Je n’ai jamais supporté qu’il résistât ouvertement à un de

mes ordres ; mais il est bien des ordres que je lui aurais volontiers

donnés, et dont je me suis abstenu devant la possibilité d’un

conflit. J’avais résolu que rien ne me détournerait de mon

objectif, et je m’étais mis des œillères pour tout ce qui pouvait

nuire au succès de mon voyage. Néanmoins, sa mauvaise volonté

entêtée et sournoise a été pour moi un sujet d’irritation

quotidien. Il m’a fallu plus d’efforts pour me dominer dans

quelques circonstances de ce genre que pour triompher de difficultés

bien plus grandes en apparence.

Vers dix heures du soir, le mauvais état de la route et les constantes

frayeurs des chameaux nous arrêtent. Il faut coucher ici. Nous devons

être près d’un village ou d’un campement, car je distingue, à

300 mètres à peine, une ligne de palmiers, et le scintillement de

feux à travers les arbres. Doma et Mohammed vont s’enquérir. Ils

reviennent peu d’instants après. Nous sommes presque arrivés,

la ville est là.

9 décembre. — Le jour levant nous montre deux petites tentes

blanches, près de nous. C’est un campement de Fezzanais. Les feux

que nous avons vus hier soir étaient les leurs. Un peu plus loin, un

long bâtiment ; et, à peu de distance derrière lui, un haut pâté

de murailles grises, qui s’appuie sur une gara ; c’est Sioua.

Les centres habités que j’ai rencontrés jusqu’à présent

étaient faits de constructions basses et largement étalées ;

ici, c’est au contraire une agglomération de demeures à profil

de trapèze étroit et très élevé, collées les unes aux autres,

et qui feraient involontairement songer, sans les angles de leurs murs

et leurs minuscules ouvertures disposées en petits groupes de trois,

à d’énormes cheminées d’usines.

J’ai atteint le terme de ma route.

Quelques minutes plus tard, je suis chez l’aimable fonctionnaire

égyptien qui administre la ville, Ali Abd el Wahab effendi ;

le gouverneur du Western Desert Province, Mr. Edwin de Halpert,

qui réside à Mersa Matruh, à 200 milles environ vers le Nord,

me fait appeler au téléphone pour me féliciter et me souhaiter la

bienvenue ; il m’annonce en même temps que ses propres automobiles

me transporteront incessamment jusqu’à la tête de ligne de la voie

ferrée la plus proche, et que je serai, durant mon séjour à Sioua,

l’hôte du gouvernement égyptien, en attendant mon passage à

Mersa Matruh, où sa demeure sera la mienne. Dans l’après-midi,

le lieutenant H. E. Howse, commandant la section du Camel Corps

cantonnée à Sioua, vient ajouter pour moi le plaisir d’une relation

et d’une compagnie agréables à cette réception si cordiale.

Sioua est habité par une population au teint clair, dont le type et

les mœurs accusent la décadence, et qui se rattache vraisemblablement

à une origine berbère.

L’intérieur de la ville, dès qu’on quitte la place du marché,

est un dédale de ruelles, de passages couverts, de cours minuscules,

d’escaliers rudes, le tout épousant les pentes de la gara. A

trois kilomètres se trouve le temple antique de Jupiter Ammon ;

il se dresse, comme un vieux château-fort en ruines, près du petit

village d’Aghourmi, dans un bois paisible où se mêlent oliviers

et palmiers.

La dépression de Sioua était jadis extrêmement éprouvée par la

malaria. L’administration anglaise l’a assainie par un travail

d’irrigation et de drainage dont l’efficacité est aujourd’hui

complète. Elle a pris soin, en outre, de peupler étangs et canaux de

petits poissons connus sous le nom de Bolti fish, qui se nourrissent

des larves des moustiques et contribuent activement à la destruction

de ceux-ci.

★

★ ★

De Sioua, j’ai mis Doma en route pour rentrer à Faya, après avoir

pris toutes les précautions nécessaires en vue d’assurer son

retour dans les meilleures conditions. Puis je suis parti moi-même

pour gagner le Caire, où je désirais rendre visite à Sidi Idriss,

l’un des chefs, je l’ai dit, des Senoussia. Dans l’intervalle,

j’ai passé vingt-quatre heures à Mersa Matruh. Tout ce que

la plus ingénieuse et la plus amicale courtoisie peut ménager

d’agréable et de réconfortant à un voyageur, je l’ai trouvé

dans l’accueil des fonctionnaires et officiers anglais et égyptiens

à cette occasion, et je leur renouvelle ici l’expression de ma

vive gratitude.

