Je reviens au rivage. Je constate la présence, en face de nous,

d’une petite île de 40 mètres de diamètre, qui n’était pas

là hier soir. C’est une île flottante. Elles sont fréquentes sur

le lac Tchad. Les courants qu’y produit le caprice des vents les

pousse, les groupe ou les divise. A Bol, j’ai pris, à une heure

chaque fois d’intervalle, quatre photographies d’un même point du

lac. Il faisait grand vent. La première fois on y voyait une île,

la seconde fois trois, puis deux, puis rien. Elles sont toujours de

faibles dimensions, et celles que j’ai vues ne montraient que de

l’herbe et des roseaux.

Mahmadou, Ahmed, un homme de village, se baignent ; le lac, ici,

n’a pas 1 m. 50 de profondeur. L’indigène cherche à attraper

Ahmed et à lui faire perdre l’équilibre. Ahmed se débat en

poussant des cris suraigus. Quand il sent qu’il va tomber, il

plonge brusquement, court sous l’eau et reparaît à cinq ou six

mètres, puis il continue à s’enfuir, avec les mêmes cris ; mais

son persécuteur, non moins prompt, le rejoint et le rattrape. Nous

nous amusons de cette scène.

Je suis dévoré de piqûres. Somali me montre une petite

mouche presque imperceptible, aussi mauvaise, me dit-il, que les

moustiques. J’en ai la preuve.

Les pirogues sont prêtes vers quatre heures. On s’empresse aussitôt

à fixer sur elles les abris de nattes que portaient des autres,

on y place les bagages et nous partons. Elles sont plus petites,

6 mètres sur 1 m. 80, mais paraissent d’une parfaite solidité.

31 juillet. — J’ai renvoyé Abdallah sur la pirogue du

cuisinier. Ahmed parle boudouma aussi bien que lui. Le rôle d’un

interprète, sa valeur technique et morale sont primordiaux dans

les pays primitifs, où les malentendus sont souvent pleins de

conséquences. Sans imposer aux fonctionnaires l’étude approfondie

des dialectes régionaux, il y aurait un intérêt capital à ce

qu’ils en eussent toujours les notions nécessaires pour contrôler

avec certitude la fidélité d’un traducteur.

Nous avons marché — lentement, comme toujours, 3 ou 4 kilomètres

à l’heure — une partie de la nuit. Hier, comme le soir tombait,

un hippopotame a émergé à trois mètres de nous et s’est maintenu

quelque temps dans notre voisinage. Il ne laissait voir hors de

l’eau que ses gros yeux, son mufle foncé, sa nuque renflée et

brune entre deux oreilles presque roses. Je n’avais nul désir

de le tuer, c’est un gibier dont j’ai épuisé l’intérêt ;

cependant j’ai pris mon fusil et me suis tenu debout sur l’avant

jusqu’à ce qu’il ait cessé de venir souffler autour de nous,

afin de prévenir toute fantaisie de sa part. Il arrive quelquefois, la

nuit surtout, qu’ils bousculent et endommagent les embarcations, dont

le passage les effraie. Un Européen a trouvé la mort de la sorte,

en janvier, sur le Logone. Le nôtre ne tarda pas à nous abandonner.

Le lever du jour nous a trouvés sur un long chenal qui serpente entre

des roseaux bas et dont la largeur varie entre 100 et 10 mètres. Les

arbres, lorsque nous en apercevons, sont loin, derrière une large

ceinture de plantes aquatiques ; le sable n’apparaît plus ; ce

ne sont plus là des dunes ; le sol ne présente aucun relief. Nous

approchons, me dit-on, du grand bahr, c’est-à-dire de la partie

libre du lac.

Beaucoup de moustiques, cette nuit ; j’en avais jusque dans ma

moustiquaire. L’eau continue d’être jaune et trouble. Chaque

fois que j’y ai plongé ma main, elle était tiède. Aujourd’hui,

elle n’a pas une ride.

