Pour les gens à imagination, elle représente l’image d’un aigle prêt à

prendre son vol: «Le corps, dit Germond de Lavigne, est formé par

l’église, la tête par le portail, les ailes par la _sainte maison_ et

par le collège, la queue par divers bâtiments secondaires.» Tout cela

est bien fantaisiste, mais, avec un peu de bonne volonté, on finit par

voir tout ce qu’on s’imagine. L’aile droite est occupée, outre la _Santa

casa_, par le séminaire, boîte de Pandore d’où s’échappent chaque année

quantité de maux qui, sous la forme de petits jésuites endiablés, se

répandent par le monde; et l’on travaille actuellement à l’achèvement de

la gauche, restée presque en ruines depuis l’édit d’expulsion de Charles

III.

J’éprouvais une impression singulière en pénétrant dans ce sanctuaire,

et je crus un instant que, pour me punir de ma téméraire présence, le

saint me frappait d’aveuglement. Bien qu’il fût trois heures, il était

plongé dans une obscurité complète par d’épais rideaux tendus sur les

étroites fenêtres, et que l’éclatant soleil rayonnant au dehors rendait

plus profonde.

Je fis quelques pas à tâtons et me heurtai les jambes contre des paquets

mouvants d’où sortirent des grognements irrités. Je me tins alors

immobile, demandant, comme Gœthe, mais _in petto_: «De la lumière! de la

lumière!»

Elle sortit lentement des profondeurs de l’église, d’abord faible ligne

de points rougeâtres, flammèches des cierges; puis, m’habituant à

l’ombre, je vis le sol couvert de larges taches noires où couraient des

frémissements semblables à des ailes de chauves-souris agitées.

C’étaient des entassements de femmes assises par terre, sur de petits

ronds de paille nattée, dans toutes les postures, mais principalement à

la façon des Mauresques. Elles écoutaient un prêcheur forcené dont les

éclats de voix furieux cinglaient superbement sous la coupole sonore,

comme des lanières de fouet, sur cette foule accroupie. Et, tout en

frissonnant sous la colère du saint homme, elles agitaient, fermaient et

déroulaient leur éventail avec une agaçante rage, comme si elles se

sentaient déjà léchées par les flammes de l’enfer dont l’apôtre les

menaçait.

De grands scapulaires bleus ornaient la poitrine et le dos de ces

saintes qui portaient, en outre, au bras, un rosaire enroulé. Tout

autour du troupeau et près des piliers, des jeunes gens agenouillés ou

debout et décorés aussi de larges scapulaires, semblaient attendre

impatiemment la fin de l’office, plus attentifs aux coups d’œil des

_niñas_ qu’aux menaces du prédicateur.

Disons en passant que le scapulaire et le rosaire sont, d’après les

fervents Espagnols, les deux plus beaux présents que la Vierge ait faits

au monde; aussi les dames s’en parent-elles à l’envi, sans se croire

pour cela engagées à la vertu.

L’_hospederia_ de Loyola a un aspect à la fois claustral et seigneurial.

Vastes salles, larges corridors, portes sculptées, parquet ciré,

escalier monumental.

Les murs, comme ceux de toutes les auberges espagnoles, sont ornés de

tableaux de piété, d’enluminures, dans le genre de celles qui ont rendu

Épinal célèbre. Ici, c’est naturellement saint Ignace dans toutes les

phases de sa vie. Crucifix et bénitiers sont accrochés près des lits, et

l’on a posé aux fenêtres des grillages en forme de croix. Des prières,

comme des murmures de fantômes, flottent dans les corridors; ce sont des

dévotes qui passent et qui, pour ne pas perdre de temps, récitent l’_Ave

Maria_. Sur la table d’hôte constamment garnie de pèlerins, est un coin

réservé aux bibelots de sainteté, chapelets, scapulaires, médailles, où

l’on a joint des objets d’une utilité plus immédiate, éventails et

poudre de riz. Une bonne odeur de menthe est répandue partout; la cause

m’en fut expliquée en voyant les servantes se servir de balais faits

avec de gros bouquets de menthe verte, _utile dulci_.

Tout fort propre, d’ailleurs, et cette propreté du linge, je l’ai

rencontrée partout, même dans les plus infimes _ventas_ de la montagne.

