Saint-Sébastien, la vieille capitale du Guipuzcoa, n’a d’int

SAC AU DOS

A TRAVERS

L’ESPAGNE

PAR

HECTOR FRANCE

DEUXIÈME MILLE

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1888

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

Le Roman du curé 1 vol.

L’Homme qui tue 2 vol.

L’Amour au Pays bleu 1 vol.

Le Péché de sœur Cunégonde 1 vol.

Marie Queue-de-Vache 1 vol.

CHEZ G. CHARPENTIER & Cie:

Les Va-nu-pieds de Londres 1 vol.

Les Nuits de Londres 1 vol.

Sous le burnous 1 vol.

L’Armée de John Bull 1 vol.

Sous presse:

Les Anglais peints par eux-mêmes 1 vol.

En préparation:

La Fille du Christ 1 vol.

12770.--Imprimeries réunies, A, rue Mignon, 2, Paris.

A HENRI DE LA MARTINIÈRE

MON COMPAGNON DE ROUTE A TRAVERS L’ESPAGNE

H. F.

SAC AU DOS

A TRAVERS L’ESPAGNE

I

ENTRÉE EN ESPAGNE

«Je ne connais, disait J.-J. Rousseau, qu’une manière de voyager

meilleure que celle de voyager à cheval: voyager à pied.» Je partage

l’avis de Jean-Jacques, à condition toutefois que l’étape ne soit pas

trop longue, ni le sac trop lourd. Le plus mince bagage semble augmenter

de poids en raison des heures de marche. Je m’en suis vite aperçu, et

d’étape en étape j’ai diminué le mien, si bien qu’il était à peu près

réduit à zéro quand j’atteignis Malaga. C’est par là que j’aurais dû

commencer.

Dès Irun, j’entrai en campagne, et secouant l’engourdissement d’une nuit

en wagon, je frappai le sol d’un pied léger. Certes, si la meilleure

manière de voyager est celle citée plus haut, la dernière et la plus

abominable est bien le chemin de fer pour les gens pas pressés.

Parcourir un pays en wagon, c’est se condamner à ne rien voir, et

cependant combien ne parcourent l’étranger que de cette façon et à leur

retour racontent leurs impressions et écrivent un livre sur les mœurs et

coutumes d’un pays entrevu à travers un nuage de fumée par une portière

de voiture roulant à la vitesse de 60 kilomètres à l’heure.

Dès Irun, on sent l’Espagne. De coquets petits gendarmes, coiffés de

minuscules bicornes que borde économiquement une tresse de laine

blanche, et épaulettés de macarons blancs, vous en font tout de suite

apercevoir. Ils n’ont ni le prestige ni la majesté des nôtres et

ressemblent un peu, moins le brillant, aux gardes françaises

d’opéra-comique. Misère et vanité, l’Espagne entière; ils portent tous

faux col et manchettes amidonnés. La gare d’Irun en est remplie, comme

du reste toutes les stations d’Espagne; deux ou trois brigades montent

dans chaque train pour le protéger. Le temps est loin, chez nous, où

l’on attaquait les diligences; ici, ce n’est pas seulement les

diligences que l’on attaque encore, mais les trains de voyageurs. C’est

un des rares reflets de couleur locale qui restent à l’Espagne, et je

serais désolé qu’il disparût.

Les gendarmes, assure-t-on d’ailleurs, sont là pour la forme. En cas

d’offensive, ils se hâtent de décharger leur fusil en l’air et de crier

aux assaillants: «Attachez-nous pour qu’il soit constaté que nous

n’avons pu nous défendre.» Aussi, dans ces attaques de train, jamais ne

vit-on gendarme blessé.

Après et même avant ce singulier gendarme, un autre trait

caractéristique fait sentir l’Espagne, et celui-là des plus piquants.

J’en fus poursuivi d’Irun à Grenade, de Malaga à Séville, de Cadix à

Algéciras, et il ne cessa de m’empoisonner que devant les uniformes

rouges des factionnaires de Gibraltar.

Dans ses _Lettres sur l’Irlande_, George Moore prétend que la verte Erin

rappelle l’odeur de l’huile de paraffine.

«Le pays, dit-il, exhale l’odeur humide, moisie et malsaine de la

pauvreté, d’une pauvreté qui sent la terre, et cette odeur vous prend au

nez à la porte de chaque cabane; elle flotte au-dessus des cheminées

avec la fumée de la tourbe, elle couve sous les fumiers, elle rampe le

long des fondrières profondes et noires qui bordent les chemins;

l’aspect chétif et maigre des champs marécageux et des collines sans

arbres vous rappelle cette odeur de pauvreté, d’une pauvreté qui rend

malade à mourir.»

Ce n’est pas une odeur de pauvreté qui vous poursuit de l’autre côté des

Pyrénées. La misère n’y est pas hideuse comme au Royaume-Uni. Elle

s’épanouit gaiement dans ses haillons roussis, et chauffe paresseusement

ses plaies au soleil. Elle est cynique et quelque peu gouailleuse; très

philosophe, elle sait se contenter de peu. Elle déjeune d’un oignon et

soupe d’une poignée de pois chiches; l’eau du puits voisin fournit sa

boisson.

Les misères du Nord sont plus exigeantes. Il leur faut pain et lard,

pouding, bière forte, thé. Cela représente au moins deux schellings par

jour. Le Castillan se contente de deux sous.

Non, l’Espagne misérable, exploitée, l’Espagne somnolente et paresseuse,

n’a pas, même dans les bas-fonds de ses villes, dans ses villages

solitaires et ruinés, dans les antres de ses gitanas l’odieuse puanteur

de la crasse humide, mais les parfums qu’elle exhale ne valent pas

mieux. C’est une odeur _sui generis_, mélange d’huile rance et de

vidange fraîche qui vous saisit de quelque côté que vous vous tourniez,

vous enveloppe et ne vous lâche plus.

Eh! l’on peut bien lui reprocher ses tares, au vieux pays des rois

Maures; il a, pour les couvrir, assez de magnificences.

* * * * *

Dès le début le pays est d’une beauté grandiose. Ce n’est pas la Suisse

avec ses vues léchées, ses _landscapes_ à l’usage des jeunes Anglaises,

ses vallons rétrécis et mièvres, ses chalets jouets d’enfants, ses

cascades soigneusement aménagées, cette nature trop jolie, trop

encombrée de _misses_ correctes, de respectables _ladies_ et de parfaits

gentlemen, de _snobs_ britanniques enfin, et qu’exploite un peuple

d’hôteliers voleurs.