Vers neuf heures et demie, si j’en juge par la hauteur du soleil

— je n’ai plus de montre depuis longtemps, et je m’en passe

d’ailleurs sans peine — nous nous arrêtons pour faire du

bois, car nous n’en trouverons plus désormais. Nous cherchons un

endroit pour accoster. Bientôt nous trouvons une étroite solution de

continuité, qui s’enfonce en serpentant entre les roseaux serrés ;

un hippopotame l’a tracée. Les hommes descendent. Malgré mon désir

de marcher un peu, je ne les imite pas, car il y a 1 m. 50 d’eau,

et rien n’indique que la terre émerge bientôt. Ils sont de retour

au bout d’un quart d’heure, avec une abondante récolte.

Voici la fin du chenal ; des ambadj, ces arbres au bois léger

dont j’ai parlé déjà, se montrent çà et là, dans l’eau ;

anguleuses et nues, leurs branches émergent autour de nous, en

bouquets tristes ; nous les dépassons et le lac nous apparaît sous

un aspect nouveau.

Nous sommes au fond d’une apparence de golfe que dessinent, à notre

droite et à notre gauche, noires, basses, lointaines, des lignes

d’herbes aquatiques. Devant nous, une troisième ligne barre la

partie médiane de l’horizon ; elle laisse, à ses extrémités,

deux détroits par lesquels on ne voit plus que le ciel et l’eau.

Les roseaux que nous longions s’éloignent brusquement vers la

droite, et maintenant que leur protection nous manque, de petites

lames moutonneuses paraissent et un vent violent se fait sentir. Les

piroguiers discutent et finalement, accostent. J’ai la curiosité

de descendre sur le banc de hautes herbes qui nous abrite ; je n’y

puis faire que quelques mètres, car elles sont très serrées. Le

pied n’y trouve pas de terre ; il repose sur un enchevêtrement

d’éléments végétaux qui fléchit à chaque pas et laisse

sourdre l’eau.

Il est midi lorsque le vent commence à faiblir. Nous nous disposons

à repartir. A ce moment, comme les hommes ont déjà repris leurs

perches, un d’eux soulève l’extrémité d’une des nattes qui

me servent de plancher et montre une voie d’eau. On s’empresse. Il

n’y a d’ailleurs aucun danger à l’endroit où nous sommes.

C’est une des cordes qui s’est rompue. L’accident est singulier,

dans cette pirogue neuve. Ce qui l’est plus encore, c’est qu’en

achevant de soulever la natte, on s’aperçoit que toutes les cordes

du faisceau central, point vital de l’embarcation, ont également

cédé.

L’homme qui a signalé l’incident, dont personne ne s’apercevait,

puisque l’eau était dissimulée par la natte, appartient au village

qui a construit les pirogues ; je l’ai pris, au dernier moment,

pour remplacer un malade, et il ne s’est embarqué que de très

mauvaise grâce.

Mais les indigènes montrent toujours de la mauvaise grâce lorsqu’il

s’agit d’un travail ; et je ne trouve de bases suffisantes à

aucune hypothèse de quelque portée.

La réparation s’effectue d’ailleurs aisément. On transporte

les bagages sur l’autre pirogue. Puis, avec un bâton pointu muni

d’une boucle de cuir, sorte d’aiguille, on passe de nouvelles

cordes à travers les roseaux. Il n’y a que peu de profondeur. Un

homme s’est mis à l’eau et, par-dessous, les tire. Mieux vaut

que cette petite complication se soit produite aujourd’hui, car

nous allons entrer dans la partie délicate de la traversée.

Une heure plus tard, tout est en ordre. Nous faisons cent mètres,

lentement, secoués brutalement par les vagues. Le chef piroguier me

fait dire qu’il y a trop de vent et qu’on ne peut continuer. Nous

regagnons notre abri.