Je ne sais pourquoi l’on médit toujours de la propreté des auberges

espagnoles. Alexandre Dumas lui-même, gaillard difficile à coucher et à

nourrir, ne s’expliquait pas ce mauvais bruit. «Il y a un point sur

lequel les auberges espagnoles sont calomniées, dit-il, c’est celui de

la propreté.» Gautier dit comme lui, et tous les autres. Où donc remonte

cette calomnie? A des voyageurs sans doute qui n’ont visité l’Espagne

que du coin de leur feu et en ont fait le tour dans leur chambre à

coucher.

Mon ami Edmond Lepelletier écrivait récemment, dans une critique de

livres, qu’on savait l’Espagne par cœur; Madrid, Tolède, Grenade,

Séville, peut-être; mais quant au reste, je crois au contraire qu’il

n’est pas de pays en Europe qui soit moins connu.

En sortant de table où le gros vin des Castilles, que les Allemands

commencent à empoisonner avec leur trois-six, est servi plus abondamment

que l’eau, je me trompai de porte pour gagner ma chambre; au lieu de

prendre à droite, je tournai à gauche; et ouvrant brusquement, en homme

qui entre chez lui, je me trouvai en face d’une grosse dame très brune,

habillée d’un simple scapulaire. A ce vêtement qui ne remplissait même

pas le but de la feuille de vigne légendaire, il faut ajouter une

demi-douzaine de médailles scintillant à son cou. Je ne sais qui elle

attendait dans ce costume des îles Sandwich. Sûrement ce n’était pas

moi, car elle poussa un cri de détresse en se cachant de l’immense

éventail dont elle se caressait mollement derrière sa jalousie. Elle

accompagna ce geste d’un regard si courroucé, que, frappé de confusion

et ne trouvant dans mon trouble aucune excuse dans la langue castillane

qui, d’ailleurs, ne m’était nullement familière, je la lui balbutiai

dans celle de John Bull.

Le soir elle ne parut pas au dîner, mais je la revis dans l’église,

agenouillée sur les dalles aux pieds du grand saint Ignace auquel elle

demandait sans doute pardon de s’être laissée surprendre dans une si

sommaire toilette, tandis qu’au confessionnal voisin un grand jésuite à

mine affamée la couvait d’un œil goulu.

Je rencontre aussi à l’église des voisins de table d’hôte, un monsieur

d’environ cinquante ans qui, accompagné de sa nièce, vient tout exprès

de Madrid faire ses dévotions au saint.

La _señorita_ est d’un âge et d’une physionomie fort tendres et tous

deux excitent l’admiration par leur ardente piété. Trois fois le même

jour, ils assistèrent au saint sacrifice, et le matin je les ai vus

communier dévotement. Maintenant les voici courbés sur les dalles,

l’oncle à genoux, tandis que la nièce accroupie à ses côtés semble

recevoir le bon Dieu.

«Une bonne histoire! nous dit le lendemain à notre départ une des

petites bonnes, qui, élevée dans le vieux sérail, nous en aurait, si

nous étions restés quelques jours de plus, dévoilé tous les détours;

j’ai regardé ce matin par le trou de la serrure du numéro 6, et, bien

qu’il y ait deux lits, j’ai vu la _señorita_ sortir de celui du

_caballero_.»

Et de rire comme une folle.

«Vous allez être obligée de raconter cela en confesse au révérend père

Frapardo.

--Domingo! rectifia-t-elle. Oh! il en a entendu et vu bien d’autres.

--Cela ne l’effarouchera pas?»

Et elle s’en alla toujours riant et secouant la tête.

Eh bien, à la bonne heure, voilà comment je comprends la religion.

Après vêpres, c’est-à-dire vers quatre heures, lorsque la grande chaleur

est tombée, les jeunes gens des environs viennent jouer à la paume sur

la vaste esplanade. C’est le jeu national, comme en Angleterre le

cricket. Pas de village, pas de hameau qui n’ait un jeu de paume, unique

ressource des dimanches et des soirées d’été. La place offre alors un

aspect pittoresque et gai, remplie qu’elle est d’ânes, de chevaux, de

mules, de voitures de toutes formes qui ont apporté les pèlerins et les

curieux d’alentour. A l’un des coins, une fontaine où s’abreuvent les

bêtes et, au pied de l’escalier de l’église, une petite boutique, la

seule de l’endroit, semblable à nos étalages forains, où

s’approvisionnent les simples. Là se débitent, avec des photographies du

sanctuaire et des portraits de Loyola, toute la sainte pacotille des

objets de piété, médailles, reliques, vierges en plâtre et chapelets.