Ici la montagne sauvage et déserte, les grands rochers à pic, les

villages accrochés sur l’abîme, où en dix ans l’on compte la venue d’un

étranger, la plaine séchée où l’on marche des journées sans rencontrer

d’ombre, les vieux couvents en ruine avec leurs tours et leurs bastions,

les auberges rares, le confort inconnu, les hommes rudes et les femmes

jolies. «L’Afrique commence aux Pyrénées.» A chaque pas, hors des villes

comme dans les villes, au nord comme au sud, on rencontre des coins de

Mauritanie.

A la sortie d’Irun, laissant à notre droite Fontarabie qui semble surgir

du milieu des flots, nous nous engageons dans la montagne, sourds aux

appels du conducteur et du cocher d’une patache attelée de quatre mules

et qui nous crient à tue-tête pour mieux nous faire comprendre:

«La diligence de Saint-Sébastien, voici la diligence de Saint-Sébastien!

--Merci, nous allons à pied.

--A pied! ah! ah! _que tontos!_ (quels fous!)»

Et ils riaient d’un air incrédule. La distance n’est pourtant pas bien

longue: une vingtaine de kilomètres; mais on est au commencement d’août

et les Espagnols ne craignent rien tant que la marche et la chaleur.

C’est le défaut des races latines; elles comprennent peu les voyages

pédestres. Cela me rappelle ces villageois qui, voyant des gens de la

ville faire après dîner leur digestion en arpentant la route, se

demandaient stupéfaits ce que ces bourgeois avaient ainsi à marcher pour

n’aller nulle part, tandis qu’ils pouvaient rester tranquillement chez

eux, se chauffer les mollets, faire un cent de piquet ou lire la

gazette!

A l’entrée du chemin nous nous croisons avec un attelage de bœufs. Le

joug est entouré d’une peau de mouton qui, descendant de chaque côté de

la tête, semble coiffer les bœufs d’une perruque Louis XV. Un fier

gaillard à jambes nues et à béret bleu les guide d’un long bâton, et

derrière le chariot à roues pleines comme celles des chars antiques, un

autre jeune gars retient l’attelage sur la pente trop rapide en sifflant

un air arabe, mélancolique et doux. Ils nous saluent en passant d’un

_Vaya usted con Dios!_ (allez avec Dieu!) qui est la traduction exacte

du salut des Musulmans.

Par le sentier raboteux nous traversons un merveilleux paysage,

végétation tropicale, fouillis de fleurs et de verdure qui se détache

harmonieusement sur le fond indigo des Pyrénées. Les maisons très rares,

disséminées çà et là, ont l’aspect pauvre et délabré, un des cachets

caractéristiques des fermes et des villages espagnols.

Un balcon au premier étage, ou une galerie de bois extérieure d’où

pendent des guirlandes d’oignons, d’ails, de piments; des murs en ruine

où sèchent des hardes, jupes jaunes ou rouges. Des petits garçons et des

petites filles habillés d’une chemisette qui ne descend guère plus bas

que le nombril, accourent pour voir passer les deux voyageurs.

Je jette deux sous à une fillette qui loin de les ramasser se réfugie

près de sa mère: «Les Basques ne sont pas des mendiants,» dit fièrement

celle-ci.

Nous voici loin de l’Angleterre, de l’Italie surtout où à l’entrée de

chaque village, le voyageur est assailli par des nuées de petits

guenillards. Partout, dans le Guipuzcoa, j’ai trouvé la même dignité.

Nous traversons le col de Jainhurqueta, laissant à notre droite le

Jasquibel avec ses sommets revêtus de bruyère, qui, du cap du Figuier,

plonge ses flancs ravinés dans la mer, jusqu’à la merveilleuse baie des

Passages.

Ces pâtés de montagnes de la Biscaye et de la Navarre forment un

amoncellement de chaînons hérissés de crêtes, de rochers granitiques et

calcaires, coupés de gorges et de vallons au fond desquels bondissent

des torrents qu’entretiennent de continuelles pluies.

Hêtres, pommiers, châtaigniers, chênes percent en touffes épaisses les

fissures des parois basaltiques au milieu de toute la flore rupellaire,

et çà et là, aux pentes des monts, dans des guirlandes de vigne,

s’éparpillent les blanches fermes.

Parfois un grand rocher aux tons de rouille surplombe la route; il

semble ne s’accrocher à la montagne que par de fragiles crampons de

lierre et l’on se demande s’il ne va pas glisser tout à coup au moindre

tremblement du sol, emportant avec un bruit de tonnerre au fond du

précipice où murmure un torrent caillouteux, avec un morceau de la

montagne, route et voyageurs.

On se croirait dans les gorges de l’Atlas et l’on s’attend à voir surgir

des têtes de Berbères derrière les broussailles.

De distance en distance, une croix de bois ou de pierre indique qu’un

meurtre a été commis. Rien de plus propice aux embuscades que ces coins

solitaires, fourrés, défilés, cavernes: _Malos sitios!_ comme on dit

ici.

J’ai parlé de voyageurs; ils ne sont pas nombreux. Nous seuls, sac au

dos, la Martinière et moi, arpentons la route, et dans toute notre

traversée des Espagnes, nous avons rencontré en trois fois six voyageurs

pédestres et de fort mauvaise mine dont trois nous ont demandé l’aumône;

je dois ajouter que c’étaient des compatriotes. Non, rien sur la route.

De temps à autre deux gendarmes arrêtés devant une gorge ou au coin d’un

bois. Ils attendent la diligence. Quand elle arrive, ils se postent de

chaque côté du chemin, arme au pied, et font mine de la fouiller d’un

œil scrutateur. En grande tenue comme pour la parade. Parfois encore un

char mérovingien chargé de grands fûts de vin des Castilles passe

lentement avec un bruit strident et aigu fait par l’essieu tournant des

roues pleines; ou c’est un âne efflanqué crevant sous un faix trop lourd

et que chasse devant lui un petit drôle féroce, armé d’une trique, ou

bien encore une mule montée par un cavalier qui la frappe à bras

raccourcis.

Dès les premiers pas, la brutalité à l’égard des bêtes s’étale sans

vergogne. Dans tout véhicule public, un jeune garçon, le _ragal_,

auxiliaire du cocher, n’a d’autre mission que de frapper à grands coups

les têtes ou les maigres échines des attelages. La Société protectrice

des animaux aurait fort à faire ici.

