauvage est pleine de jouissances! comme l’on se sent à

l’aise loin du tumulte des cités, du monde artificiel et menteur, des

exigences factices de la civilisation, où les années s’écoulent en

inquiétudes et en luttes stériles! Et je me pris à envier le sort de ces

pâtres qui traversent la vie drapés dans leur fière et indépendante

misère, plus heureux cent fois que l’ouvrier des villes dont ils n’ont

ni les besoins, ni les dures fatigues, plus heureux que le bourgeois

gagnant le pain quotidien, cloué à un banc de cuir, plus heureux que

nous tous sans repos ni trêve à la tâche, poursuivant un but qui ne sera

jamais atteint. L’oubli, l’oubli de tout, et que le passé s’écroule!

Ces sensations, je les avais éprouvées jadis, quand j’avais vingt ans,

dans les grandes solitudes, sous les palmiers des oasis sahariennes, aux

portes des ksours, et je les retrouvais aussi vives, aussi fortes, après

vingt ans écoulés, avec la philosophie en plus, celle qui pousse en même

temps que tombent les cheveux.

L’extase dura longtemps et la nuit devait être fort avancée quand je

rentrai au bordj. Je passai près de la chaumière du vieux curé; une

lampe y brûlait, et j’aperçus le bonhomme assis devant la Vierge

manchote, un rosaire autour du bras.

«_Buenas noches, padre!_» criai-je. Il fit un soubresaut, se retourna

vivement avec un geste effaré, et je revis le petit cadre noir que

j’avais remarqué déjà, le portrait de la _sainte et martyre_, sur le

socle de la statuette.

Il poursuivait donc, lui aussi, sa chimère, et je me rappelai ce

gentilhomme castillan, dont j’ai lu, je ne sais plus où l’histoire, que

toute la ville admirait pour sa dévotion à Marie.

Dans sa chambre à coucher, il lui avait dressé un autel où brûlait une

lampe perpétuelle. Il l’entourait de fleurs et, chaque soir, avant de se

mettre au lit, s’agenouillait devant la douce image et la contemplait

avec adoration.

C’était le portrait de sa maîtresse.

Le vieux curé se souvenait. Le cœur n’a pas d’âge et peut-être aimait-il

encore et confondait-il dans sa sénilité le visage de l’amie de sa

lointaine jeunesse avec celui de sa Vierge mutilée.

«_Buenas noches! buenas noches, señor_,» répliqua-t-il avec quelque

brusquerie, et il ferma son volet.

Le lendemain, nous étions de bonne heure dans la salle commune, car nous

avions une longue étape devant nous. Un berger à mine rude écrivait

laborieusement sur la table. Ayant appris le passage de voyageurs, il

profitait de cette rare occasion pour mettre en ordre sa correspondance.

Jamais courrier ne passe par Urvaza. Si par hasard on écrit, si l’on

attend une réponse, il faut descendre à Alsasua ou à Subayrès. C’est à

ce dernier village qu’il nous pria de jeter sa lettre dans la boîte,

dont on fait la levée à peu près régulièrement tous les huit jours, sans

répondre toutefois que les lettres arrivent jamais à destination.

Le petit garçon de l’_amo_ entra au moment où nous nous délections d’un

bol de lait.

«_La misa, señores, la misa!_»

Nous allions l’envoyer au diable avec sa _misa_, mais nous nous

rappelâmes que le _padre_ nous avait prévenus la veille qu’il dirait sa

messe à notre intention et l’avancerait même d’une heure, pour que nous

puissions en profiter avant de nous mettre en chemin.

Il nous attendait, en effet, s’habillant lentement dans la sacristie,

revêtant une aube de calicot d’un blanc douteux, et une étole si

misérable que pas un séminariste, nouveau tonsuré, n’eût voulu s’en

affubler.

Deux fidèles vinrent nous rejoindre dans la chapelle, le berger et la

petite fille au brun minois. Elle était déjà à genoux, modestement, près

de la porte de la sacristie, placée obliquement de façon à bien nous

voir, et je vous certifie que le bon Dieu n’eut ce matin-là qu’une très

minime part de son attention. Déjà coquette, comme une femme, bien

qu’elle eût huit ans à peine, elle minaudait quand par hasard nous la

regardions, et s’étant fait un éventail avec une feuille de son

psautier, elle en jouait par habitude malgré la fraîcheur matinale.