Comme la succursale de l’hôtel, elle appartient aux saints pères qui,

tout en propageant la bonne cause, ne négligent-pas les occasions de

faire leur petit commerce.

Lourdes a envoyé jusque-là ses produits, car j’y ai vu un paquet de

rosaires, portant son nom et sa marque, que l’on débite aux badauds

comme provenance du cru.

Si les femmes sont jolies, les hommes n’ont pas mauvaise mine. Avec leur

veste jetée négligemment sur l’épaule, leur gilet ouvert laissant voir

la blancheur de la chemise, la taille serrée dans une ceinture rouge,

coiffés du coquet béret bleu et chaussés de blanches espadrilles, ils

marchent fièrement, la cigarette aux lèvres, exempts de la lourdeur et

de la gaucherie de nos campagnards. Ils n’en ont, du reste, ni l’astuce

ni la fausse bonhomie et regardant en face le passant quel qu’il soit,

le saluent d’égal à égal: _Buenos dias, hombre!_ Bonjour, homme.

La place est garnie de bancs, où viennent s’asseoir, à l’ombre des

orangers, les voyageurs des deux hôtelleries. Voici les jésuites

rentrant pour souper. L’un arrive sur une mule, assis à la façon des

femmes, son grand rosaire pendant derrière lui et battant de sa croix de

cuivre les flancs de la bête.

Nous l’avons rencontré, il y a trois jours, remontant sur sa mule la

vallée d’Azcoitia, lisant son bréviaire, allant remplir je ne sais

quelle mission. Sa mission terminée, il regagne allègrement le gîte,

répondant d’un air bonasse aux saluts des paysans.

Deux autres moines s’approchent de l’hôtellerie, fumant des cigarettes.

Ils sont jeunes et bien tournés. La matrone et quelques servantes qui

prennent le frais du soir à la porte s’avancent à leur rencontre; les

voyageurs se lèvent et saluent; ils s’assoient à une table sous la

galerie et se font servir des _azucar esponjados_, petits pains de sucre

ovales et spongieux qu’on laisse fondre dans l’eau.

Ces prêtres, cigarette aux lèvres, je les ai retrouvés dans toute

l’Espagne; en revanche, je n’y ai vu que rarement le long chapeau

légendaire de Basile. Les belles choses s’en vont.

La nuit descend. On entend au loin les tintements d’une cloche sur la

montagne, et dans la plaine hérissée de maïs, les chants des jeunes

filles qui jettent dans le paysage une note mélancolique et douce,

oubliée par les Maures au fond de ces vallons.

VI

A TRAVERS LES ANDES

Nous nous étions munis de passeports, pensant être arrêtés à chaque bout

de chemin, mais nous n’en eûmes besoin que pour retirer nos lettres.

Même après deux mois de marche, par la pluie et le soleil, éclaboussés

de taches d’huile, souvenir indélébile de la cuisine des _ventas_,

déchirés par les siestes dans la broussaille, poudreux et brûlés, avec

des souliers percés et des chapeaux invraisemblables, faits comme des

gentilshommes de grand chemin, jusque et y compris le revolver, les

gendarmes, gens fort aimables, ne nous arrêtèrent que pour nous demander

du feu et nous offrir des cigarettes.

Cependant, à mesure que nous nous enfoncions dans le pays, nous

excitions l’étonnement général. Voir des gens qui n’ont pas mine de

demander l’aumône voyager à pied, sac aux reins, quand il y a la patache

et le chemin de fer! _Que tontos! Que tontos!_

«Quel métier faites-vous?» me demanda un bohémien que nous rencontrâmes

avec ses voitures dans un village perdu des Andes.

Je ne pouvais pas lui dire que nous voyagions pour notre plaisir par

cette chaleur torride, il ne nous aurait pas compris; aussi j’hésitais à

répondre.

«Êtes-vous peintres en voitures? continua-t-il.

--Non.

--Peut-être vous êtes pour les mines?

--Pas du tout.»

Il réfléchit un instant.

«Je vois, vous venez acheter du vin.

--Nous le buvons sur place.

--Ah! ah! c’est bon quand on a de l’argent. Nous autres, nous ne buvons

que de l’eau. Vous faites un bon métier alors?

--Nous sommes voleurs! répondis-je imperturbablement.