Nous nous sommes embarqués sans biscuit pensant trouver des auberges le

long de la route; à jeun depuis la veille, la faim nous prend. Voici une

maison d’aspect misérable; un rameau séché à la porte indique une

_venta_. On aperçoit en effet, du dehors, un comptoir de bois blanc,

fait de débris de caisses d’emballage, des cruches et des verres. Nous

demandons à manger. Une femme à tête de maugrabine, portant un affreux

marmot couvert de teigne, nous fait signe d’aller plus loin.

«Vous avez bien du pain et du vin?

--Ni pain, ni vin. Seulement de l’_aguardiente_.»

C’est une sorte de vitriol allemand ayant la spécialité de donner à

l’eau une teinte d’orgeat et vendu au détail dix ou douze sous le litre.

Je me rappelais en avoir bu à Paris dans un café du boulevard sous le

nom d’absinthe blanche à raison de 75 centimes le verre.

Ici, dans le Guipuzcoa, comme au fond de la Sierra Morena, où les

communications avec Berlin sont cependant plus difficiles que pour les

industriels du voisinage de Montmartre, on ne le fait jamais payer plus

d’un sou.

MM. les limonadiers parisiens objecteront avec raison que les

_hosteliers_ castillans n’entendent rien aux affaires et qu’il doit s’en

trouver très peu qui deviennent millionnaires en cinq ans.

Après plusieurs questions restées sans réponse, occupée qu’elle est à

essuyer le marmot teigneux, la maugrabine se décide à nous dire qu’à

moins d’une demi-heure, en haut de la côte, nous pourrons trouver à

manger.

Nous gravissons pendant une heure la montagne poussiéreuse sans rien

apercevoir. Ne demandez jamais en Espagne la distance d’un endroit à

l’autre, nul ne la sait, même ceux qui ont fait dix fois le trajet; on

vous répond un chiffre au hasard; mais il faut toujours compter sur le

double. Après une longue heure nous atteignons la _venta_. Moins

délabrée que la première, des images enluminées de saints et de madones

égayent ses murs blanchis.

Une petite fille d’une douzaine d’années, visiblement enceinte, est

assise sur le pas de la porte.

Elle se prépare aux devoirs de sa maternité prochaine en mouchant une

sœur cadette qu’elle tient nue sur ses genoux.

Un peu surprise à notre vue, elle appelle sa mère d’un ton chantant et

traînard: _Madre! Madre!_ Une grosse commère mamelue, à cheveux

grisonnants et à tête de procureuse, arrive nonchalante et maussade.

C’est la façon de tous les aubergistes espagnols. Hommes ou femmes, il

semble que vous les dérangiez d’une occupation des plus importantes pour

vous faire servir gratis. Vous entrez en fâcheux dans leur vie pour leur

voler leur temps et leurs peines, car, par le fait, vous les troublez

dans leur oisiveté ou leur somme.

Ils se dérident à la longue, une fois qu’ils sont décidés à vous servir,

semblant se dire: «Puisque le mal est arrivé, prenons-en notre parti, et

faisons contre fortune bon cœur.» C’est ce que fit la matrone après nous

avoir offert du pain et du vin. Le pain est frais et le vin excellent;

nous nous régalons, assis près du comptoir, sur un banc boiteux, mal

équilibré sur le sol battu, en face de trois chats faméliques qui se

jettent avec avidité sur les miettes, en se lançant l’un à l’autre des

grondements pleins de colère. Oh! les chats espagnols! Le Belzébuth du

château de Misère du capitaine Fracasse était un gras matou comparé à

ces misérables. Pelés, étiques, torves, hideux, tout en tête, l’œil

lamentable et avide, ce ne sont que des squelettes de chat, revêtus

d’une peau râpée. Que mangent-ils? de quoi vivent-ils? Que font-ils pour

satisfaire les impérieuses exigences du ventre? Comme l’odeur _sui

generis_ et innommable dont je parlais, leur ombre fantastique m’a

poursuivi dans toute l’Espagne!

Je les ai rencontrés aussi hâves, aussi maigres, affamés, anguleux,

hérissés, au Palatio de Urvaza comme au col de Piqueras, dans la Sierra

Morena comme dans les rues désertes de Tolède, où tout à coup en

surgissaient deux ou trois effarés et fantasques, uniques fantômes de la

rue morte en plein midi, spectres de la peur, de la détresse et de la

faim.

Alléchés par cette ripaille, des poules étiques envahissent la salle, et

plus effrontées que les chats, sautent jusqu’à nos mains pour nous voler

les bouchées.

«Vous ne donnez donc pas à manger à vos poules?

--A manger, s’écrie l’hôtesse, ah bien, s’il fallait les nourrir, cela

ne vaudrait pas la peine d’en avoir.»

Toujours accroupie sur le seuil, dans le but évident de nous dissimuler

son état, la petite nous examine avec ses grands yeux noirs. Elle est

assez jolie et sa position nous intéresse. Nous lui demandons son âge.

«Treize ans aux vendanges.» Nous n’osons pas pousser plus loin

l’interrogatoire; mais la mère, qui surprend nos regards attachés sur

cette rotondité insolite, s’écrie:

«Tout est arrangé, tout est arrangé. C’est un accident.

--Ah! vraiment?

--Oui, une mère ne peut toujours surveiller ses filles. Il y a tant

d’occasions dans le Guipuzcoa!

--Des occasions! Il y en a partout!... Alors vous êtes contente?

--Il le faut, fit-elle en haussant les épaules.

--Et la _niña_?

--La _niña_ est contente aussi.»

Allons, tout va bien et tout est bien qui finit bien.

Nous réglons notre note, qui s’élève à un réal par tête (25 centimes) et

nous prenons congé de la mère et de la fille qui nous saluent d’un

aimable: _Vaya usted con Dios!_

II

LES PASSAGES

Des ruines partout. La Biscaye en est jonchée. La guerre civile y fit

rage, plus meurtrière que la guerre étrangère. Depuis cent ans, elle

ronge le pays comme une fièvre périodique. A tout détour de route se

dresse un pan de mur déchiqueté par la mitraille, une chapelle éventrée,

une maison trouée par les boulets et que la détresse ou la mort du

maître, la misère des héritiers ont abandonnée aux broussailles

envahissantes, aux nids de corneilles et de vipères, aux terriers de

renards. Le sol que l’on foule s’arrosa du sang des combats épiques. La

poussière qui vole et que le vent de la montagne souffle aux yeux et

dans la gorge fut jadis une boue rouge. Carlistes, christiniens,

républicains se sont égorgés en rivalisant de bravoure. Fermes,

auberges, églises, hameaux, bourgades ont été des forteresses. Misères

trop visibles! L’ouragan destructeur de la folie homicide s’est rué dans

ces coins de paradis.