Vers quatre heures, nouveau départ. Les piroguiers viennent de fixer

l’horizon avec attention comme s’ils découvraient soudain quelque

chose ; puis ils se sont levés rapidement, ont pris leurs perches

et nous voici en route. Les lames, pourtant, sont plus violentes

que tout à l’heure et, sous moi, mon embarcation joue en tous

sens ; sans doute ont-ils vu qu’au large elles commençaient à

s’apaiser. Je renonce à questionner, Ahmed et Abdallah, comme

interprètes, étant aussi insuffisants l’un que l’autre ; tout se

passe fort bien, du reste. Nous arrivons entre cinq et six heures à

la petite ligne isolée que, ce matin, je voyais devant nous. Mais,

au lieu de nous engager dans un des détroits qu’elle laisse à

sa droite et à sa gauche, nous changeons de direction pour marcher

droit au sud, par une brèche étroite que je n’avait pas aperçue

jusque-là. Nous coupons la branche de gauche de l’apparence de

tenailles qui nous enserrait. Le temps a achevé d’évoluer et le

calme de l’eau, comme celui de l’atmosphère, est absolu. Les six

piroguiers, qui les jours précédents s’étaient divisés en deux

équipes, chacune marchant à son tour, manœuvrent aujourd’hui

simultanément. L’énergie qu’ils apportent à la propulsion des

pirogues fait contraste avec l’apaisement des éléments.

La nuit tombe déjà. Je me retourne. Le soleil couchant a embrasé

tout l’horizon. Sur ce fond rouge et lumineux encore, les roseaux

que nous dépassons découpent, en noir, leurs fines silhouettes ;

devant eux, en noir également, ombre chinoise d’un pittoresque

intense, la pirogue de Denis fend vigoureusement l’eau sans rides ;

sa proue relevée, son abri de nattes, les silhouettes de ses six

piroguiers, debout, dans des postures d’effort, élevant, au bout

de leurs bras musclés, l’extrémité de leurs longues perches aux

lignes anguleuses, se projettent avec précision.

Je me couche et j’ai le sentiment que nous marchons environ deux

heures. Le vent s’élève ensuite, le lac grossit, nous sommes

fortement balancés. Une demi-heure encore se passe. Puis, sans

transition, quelques mètres de lente progression sur une eau calme,

et tout s’arrête, à l’exception du bruit du vent. Je regarde,

mais la nuit est très noire. Je questionne : il y a trop de vent ;

nous allons, à l’abri du banc de roseaux que nous venons de

rencontrer sur notre route, attendre un moment plus favorable.

Je comprends clairement la tactique de mes Boudoumas : ils procèdent

par bonds successifs. Ils savent que leurs embarcations n’ont

pas la solidité nécessaire pour supporter l’épreuve d’un

gros temps. Ils les garent au milieu d’un banc de roseaux ; là,

en sûreté, ils guettent une accalmie et partent dès qu’elle se

manifeste, en s’efforçant de gagner sans complication le banc

le plus proche, où la même manœuvre recommence. La traversée,

dans ces conditions, est assez sportive et prend de l’intérêt.

1er août. — A huit heures du matin, nous ne sommes pas encore

repartis. Je distingue au large de fortes vagues ; à leur défaut,

le seul mugissement du vent me fixerait sur son intensité. J’ai

l’impression d’être en pleine mer ; la terre n’apparaît plus

d’aucun côté ; de minces lignes noires se montrent encore à

l’horizon, mais ce sont des roseaux comme les nôtres.

Patiemment, et tandis que j’écris ces notes au fond de ma pirogue

qui, sans secousses, s’élève et s’abaisse tour à tour, nous

guettons l’accalmie qui sera le signal d’un nouveau bond. Celui-ci

doit être décisif : les lignes que nous voyons là-bas sont les

premiers roseaux de l’embouchure du Chari, sentinelles avancées

du rivage.