Quant à son frère, d’une année plus jeune, il remplissait l’office

d’enfant de chœur, et notre présence lui donna à lui aussi de si

fréquentes distractions que le _padre_ se vit contraint de le gourmander

plusieurs fois. Il était si petit qu’il ne pouvait porter le missel pour

le changer de place ainsi qu’il est d’usage, mais son père, quatrième et

dernier fidèle présent, se chargeait de ce soin.

Il remplissait aussi les fonctions de sacristain. Je le vis allumer et

éteindre les cierges et tirer une ficelle à gauche de l’autel; un rideau

de toile s’ouvrit alors, découvrant le corps d’un grand Christ

enjuponné, que l’on recouvrit aussitôt après le sacrifice.

Il n’est guère possible d’imaginer rien de plus misérable et de plus

naïf que cette chapelle du _palacio d’Urvaza_. Magots de bois

affreusement peints, louches, manchots, décapités, culs-de-jatte, rebuts

de boutique de bric-à-brac; anges de cire avec des perruques de chanvre,

et si vieux, que tous les traits du visage s’étaient effacés et fondus;

un extraordinaire triptyque qui pouvait aussi bien représenter une scène

de l’Arétin, le massacre des innocents, le jugement dernier, que des

nymphes s’ébattant sur la plage, car on ne distinguait qu’un fouillis de

cuisses, de têtes et de bras; des fleurs artificielles centenaires dans

des vases ébréchés, une Vierge habillée d’une robe de mousseline à

paillettes au travers de laquelle on distinguait les articulations de la

poupée, portant au cou un chapelet de scapulaires et coiffée d’une tiare

en papier doré. Elle foulait aux pieds le serpent tentateur qu’une

ouaille ignorante avait cravaté d’un rosaire.

Tout ce catholicisme grossier, matérialisé dans ce qu’il y a de plus

puéril, de plus laid et de plus grotesque, offrait un ensemble et des

détails si ridicules qu’il était difficile de garder son sérieux. Mais

la vue du _pastor_ et du _posadero_ agenouillés et courbés sur le sol,

se frappant avec conviction la poitrine, nous rappelèrent aux

bienséances, et nous mîmes à notre tour un genou sur la dalle humide, si

humide que je dus le préserver par mon chapeau du froid contact, car il

n’y avait, comme dans la plupart des endroits affectés ici à la prière,

ni banc, ni siège, ni tapis.

Je ne sais si je gagnai la faveur du ciel, ce qui est certain c’est que

je gagnai un fort rhume qui me poursuivit jusqu’à Soria.

Notre conduite, en tous cas, édifia le vieux curé, car quand nous

allâmes prendre congé de lui, dans son jardin, où il arrosait ses choux,

comme Dioclétien, avec une casserole, il quitta bien vite sa besogne

pour nous serrer les mains avec une touchante effusion, nous appelant

_ses fils, ses chers fils_. Il est vrai que nous lui avions remis au

préalable deux _pesetas_ pour les _pauvres de sa paroisse_, ce qui,

assurément, avait dû contribuer à l’attendrir.

IX

ESTELLA

Je pensai plus d’une fois au _padre_ du palacio d’Urvaza, il me

rappelait un pauvre frère lai dont parle la George Sand andalouse qui

signait Fernando Caballero.

Quand vint le décret de l’expulsion des moines, un vieux frère lai

sortit le dernier et s’assit sur les marches du couvent et, la tête dans

ses mains, les coudes sur les genoux, se mit à pleurer: «Que faites-vous

ici? lui dit un moine. Ne venez-vous pas?--Et où puis-je aller? répondit

fray Gabriel. Voici cinquante ans, j’ai été recueilli dans ce monastère,

tout enfant et orphelin, et depuis je n’en suis jamais sorti. Je ne

connais personne au monde. Je ne sais que soigner le jardin. Où

irais-je? Que ferais-je? Qui voudrait de moi? Je ne puis vivre qu’ici.»

Alors, un paysan à qui l’on avait confié la garde du monastère vide le

vit et lui dit: «Reste avec nous, homme. Tu partageras le pain de la

famille.» Et le vieux fray Gabriel resta, vivant avec ces paysans,

continuant comme autrefois à soigner le jardin des moines, les attendant

tous les jours, plongé dans ses souvenirs, arrêté par le passé, espérant

chaque nuit entendre au réveil la cloche muette s’ébranler joyeusement

et retrouver sa voix pour saluer à grand éclat le retour des maîtres du

logis désert.