Mais ce ne sont pas que les bâtisses de pierre jetées bas par le boulet

qui donnent à l’Espagne son aspect de dénûment; c’est la nation entière

qui s’est couchée sur la terre et semble frappée de mort. Les ruines

matérielles se réédifient, les ruines morales restent. Torpeur, incurie,

ignorance, blessures mortelles que l’Espagne porte aux flancs.

Elle s’est cependant débarrassée de ses moines qui dévoraient son sol,

stérilisaient son cerveau, mais les dix mille monastères abandonnés

n’ont fait qu’augmenter le nombre de ses décombres, et les fertiles

domaines des abbayes sont restés en friche. Les bâtiments déserts

eussent pu servir à des hôpitaux, à des écoles; l’idée n’en est pas

venue. Tout s’émiette, tout s’écroule, tout s’efface de ces richesses du

passé dont ne songe pas à profiter le présent[1].

[1] Sous Philippe II, on comptait 11 400 abbayes d’hommes et de femmes

réparties dans les 680 évêchés d’alors et sous la juridiction de 48

archevêques. Ces abbayes contenaient une armée de 400 000 moines ou

nonnes. Il y avait, de plus, 32 000 prêtres séculiers. A la fin du

dernier siècle, il ne restait que 71 000 moines et 35 000 nonnes,

mais le nombre des prêtres séculiers montait à 144 000; il est

encore de 50 000 aujourd’hui. A l’expulsion des moines en 1835, leur

nombre était de 50 000.

Il n’y a plus maintenant que 54 évêques et 8 archevêchés: Tolède,

siège primatial; Burgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville,

Taragone, Valence, Valladolid.

Nous voici à _los Passages_, bourgade de pêcheurs pittoresquement assise

des deux côtés de l’étroit goulet de la baie, vrai décor d’opéra.

C’était aux derniers siècles un des ports les plus sûrs de la côte de

Biscaye. La Fayette s’y embarqua pour la guerre d’Amérique sur une

frégate équipée à ses frais.

Le _Passage_ maintenant n’est plus qu’un refuge pour des barques de

pêche, une promenade en canot pour les touristes de Saint-Sébastien que

de brunes batelières à la langue libre et au geste déluré se disputent à

grand bruit.

L’insouciance, l’oisiveté, la misère ont laissé combler ce merveilleux

havre par les atterrissements de tous les ruisseaux d’alentour.

Les Passages! doux souvenir cher à mon ventre, c’est là que nous fîmes

notre premier repas arrosé de bon vin et égayé par les beaux yeux d’une

fille des Espagnes.

La _posada_ était de très médiocre apparence, et nous hésitions à entrer

lorsqu’une jolie fille nous sourit de la porte. C’était la meilleure de

toutes les enseignes. Nous voilà installés dans un _comedor_ d’aspect

décent et plongé dans une demi-obscurité nécessaire pour arrêter la

tumultueuse invasion des mouches. Nous demandons une friture et, tandis

que nous attendons, trois hommes en tenue de maçon, et à mine de prince,

entrent après avoir salué d’un _buenos dias_ plein de dignité et

s’assoient à la table voisine. Coiffés de bérets bleus, ils ont les

pieds nus dans leurs _alpargatas_ blancs.

Est-ce le sang maure qui leur donne ce grand air, cette aisance de

manières? _Io no sé_; mais j’ai rarement vu convives se conduire plus

correctement que ces maçons du Guipuzcoa. Nous entrâmes en conversation

en échangeant des cigarettes; deux d’entre eux ont guerroyé dans les

bandes carlistes et sont prêts à recommencer. Ils n’ont rien gagné

pourtant, si ce n’est l’un une balle, l’autre de voir sa bicoque brûlée.

Le troisième, qui parle un peu français, et a travaillé quelques mois à

Bayonne, s’avoue républicain. Il est des Asturies et hausse légèrement

les épaules quand pérorent ses camarades les Basques. Tous trois

gentilshommes, d’ailleurs, ils tiennent en profond mépris Andalous et

Castillans. «Nous avons du _sang bleu_ dans les veines, disent-ils, et

nous sommes, quoique maçons, aussi nobles que le roi.» Tous ces gens du

Guipuzcoa, des Asturies, de la Biscaye, _se disent nobles_; allez donc

parler d’égalité sociale dans un pays où trois millions de paysans et

d’ouvriers se vantent d’avoir du «sang bleu!»

Pendant que les maçons disputent en gentilshommes sur les mérites

respectifs de leur race, on apporte le potage. Nous avons demandé du

poisson frit, on nous sert un repas complet. Rien n’y manque, pas même

le café ni le petit verre. Je le regrettais pour la couleur locale, mais

la Martinière me consola en me promettant dans la Sierra Morena et les

villages de la Manche des _ventas_ où, sous le rapport du manque de

confort, nous n’aurions rien à désirer.

Qui donc a dit qu’on mangeait mal en Espagne? Quelque boulevardier

sybarite! En tous cas, je ne me souviens pas d’avoir jamais fait dîner

plus exquis. Peut-être la marche, le grand air et surtout les beaux yeux

de la _chusca_ y furent-ils pour quelque chose, car je dois le

confesser, au risque de déplaire à messieurs les garçons d’hôtel, j’ai

l’horreur du service mâle; un simple morceau de fromage servi par un

frais minois m’est plus agréable que le plus savant des plats présenté

par un solennel laquais.

Ce n’est pas un morceau de fromage que nous donne la jolie servante,

mais un repas copieux et de haut goût: panade à l’ail et à l’huile, lard

aux choux et aux pois chiches, galettes au poisson, et comme pièce de

résistance, un de ces ragoûts extraordinaires qui font époque dans la

vie d’un voyageur: un mélange de bœuf et de saucisses, de chèvre et de

tomates, de carottes, de riz et de piments, le tout entremêlé

profusément d’oignon et d’ail, et saupoudré de poivre rouge.

Combinaisons culinaires à faire sauter d’horreur toutes les cuisinières

bourgeoises, mais dont je me délectai souvent par la suite en pensée,

car nous ne trouvâmes plus rien de pareil.

Aussi, dans notre enthousiasme et égayés par le gros vin des Castilles,

servi à pleins pots comme de l’eau de fontaine, nous voulûmes régaler

d’un flacon de cognac les trois maçons gentilshommes qui déclinèrent

poliment cette offre. Nous avions oublié que les Espagnols sont les plus

sobres des hommes et, en effet, pendant tout notre voyage, nous ne

rencontrâmes en état d’ivresse ni un paysan, ni un soldat, ni un

ouvrier.