Onze heures arrivent, le vent est tombé ; mais le temps se couvre, et

bientôt un brusque abaissement de température indique le voisinage

d’une tornade. Il est peu probable, étant donnée la position des

nuages, qu’elle vienne jusqu’à nous ; mais nous en aurons les

éclaboussures ; en effet, le vent reprend.

Nous nous risquons à repartir vers deux heures ; c’est pour rentrer

presque aussitôt. Une légère pluie tombe, cesse très vite. Le

moment, de nouveau, semble favorable.

Les piroguiers, tous ensemble, font à haute voix une prière à Allah,

saisissent leurs perches : nous sommes en route.

2 août. — J’écris ces lignes de la même petite anse de

roseaux que j’avais quittée, hier, plein d’espoir. Nous avons

échoué dans notre effort, quand déjà nous apparaissait la terre

promise. Après un excellent départ, et une heure et demie de route

dans les conditions les plus favorables, alors que se précisaient,

à quelques kilomètres de nous, les silhouettes du banc d’herbes

qui marquait la fin de notre étape, j’ai eu l’impression, vite

confirmée, que le vent fraîchissait. Dès le début, nous avions

eu des lames, mais encore normales. Elles augmentaient maintenant

d’une manière qui ne pouvait échapper à l’attention ; lorsque

nous marchions vent debout et qu’elles nous heurtaient de front,

toute la proue de l’embarcation se courbait sous leur choc, et

je sentais jouer les faisceaux de roseaux sur lesquels j’étais

étendu ; lorsque nous obliquions un peu, la pirogue avait des

ploiements latéraux dans lesquels je n’aurais vu, deux jours

plus tôt, qu’une intéressante preuve de sa souplesse, mais qui,

depuis l’incident des cordes cassées, n’était pas sans me

préoccuper. Presque à chaque lame, l’eau balayait l’avant

jusqu’à mes pieds.

J’avais pris avec moi Somali et Ahmed. J’avais laissé sur

l’autre pirogue Denis, Abdallah et Mahmadou. Ils nous suivaient à

deux cents mètres, et je me retournais de temps à autre pour voir

comment s’effectuait leur traversée. Comme je venais de le faire

une fois de plus, je les vis tous debout arrachant en hâte les nattes

qui formaient abri au-dessus de l’embarcation, et qui donnaient

évidemment prise au vent. J’en conclus qu’ils commençaient à

se trouver en difficulté. Mais ils ne nous faisaient pas de signes.

Bientôt mon chef piroguier me fit dire par Ahmed qu’il était

nécessaire de sacrifier, nous aussi, notre abri, les choses n’allant

pas à son gré. Nous nous mîmes à couper les attaches et le vent se

chargea du reste : ce fut l’affaire d’un instant. Il avait fallu

pour cela déranger les bagages et, pour prendre moins de temps,

on les avait placés en désordre au milieu. Ce n’était plus la

belle ordonnance du début.

Néanmoins, l’embarcation parut soulagée. Elle était moins

éprouvée par le choc des lames ; en même temps la petite ligne

noire qu’il fallait atteindre se précisait sur l’horizon. Des

têtes d’arbres, ambadj sans doute, s’en détachaient ; quelques

kilomètres, et nous arrivions.

Mais il était écrit que nous ne réussirions pas à les

franchir. Nous marchions avec une extrême lenteur, et le vent

fraîchit encore. Sur l’autre pirogue, je vis Abdallah, Denis et

Mahmadou mettre leurs ceintures ; sur la mienne, Somali et Ahmed les

avaient depuis longtemps. J’enfermai dans un petit tonnelet étanche

les quelques papiers que je n’y avais pas encore mis.

Le chef piroguier, depuis quelque temps, s’était tourné plusieurs

fois vers moi d’un air de détresse que j’avais feint de ne pas

remarquer ; il fit alors à Ahmed un long discours sur le ton plaintif

et nasillard habituel aux Boudoumas. Ahmed me le traduisit en quelques

mots : « Il n’était plus possible, disait-il, de lutter contre les

lames. D’un instant à l’autre, les cordes allaient se rompre et

la pirogue s’ouvrirait. » Au même moment, une rupture se produisit,

mais dans un faisceau latéral, et d’une réparation facile.