La descente de la Sierra de Andia et la marche sur Estella nous prirent

deux jours.

Estella, que l’on pourrait croire le nom d’une jolie fille, est celui

d’une des plus riantes villes de la Navarre. Importante position

stratégique, commandant plusieurs défilés sur les chemins des Castilles

et de l’Aragon, les carlistes la choisirent comme point central de

défense et don Carlos y établit son quartier général. C’est là qu’en

1839 Rafael Maroto, après une entrevue avec Espartero, fit fusiller les

généraux Garcia, Guergné, Carmona, Sanz et l’intendant militaire Urriz,

ses frères d’armes.

Dans la _posada_ où nous nous arrêtâmes, nous avons mangé avec des

campagnards, tous soldats ou partisans dans la dernière insurrection[6].

Rien n’égale la courtoisie et la dignité de ces paysans. On nous

attendait à la table commune et, comme dans notre visite de la ville,

nous avions laissé passer l’heure, l’hôtelier nous envoya chercher par

une servante qui nous ramena triomphalement aux convives attablés, mais

qui ne voulaient pas commencer sans nous. Dans la journée, un homme qui

travaillait aux champs laissa sa bêche pour nous servir de cicérone à

travers les ruines du couvent de Santo-Domingo, détruit à coups de canon

pendant les guerres de Charles V, et, bien qu’il se fût dérangé

longtemps de sa besogne, il refusa, avec un geste noble et offensé,

l’argent qu’on lui offrait pour sa peine. Je dois avouer que ces preuves

de désintéressement ne dépassèrent pas les provinces basques.

[6] Durant les deux guerres civiles contemporaines, les Basques ont

mis sur pied de guerre presque le dixième de leur population totale,

et, pendant des années entières, ils ont tenu tête aux forces

réunies de la nation.

(V. Almirall, _l’Espagne telle qu’elle est_.)

L’église est une énorme construction carrée, lourde, massive, avec des

murs de plusieurs pieds d’épaisseur et des créneaux pour fenêtres. C’est

d’ailleurs l’aspect de la plupart des églises de ces bourgades du Nord,

qui presque toutes ont servi de forteresse. Moines et prêtres y firent

le coup de feu. La maxime _Ecclesia abhorret a sanguine_ ne fut jamais

pratiquée par le clergé espagnol. Les autels resplendissants d’or et de

richesses artistiques jurent étrangement sur les murailles décrépites et

lépreuses. Deux chaires avec leurs dais d’or font dans la pénombre un

extraordinaire effet. La ville est pleine de curieuses constructions. Un

vieil hôtel seigneurial, actuellement occupé et mutilé par des tanneurs,

est une merveille architecturale.

Les toits surplombent la plupart des maisons comme des auvents, et

beaucoup sont couverts de riches ornementations fouillées dans le bois.

La place de la Constitution--un nom dont abusent les Espagnols, car

chaque ville ou village a sa place de la Constitution, et quelle diable

de constitution est-ce?--n’est pas une des moindres curiosités. Entourée

de galeries formées par des arcades d’inégale grandeur, avec ses maisons

peintes de diverses couleurs, ses fenêtres à balcon sur la grille duquel

descend un grand rideau blanc attaché au linteau et où se postent, pour

coudre ou guetter le passage du _querido cortejo_, les jolies

Estelliennes, elle offre un cachet singulièrement pittoresque au

voyageur habitué à la rectitude désespérante de nos constructions

modernes, qui, si elles sont le triomphe de la ligne droite, sont en

même temps l’idéal de la monotonie. On nous engage vivement à aller

présenter l’hommage de notre vénération à l’épaule du grand saint André,

apôtre, précieusement conservée, non dans la saumure, mais dans une

châsse. Comme nous n’avions aucune raison pour rendre notre déjeuner,

nous préférâmes achever paisiblement notre digestion sur une colline

ensoleillée en adorant la belle nature, culte plus sain que celui des

vieux os.

Estella s’étendait à nos pieds avec ses jardins, ses promenades, sa

rivière Ega, qui la coupe en deux, et sa délicieuse vallée toute

verdoyante d’oliviers et de vignes. Dans un bouquet d’arbres se dresse

le coquet ermitage de Santa de Rocomador, célèbre dans la Navarre, où

les pauvres diables poursuivis pour dettes trouvaient un refuge, ce qui

ne devait que médiocrement satisfaire leurs créanciers.

