Je n’ai pas de lui la bonne impression qu’en a ce dernier. Il a

encore reparlé aujourd’hui du jour où je l’ai poussé. Il est

borné et haineux. En revanche, les autres paraissent être de braves

gens, et cela le retient.

Je commence à ressentir un peu de fatigue nerveuse. De là,

peut-être, ma sensibilité, certainement excessive, à ces petits

incidents. Ils ont néanmoins, en dehors de l’irritation qu’ils me

causent, une répercussion effective sur mon bien-être : quand nous

partons tard, nous ne pouvons guère arrêter qu’un quart d’heure

vers midi, car il faut rattraper le temps perdu ; je marche ainsi

tout le jour sous le soleil, presque sans repos, et comme je l’ai

dit hier, sans repas.

Ce soir, les chameaux sont restés près de nous.

1er décembre. — Doma est venu, hier soir, vers neuf heures,

me dire que les hommes demandaient à nouveau, pour ce matin, la

permission de déjeuner avant de partir ; mais qu’ils feraient

en sorte d’être prêts au lever du soleil. Dans ces conditions,

je n’y vois pas d’inconvénient.

Je crois deviner toutefois qu’on projette, ensuite, une marche sans

arrêt jusqu’au puits, éloigné d’une journée encore, ce qui,

en revanche, n’entre nullement dans mes vues.

Méfiant, je m’avise qu’il ne reste plus qu’une très petite

quantité de bois. Le meilleur moyen de me déterminer à ne pas

m’arrêter en route, c’est évidemment, pour eux, de l’user

avant le départ sous prétexte de faire cuire leur repas.

Je rappelle Doma et je me fais apporter le bois sous ma tente. Les

autres dorment déjà et ne s’aperçoivent de rien.

Le matin, l’orient pâlit à peine lorsque j’entends Bou Zeriba,

déjà sur pied, éveiller tout le monde et faire préparer les

charges. Ce n’est aucunement pour me complaire. Mais comme

ses animaux ne sont pas au pâturage, il n’a pas de raison de

s’attarder, tout au contraire ; plus tôt nous serons à Tarfaoui,

plus tôt ils trouveront à manger ; ils pourront même boire.

Tout de suite, il demande où est le bois. Le cuisinier et Mohammed,

à qui Doma a raconté ma précaution, s’amusent à lui faire

croire que ses chameaux l’ont mangé pendant la nuit, et lui

reprochent amèrement, en riant sous cape, de l’avoir laissé à leur

portée. Il se résigne et réclame ma tente pour la faire plier. Je

réponds que je ne suis pas prêt ; que le soleil n’est pas levé ;

et que lorsque je serai disposé à partir, je l’en avertirai.

J’entends prendre mon quart de café comme d’ordinaire ; lui

et ses chameaux attendront. Puis je donne la moitié du bois, en me

divertissant de sa surprise, et ce n’est qu’une demi-heure après,

que je quitte ma tente. Nous sommes néanmoins en route avant que le

soleil n’ait fait son apparition. Le froid est sensible.

L’aspect reste le même, mais avec des garas moins découpées. Leurs

sommets sont légèrement arrondis ; seules de faibles dépressions

dessinent leurs contours.

Vers 4 heures, nous apercevons une nombreuse caravane. Doma m’engage

à remettre mon djered, que j’ai ôté durant la chaleur. Bou Zeriba

lui dit qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur. L’intention paraît

bonne, mais le mot sonne mal. Je réplique, sans me fâcher, que les

Français ne craignent personne ; et qu’au surplus, si j’avais

peur, je ne serais pas là. Puis, laissant mon djered, je me porte

directement au-devant de trois hommes qui viennent vers nous ; je

les croise en leur adressant un « Es salam alekum » — le salut

soit sur vous — auquel ils répondent par un « U alek es salam »

— et soit sur toi le salut — très cordial. Arrive un autre

groupe, qui, lui, s’arrête. Nous échangeons des poignées de

main. Doma et Bakrit me rejoignent — on cause. Nos interlocuteurs

nous confirment que tout le monde, à Djerboub, connaît ma présence

dans la région. On regarde chaque jour si on découvre ma caravane. Je

suis attendu avec sympathie. Ces voyageurs sont des Arabes du Barga

— c’est la région proche de Djalo. Ils rapportent du Caire un

chargement important de thé, de sucre, de boubous ou koumadj qu’ils

écouleront, partie dans la région, et partie à Koufra. L’un

d’eux me déclare avec force, en me montrant son fusil, qu’il

ira ensuite se battre contre les Italiens.