III

DE SAINT-SÉBASTIEN A DEVA

Saint-Sébastien, la vieille capitale du Guipuzcoa, n’a d’intéressant que

ses environs, ses souvenirs, sa plage. Le reste est moderne et banal.

Ses rues éclairées à la lumière électrique sont tirées au cordeau avec

une rectitude désespérante, ses maisons régulières et monotones, ses

hôtels dispendieux, ses magasins jolis et, sur ses promenades, les

_señoras_ y étalent les toilettes de Paris, les _hidalgos_ des complets

de _clubmen_, tout ce qui constitue le beau de nos jours!

Comme c’est le siège du capitaine général des provinces basques, on y

coudoie la nuée des fonctionnaires espagnols fiers et pauvres, car,

autant que les nôtres, les administrations y sont prodigues d’employés

aussi inutiles que mal rétribués. On y est donc correct, gourmé,

officiel, solennel et ennuyé.

Aussi les gens de bon ton, la saison venue, accourent-ils à

Saint-Sébastien de tous les points des Castilles. _Cockneys_, gommeux,

_snobs_, oisifs, idiots et filles viennent parader sur la plage de la

Concha où des cabines de baigneurs pittoresquement groupées et

enluminées donnent un aspect tout forain. Une ville d’eaux, enfin, la

ville à la mode c’est tout dire, et pourvue d’un casino.

Il ne faut donc pas s’y arrêter plus de vingt-quatre heures si l’on est

amant de l’imprévu. J’aime mieux Zarauz, Zumaya, Deva où les voyageurs

ne passent guère, pressés qu’ils sont de rouler à Bilbao ou à Burgos par

les routes banales et battues.

Dans ces trois vieilles petites villes, les baigneuses se promènent sans

prétention en mantille ou tête nue comme de simples Rosines, et n’en

sont que plus jolies.

Cependant Saint-Sébastien mérite mieux qu’une courte visite: un souvenir

terrible y reste attaché; 1813 est écrit en chiffres sanglants dans les

pages de son histoire. Dans la citadelle dressée sur le mont Orguello,

une petite garnison française commandée par le brave Rey repoussa, sous

le feu de soixante canons, les sommations du général Graham, quand

Anglais et Portugais mirent à sac la ville qu’ils prétendaient venir

délivrer. Ni femme ni fille n’échappa au viol, pas une maison au

pillage; puis les habitants massacrés, les maisons vides, on mit le feu

dans chaque quartier et les _libérateurs_ dansèrent à la lueur de

l’incendie.

Les vieilles rues qui escaladent le mont au pied de la forteresse de

Motta offrent encore quelque intérêt, mais le vandalisme légendaire des

municipalités commence à les atteindre, et l’inepte pioche des faiseurs

de neuf s’abat sur ces reliques du passé.

A Saint-Sébastien je me trouvai pour la première fois en face des

splendeurs des églises espagnoles; j’en fus ébloui et stupéfait. Tant de

richesses et tant de misères, tant d’art et tant d’ignorance, tant de

luxueux gaspillage et une si crasse parcimonie! La première impression

d’étonnement passée, on s’aperçoit du grotesque; l’ensemble est

merveilleux, le détail ridicule. D’admirables tableaux de maîtres à côté

de saints de bois barbouillés de couleur, une somptueuse et artistique

orfévrerie et des christs affublés de jupons. A de vieux et précieux

panneaux sont cloués têtes, bras, cuisses, pieds et mains de cire. Dans

l’église de _San-Vicente_, j’ai vu, près d’une statue de saint Joseph

habillé d’étoffe d’or, un derrière en miniature parfaitement moulé. Une

bonne femme, à qui nous en demandâmes l’explication, nous répondit que

c’était celui d’une _señora_ qui, à la suite d’un accident, avait eu

cette partie du corps paralysée, et se voyant dans l’impossibilité de la

remuer jamais, l’avait offerte en _ex-voto_ au grand saint Joseph.

Pourquoi le grand saint Joseph? Néanmoins, flatté de l’offrande, il la

guérit miraculeusement. On y voit aussi de longues mèches, dont de

brunes Espagnoles se dépouillèrent dans des élans de pieuse extase; çà

et là, des vierges en perruque blonde et en robe de brocard, avec des

têtes mignardes de poupée; et, par le fait, ce sont des poupées plus

grandes que les autres, à l’usage des dévotes personnes, qui jouent avec

la Madone de bois comme, quand elles étaient petites, avec des poupées

de carton.

Superstition, oisiveté et amour, c’est encore toute l’Espagnole. Sa vie

semble être une perpétuelle lutte entre l’ardeur du plaisir et la peur

d’offenser la bonne Vierge. Mais c’est là surtout qu’il est avec le ciel

des accommodements. On rachète un baiser par un tour de rosaire, et une

messe lave les souillures du péché mignon.

Les directeurs de ces consciences ne sont du reste pas trop sévères. Je

suppose qu’ils permettent un ou plusieurs amants à celles de leurs

pénitentes dont le tempérament l’exige, comme ils accordent de faire

gras le vendredi aux natures délicates et aux estomacs débiles, tout

prêts à s’offrir et à se sacrifier s’il le faut pour la plus grande

gloire de Dieu et de la Vierge Marie.

La santé avant tout. Dieu n’aime pas les corps chétifs. A en juger par

tous ces bons gros pères, il veut à son service de vigoureux gaillards

sains et dispos, ardents à faire aimer le Créateur par l’intermédiaire

de la créature.

C’est peut-être dans cette église de _San-Vicente_ ou de _Santa-Maria_,

plus riche encore, que s’est passée, avant l’expulsion des moines,

l’aventure que voici: Un franciscain prêchait sur le jugement dernier,

exhortant les pécheresses au repentir: «Courbez-vous, leur disait-il,

malheureuses que vous êtes, et demandez miséricorde. Peut-être l’heure

approche où la trompette de l’archange va réveiller les morts dans la

vallée de Josaphat. Demain, que dis-je, aujourd’hui, dans une heure, à

l’instant, qui peut répondre qu’elle ne va pas sonner?...» A ces mots,

le fracas de plusieurs trompettes éclate dans l’église. La foule,

terrifiée, se lève et se précipite éperdue aux portes. C’est la fin du

monde! Voici le jugement! Les femmes s’évanouissent. On s’entasse, on

s’écrase, on vide l’église. Pendant ce temps, les bons pères relèvent

les défaillantes, les introduisent dans la sacristie et dans diverses

cellules adjointes pour leur donner des soins. Elles en sortent, quelque

temps après, rougissantes, encore émues, mais bénies et rassurées.

