mes ordres ; mais il est bien des ordres que je lui aurais volontiers
donnés, et dont je me suis abstenu devant la possibilité d’un
conflit. J’avais résolu que rien ne me détournerait de mon
objectif, et je m’étais mis des œillères pour tout ce qui pouvait
nuire au succès de mon voyage. Néanmoins, sa mauvaise volonté
entêtée et sournoise a été pour moi un sujet d’irritation
quotidien. Il m’a fallu plus d’efforts pour me dominer dans
quelques circonstances de ce genre que pour triompher de difficultés
bien plus grandes en apparence.
Vers dix heures du soir, le mauvais état de la route et les constantes
frayeurs des chameaux nous arrêtent. Il faut coucher ici. Nous devons
être près d’un village ou d’un campement, car je distingue, à
300 mètres à peine, une ligne de palmiers, et le scintillement de
feux à travers les arbres. Doma et Mohammed vont s’enquérir. Ils
reviennent peu d’instants après. Nous sommes presque arrivés,
la ville est là.
9 décembre. — Le jour levant nous montre deux petites tentes
blanches, près de nous. C’est un campement de Fezzanais. Les feux
que nous avons vus hier soir étaient les leurs. Un peu plus loin, un
long bâtiment ; et, à peu de distance derrière lui, un haut pâté
de murailles grises, qui s’appuie sur une gara ; c’est Sioua.
Les centres habités que j’ai rencontrés jusqu’à présent
étaient faits de constructions basses et largement étalées ;
ici, c’est au contraire une agglomération de demeures à profil
de trapèze étroit et très élevé, collées les unes aux autres,
et qui feraient involontairement songer, sans les angles de leurs murs
et leurs minuscules ouvertures disposées en petits groupes de trois,
à d’énormes cheminées d’usines.
J’ai atteint le terme de ma route.
Quelques minutes plus tard, je suis chez l’aimable fonctionnaire
égyptien qui administre la ville, Ali Abd el Wahab effendi ;
le gouverneur du Western Desert Province, Mr. Edwin de Halpert,
qui réside à Mersa Matruh, à 200 milles environ vers le Nord,
me fait appeler au téléphone pour me féliciter et me souhaiter la
bienvenue ; il m’annonce en même temps que ses propres automobiles
me transporteront incessamment jusqu’à la tête de ligne de la voie
ferrée la plus proche, et que je serai, durant mon séjour à Sioua,
l’hôte du gouvernement égyptien, en attendant mon passage à
Mersa Matruh, où sa demeure sera la mienne. Dans l’après-midi,
le lieutenant H. E. Howse, commandant la section du Camel Corps
cantonnée à Sioua, vient ajouter pour moi le plaisir d’une relation
et d’une compagnie agréables à cette réception si cordiale.
Sioua est habité par une population au teint clair, dont le type et
les mœurs accusent la décadence, et qui se rattache vraisemblablement
à une origine berbère.
L’intérieur de la ville, dès qu’on quitte la place du marché,
est un dédale de ruelles, de passages couverts, de cours minuscules,
d’escaliers rudes, le tout épousant les pentes de la gara. A
trois kilomètres se trouve le temple antique de Jupiter Ammon ;
il se dresse, comme un vieux château-fort en ruines, près du petit
village d’Aghourmi, dans un bois paisible où se mêlent oliviers
et palmiers.
La dépression de Sioua était jadis extrêmement éprouvée par la
malaria. L’administration anglaise l’a assainie par un travail
d’irrigation et de drainage dont l’efficacité est aujourd’hui
complète. Elle a pris soin, en outre, de peupler étangs et canaux de
petits poissons connus sous le nom de Bolti fish, qui se nourrissent
des larves des moustiques et contribuent activement à la destruction
de ceux-ci.
★
★ ★
De Sioua, j’ai mis Doma en route pour rentrer à Faya, après avoir
pris toutes les précautions nécessaires en vue d’assurer son
retour dans les meilleures conditions. Puis je suis parti moi-même
pour gagner le Caire, où je désirais rendre visite à Sidi Idriss,
l’un des chefs, je l’ai dit, des Senoussia. Dans l’intervalle,
j’ai passé vingt-quatre heures à Mersa Matruh. Tout ce que
la plus ingénieuse et la plus amicale courtoisie peut ménager
d’agréable et de réconfortant à un voyageur, je l’ai trouvé
dans l’accueil des fonctionnaires et officiers anglais et égyptiens
à cette occasion, et je leur renouvelle ici l’expression de ma
vive gratitude.