On remplaça hâtivement la corde. Les perches indiquaient près de

quatre mètres de profondeur, ce qui compliqua l’opération. Pendant

ce temps le vent tourna un peu et la lame éprouva les embarcations

dans un sens moins favorable encore.

Il fallait se rendre à l’évidence. Une deuxième fois, le chef

piroguier me fit dire qu’il n’y avait plus qu’un moyen de nous

tirer d’affaire, si Allah le voulait : c’était de retourner en

arrière ; la rupture de la pirogue était visiblement imminente. Je

donnai l’ordre de retour et je fis signe à Denis, qui continuait

de nous suivre courageusement, de faire demi-tour aussi.

Après quelques instants, je demandai au chef piroguier si la

situation lui semblait améliorée par notre manœuvre ; en effet,

nous continuions d’être secoués violemment. Il fit encore un

long discours pour dire que si nous avions continué à avancer, les

cordes auraient cassé sûrement ; mais qu’elles allaient casser

aussi sûrement malgré notre changement de direction, les lames,

trop fortes, ne laissant plus d’espoir. En même temps, les hommes

qui manœuvraient les perches firent mine de quitter leur poste.

Je me levai et tout le monde, bientôt, eut repris sa place. La pirogue

de Denis nous rejoignit à ce moment. Je vis avec plaisir que tous

y gardaient leur sang-froid. Abdallah, voyant que je n’avais pas

de ceinture, m’offrit la sienne ; il n’était à mon service que

depuis trois jours. Denis me fit la même proposition, m’engageant en

même temps à passer sur sa pirogue, qui se comportait mieux. Somali,

se piquant d’émulation, voulut à son tour me faire mettre

une ceinture ; mais, plus avisé, il m’engagea à prendre celle

d’Ahmed, qui d’ailleurs acquiesçait. Je remerciai ces braves

gens. Je donnai l’ordre de faire marcher les deux pirogues de

concert, l’une couvrant l’autre, ce que d’ailleurs il ne

fut pas possible de réaliser ; et de se diriger vers notre point

de départ, en marchant très lentement, ce qu’on fit. En même

temps je détachai les flotteurs de quelques-uns de mes bagages,

que je réunis à un flotteur unique ; et, les attachant ensemble,

je les fixai autour de ma ceinture, car les lames, trop fortes,

m’auraient gêné pour nager.

Depuis que nous avions quitté les îles, nous n’avions pas croisé

une seule pirogue. Sur les eaux jaunes du lac flottaient seuls, par

endroits, quelques ambadj que le vent avait brisés ; ils accentuaient,

par la tristesse de leurs branches noires dépouillées de feuilles,

l’aspect d’inondation que présentait, sur le ciel sombre,

l’immense désert aquatique qui nous entourait.

Je criai, sur un ton de plaisanterie, à Denis, de commencer à faire

cuire le dîner, pour donner l’impression d’une sécurité que

je ne ressentais pas, et j’attendis, puisqu’il n’y avait pas

autre chose à faire.

Cela dura une heure environ. Après quoi le ciel s’éclaircit,

les vagues mollirent ; il devint évident qu’une accalmie était

prochaine. Elle se produisit en effet. Le moment critique était

passé. Mais il était trop tard, et la fatigue des hommes était

trop manifeste pour qu’il nous fût possible de modifier à nouveau

notre direction.

Une heure encore, et nous entrâmes dans la petite anse qui, déjà,

nous avait servi de refuge. Le soleil se couchait dans un ciel pur,

sur le lac apaisé. Dans la pirogue de Denis, des flammes enveloppaient

la bourma où mon repas, cette fois, cuisait réellement ; et dans la

mienne, accroupi à l’avant, Somali improvisait une complainte sur

Mahmadou, que tous plaisantaient parce qu’il avait pleuré tout à

l’heure en disant qu’il n’avait pas revu sa mère depuis deux

ans et qu’il ne voulait pas mourir.