--Voleurs!» s’exclama-t-il en me regardant en confrère et, se tournant

vers une brune créature assise dans la voiture, il lui répéta ma

réponse. Elle ne parut pas autrement surprise d’ailleurs; cette

profession lui semblait naturelle.

«On gagne sa vie comme on peut, dit-elle philosophiquement. Les temps

sont durs.»

Toute cette conversation était en français, car ces gueux avaient jadis

traversé la France, traînant leurs chariots et leurs chaudrons, et le

bohémien ajouta d’un air convaincu:

«Tout le monde il est f..., mon ami. On va tous crever de faim.»

On nous dit la bonne aventure à prix réduit en qualité de camarades,

mais deux petites bohémiennes de quatorze à quinze ans qui, à notre vue,

avaient sauté hors des voitures, nous harcelèrent par de telles

supplications insinuantes, obstinées et câlines que, somme toute, nous

payâmes largement les mystères de l’avenir dévoilé.

Je raconte les événements sans chercher à leur donner rien de dramatique

ni d’extraordinaire, mais à mesure qu’ils se déroulent, comme les

accidents de la route, devant nous. Ici un arbre, là une maison, plus

loin un rocher, à côté un coche, puis un passant chevauchant sur sa

mule. Ce n’est pas ma faute si à cet arbre n’est pas accroché un pendu,

si la maison n’est pas hantée, si le passant n’est pas un voleur de

grand chemin et si le rocher ne s’écroule pas sur la diligence. Mais

alors pourquoi raconter? Mon Dieu! pour rien, pour le seul plaisir de

dire comme le pigeon de la fable:

J’étais là, telle chose m’advint.

Libre à vous si cela vous ennuie de passer outre.

De Loyola à la bourgade d’Alsasua au pied des Andes, la route traverse

un pays d’aspect kabyle, côtoyant les sinuosités de la rivière ou plutôt

du torrent profondément encaissé de l’Uzola, qui, à quelques lieues du

sanctuaire, sépare les deux petites villes de Villareal et de

Zummarraga. Je remarquais aux maisons municipales ce qui m’avait frappé

déjà dans tous les villages basques: les portails surmontés des armes

sculptées du lieu et de la province. Nombre d’habitations sont ornées

d’écussons hiéroglyphiques que d’habiles paléographes pourraient seuls

déchiffrer et que soutiennent des anges, des hercules, des chimères, des

apôtres, des animaux fantastiques, des femmes nues, avec toute une

ornementation renaissance ou gothique fleurie, rehaussée de crânes

devises: _Muy noble y leal. Muy valeroso y piadoso. Muy benemerito y

generoso._ On les voit sur des maisons de la plus piètre apparence

habitées par de pauvres diables aussi fiers que gueux; résidences

seigneuriales des antiques membres de la petite noblesse espagnole

presque aussi nombreuse que les pierres du chemin. Sur une masure

délabrée dont un fermier anglais n’eût pas voulu pour étable, j’ai lu au

bas d’un écusson: _Dieu, le roi, ma dame et mon épée_, quadruple

patronage dont le propriétaire semble n’avoir guère tiré profit.

A Alsasua je fis pour la première fois connaissance avec la vraie

_venta_, car jusqu’ici nous avions logé dans des hôtelleries.

Je n’ai jamais compris ces touristes qui remorquent à l’étranger leurs

us et coutumes avec leur nécessaire de voyage, s’embarrassant de tout un

attirail comme s’ils s’imaginaient que les autres peuples sont des

idiots ou des sauvages et que l’on ne peut vivre que dans la mère

patrie.

Selon le proverbe des Anglais, qui cependant ne le suivent guère: «Il

faut faire à Rome comme les Romains font», et, n’ayant pas la prétention

d’apporter aux indigènes des réformes de cuisine, je me suis contenté de

celle du cru, et plus le plat était imprévu, en dehors de nos traditions

et de nos préjugés, mieux je le dégustais.

Mais en Espagne, sous peine de mourir de faim en route, il faut se munir

de vivres, car le plus souvent dans les _ventas_ on ne trouve rien à

manger.