IV

LE CAPITAINE BONELLI

Comme nous ne courions ni après la fortune, ni après une maîtresse, ni

après une affaire, que nous n’étions pas des missionnaires patentés de

quelque ministère, mais de simples touristes, cherchant des impressions,

nous étions résolus à ne point suivre les grandes routes, à nous engager

autant que possible dans les chemins creux, les sentiers de chèvre, les

défilés de montagne.

Cependant nous suivîmes la voie royale dès la première étape, puis de

Saint-Sébastien à Orio, et d’Orio à Deva par Zarauz, Guetaria, Zumaya;

mais nous n’y perdîmes rien en pittoresque, bien qu’elle fût toute

nouvelle, ouverte après la dernière guerre des carlistes, pour faciliter

le rapide transport des troupes au cœur du pays basque, en plein foyer

de l’insurrection.

Tantôt taillée dans le roc, creusant la montagne, coupant les forêts,

jetée au-dessus des abîmes, traversant de vrais paysages kabyles, tantôt

suivant les sinuosités de la côte, elle offre à chaque pas d’admirables

points de vue.

Ce n’est plus maintenant que l’on peut se plaindre de la rareté et du

mauvais état des routes espagnoles. Alphonse XII a fait réparer les

anciennes et ouvrir de nouvelles, larges, bien entretenues, n’attendant

que les voyageurs.

Le capitaine Bonelli, gouverneur du protectorat espagnol sur la côte

occidentale d’Afrique, nous attendait à Deva. Il y avait donné

rendez-vous à mon compagnon avec qui il correspondait à la suite des

relations et des travaux orographiques de celui-ci sur le Maroc[2].

[2] _Itinéraire d’Alkazar à Ouezzann_ (1884), avec cartes, par H. de

la Martinière. Depuis notre voyage en Espagne, de la Martinière est

retourné au Maroc pour y compléter ses travaux.

Le capitaine Bonelli est bien connu de tous ceux que préoccupent nos

intérêts coloniaux. C’est un des rares Européens qui possèdent à fond la

langue arabe et le dialecte marocain.

Chargé par le gouvernement espagnol d’une mission scientifique, il

parcourut la côte du cap Bojador au cap Blanc, limite septentrionale de

notre colonie sénégalaise, et prit possession au nom de l’Espagne de

territoires beaucoup plus riches et surtout plus productifs qu’on ne le

croit, car ils ouvrent, par les tribus de l’Adrar, la route des régions

voisines de Tombouctou où nous tentons, depuis tant d’années, de

pénétrer par le haut Sénégal[3].

[3] Il vient de publier à Madrid un volume sur le Sahara: _El Sahara_,

descripción geográfica, comercial y agrícola desde cabo Bojador á

cabo Blanco, viajes al interior, habitantes del desierto y

consideraciones generales, par D. Emilio Bonelli.

Après avoir négligé de nous assurer les oasis de l’extrême Sud-Oranais,

Fidikett entre autres, qui nous auraient facilité les moyens d’atteindre

le Soudan, nous devons constater avec dépit, sans doute, mais avec

admiration, les résultats obtenus par l’énergie d’un simple officier.

Disposant dès le début de moyens insuffisants et infimes, n’ayant en

quelque sorte qu’un appui moral du gouvernement, il a pu non seulement

enrichir la science et l’hydrographie de précieuses données, mais son

pays d’un territoire de 540 kilomètres de côtes[4]. Il est juste

d’ajouter que le capitaine Bonelli fut appuyé par une puissante

association: _la Sociedad de Africanistas y colonistas_, établie à

Madrid depuis cinq ans, pour faciliter les entreprises des explorateurs

espagnols. Certes, voilà une Société digne de tous éloges et qui fait

plus œuvre patriotique que certains de nos bruyants groupes, chauvins à

coups de grosse caisse qui ne savent que nous rendre, à l’étranger,

odieux et ridicules.

[4] C’est sur les explorations de ce jeune officier dans le Sahara et

la région de l’Adrar qu’Alphonse XII proclama, en décembre 1881, la

côte d’Afrique, du cap Bojador au cap Blanc, sous le protectorat de

l’Espagne.

Au moment où l’alliance des peuples latins semble plus que jamais

devenir une impérieuse nécessité, après les projets d’union douanière

dans la Méditerranée pouvant permettre à notre race, menacée jusque dans

son berceau, de faire échec aux envahissements des Anglo-Saxons, se pose

une question majeure que dans notre proverbiale et désastreuse

insouciance de ce qui se passe au dehors de nos frontières, nous

négligeons trop: l’alliance franco-espagnole en Afrique.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire diplomatique de la

seconde moitié de ce siècle pour reconnaître que l’Angleterre est

politiquement et commercialement, de Gibraltar à Suez, l’ennemi commun,

et la voici qui commence à inonder de ses produits doublés des

pacotilles germaniques les ports de la Méditerranée qui devrait n’être

qu’un lac latin.

Le lecteur me pardonnera cette digression, semblant ici un hors-d’œuvre,

mais en face des établissements anglais et allemands qui s’installent

peu à peu sur les côtes de ce Maroc, par eux tant convoité, il est

permis, même à un modeste voyageur, de pousser le cri des Romains quand

ils voyaient menacer les intérêts de la patrie: _Careant consules_.

Nous devisions de ces choses sous les arbres qui font à la plage de Deva

une délicieuse avenue et j’écoutais la parole claire et précise du

vaillant capitaine espagnol, familier avec notre langue, comme si au

lieu d’être né sur les bords du Mançanarès il l’était sur ceux de la

Seine. La nuit tombait, les jolies _hospederias_ de la vieille bourgade

s’allumaient et les _señoras_, tête nue ou en mantille, se promenaient

par groupes, respirant la brise marine en attendant le dîner, que, pour

laisser plus de loisirs aux baigneurs, on ne sert pas avant neuf heures

du soir; et nous parlâmes longtemps de cette Afrique aimée, du Maroc si

peu connu, dernière épave de l’Orient, du Sahara où le jeune gouverneur

allait retourner bientôt pour établir de nouvelles relations avec les

chefs des oasis et continuer l’impulsion commencée dans le commerce

d’échanges entre les tribus de l’Adrar et les comptoirs espagnols,

dédommager l’Espagne des Carolines!