On examina sommairement les embarcations. L’avant de celle de Denis

s’était brisé sous la poussée répétée des vagues, mais ce

n’était pas une blessure mortelle. La mienne était plus éprouvée.

Je demandai au chef piroguier s’il pensait qu’en tentant la

chance le lendemain, à cette même heure, qui depuis deux jours

marquait la chute du vent, nous pourrions cette fois réussir. Sa

réponse fut décourageante. L’état des pirogues, me dit-il,

ne le permettait plus ; tout ce qu’on pouvait attendre d’elles,

c’était qu’elles nous mènent jusqu’à Bol, par temps calme,

et après réparation.

J’ai laissé la nuit passer sur ses émotions, et je lui ai reposé,

ce matin, la même question. Il m’a fait la même réponse. Nous

allons donc rentrer à Bol. Nous attendons que le vent tombe pour

partir. J’ai hâte de changer de mouillage, car il y a ici des

moustiques d’une nocivité que je n’avais pas rencontrée encore,

et je suis couvert de piqûres.

Dans l’eau jaune et sans transparence, Denis pêche, car nous

n’avons plus de vivres que pour jusqu’à ce soir. Je n’ai pas

surveillé mes Boudoumas, et ils ont épuisé nos provisions. Il a

failli prendre, tout à l’heure, un poisson de plus d’un mètre de

long ; celui-ci, à demi sorti de l’eau déjà, est retombé, après

avoir cassé l’hameçon. Ahmed se baigne. J’entends un « ploc

». C’est un caïman qui dormait, couché sur une branche d’ambadj,

et qui plonge. Mais il est seul à se déranger. Les hommes, qui sur

le Logone en avaient très peur, ne les redoutent pas ici.

A deux heures, le vent fait rage.

2 août. — Hier, à quatre heures, une légère accalmie s’est

produite, si légère que je ne songeais pas au départ. Pourtant,

immédiatement, les hommes refont la prière à Allah, qui, depuis deux

jours, est devenue traditionnelle, et nous voici en route ; c’est

à peine si j’ai eu le temps de m’en apercevoir. Direction Bol,

malheureusement.

Le lac est encore assez fort. Le vent nous prend par le travers,

et bientôt nous sommes secoués sérieusement ; je retrouve les

petites séries de trois chocs avec lesquelles j’ai eu le loisir

de me familiariser la veille. Mais le manque de vivres nous impose

cette hâte. D’ailleurs, cela s’apaise vite, et je vois tous les

visages se rasséréner. Nous atteignons l’extrémité d’une longue

ligne de roseaux que nous avions coupée il y a deux jours. Nous y

passons, comme à l’aller, au coucher du soleil. La pirogue de Denis,

qui était restée en arrière, m’y rejoint, et je suis frappé de

l’état où elle se trouve. Elle sème des roseaux partout ; c’est

une pirogue de débris ; et, des deux, c’est la moins atteinte.

Ce spectacle me réconforte. Mon Boudouma a dit la vérité : il était

impossible de persévérer dans ces conditions. L’honneur est sauf.

La nuit tombe au milieu d’un calme absolu. Elle n’arrête pas les

piroguiers. Nous glissons en silence sur l’eau tranquille, au milieu

d’une paix extraordinaire, dans l’imperceptible mousseline d’un

brouillard tiède, léger et transparent. Je distingue confusément

des lignes sombres ; ce sont les bonds des champs de roseaux dont, par

instants, nous frôlons les tiges grêles. Au-dessus, de nombreuses

lucioles font voltiger de capricieuses et lentes étincelles. Les

heures s’écoulent doucement.