_Venta_, endroit pour se mettre à l’abri du vent; on ne peut guère en

effet y exiger autre chose. On entre par une porte cochère dans une

sorte de cour couverte, pavée de cailloux pointus que les balayages

quotidiens déchaussent chaque jour davantage de leur alvéole de terre,

et où picorent incessamment de petites poules affamées cherchant une

graine tombée ou une miette de pain. Des cochons, dégoûtés de trouver

l’auge vide, la traversent rapidement avec des grognements de colère

pour aller chercher leur pâture dans le fumier voisin. La salle est

coupée de piliers soutenant l’étage supérieur, trouée d’arcades

irrégulières où l’on distingue vaguement dans l’ombre, des croupes de

mules, d’ânes ou de chevaux.

Sur un côté, un escalier de pierre ou de bois, aux marches usées et

branlantes. Aux murs, des bâts et des selles, des guirlandes de piments

rouges, d’oignons et d’ails. Dans un coin, une outre pleine d’eau; sur

une table boiteuse, un alcarazas où tous, hôtes, servantes et hôteliers

s’abreuvent à même; des bancs trop étroits ou trop hauts, des assiettes

peintes sur un dressoir mal équarri, une cheminée gigantesque dans

laquelle trouverait aisément place une famille de clergyman, où, sur un

feu de veuve, mijote dans un vaste chaudron de cuivre quelque

ratatouille à l’huile que couvent d’un œil sournois un chien ou des

chats faméliques. En face de la porte, dans une niche qu’éclaire, le

soir, une lanterne, seul luminaire, une statuette de plâtre, une image

de la Vierge ou le saint peinturluré, patron du maître du logis.

Telle était la _venta_ d’Alsasua et telles sont à peu près toutes les

_ventas_ espagnoles.

Et l’hôtelier? si l’on peut appeler de ce nom l’homme qui n’a pour les

voyageurs ni un morceau de pain, ni un sourire de bienvenue: un gros

pandour à visage rasé, à tête de curé campagnard gras de fainéantise.

Grasse aussi la matrone dont l’unique occupation semble de regarder

voler les mouches, et elle ne chôme pas, car il y en a d’effroyables

légions. Quant aux clients, muletiers, bergers, mendiants et _toreros_

sans emploi, ils fument silencieux et graves d’innombrables cigarettes,

dînent d’un oignon et soupent d’une gousse d’ail; puis, la nuit venue,

enveloppés dans un sac ou d’une couverture, ils s’étendent sur les

cailloux.

Vous entrez, nul ne bouge. Un Espagnol, quand il dort ou quand il fume,

ne se dérange jamais, et c’est à peine si l’_amo_ qui tortille une

cigarette, daigne lever la tête pour vous dire: _Que quiere usted?_

Comme s’il était fort surpris de voir entrer un voyageur.

Dans la plupart des auberges, on nous regardait manger avec le plus vif

intérêt. Comme les badauds dont parle Montesquieu, qui s’exclamaient:

«Ah! ah! monsieur est Persan; c’est une chose bien extraordinaire!

Comment peut-on être Persan?» ces bonnes gens se disaient sans doute:

«Comment peut-on être Français?» et ils paraissaient stupéfaits de nous

voir manger comme les camarades. Souvent l’hôte et l’hôtesse

s’asseyaient près de nous, à droite et à gauche, les coudes sur la table

et, bouche béante, regardaient partir les morceaux.

«Est-ce bon? demandaient-ils.

--Délicieux,» répondais-je invariablement.

Ils se faisaient alors un petit signe d’intelligence, échangeant un coup

d’œil qui disait clairement: Je te crois. Ces _Pugnateros_ de Français

n’ont jamais fait pareil festin dans leur sale pays de vachers!

VII

LE PALACIO D’URVAZA

Entre Vittoria et Pampelune, au point culminant qui sépare les provinces

vascongades de la Navarre et où, par le seuil d’Alsasua, la _Sierra de

Andia_ se rattache aux Pyrénées, est assis sur un large plateau

solitaire et triste le _palacio_ d’Urvaza.

_Palacio!_ c’est le nom pompeux dont on décora cette gentilhommière

délabrée, quand à Alsasua nous en demandâmes le chemin, et nous

reconnûmes bien là l’emphase espagnole.