Le lendemain matin, nous partîmes de bonne heure, et comme nous nous

étions détournés de notre itinéraire, nous dûmes prendre le coche qui

nous transportait à Asconia, non loin de Loyola, la patrie de saint

Ignace. Et, huchés sur l’impériale, une sœur de charité à notre droite

et un prêtre à notre gauche, nous dîmes adieu au capitaine Bonelli, à

Deva, à sa jolie plage, à la mer que nous ne devions revoir que deux

mois plus tard, sur la côte méridionale, et nous nous enfonçâmes dans la

montagne, au galop de six mules étiques qu’excitaient les furieux coups

du ragal et les terribles jurons du cocher.

V

LOYOLA

Entre Azcoitia et Azpeitia, à une demi-lieue environ de ces deux

bourgades, au fond d’une délicieuse vallée resserrée entre des montagnes

boisées où coule dans un cadre de verdure la jolie rivière d’Uzola, se

dresse solitaire et majestueuse une masse énorme de bâtiments. La façade

principale en est formée par une coupole panthéonienne dont le triple et

gigantesque portique s’avance sur un perron à trois corps et à

balustrades de pierre, flanquée de lions de marbre, et de deux longues

ailes d’une architecture de séminaire et de caserne.

C’est Loyola, surnommé la merveille du Guipuzcoa, la maison trois fois

sainte, le sanctuaire des soldats de Jésus, le berceau de saint Ignace,

la grande jésuitière enfin.

Cet étrange bâtiment, qui seul apporte le mouvement et la vie dans cette

vallée tranquille, offre de quelque côté qu’on en approche un spectacle

bien fait pour frapper les imaginations dévotes, en leur donnant du

premier coup l’impression de la formidable puissance de cet ordre resté

debout et prospère au milieu du désastre monacal.

En face du portail, sur une large esplanade, s’élève l’idole, en marbre

de Paros, du dieu de céans, le _señor de aqui_, devant lequel tout

passant doit se découvrir. Deux _hospederias_ dont l’une, celle de

droite, a l’aspect d’un vieux manoir, avec sa galerie aux quatre arches

massives, son monumental escalier et son écusson seigneurial, forment

les deux côtés de la place dont le quatrième bordé d’une double ligne

d’orangers est ouvert sur la vallée même, au fond de laquelle

s’échelonnent les blanches maisons d’Azpeitia pittoresquement groupées

sur les premières pentes des montagnes vertes et bleues qui coupent

l’horizon. De là descend, par cascades, dans une bordure de joncs, de

saules et de roseaux, coupant de grands champs de maïs, la petite

rivière qui fertilise l’étroite et profonde vallée.

Emplacement choisi à souhait. A Azpeitia et à Azcoitia poussent, dit-on,

les plus jolies filles du pays basque, et les servantes de

l’_hospederia_ où nous descendîmes et qui porte le nom glorieux du

saint, nous en offrirent de gracieux échantillons. Ah! quel gynécée que

cette hôtellerie de Loyola! Et quelle différence entre ces Guipuzcoennes

aux yeux de velours, propres et gracieuses, et nos grossières filles

d’auberge, maritornes aux dessous crottés! Peut-être les bons pères,

propriétaires de la _posada_, les avaient-ils triées avec soin, mais

saint Ignace lui-même eût passé la langue sur ses lèvres devant la

délicatesse du mets et l’abondance du festin. Il y en avait encore, et

encore, et toujours. Deux pour la chambre, une pour prévenir que le

déjeuner est prêt, une demi-douzaine pour servir à table et verser à

boire, et combien dans les corridors, occupées à je ne sais quoi, avec

lesquelles on se trouvait tout à coup nez à nez et qui disparaissaient

majestueusement avec des mines de princesses.

De saints pères jésuites errant çà et là expliquaient ce phénomène; ils

n’avaient pas la physionomie hypocritement pateline qu’on leur prête. De

belle humeur, aimables garçons, la plupart bedonnants et solides, ils

semblent prendre la vie comme elle vient, le temps comme il se présente

et goûter en gourmets la satisfaction d’être au service de Dieu en

général et de saint Ignace en particulier. Ils se sentent chez eux, cela

se voit; l’hôtellerie, je l’ai dit, est à eux et non seulement celle-ci,

mais l’autre en face, succursale de la première, et aussi le coche et

ses six mules, et les fermes d’alentour et les jolies filles, et le pays

circonvoisin.

Tout le monde, je dois l’ajouter, semble ici parfaitement heureux. La

règle est douce, la tyrannie des Pères très supportable. Ils ne règnent

pas en pays conquis, mais sur des sujets d’une fidélité éprouvée. Pourvu

qu’on croie ou qu’on fasse semblant de croire, cela suffit. Les

servantes nous avouèrent qu’elles devaient se confesser une fois par

semaine, communier une fois par mois, sans compter les fêtes. Elles n’en

prenaient pas pour cela des allures plus béates, et mon compagnon que

l’étincelle de tous ces yeux allumait fort n’eut pas à se heurter à de

trop farouches vertus. Quant à moi, mes cheveux gris m’obligeaient à

plus de réserve, et comme j’employais une grande partie de mon court

séjour à visiter la maison du saint, à parcourir l’église et à

stationner près des chapelles où s’adressaient les pieuses épîtres aux

dévotes, je passais sans nul doute pour un fervent admirateur d’Ignace,

et je dus laisser, à mon départ, à notre pieuse hôtelière, une bonne

odeur de piété.

Cette matrone, compagnonne grisonnante et mamelue, s’était de prime

abord montrée rébarbative. Notre qualité de Français était tare à ses

yeux.

Ce n’est pas à Loyola que nous sommes en haute estime, et tout

compatriote de Voltaire y est voué à la damnation. Aussi commença-t-elle

par nous déclarer qu’elle ne pouvait disposer d’un seul lit; mais, ayant

eu l’heureuse idée de nous informer de l’heure de la messe pour le

lendemain dimanche, la dévote changea de ton.

«Il y a plusieurs messes, répondit-elle. De cinq heures à midi les

révérends pères officient. A laquelle voulez-vous aller?

--A toutes!» répliquai-je.

Cette réponse pénétra la bonne femme de respect et d’admiration, sans

toutefois lui causer trop de surprise, certaines pieuses personnes

ayant, paraît-il, l’habitude d’assister le dimanche à plusieurs offices

du matin, pour se préparer à ceux du soir.

En tous cas, elle nous valut une belle chambre ornée de trois jolies

chambrières; une de trop, mais nous eussions eu mauvaise grâce à nous

plaindre, d’autant plus qu’il y avait trois lits dans la pièce et qu’il

pouvait survenir un troisième compagnon.