Bientôt les dunes, que nous avions perdues de vue depuis quelque

temps, réapparaissent devant nous. Nous descendons vers elles d’une

manière continue, par longs échelons successifs. Les dernières

lueurs du crépuscule nous montrent une gara au pied de laquelle

sont des roches blanches ; puis ce sont quelques touffes d’une

maigre végétation ; il y a là un trou dans le sable ; le puits de

Tarfaoui. La nuit est tombée, et je ne distingue rien alentour.

2 Décembre. — Je suis à peine réveillé, et le soleil est loin

d’être levé encore, que Doma m’apporte mon café. Il est

accompagné de Bou Zeriba, qui m’exprime le désir de repartir

sans délai, le pâturage étant peu substantiel. Le sage Doma

s’abstient de lui traduire ma réponse ; mais il en devine le sens

à sa vivacité. Il s’en va, déconfit. Pour moi, je procède avec

volupté à une toilette complète ; je vais ensuite voir le puits

— un mètre de diamètre, deux de profondeur, paroi de roche sous

une couche de sable, eau abondante, mais fortement natronée.

Doma revient peu après, l’air amusé. « Toi voir Bou Zeriba,

me dit-il, toi voir lui ! » Je regarde le personnage. Il est

assis par terre, la tête entre ses mains, dans une attitude de

catastrophe. Qu’y a-t-il ? C’est, me dit Doma, qu’un de ses

chameaux n’a pas voulu boire.

Ce symptôme alarmant le frappe au point le plus sensible de son

cœur. Il est littéralement atterré.

A 9 heures, je me décide à donner le signal du départ. Bou

Zeriba, qui s’est isolé avec Doma, me rejoint après les premiers

kilomètres. Il me dit, à ma grande surprise, qu’il reconnaît

avoir des torts ; qu’il ne vit que pour ses chameaux ; mais qu’il

m’obéira strictement désormais. Je lui réponds que lorsqu’on

a des chameaux si précieux, on se borne à les mener au pâturage,

sans les faire travailler, et surtout sans les louer aux voyageurs. Je

l’accueille toutefois avec bienveillance. Il me tend timidement la

main. Je lui donne la mienne. Il est enchanté. Il a déjà oublié mes

griefs. Je le sens tout prêt à recommencer. La patience, néanmoins,

me sera maintenant plus facile.

Nous descendons bientôt dans une vaste dépression que

d’innombrables garas limitent ou divisent. Le reg et sa couleur brune

ont disparu. Tout est maintenant sable clair ou pierre blanche. Nous

apercevons la gara Bou Alia que nous laissons au sud pour quitter la

route directe de Sioua (E.-S.-E.) et obliquer N.-E. vers Djerboub. Nous

faisons halte dans un bel oued où le pâturage est cette fois

excellent et d’une heureuse abondance : l’oued Bou Salama. Devant

nous, une grande gara blanche, à la base ensablée, porte le même

nom. Beaucoup plus près, à notre droite, sur un monticule, une sorte

de table rocheuse, isolée, de quelques mètres de hauteur, formée

d’un énorme pied blanc qui supporte une plate-forme foncée ; autour

est une petite enceinte de pierres. Je m’en approche avec le bella

Touareg et j’en prends deux photographies. Mais Doma, qui est en

avant, revient vers nous en hâte. Il invective vivement le Touareg. Il

m’explique que celui-ci aurait dû me prévenir ; qu’heureusement,

il arrive à temps. Cette gara est sacrée. Quiconque la touche meurt

avant d’atteindre Djerboub. Sidi el Madhi a campé ici. Nous entrons

dans une zone particulièrement vénérée.

Nous couchons un peu plus loin.

3 décembre. — Dès la fin du pâturage dans lequel nous marchons

depuis hier, avant la gara Bou Salama, nous trouvons le puits de ce

nom. Il est carré, a environ un mètre dix de côté et deux mètres

de profondeur. Mais l’eau en est si chargée de sels qu’on l’a

à peu près abandonné.