Mes objectifs étaient atteints.

Le nom de la Société de Géographie de France s’inscrivait le

premier sur la liaison Tchad-Alexandrie par le désert de Libye.

La route restait ouverte derrière moi aux explorateurs.

J’avais recueilli, chemin faisant, de nombreux documents

scientifiques.

Je ne saurais enfin séparer de ces résultats le souvenir de

l’accueil honorable, des procédés loyaux et des manifestations

amicales que m’ont ménagés les Senoussia quand, sous la seule

sauvegarde de notre prestige national, je suis allé, Français,

me présenter chez eux.

FIN

APPENDICE

Afin de donner aux personnes qui liront ce livre une idée au moins

approchée du lac Tchad, dont j’ai parlé à plusieurs reprises,

j’extrais du récit d’une précédente mission, publié par

_L’Illustration_ du 15 juillet 1922, les quelques pages suivantes.

Il convient de remarquer que la traversée du Lac Tchad a

été effectuée maintes fois. C’est une question de saison et

d’embarcation. Sous ce double rapport, les circonstances m’avaient

amené à l’entreprendre dans les conditions les moins favorables :

d’où les obstacles que j’ai rencontrés.

SUR LE LAC TCHAD

J’ai quitté Mao, la petite capitale du Kanem, le 22 juillet[25]. Le

poste est construit sur une large dune, qui descend en pente douce,

de tous côtés, vers une dépression circulaire. Sur le sable

avoisinant, que pointillent uniformément d’un vert un peu gris de

petits épineux et de dures touffes d’herbe, trois larges taches

sombres, à quelques centaines de mètres, accusent la présence de

trois palmeraies. Autour, disposées en étoile, cinq pistes droites

s’amorcent au bas de la dune, montent légèrement et se perdent :

ce sont les routes de Moussoro, de N’gouri, de Bol, de Rig Rig,

de Bir Alali.

Ma caravane comprenait deux gardes, mes boys Somali et Ahmed, mon

cuisinier Denis et un petit bonhomme du nom de Mahmadou, qui aidait

tantôt l’un, tantôt l’autre ; j’étais à cheval, et cinq

bœufs portaient mes bagages.

J’allais à Fort-Lamy, que je me proposais de gagner par le lac

Tchad et le Chari ; j’avais été mis en garde, par un radio de

M. le gouverneur Lavit, contre les surprises que peut ménager le lac

en cette saison ; cependant, je ne pouvais me résoudre à laisser

passer l’occasion de prendre contact avec une des seules régions

de l’Afrique qui gardent encore un prestige aux yeux des voyageurs ;

et j’avais décidé de me rendre au village de Bol, que cinq étapes

séparent de Mao, pour m’embarquer.

On sait que l’étendue du lac Tchad, d’ailleurs variable avec les

années et les saisons, est environ 42 fois celle du lac de Genève. Il

reçoit deux fleuves : à l’Ouest, la Komadougou ; au Sud, le Chari,

sur la rive droite duquel est Fort-Lamy. Sa profondeur, généralement

très faible, ne dépasse pas 6 mètres. Il a déjà été étudié

et décrit, principalement par la mission Tilho.

J’extrais les notes qui suivent du journal de voyage que je

rédigeais régulièrement chaque soir.

26 juillet. — Je vais voir le lac aujourd’hui. Une fois de plus, je

m’efforce, avant d’arriver, de m’imaginer ce qu’il peut être ;

en rapprochant les uns des autres quelques détails qui m’ont été

donnés en France, j’évoque le spectacle d’une immense flaque

d’eau triste, semée d’îles marécageuses, entourée elle-même

d’une large ceinture de boue en partie couverte de roseaux.

En attendant, le paysage est le même qu’hier : une succession de

dunes ; une piste de sable, où les pieds de mon cheval enfoncent ;

des touffes d’herbe et des arbrisseaux, qui piquent, sur le sol,

de minuscules taches clairsemées ; çà et là, exceptionnellement,

un petit bouquet de palmiers doums, au tronc maigre, noir et nu,

à la tête ronde.