Mes objectifs étaient atteints.
Le nom de la Société de Géographie de France s’inscrivait le
premier sur la liaison Tchad-Alexandrie par le désert de Libye.
La route restait ouverte derrière moi aux explorateurs.
J’avais recueilli, chemin faisant, de nombreux documents
scientifiques.
Je ne saurais enfin séparer de ces résultats le souvenir de
l’accueil honorable, des procédés loyaux et des manifestations
amicales que m’ont ménagés les Senoussia quand, sous la seule
sauvegarde de notre prestige national, je suis allé, Français,
me présenter chez eux.
FIN
APPENDICE
Afin de donner aux personnes qui liront ce livre une idée au moins
approchée du lac Tchad, dont j’ai parlé à plusieurs reprises,
j’extrais du récit d’une précédente mission, publié par
_L’Illustration_ du 15 juillet 1922, les quelques pages suivantes.
Il convient de remarquer que la traversée du Lac Tchad a
été effectuée maintes fois. C’est une question de saison et
d’embarcation. Sous ce double rapport, les circonstances m’avaient
amené à l’entreprendre dans les conditions les moins favorables :
d’où les obstacles que j’ai rencontrés.
SUR LE LAC TCHAD
J’ai quitté Mao, la petite capitale du Kanem, le 22 juillet[25]. Le
poste est construit sur une large dune, qui descend en pente douce,
de tous côtés, vers une dépression circulaire. Sur le sable
avoisinant, que pointillent uniformément d’un vert un peu gris de
petits épineux et de dures touffes d’herbe, trois larges taches
sombres, à quelques centaines de mètres, accusent la présence de
trois palmeraies. Autour, disposées en étoile, cinq pistes droites
s’amorcent au bas de la dune, montent légèrement et se perdent :
ce sont les routes de Moussoro, de N’gouri, de Bol, de Rig Rig,
de Bir Alali.
Ma caravane comprenait deux gardes, mes boys Somali et Ahmed, mon
cuisinier Denis et un petit bonhomme du nom de Mahmadou, qui aidait
tantôt l’un, tantôt l’autre ; j’étais à cheval, et cinq
bœufs portaient mes bagages.
J’allais à Fort-Lamy, que je me proposais de gagner par le lac
Tchad et le Chari ; j’avais été mis en garde, par un radio de
M. le gouverneur Lavit, contre les surprises que peut ménager le lac
en cette saison ; cependant, je ne pouvais me résoudre à laisser
passer l’occasion de prendre contact avec une des seules régions
de l’Afrique qui gardent encore un prestige aux yeux des voyageurs ;
et j’avais décidé de me rendre au village de Bol, que cinq étapes
séparent de Mao, pour m’embarquer.
On sait que l’étendue du lac Tchad, d’ailleurs variable avec les
années et les saisons, est environ 42 fois celle du lac de Genève. Il
reçoit deux fleuves : à l’Ouest, la Komadougou ; au Sud, le Chari,
sur la rive droite duquel est Fort-Lamy. Sa profondeur, généralement
très faible, ne dépasse pas 6 mètres. Il a déjà été étudié
et décrit, principalement par la mission Tilho.
J’extrais les notes qui suivent du journal de voyage que je
rédigeais régulièrement chaque soir.
26 juillet. — Je vais voir le lac aujourd’hui. Une fois de plus, je
m’efforce, avant d’arriver, de m’imaginer ce qu’il peut être ;
en rapprochant les uns des autres quelques détails qui m’ont été
donnés en France, j’évoque le spectacle d’une immense flaque
d’eau triste, semée d’îles marécageuses, entourée elle-même
d’une large ceinture de boue en partie couverte de roseaux.
En attendant, le paysage est le même qu’hier : une succession de
dunes ; une piste de sable, où les pieds de mon cheval enfoncent ;
des touffes d’herbe et des arbrisseaux, qui piquent, sur le sol,
de minuscules taches clairsemées ; çà et là, exceptionnellement,
un petit bouquet de palmiers doums, au tronc maigre, noir et nu,
à la tête ronde.