Par le fait, ce _palais_ est une espèce de bordj dans le genre de ceux

d’Algérie, flanqué de quatre bastions couverts, et qui dut, au temps des

guerres civiles, soutenir plus d’un assaut, car comme un vieux reître il

étale dans sa misère de glorieuses cicatrices. Trois larges

arcades,--celle du milieu seule est libre,--donnent accès à une galerie

où s’ouvrent deux portes charretières, celle du manoir et celle de la

chapelle dont le beffroi surmonte avec sa cloche la toiture de l’un des

bastions, ce qui donne à ce châtelet un aspect monacal. Les murs sont

troués de petites croisées étroites et grillées, ressemblant à des

meurtrières, mais la façade principale est ornée d’un vieux balcon en

fer forgé et des armoiries, sculptées dans la pierre, des anciens

seigneurs.

A l’exception d’un jardinet qui d’un repli de terrain jette une note de

gaieté dans la tristesse environnante, on n’aperçoit, aussi loin que la

vue s’étende, que la plaine nue, sèche, caillouteuse, déserte, coupée à

l’horizon par la ligne sombre d’un bois de sapins. Sans le soleil qui

darde ses chauds rayons on se croirait transporté dans un steppe stérile

du Nord.

Mon compagnon de route, qui chassait dans ces montagnes il y a quelques

années, déboucha, par hasard, sur ce plateau, et le besoin de se

ravitailler de vin l’avait fait pousser jusqu’au fortin solitaire.

C’était le chemin le plus fatigant, mais aussi le plus pittoresque pour

arriver à Estella. Nous avions passé par des sentiers de chèvre,

rencontré les traces d’une vieille voie romaine presque enfouie sous les

mousses et les fougères, traversé des gorges et des bois de chênes où

nous nous serions égarés sans un jeune garçon d’Alsasua qui consentit à

nous servir de guide.

En route depuis midi, il était plus de six heures quand nous arrivâmes

talonnés, par la faim et la soif, la soif surtout, car dans notre marche

ou plutôt notre suite d’escalades, nos bidons s’étaient depuis longtemps

séchés.

Des enfants qui, à notre approche, s’enfuirent comme à la vue du diable,

avaient signalé au domaine l’arrivée d’étrangers, événement rare en ces

solitudes, et donné l’éveil à un chien hargneux que nos bâtons ne

tinrent qu’à grand’peine à distance de nos mollets. Un homme d’aspect

farouche, coiffé d’un béret bleu et ceint de la ceinture noire des

Navarrais, bras et jambes nus, fumait superbement sa cigarette, assis

sur une pierre devant la porte de son castel comme s’il voulait en

défendre l’entrée. Il avait du reste la mine suffisamment rébarbative

pour éloigner des passants plus timides ou moins affamés, et attendait

avec une impassibilité toute castillane, ne montrant de surprise que ce

que lui permettait sa gravité.

«Señor José, dit respectueusement le guide, voici des seigneurs

voyageurs qui m’ont demandé de les conduire ici.»

Sa Seigneurie se contenta de jeter sur les nôtres un regard oblique et

continua à tirer des bouffées.

L’ayant poliment saluée, nous lui demandâmes la faveur de l’hospitalité

d’une nuit, vivre et coucher, en échange de notre considération

accompagnée, bien entendu, d’espèces sonnantes aux effigies des

souverains d’Espagne. Sur quoi le _señor_ José, sans quitter son siège,

ni lâcher sa cigarette, nous engagea vivement à poursuivre notre chemin.

«Il y a, dit-il, sur l’autre versant du plateau, une _venta_ où vous

trouverez toutes les commodités.»

Une femme, jeune mais pas jolie et peu avenante, vint appuyer les dires

du maître: elle eut même la bonté d’ajouter qu’en partant sans plus

tarder et en pressant un peu le pas, nous avions la chance d’arriver

avant la nuit.

«Nous sommes ici et nous y restons, s’écria la Martinière furieux,

parodiant un mot célèbre. N’avez-vous donc rien quand il passe des

voyageurs?

--Des voyageurs! il n’en passe jamais. Des voyageurs pour où? Pour

Estella? Alsasua? Il y a une route, ils la suivent. On n’a que faire au

palacio d’Urvaza. Excepté les pâtres de la montagne, nous n’avons vu

personne depuis quatre ans, depuis l’année où sont passés les deux

Français.

--Mais c’est moi, repartit la Martinière, c’est moi qui suis passé il y

a quatre ans avec un Anglais. Nous nous sommes arrêtés ici pour cuire

notre gibier et remplir nos gourdes. Ne me reconnaissez-vous pas,

_señorita_?»

La _châtelaine_ le regarda attentivement, puis frappant ses mains,

s’exclama:

«En vérité, c’est lui.»

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 2 / 18 段