Nous traversons successivement deux cuvettes d’une quinzaine

de mètres de profondeur sur quelques centaines de mètres de

diamètre. Elles contrastent nettement, par la terre noire et plane qui

en forme le fond, par la richesse de la végétation qui les couvre,

avec le reste du paysage. Dans la seconde, non loin d’une petite

flaque d’eau que des roseaux, étroitement, encerclent, un homme

cultive un beau champ de mil, auprès duquel sont quelques pieds

de coton d’une évidente vigueur. Nous en rencontrons bientôt une

troisième, plus vaste, mais dont le sol est nu, uni comme celui d’un

tennis, sillonné seulement de quelques rigoles très espacées ;

il est toujours noirâtre, mais givré ; il craque sous nos pas ;

c’est du natron. Sur les pentes de la cuvette, la végétation

reparaît : herbe épaisse, arbustes, palmiers. Puis le sable, d’un

jaune éblouissant.

La piste nous fait descendre au fond de plusieurs cuvettes

encore. Elles montrent une humidité croissante à mesure que nous

approchons du Tchad ; la partie Sud de la dernière, celle qui

se trouve à notre gauche, puisque nous marchons vers l’Ouest,

est occupée tout entière par un beau lac. Une ceinture de plantes

aquatiques de 2 à 3 mètres de hauteur, très dense, très homogène

d’épaisseur et de couleur, délimitée vers l’eau comme vers la

terre par des lignes nettes, l’entoure presque de toutes parts. Le

sentier, pour le contourner, s’infléchit vers la droite et traverse

un petit bois riverain, dont les talhas et autres épineux sont assez

rapprochés pour former un ombrage, chose rare ici.

Un peu d’eau qui s’est échappée de la ceinture des roseaux,

vient, à moitié chemin, mourir à nos pieds ; un petit caïman de

cinquante centimètres, à l’allure de jouet, dérangé par notre

venue, quitte la rive d’un glissement lent et s’éloigne en

nageant à la surface. Puis la route sort du bois, remonte la pente

de la cuvette, et nous voici de nouveau parmi les dunes.

Durant toute la fin de l’étape qui va nous conduire à Bol,

les cuvettes se succèdent ainsi de plus en plus vastes, avec un

caractère lacustre de plus en plus accusé. Chacune d’elles

est maintenant d’un pittoresque plaisant, clair, décoratif,

qui ne serait déplacé ni en Suisse, ni au milieu du Bois de

Boulogne. Bientôt les intervalles des dunes nous laissent voir, sur

notre gauche, des alternances de sable et d’eau, comme si tout un

chapelet de ces lacs s’égrenait vers l’horizon ; à notre droite,

au contraire, à 200 mètres de nous, un seul apparaît, tout en long,

bien net, avec des rives d’un dessin ferme, légèrement boisées,

sans herbes ni broussailles. A l’extrémité de la piste sableuse,

très large maintenant, sur laquelle nous cheminons, se dessinant

bien sur le jaune lumineux du sol, des cases groupées, un poste

carré construit d’argile, une vaste place qu’un autre petit

groupe de cases sépare de nous : c’est Bol, et ce sont, riantes,

propres, dégagées, découpées à l’emporte-pièce, les rives du

lac proprement dit[26].

Le sergent chef de poste vient à ma rencontre. Je vais aussitôt voir

avec lui les pirogues disponibles. Il y en a deux précisément. Je

partirai après-demain.

L’après-midi est consacrée au repos ; je donne des instructions

pour l’aménagement des embarcations ; je vais voir, au bord de

l’eau, les empreintes d’une loutre, et celles d’un hippopotame

qui vient, chaque nuit ou presque, manger les légumes du jardin,

à cinquante mètres du poste ; je règle divers détails en vue

du départ.

27 juillet. — Mes pagayeurs sont là. Ils acceptent de faire le

voyage. Ils demandent seulement que je change mes pirogues pour des

neuves avant d’arriver dans la partie large du lac. Nous en ferons

faire dans une île voisine. Ils demandent aussi à être six au lieu

de quatre pour chaque embarcation ; accordé.

Ces pirogues, spéciales au lac Tchad, sont faites de roseaux

assemblés par des cordes de feuilles de palmier. On fabrique un

premier faisceau de sept à huit mètres, en forme de cigare à

pointe effilée. On le flanque de deux autres faisceaux latéraux ;

puis on ajoute de chaque côté deux longs flotteurs, de roseaux

également. Il n’y a plus qu’à relever la pointe du faisceau

central, de manière à faire une proue effilée, et l’embarcation

est prête. On en fait aussi de plus petites, pour aller d’une île

à l’autre : elles ne comportent que les trois faisceaux médians.