Nous traversons successivement deux cuvettes d’une quinzaine
de mètres de profondeur sur quelques centaines de mètres de
diamètre. Elles contrastent nettement, par la terre noire et plane qui
en forme le fond, par la richesse de la végétation qui les couvre,
avec le reste du paysage. Dans la seconde, non loin d’une petite
flaque d’eau que des roseaux, étroitement, encerclent, un homme
cultive un beau champ de mil, auprès duquel sont quelques pieds
de coton d’une évidente vigueur. Nous en rencontrons bientôt une
troisième, plus vaste, mais dont le sol est nu, uni comme celui d’un
tennis, sillonné seulement de quelques rigoles très espacées ;
il est toujours noirâtre, mais givré ; il craque sous nos pas ;
c’est du natron. Sur les pentes de la cuvette, la végétation
reparaît : herbe épaisse, arbustes, palmiers. Puis le sable, d’un
jaune éblouissant.
La piste nous fait descendre au fond de plusieurs cuvettes
encore. Elles montrent une humidité croissante à mesure que nous
approchons du Tchad ; la partie Sud de la dernière, celle qui
se trouve à notre gauche, puisque nous marchons vers l’Ouest,
est occupée tout entière par un beau lac. Une ceinture de plantes
aquatiques de 2 à 3 mètres de hauteur, très dense, très homogène
d’épaisseur et de couleur, délimitée vers l’eau comme vers la
terre par des lignes nettes, l’entoure presque de toutes parts. Le
sentier, pour le contourner, s’infléchit vers la droite et traverse
un petit bois riverain, dont les talhas et autres épineux sont assez
rapprochés pour former un ombrage, chose rare ici.
Un peu d’eau qui s’est échappée de la ceinture des roseaux,
vient, à moitié chemin, mourir à nos pieds ; un petit caïman de
cinquante centimètres, à l’allure de jouet, dérangé par notre
venue, quitte la rive d’un glissement lent et s’éloigne en
nageant à la surface. Puis la route sort du bois, remonte la pente
de la cuvette, et nous voici de nouveau parmi les dunes.
Durant toute la fin de l’étape qui va nous conduire à Bol,
les cuvettes se succèdent ainsi de plus en plus vastes, avec un
caractère lacustre de plus en plus accusé. Chacune d’elles
est maintenant d’un pittoresque plaisant, clair, décoratif,
qui ne serait déplacé ni en Suisse, ni au milieu du Bois de
Boulogne. Bientôt les intervalles des dunes nous laissent voir, sur
notre gauche, des alternances de sable et d’eau, comme si tout un
chapelet de ces lacs s’égrenait vers l’horizon ; à notre droite,
au contraire, à 200 mètres de nous, un seul apparaît, tout en long,
bien net, avec des rives d’un dessin ferme, légèrement boisées,
sans herbes ni broussailles. A l’extrémité de la piste sableuse,
très large maintenant, sur laquelle nous cheminons, se dessinant
bien sur le jaune lumineux du sol, des cases groupées, un poste
carré construit d’argile, une vaste place qu’un autre petit
groupe de cases sépare de nous : c’est Bol, et ce sont, riantes,
propres, dégagées, découpées à l’emporte-pièce, les rives du
lac proprement dit[26].
Le sergent chef de poste vient à ma rencontre. Je vais aussitôt voir
avec lui les pirogues disponibles. Il y en a deux précisément. Je
partirai après-demain.
L’après-midi est consacrée au repos ; je donne des instructions
pour l’aménagement des embarcations ; je vais voir, au bord de
l’eau, les empreintes d’une loutre, et celles d’un hippopotame
qui vient, chaque nuit ou presque, manger les légumes du jardin,
à cinquante mètres du poste ; je règle divers détails en vue
du départ.
27 juillet. — Mes pagayeurs sont là. Ils acceptent de faire le
voyage. Ils demandent seulement que je change mes pirogues pour des
neuves avant d’arriver dans la partie large du lac. Nous en ferons
faire dans une île voisine. Ils demandent aussi à être six au lieu
de quatre pour chaque embarcation ; accordé.
Ces pirogues, spéciales au lac Tchad, sont faites de roseaux
assemblés par des cordes de feuilles de palmier. On fabrique un
premier faisceau de sept à huit mètres, en forme de cigare à
pointe effilée. On le flanque de deux autres faisceaux latéraux ;
puis on ajoute de chaque côté deux longs flotteurs, de roseaux
également. Il n’y a plus qu’à relever la pointe du faisceau
central, de manière à faire une proue effilée, et l’embarcation
est prête. On en fait aussi de plus petites, pour aller d’une île
à l’autre : elles ne comportent que les trois faisceaux médians.