Je cause, chemin faisant, avec Doma. L’extrême pauvreté de son

vocabulaire français, ma connaissance très imparfaite de l’arabe,

imposent d’étroites limites à nos entretiens. L’absence d’un

interprète suffisant m’a bien souvent fait défaut au cours de ce

voyage. J’aurais pu régler certaines questions matérielles d’une

manière infiniment plus satisfaisante, augmenter par ailleurs les

résultats de mon effort, tout en ménageant davantage mes nerfs

et mes forces, si j’avais été à même de m’en assurer un. En

outre, le désir de ne perdre aucun élément d’information m’a

amené fréquemment, lorsque Doma ne pouvait m’expliquer le détail

de ses constatations, faute d’un vocabulaire assez étendu, à

m’efforcer d’en recueillir au moins la substance utile, en lui

faisant exprimer ses conclusions. J’en suis arrivé de la sorte à

le prendre parfois pour conseiller ; c’est là un mauvais système ;

le fait de demander, d’accepter même un conseil, comporte une

nuance qu’un Europeén doit éviter le plus possible à l’égard

d’un indigène.

Bou Zeriba, par une initiative maladroite, trouve bientôt moyen

de m’irriter encore. Je me rappelle ses protestations de tout à

l’heure, et, pour cette fois, je ne dis rien.

Nous voici maintenant dans une dépression immense ; l’érosion a

rongé la terre, mis à nu tout ce qu’elle habillait jadis, entamé

les roches, creusé dans la pierre grise ou blanche un dédale de rues

et de carrefours. Puis c’est, en contre-bas encore, une nouvelle

dépression encaissée entre des bords rocheux. Nous y descendons. De

son fond sablé où des palmiers, enfin — les premiers depuis Ghetmir

— révèlent l’oasis proche, de nombreuses garas se dressent,

sculptées avec un art, un pittoresque inattendus. Les unes affectent

la forme de socles de colonnes ; d’autres, qui commencent en cône,

s’évasent vers le sommet en larges tables ; le blanc, le jaune,

le brun, en bandes étagées, les colorent.

Devant ce riant décor de silhouettes capricieuses et précises,

de teintes claires et de gaie lumière, l’esprit doit faire effort

pour évoquer l’image, récente pourtant, des étendues ternes et

maussades dont la monotonie nous était devenue familière.

Après une heure, nous atteignons un point où les dattiers se font

plus serrés et plus nombreux. Nous allons coucher là. Bou Zeriba

nous devancera ce soir à Djerboub pour prévenir de mon arrivée,

et nous le rejoindrons demain matin.

Les hommes tirent des dattes d’un sac, les mettent dans une cuvette

d’émail, s’asseoient en cercle et commencent à manger. Je

m’étends sur ma couverture ; j’attends ; nul ne s’occupe de

moi ; Doma fait comme les autres. Il est forcé, pour conserver des

sympathies qui lui seront nécessaires au retour, de régler parfois

son attitude sur celle de ses compagnons. Il ne faut pas qu’il mette

trop de diligence à se séparer de coreligionnaires pour s’empresser

au service d’un chrétien. Il semble que le voisinage du lieu saint

se fasse sentir. Puis, aujourd’hui, il a le mal du pays. Ce matin,

il semblait malade.

« As-tu la fièvre », lui ai-je demandé ?

— « Non, mais moi penser tous les jours moi plus loin de Faya. »

Brave garçon ! C’est maintenant qu’il y songe.

Avant de partir, Bou Zeriba fait office de barbier. Abokhar, le

Touareg, s’est couché sur le dos. D’un grand rasoir mal aiguisé,

l’opérateur, accroupi près de sa tête, lui ôte en une seule

fois, sans autre adjuvant qu’un peu d’eau, une barbe longue de

dix centimètres.

Indifférente ou stoïque, la victime reste impassible.

Le coucher du soleil est exquis, sur ce beau sable, parmi ces roches,

entre ces palmiers en touffes qu’une dune escalade d’un côté,

laissant de l’autre une large cavité demi-circulaire qui dessine

la partie abritée des apports. Ils me rappellent ceux de l’oued

Ghetmir, quand, sous le vent aigre, trois semaines plus tôt, je

m’habillais pour me rendre au camp de Sidi Rida ; ceux de Zouroug,

où j’ai dîné la veille de mon entrée à Tadj. Près du terme de

ma route, ces images s’auréolent déjà de l’émouvant prestige

du passé.

Mais que je me sens loin, quand je les évoque, de ma paisible et

souriante traversée du Cameroun, des bois clairs du Chari, des plaines

hospitalières du Salamat ; sur certaines de mes impressions de Lybie,

il soufflera toujours comme un vent d’âpreté ; je n’aimerais pas

refaire ce voyage ; en ce moment même, peut-être ne le pourrais-je

pas. Mes forces, en surface, n’ont pas diminué ; en profondeur,

je suis moins sûr d’elles ; il me semble, par instants, que mes

réserves, peu à peu, à mon insu, se sont épuisées, et que je ne

dispose plus que d’une sorte de façade.