Grandes et petites ont la stabilité d’une bouée. Elles sont très

confortables, car leur structure ménage un certain jeu entre leurs

éléments, et le choc des vagues, lorsqu’il y en a, est atténué,

pour le voyageur, par leur souplesse.

Elles présentent un seul aléa : la rupture des cordes, soit

qu’elles pourrissent, ce qui commence à se produire après une

quinzaine de jours d’immersion, soit que la violence des lames leur

impose un trop rude effort. Alors la pirogue se dissocie, et il n’en

reste plus que des roseaux épars. Cela ne se produit presque jamais.

28 juillet. — Je devais partir ce matin, mais on m’annonce que

deux des pagayeurs, qui étaient du village voisin, se sont enfuis

pendant la nuit. Quant aux autres, dont les cases sont à quelques

kilomètres de Bol, ils ne sont pas venus. Un garde part les chercher.

En attendant, je fais confectionner, avec du bois d’ambadj,

spécial au lac, et près de trois fois plus léger que le liège,

quatre ceintures de sauvetage, une pour chacun de mes boys. Puis,

par des ficelles de cinq mètres, j’attache des flotteurs à chacune

de mes cantines, de manière qu’on sache toujours où elles sont.

A une heure, personne encore. Je n’en fais pas moins procéder

à l’aménagement des pirogues. On y fixe des cerceaux de bois

flexible, et sur ce tunnel à claires-voies, on attache des nattes

qui m’abriteront de la pluie et du soleil. J’en fais placer trois

autres sur le fond même de l’embarcation dans laquelle je dois

prendre place, car les roseaux dont elle est faite semblent habités ;

un serpent vient d’en sortir. En travers, près d’une des

extrémités de l’abri, on dépose quatre dents d’éléphant,

produit de ma chasse, solidement amarrées ensemble, entourées

elles-mêmes de deux nattes ; j’aurai ainsi, pour m’appuyer ou pour

m’étendre, une sorte de dossier en croissant. Je pourrai m’asseoir

sur un tonnelet que j’ai là ; mes cantines me serviront de table ;

je serai bien.

A deux heures et demie, le garde, le chef du village et 15 hommes

arrivent enfin. On fait un choix, on élimine ceux qui paraissent

chétifs. Les nouveaux piroguiers, comme les premiers, insistent sur

la nécessité de prendre des pirogues neuves au premier village, ce

à quoi j’acquiesce de nouveau. J’ai engagé aussi un interprète,

car ces gens ne parlent que boudouma.

Nous partons à quatre heures, par un très beau temps. J’ai avec

moi Somali, l’interprète, et 6 piroguiers ; dans l’autre pirogue,

Denis, Ahmed, Mahmadou et les six autres piroguiers.

Nous marchons à la perche, très lentement, sur une eau tranquille,

et nous sortons bientôt du lac qui baigne le poste de Bol, pour

passer dans un autre, un peu plus grand, par un large détroit. J’ai

l’impression de progresser sur un très grand fleuve. Nous sommes,

en réalité, dans les îles. La rive qui se trouve à gauche, et

que nous suivons de près, montre, au-dessus d’une barrière de

plantes aquatiques, la ligne faîtière d’un bois épineux d’où

émergent quelques cimes de palmiers doums ; à droite, c’est une

dune basse et moyennement boisée. Voici maintenant un chenal de

50 mètres de large, où nous nous engageons ; puis nous piquons

droit vers la rive, nous accostons, les hommes descendent. On va

chercher du bois pour faire du feu et remplir de terre la bourma,

sorte d’amphore à large col, qui servira de foyer pour cuire mes

repas. Je me garde bien de troubler une opération si utile.

On repart. Le lac tourne encore, s’élargit de nouveau et s’allonge

au loin. La profondeur a varié jusqu’ici entre 1 et 4 mètres. Il en

sera de même durant tout le voyage. Le vent est tombé. La deuxième

pirogue suit.

Le crépuscule rougit le ciel ; près de nous, un hippopotame,

invisible dans les roseaux, nous salue de son cri sonore et

sauvage. Une nuée de moustiques nous assaille. L’obscurité peu

à peu devient complète. Nous accostons de nouveau.