Grandes et petites ont la stabilité d’une bouée. Elles sont très
confortables, car leur structure ménage un certain jeu entre leurs
éléments, et le choc des vagues, lorsqu’il y en a, est atténué,
pour le voyageur, par leur souplesse.
Elles présentent un seul aléa : la rupture des cordes, soit
qu’elles pourrissent, ce qui commence à se produire après une
quinzaine de jours d’immersion, soit que la violence des lames leur
impose un trop rude effort. Alors la pirogue se dissocie, et il n’en
reste plus que des roseaux épars. Cela ne se produit presque jamais.
28 juillet. — Je devais partir ce matin, mais on m’annonce que
deux des pagayeurs, qui étaient du village voisin, se sont enfuis
pendant la nuit. Quant aux autres, dont les cases sont à quelques
kilomètres de Bol, ils ne sont pas venus. Un garde part les chercher.
En attendant, je fais confectionner, avec du bois d’ambadj,
spécial au lac, et près de trois fois plus léger que le liège,
quatre ceintures de sauvetage, une pour chacun de mes boys. Puis,
par des ficelles de cinq mètres, j’attache des flotteurs à chacune
de mes cantines, de manière qu’on sache toujours où elles sont.
A une heure, personne encore. Je n’en fais pas moins procéder
à l’aménagement des pirogues. On y fixe des cerceaux de bois
flexible, et sur ce tunnel à claires-voies, on attache des nattes
qui m’abriteront de la pluie et du soleil. J’en fais placer trois
autres sur le fond même de l’embarcation dans laquelle je dois
prendre place, car les roseaux dont elle est faite semblent habités ;
un serpent vient d’en sortir. En travers, près d’une des
extrémités de l’abri, on dépose quatre dents d’éléphant,
produit de ma chasse, solidement amarrées ensemble, entourées
elles-mêmes de deux nattes ; j’aurai ainsi, pour m’appuyer ou pour
m’étendre, une sorte de dossier en croissant. Je pourrai m’asseoir
sur un tonnelet que j’ai là ; mes cantines me serviront de table ;
je serai bien.
A deux heures et demie, le garde, le chef du village et 15 hommes
arrivent enfin. On fait un choix, on élimine ceux qui paraissent
chétifs. Les nouveaux piroguiers, comme les premiers, insistent sur
la nécessité de prendre des pirogues neuves au premier village, ce
à quoi j’acquiesce de nouveau. J’ai engagé aussi un interprète,
car ces gens ne parlent que boudouma.
Nous partons à quatre heures, par un très beau temps. J’ai avec
moi Somali, l’interprète, et 6 piroguiers ; dans l’autre pirogue,
Denis, Ahmed, Mahmadou et les six autres piroguiers.
Nous marchons à la perche, très lentement, sur une eau tranquille,
et nous sortons bientôt du lac qui baigne le poste de Bol, pour
passer dans un autre, un peu plus grand, par un large détroit. J’ai
l’impression de progresser sur un très grand fleuve. Nous sommes,
en réalité, dans les îles. La rive qui se trouve à gauche, et
que nous suivons de près, montre, au-dessus d’une barrière de
plantes aquatiques, la ligne faîtière d’un bois épineux d’où
émergent quelques cimes de palmiers doums ; à droite, c’est une
dune basse et moyennement boisée. Voici maintenant un chenal de
50 mètres de large, où nous nous engageons ; puis nous piquons
droit vers la rive, nous accostons, les hommes descendent. On va
chercher du bois pour faire du feu et remplir de terre la bourma,
sorte d’amphore à large col, qui servira de foyer pour cuire mes
repas. Je me garde bien de troubler une opération si utile.
On repart. Le lac tourne encore, s’élargit de nouveau et s’allonge
au loin. La profondeur a varié jusqu’ici entre 1 et 4 mètres. Il en
sera de même durant tout le voyage. Le vent est tombé. La deuxième
pirogue suit.
Le crépuscule rougit le ciel ; près de nous, un hippopotame,
invisible dans les roseaux, nous salue de son cri sonore et
sauvage. Une nuée de moustiques nous assaille. L’obscurité peu
à peu devient complète. Nous accostons de nouveau.