Mais il était écrit que nous verrions de vieux os. Un passant--le seul

que nous rencontrâmes sur cette colline--s’arrêta stupéfait à la vue de

deux individus allongés en plein soleil d’août sur le bord d’un chemin

sans ombre. S’apercevant que nous étions Français, il continua sa route

en riant, se retournant toutefois pour nous prédire une mort incessante.

«Là, nous cria-t-il, au _Campo Santo_, on va vous porter tout à l’heure.

--Où est-il, le _Campo Santo_?»

Il nous indiqua la direction du geste, à quelque cent mètres.

«Eh bien, nous allons y aller tout seuls.»

Les cimetières ne sont pas d’ordinaire des lieux d’une folle gaieté,

bien que plus d’une fois en Angleterre, je les aie entendus retentir des

rires joyeux de fillettes jouant à cache-cache autour des tombes, mais

celui d’Estella est le plus parfait spécimen de la désolation.

On eût dit que la guerre y avait fait rage, qu’une tempête d’obus en

avait fouillé la terre, éparpillant ossements et cercueils.

Le sol bouleversé est jonché de débris macabres. On les sent craquer

sous les pas dans les allées envahies par l’herbe séchée. On foule une

sorte d’humus pestilentiel. Le pied s’enfonce tout à coup; c’est un

cercueil pourri qui cède sous votre poids.

Des croix de fer vacillent sur leur socle de pierre et celui-ci se

couche à demi chez le voisin. En deux ou trois coins, des ossuaires; sur

le tas sinistre, des couleuvres glissent leur tête fine et de gris

lézards hument les rayons du soleil.

Une rangée de petites chapelles funéraires adossées aux murs indique que

d’anciens morts cossus, pompeusement scellés dans l’épaisseur, y

attendent le jugement dernier. Là encore l’abandon et l’oubli. La

nécrolâtrie un peu puérile des Parisiens avec son bric-à-brac funèbre

trouverait ici un cynique réactif.

Cependant, au-dessus de la porte monumentale, un ange, assez semblable à

un diable de Callot, sonne désespérément dans une trompette, comme s’il

appelait les vivants à la visite des trépassés.

En sortant du _Campo Santo_, nous vîmes s’avancer, marchant en bon

ordre, de longues files d’hommes habillés de gris. Je pensai à des

équipes de forçats commandés pour la corvée des routes. Ils portaient

des blouses de toile et des pantalons rapiécés, de grossières

espadrilles laissant voir leurs pieds nus, et ils étaient coiffés de

méchants bonnets de police. Un coup de clairon m’apprit que j’avais en

face de moi la troupe. C’étaient, en effet, deux compagnies d’infanterie

garnisonnées à Estella qui partaient pour la manœuvre. On les accoutre

ainsi par économie, afin de ménager la tenue de drap réservée pour les

grandes occasions. Pauvreté n’est pas vice, et l’économie est une belle

chose, mais je doute que des fantassins ainsi affublés se sentent fiers

d’être soldats.

Je recommande ce costume à nos niveleurs économes qui réclament à grands

cris l’unification de l’uniforme militaire, ainsi qu’aux intelligents

champions de la suppression des armées permanentes; ils ne pourront

mieux dégoûter la jeunesse du métier de Mars. Le _nec plus ultra_ du

misérable et du bon marché sera d’un seul coup atteint.

L’aspect de ces fantassins, petits et grêles, ne rappelle guère cette

redoutable infanterie espagnole «dont les gros bataillons serrés, dit

Bossuet, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient

réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le

reste en déroute...» Certes, je ne mets pas un seul instant en doute

leur énergie et leur vaillance, je ne parle que de l’extérieur, et il ne

paye pas de mine. Il est vrai que leur uniforme, qui semble une copie

maladroite du nôtre, n’est pas de nature à la rehausser. A Gibraltar

surtout, à côté des superbes et corrects soldats anglais, cette

apparence défectueuse d’une armée mal accoutrée, mal payée et mal

nourrie, frappe l’œil désintéressé de l’étranger.

C’est à Estella que je fus, pour la première fois, réveillé en sursaut

par une voix lamentable. Elle jetait par intervalles, des profondeurs

d’une rue voisine, des modulations prolongées et lugubres qui

approchaient grandissant, éclataient sous mes fenêtres, puis

s’éloignaient et retournaient se perdre dans la nuit.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 3 / 18 段