Je vois à peine la rive. Somali me prend la main pour me guider. Mais

après quelques pas sur une faible pente que couvre d’abord une herbe

drue, je distingue la pâleur d’un sable épais et nu. L’aboi

des chiens me révèle le voisinage d’un village dont le nom est,

me dit-on, Madioro. J’envoie mon nouvel interprète, Abdallah,

chercher le chef. Il revient seul au bout d’une heure. Tous les

hommes se sont sauvés pour ne pas avoir à nous aider. Quelques

femmes sont restées, toutefois ; convaincues très vite de nos

dispositions amicales, elles apportent de bonne grâce les vivres

dont nous avons besoin ; ces populations sont craintives surtout,

et dès qu’on les rassure, rendent service volontiers.

Je dîne, moi-même, sans lumière à cause des moustiques ;

j’entends à tout moment les claques que se donnent les hommes

pour écraser ceux qui les piquent. J’essaie de me renseigner

sur le chemin que nous avons à faire. Je parle français à

Denis. Denis traduit en arabe à Abdallah, qui traduit en boudouma

aux piroguiers. Comme on le voit, c’est tout à fait simple.

Il me faut toute une heure pour démêler, à travers des réponses

contradictoires entre elles, ou sans rapport avec les questions

posées, que nous devons, le cinquième jour, arriver à ce

qu’ils nomment le grand bahr ; c’est la nappe d’eau dépourvue

d’îles. Nous coucherons alors deux nuits sur les pirogues, hors

de vue de la terre, puis nous entrerons dans le Chari.

Mais ils me parlent encore de la nécessité de n’aborder le grand

bahr qu’avec des pirogues neuves.

Je couche dans l’embarcation, où j’ai fait mettre ma précieuse

moustiquaire. Les hommes sont restés à terre. L’eau clapote

doucement et des poissons, qui doivent être énormes, si j’en

juge par le bruit qu’ils font, sautent autour de moi. Nuit fraîche

et reposante.

29 juillet. — Départ vers 3 heures du matin. Ciel d’orage. Nous

continuons notre progression au gré d’un vaste chenal qui

serpente entre des rives herbeuses et plates, écartées de plusieurs

kilomètres le plus souvent, mais qui parfois se rapprochent jusqu’à

n’être plus distantes que d’une centaine de mètres à peine.

Je n’ai pas encore rencontré d’île assez petite ou assez isolée

pour que, l’œil en embrassant tout le diamètre, son caractère

insulaire apparaisse nettement.

Le jour se lève avec lenteur. Nous sommes légèrement

balancés. Somali est couché sur l’avant. Ahmet, qui est monté, ce

matin, dans ma pirogue, chique paisiblement un affreux tabac. Abdallah,

à l’arrière, ne manifeste pas sa présence. Nous accostons

vers 10 heures afin de nous procurer les roseaux nécessaires à

une réparation, au moins sommaire, de nos embarcations. L’île

s’élève en forme de dune. Des épineux, des palmiers doums,

des euphorbes s’espacent sur sa pente sableuse. Au sommet — peu

élevé, 5 à 6 mètres au-dessus de la surface de l’eau — sont

quelques cases en tiges de mil, d’une courbe continue du sommet

à la base, comme celles des kanembous, pour la plupart entourées

d’une clôture, largement espacées entre elles : c’est le village

de Mondikouta. Le chef est là et vient à notre rencontre, entouré

d’une dizaine de noirs.

Il n’y a pas de roseaux ; mais il m’apporte trois œufs, que je

lui achète. Les piroguiers se dispersent, afin de couper, tout au

moins, des perches plus solides.

Le vent s’est levé. Maintenant, l’eau, gris jaune, moutonne

fortement. L’aspect des rives donne une impression lacustre ;

celui de l’eau donne une impression marine.

Voici les piroguiers de retour. Comme nous devons contourner l’île,

je décide de la traverser à pied, cela me permettra de faire un

peu d’exercice ; je n’ai pas l’habitude de rester si tranquille.

Le chef m’accompagne, et nous arrivons bientôt à une petite anse

où les pirogues ne tardent pas à nous rejoindre. Je veux repartir,

mais nous rentrons avant d’avoir fait cinquante mètres ; l’effort

de l’eau, qui tend à disjoindre les faisceaux se fait sentir

si fortement sous nos pieds que la rupture des liens se produirait

infailliblement si nous persistions.