Je vois à peine la rive. Somali me prend la main pour me guider. Mais
après quelques pas sur une faible pente que couvre d’abord une herbe
drue, je distingue la pâleur d’un sable épais et nu. L’aboi
des chiens me révèle le voisinage d’un village dont le nom est,
me dit-on, Madioro. J’envoie mon nouvel interprète, Abdallah,
chercher le chef. Il revient seul au bout d’une heure. Tous les
hommes se sont sauvés pour ne pas avoir à nous aider. Quelques
femmes sont restées, toutefois ; convaincues très vite de nos
dispositions amicales, elles apportent de bonne grâce les vivres
dont nous avons besoin ; ces populations sont craintives surtout,
et dès qu’on les rassure, rendent service volontiers.
Je dîne, moi-même, sans lumière à cause des moustiques ;
j’entends à tout moment les claques que se donnent les hommes
pour écraser ceux qui les piquent. J’essaie de me renseigner
sur le chemin que nous avons à faire. Je parle français à
Denis. Denis traduit en arabe à Abdallah, qui traduit en boudouma
aux piroguiers. Comme on le voit, c’est tout à fait simple.
Il me faut toute une heure pour démêler, à travers des réponses
contradictoires entre elles, ou sans rapport avec les questions
posées, que nous devons, le cinquième jour, arriver à ce
qu’ils nomment le grand bahr ; c’est la nappe d’eau dépourvue
d’îles. Nous coucherons alors deux nuits sur les pirogues, hors
de vue de la terre, puis nous entrerons dans le Chari.
Mais ils me parlent encore de la nécessité de n’aborder le grand
bahr qu’avec des pirogues neuves.
Je couche dans l’embarcation, où j’ai fait mettre ma précieuse
moustiquaire. Les hommes sont restés à terre. L’eau clapote
doucement et des poissons, qui doivent être énormes, si j’en
juge par le bruit qu’ils font, sautent autour de moi. Nuit fraîche
et reposante.
29 juillet. — Départ vers 3 heures du matin. Ciel d’orage. Nous
continuons notre progression au gré d’un vaste chenal qui
serpente entre des rives herbeuses et plates, écartées de plusieurs
kilomètres le plus souvent, mais qui parfois se rapprochent jusqu’à
n’être plus distantes que d’une centaine de mètres à peine.
Je n’ai pas encore rencontré d’île assez petite ou assez isolée
pour que, l’œil en embrassant tout le diamètre, son caractère
insulaire apparaisse nettement.
Le jour se lève avec lenteur. Nous sommes légèrement
balancés. Somali est couché sur l’avant. Ahmet, qui est monté, ce
matin, dans ma pirogue, chique paisiblement un affreux tabac. Abdallah,
à l’arrière, ne manifeste pas sa présence. Nous accostons
vers 10 heures afin de nous procurer les roseaux nécessaires à
une réparation, au moins sommaire, de nos embarcations. L’île
s’élève en forme de dune. Des épineux, des palmiers doums,
des euphorbes s’espacent sur sa pente sableuse. Au sommet — peu
élevé, 5 à 6 mètres au-dessus de la surface de l’eau — sont
quelques cases en tiges de mil, d’une courbe continue du sommet
à la base, comme celles des kanembous, pour la plupart entourées
d’une clôture, largement espacées entre elles : c’est le village
de Mondikouta. Le chef est là et vient à notre rencontre, entouré
d’une dizaine de noirs.
Il n’y a pas de roseaux ; mais il m’apporte trois œufs, que je
lui achète. Les piroguiers se dispersent, afin de couper, tout au
moins, des perches plus solides.
Le vent s’est levé. Maintenant, l’eau, gris jaune, moutonne
fortement. L’aspect des rives donne une impression lacustre ;
celui de l’eau donne une impression marine.
Voici les piroguiers de retour. Comme nous devons contourner l’île,
je décide de la traverser à pied, cela me permettra de faire un
peu d’exercice ; je n’ai pas l’habitude de rester si tranquille.
Le chef m’accompagne, et nous arrivons bientôt à une petite anse
où les pirogues ne tardent pas à nous rejoindre. Je veux repartir,
mais nous rentrons avant d’avoir fait cinquante mètres ; l’effort
de l’eau, qui tend à disjoindre les faisceaux se fait sentir
si fortement sous nos pieds que la rupture des liens se produirait
infailliblement si nous persistions.