Le jour levant me montre la terre d’une île. Nous venons de

nous arrêter pour prendre du bois. La pirogue de Denis, avec sa

proue cassée, accoste la mienne ; et tous ensemble, gauchement,

avec de bons sourires, les Boudoumas se lèvent, me regardent, et me

font le salut militaire. Ils m’ont ramené. Ces braves gens sont

contents. Nous serons à Bol ce soir.

MOTS ÉTRANGERS ET FRANÇAIS

COMPORTANT UNE EXPLICATION, AVEC LE SENS DANS LEQUEL ILS SONT

EMPLOYÉS AU COURS DE CE LIVRE[27].

ABOUHOURF. — Antilope-cheval, à crinière.

ABOUNDIGEL. — Sorte de lézard plat, grisâtre, à courte queue

pointue.

AKRICH. — Herbe aux extrémités piquantes, utilisée au désert

pour l’alimentation des chameaux.

ARDO. — Chef du rang qui vient immédiatement au-dessous de celui

de lamido (Cameroun).

AREG. — Dune, sable, région de dunes.

ARGAO. — Lit indigène, très bas, au plan supérieur fait

d’étroites lamelles ligneuses assemblées par des liens (Cameroun).

ARIEL. — Antilope d’assez grande taille, dont la robe se partage

entre le blanc et l’alezan.

ARNADO. — Nom qu’on donne aux chefs de certaines tribus du

Cameroun.

ASIDÉ. — Gâteau de farine de mil entouré de sauce, qui constitue

la seule nourriture de beaucoup d’indigènes de l’Afrique Centrale.

ATEL. — L’une des espèces d’arbres qu’on rencontre parfois

au désert.

BAHR. — Fleuve, rivière temporaire ou définitivement desséchée,

bras ou partie d’un lac ; on donne également ce nom, au Kanem, aux

vallées qui séparent entre elles les ondulations caractéristiques

de la contrée.

BARRAQUER. — Se dit du chameau qui se couche, les jambes repliées

sous lui, pour recevoir ou déposer son fardeau.

BASSOUR. — Type de bât de chameau qu’on aménage souvent en

selle par l’addition de couvertures.

BELBEL. — Plante aqueuse (salsolacée) utilisée au désert pour

l’alimentation des chameaux.

BELLA. — Chamelier.

BELLAKA. — Nom qu’on donne aux chefs de certaines tribus du

Cameroun.

BIR. — Puits.

BOUBOU. — Robe ample à larges manches portée par les hommes dans

de nombreuses régions de l’Afrique.

BOURMA. — Vase de terre cuite ou séchée au soleil, à panse large,

à col relativement étroit.

CAPITAT. — Subalterne investi d’une certaine autorité.

CAPTIF. — Synonyme d’esclave.

CHEBKA, CHEBAKA. — Filet. Employé également en géographie

pour désigner certaines régions où les reliefs d’érosion se

multiplient (filet de garas).

CHECHIA. — Sorte de calotte de feutre rouge sans gland, portée

notamment par nos troupes indigènes.

CHEICH. — Pièce longue et étroite d’étoffe légère, que les

indigènes, au désert, enroulent autour de leur tête, ne laissant

à découvert qu’une partie du visage (les yeux, souvent aussi le

nez et la bouche). Elle se complète normalement d’une calotte.

CHÉRIF. — Musulman appartenant à la famille du Prophète.

CHICOTE. — Cravache.

COBA. — Espèce d’antilope de grande taille.

COMMANDOR. — Titre que j’ai entendu donner en Libye à certains

officiers d’un grade relativement élevé.

COUPE-COUPE. — Sorte de sabre d’abatis.

DAOUDAOUA. — Élément végétal entrant dans la composition des

sauces indigènes.

DELLOU. — Large poche de cuir qu’on descend au fond des puits

pour en tirer l’eau, au désert.

DERRABA. — Élément végétal entrant dans la composition des

sauces indigènes.

DJEBEL. — Montagne.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 33 / 34 段