Désagrément des auberges espagnoles: les chambres contiennent deux,

trois et quatre lits.

Je me souviens qu’à Tolède, on voulut nous imposer un tiers, un

_torero_, qu’à son grand étonnement nous refusâmes avec énergie.

L’hôtelier le casa je ne sais où, mais le lit resta vide. On nous le fit

payer d’ailleurs, et comme nous occupions la seule pièce pourvue d’une

table, le _torero_ n’en vint pas moins, alors que nous étions couchés,

nous demander la permission d’écrire à sa _señorita_, ce qui, vu sa

lenteur à tracer ses lettres, lui prit une partie de la nuit.

«Voulez-vous, dit Voltaire, acquérir un grand nom, être fondateur, soyez

complètement fou, mais d’une folie qui convienne à votre siècle. Ayez

dans votre folie un fonds de raison qui puisse servir à diriger vos

extravagances, et soyez excessivement opiniâtre. Il pourra arriver que

vous soyez pendu; mais, si vous ne l’êtes pas, vous pourrez avoir des

autels.»

C’est pourquoi Ignace de Loyola, après avoir mérité cent fois la corde,

siège au rang des plus grands saints; que le monde est plein de ses

temples, dont le premier est sa propre maison.

La _Santa casa_, qui n’est, paraît-il, qu’une tour de l’ancien manoir

détruit dans les guerres civiles, est cachée du dehors par un mur percé

de fausses fenêtres, disposition de l’architecte Fontana, que la veuve

de Philippe IV appela tout exprès de Rome pour la construction du

sanctuaire, et qui a ce triple but: préserver le précieux monument, le

voiler aux profanes et donner plus de régularité à la façade de

l’édifice. Une étroite cour le sépare du mur extérieur, et le visiteur

ne voit d’abord qu’un carré de grosses pierres brutes mêlées de briques,

n’ayant d’autre ornement que l’écusson des Loyolas sculpté au-dessus de

la porte, et une plaque de marbre avec cette inscription:

_Casa solar de Loyola

Aqui nacio San Ignacio en 1491_[5].

[5] Maison originaire de Loyola. Ici naquit saint Ignace.

Dans le vestibule, on trouve un escalier antique qui ne déparerait pas

l’hôtel de Cluny; et des murs couverts de tableaux de vieux maîtres

espagnols, de portraits du saint, d’épisodes de sa vie militaire et

religieuse jusqu’en haut de la maison. Elle a trois étages et chacun

donne accès à une succession d’oratoires et de chapelles. Là je vis,

derrière une grille, à côté d’un autel chargé de fleurs, et flanqué de

confessionnaux, un révérend père, gras et superbe, coiffé du bonnet

carré, assis au milieu d’une douzaine de jeunes femmes, les entretenant

de sujets pieux en attendant l’office divin.

Rangées en demi-cercle, vêtues d’une robe noire et coiffées d’une

mantille, rosaire au bras et scapulaire au cou, les _señoras_, tout en

maniant leur éventail, recueillaient béatement les perles saintes

tombant des lèvres sacrées de l’aimable directeur.

Le clou du spectacle, je veux dire la chambre du saint, au dernier

étage, est transformée en chapelle et la plus extraordinaire qu’on

puisse voir. Le plafond est si bas qu’en levant la main on en touche les

moulures d’or. Or et émaux partout, pierres fines et mosaïques; c’est le

plus parfait spécimen en miniature de l’art jésuito-catholique

fulgurant, flamboyant, rutilant, échevelé avec ses scintillements, ses

placages, ses sculptures, ses fleurs, ses magots, ses rosaces, ses

boiseries fouillées, ses précieuses châsses, ses riches triptyques et

toute cette ferronnerie habilement ciselée, ces autels qui ressemblent à

des étalages d’orfèvrerie, l’art religieux enfin, qui rappelle les

étourdissantes bizarreries des pagodes et que les jésuites ont poussé

aux dernières limites du papillotage théâtral et de l’extravagance,

moyen infaillible de gagner les cœurs féminins. Comme mise en scène,

rien de plus savant. Dans la pièce coupée par une grille qui sépare

l’autel des profanes règne le plus respectueux silence troublé parfois

de souffles, lambeaux de prières qui s’échappent des lèvres, par le

bruit léger de doigts faisant sur la poitrine courbée le signe du _mea

culpa_.

Çà et là une femme, une jeune fille accroupie récite son rosaire; un

jésuite se glisse sans bruit, jette un regard discret, s’agenouille,

paraît un instant plongé au septième ciel, puis se relève et sort. Alors

une des dévotes roule son chapelet, se lève à son tour et disparaît

derrière l’apôtre.

Je pensais trouver dans la _Santa casa_ la célèbre épée dont s’arma le

fougueux Ignace avec l’intention de pourfendre un Maure qui plaisantait

sur la virginité de la mère de Jésus.

On sait que, pour se préparer au combat, Ignace se déclara chevalier de

la Vierge, et fit la veillée des armes. Bayard aussi assistait

pieusement à la messe pour calmer ses transes avant de se rendre en

champ clos.

Il est de bon ton aujourd’hui d’affecter l’indifférence, comme si la vie

est de si mince valeur qu’elle ne mérite pas qu’on y prête attention.

Simple jactance qui cache de terribles malaises. J’aime mieux Henri IV

avouant bravement sa colique, et le bon Ignace ses tranchées à la Vierge

Marie. C’est moins héroïque à coup sûr, mais beaucoup plus conforme à

notre pauvre nature. Il en fut, d’ailleurs, pour sa peur, ses frais de

messe et de veillée. Le Maure, homme sage, refusa de risquer sa peau

pour une virginité dont il n’eût eu que faire et dont il se souciait

moins que d’un plat de couscous. Le fou déposa donc sa vaillante épée

restée immaculée, aux pieds de la Vierge qui, reconnaissante de tant de

marques de dévouement, descendit de sa niche pour lui recommander

chaudement son fils.

Au lieu de cette Durandal, on me montra un doigt en un reliquaire

enchâssé dans la poitrine du saint, d’où il semble encore menacer le bon

sens. Quant à l’épée, un révérend père m’assura que je pouvais l’aller

voir dans un couvent du mont Serrat, aux environs de Barcelone.

Après la maison du saint, la maison de Dieu; elle forme, je l’ai dit, le

milieu du bâtiment. C’est une coupole soutenue par huit grandes

colonnes, ayant plutôt la forme triste et froide d’un panthéon que celle

d’une église de Jésus.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 1 / 18 段