D’ailleurs, c’est l’heure du déjeuner. Je m’installe sur une

natte, sous un bel arbre, tout près de la rive, et on m’apporte

mon repas. Le soleil est admirable, mais la chaleur ne doit pas

dépasser 40°. Je suis tout à coup noyé dans un troupeau de

magnifiques bœufs kouris, à cornes énormes, presque tous blancs,

en excellent état. Certains d’entre eux marquent, à ma vue, une

brève hésitation, puis ils se décident à passer, en allongeant

un peu l’allure ; d’autres ne voient manifestement en moi qu’un

accident de paysage parfaitement indifférent. Les deux petits noirs

qui les conduisent n’ont pas leur courage ; en me découvrant

tout à coup sous mon arbre, ils s’enfuient, pleins de terreur,

à mon aspect.

Cependant le vent est tombé. On peut partir. Mais messieurs les

piroguiers se sont endormis et manifestent de la mauvaise humeur quand

Abdallah, que je leur ai dépêché, les réveille. J’interviens et,

quelques minutes plus tard, nous sommes en route. A peine notre lac

traversé, le vent reparaît et il faut accoster encore. Cette fois,

c’est sur une île d’un relief presque insensible : un champ de

roseaux, derrière lequel s’élève un bois serré de grands arbres

épineux ; plus loin, une plaine de sable où sont encore les tiges

séchées du petit mil de la dernière récolte ; partout des traces

de bœufs ; je ne relève aucune empreinte d’animal sauvage. Je

songe à ce moment que, depuis le départ, je n’ai vu que deux ou

trois oiseaux.

Sur le Logone, que j’ai remonté en mars, des troupes de canards,

de marabouts, de pélicans couvraient de plaques immenses une partie

des bancs de sable. La vie animale, en cette saison du moins, se

manifeste bien peu sur le lac.

Le vent augmente encore, le temps se refroidit, quelques gouttes de

pluie tombent. Il y a sûrement une tornade dans les environs. Puis

tout s’apaise. Les hommes, qui s’étaient frileusement enveloppés

dans leurs pagnes, reprennent leurs longues perches et réintègrent

l’embarcation. L’un d’eux me prend sur son dos pour m’éviter

la partie inondée, glisse, tombe, et nous voici dans l’eau. Avant

même de se relever, tout de suite, il me regarde, un peu inquiet de

sa maladresse ; il me voit rire, il rit aussi.

Plus que deux kilomètres à faire pour achever l’étape

d’aujourd’hui. La rive que nous devons atteindre est devant

nous. Elle nous barre la route. Ahmet et Somali ont mis leurs ceintures

de sauvetage, ce qui excite l’hilarité générale. Nous ne courons

pas le plus léger risque, mais ils sont très fiers de porter cet

accessoire de blanc, qu’ils trouvent seyant. Nous arrivons presque

à la nuit. L’île s’appelle Ngalasoa.

30 juillet. — Nous allons passer ici la journée entière. Les

indigènes ont bien deux pirogues neuves, qu’on nous a amenées au

matin ; mais elles sont trop petites, et on décide d’en fabriquer

deux autres. Je promets d’en payer deux fois le prix si elles

sont faites dans la journée ; cela ne m’entraînera pas très

loin : elles valent, chacune, à peu près 2 fr. 50. Les habitants,

visiblement, sont pleins de bonnes dispositions, et tout le village

se met activement au travail.

Cette matinée m’apporte un nouveau témoignage de l’incertitude

qui s’attache aux renseignements de source indigène. Je venais

de poser quelques questions au chef. Le coton, m’avait-il dit,

n’a pas fait l’objet d’essais jusqu’ici. Les indigènes en

tenteraient volontiers s’ils savaient comment s’y prendre. Pour

le moment, les quelques étoffes dont ils s’habillent viennent de

Kaoua, sur la rive anglaise.

Je fais quelques pas dans l’île et je découvre à cent mètres

à peine, soigneusement entourée d’une haie d’épines, une

petite plantation, très prospère, de coton. J’envoie Abdallah

chercher le chef. Celui-ci, dès son arrivée, devance une demande

d’explications : les gens du village ignorent bien, me dit-il, la

culture du coton ; mais il y a dans l’île un bornou, qui s’y est

fixé, et qui a deux champs. Je n’insiste pas, la chose étant de

peu d’importance. Pourquoi m’a-t-il menti ? A-t-il craint la levée

d’un impôt ? ou sans doute, plus simplement, en faible qui dissimule

ses biens aux yeux du fort, dont la convoitise pourrait s’éveiller.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 32 / 34 段