D’ailleurs, c’est l’heure du déjeuner. Je m’installe sur une
natte, sous un bel arbre, tout près de la rive, et on m’apporte
mon repas. Le soleil est admirable, mais la chaleur ne doit pas
dépasser 40°. Je suis tout à coup noyé dans un troupeau de
magnifiques bœufs kouris, à cornes énormes, presque tous blancs,
en excellent état. Certains d’entre eux marquent, à ma vue, une
brève hésitation, puis ils se décident à passer, en allongeant
un peu l’allure ; d’autres ne voient manifestement en moi qu’un
accident de paysage parfaitement indifférent. Les deux petits noirs
qui les conduisent n’ont pas leur courage ; en me découvrant
tout à coup sous mon arbre, ils s’enfuient, pleins de terreur,
à mon aspect.
Cependant le vent est tombé. On peut partir. Mais messieurs les
piroguiers se sont endormis et manifestent de la mauvaise humeur quand
Abdallah, que je leur ai dépêché, les réveille. J’interviens et,
quelques minutes plus tard, nous sommes en route. A peine notre lac
traversé, le vent reparaît et il faut accoster encore. Cette fois,
c’est sur une île d’un relief presque insensible : un champ de
roseaux, derrière lequel s’élève un bois serré de grands arbres
épineux ; plus loin, une plaine de sable où sont encore les tiges
séchées du petit mil de la dernière récolte ; partout des traces
de bœufs ; je ne relève aucune empreinte d’animal sauvage. Je
songe à ce moment que, depuis le départ, je n’ai vu que deux ou
trois oiseaux.
Sur le Logone, que j’ai remonté en mars, des troupes de canards,
de marabouts, de pélicans couvraient de plaques immenses une partie
des bancs de sable. La vie animale, en cette saison du moins, se
manifeste bien peu sur le lac.
Le vent augmente encore, le temps se refroidit, quelques gouttes de
pluie tombent. Il y a sûrement une tornade dans les environs. Puis
tout s’apaise. Les hommes, qui s’étaient frileusement enveloppés
dans leurs pagnes, reprennent leurs longues perches et réintègrent
l’embarcation. L’un d’eux me prend sur son dos pour m’éviter
la partie inondée, glisse, tombe, et nous voici dans l’eau. Avant
même de se relever, tout de suite, il me regarde, un peu inquiet de
sa maladresse ; il me voit rire, il rit aussi.
Plus que deux kilomètres à faire pour achever l’étape
d’aujourd’hui. La rive que nous devons atteindre est devant
nous. Elle nous barre la route. Ahmet et Somali ont mis leurs ceintures
de sauvetage, ce qui excite l’hilarité générale. Nous ne courons
pas le plus léger risque, mais ils sont très fiers de porter cet
accessoire de blanc, qu’ils trouvent seyant. Nous arrivons presque
à la nuit. L’île s’appelle Ngalasoa.
30 juillet. — Nous allons passer ici la journée entière. Les
indigènes ont bien deux pirogues neuves, qu’on nous a amenées au
matin ; mais elles sont trop petites, et on décide d’en fabriquer
deux autres. Je promets d’en payer deux fois le prix si elles
sont faites dans la journée ; cela ne m’entraînera pas très
loin : elles valent, chacune, à peu près 2 fr. 50. Les habitants,
visiblement, sont pleins de bonnes dispositions, et tout le village
se met activement au travail.
Cette matinée m’apporte un nouveau témoignage de l’incertitude
qui s’attache aux renseignements de source indigène. Je venais
de poser quelques questions au chef. Le coton, m’avait-il dit,
n’a pas fait l’objet d’essais jusqu’ici. Les indigènes en
tenteraient volontiers s’ils savaient comment s’y prendre. Pour
le moment, les quelques étoffes dont ils s’habillent viennent de
Kaoua, sur la rive anglaise.
Je fais quelques pas dans l’île et je découvre à cent mètres
à peine, soigneusement entourée d’une haie d’épines, une
petite plantation, très prospère, de coton. J’envoie Abdallah
chercher le chef. Celui-ci, dès son arrivée, devance une demande
d’explications : les gens du village ignorent bien, me dit-il, la
culture du coton ; mais il y a dans l’île un bornou, qui s’y est
fixé, et qui a deux champs. Je n’insiste pas, la chose étant de
peu d’importance. Pourquoi m’a-t-il menti ? A-t-il craint la levée
d’un impôt ? ou sans doute, plus simplement, en faible qui dissimule
ses biens aux yeux du fort, dont la convoitise pourrait s’éveiller.