Pourtant les heures que je vis ici sont d’une rare qualité.

4 décembre. — Je donne le signal du départ vers huit heures. Peu

après, notre dépression s’étale en un large espace que ferme

devant nous, à quelques kilomètres, une ligne de garas franchement

accusée.

Dans cet espace, un dôme d’un blanc éblouissant, flanqué d’un

minaret, également blanc, se détache d’un modeste pâté de cases

gris clair, aux toits en terrasse. Ce dôme est celui de la Kubba

de Sidi Ben Ali, fondateur de la confrérie Senoussi ; nous sommes

à Djerboub.

Vers la gauche s’échelonnent encore, à quelque distance les unes

des autres, trois enceintes de murs bas, une grande, deux petites ;

entre nous et la Kubba, une ruine étroite ; une autre, sensiblement

plus étendue, vestige du Djerboub primitif, est perchée à notre

droite sur le bord d’une plate-forme avancée que des roches

déchiquetées soutiennent ; elle nous domine d’une dizaine de

mètres.

Une petite palmeraie, dont je n’aperçois que les premiers arbres,

commence à peu de distance de la Kubba. L’ensemble est sans ampleur.

On m’a vu. Un homme vient à ma rencontre et m’adresse un « Salam

alek » grave. Il fait arrêter ma caravane près de la plus petite

des deux ruines, ce pendant qu’un groupe se hâte vers nous, porteur

d’un grand ballot. C’est une tente, qui sera ma demeure ; une belle

tente conique blanche, spacieuse, sous laquelle on jette deux tapis.

J’y entre, et trois notables, deux au teint clair, un très noir,

en vêtements blancs d’étoffe rustique, y entrent après moi. Ils

me saluent, s’asseyent. Je leur explique l’esprit amical dont ma

visite s’inspire. Ils n’ont jamais vu de Français, me disent-ils,

et ils sont heureux de ma venue, heureux que je sois satisfait. Leurs

visages expriment la cordialité.

Ils partent, et on m’apporte un mouton, du beurre, du sucre,

du thé. On m’annonce ensuite la visite du cheikh de la zaouia,

Hassein, qui représente ici l’autorité Senoussi. Je vois en

effet se détacher des maisons, distantes de 2 à 300 mètres, un

autre groupe de six hommes, habillés comme les précédents. L’un,

de petite taille, le teint à peine brun, la barbe blanche, les yeux

légèrement soulignés de kohl, me souhaite la bienvenue. C’est

le vieil Hassein. Je recommence mon petit discours, qui paraît

faire une excellente impression. Mais on n’entre pas sous ma

tente. Nous causons debout ; je puis, me dit spontanément le cheikh,

circuler autour de la zaouia, en compagnie d’un homme qu’il

m’enverra lorsque je le demanderai, mais il ne faut pas y entrer ;

quant à prendre des photographies, du dehors, il n’y voit aucun

inconvénient. Il va me faire apporter un repas et se tient à ma

disposition si j’ai besoin de quelque chose. Je lui montre, pour

établir le fait de mes relations amicales avec un grand chef, un

papier sur lequel Sidi Mohammed el Abid a signé une phrase courtoise

à mon adresse, en souvenir de mon séjour à Tadj. Il reconnaît la

signature ; il l’embrasse, l’appuie contre chacun de ses yeux.

C’est ensuite, dans le désœuvrement du lieu nouveau, la longue

attente habituelle, puis un plat d’excellent mouton et de la kesra.

Je profite de mon passage dans un centre habité pour essayer d’y

louer d’autres chameaux, ce qui me débarrasserait de Bou Zeriba. Il

n’y en a pas, malheureusement.

J’erre çà et là. Je ne vois rien de remarquable, en dehors de

la Kubba et de la Zaouia ; on élève, dans celle-ci, les fils des

cherifs de la famille senoussi. Certains de leurs vieux serviteurs,

aussi, y trouvent une retraite.

Je n’ai pas insisté pour pénétrer dans la Zaouia même, ni pour

approcher de la Kubba. De même qu’à Koufra, j’ai laissé au

second plan le genre de documentation que j’aurais pu, peut-être,

y recueillir. Des publications antérieures, dont j’ai fait mention

déjà, ont d’ailleurs donné sur Tadj, sur Djof, sur Djalo, sur

Djerboub, des détails nombreux.

Nous sommes maintenant en territoire égyptien. La frontière part

du petit port de Sollum, sur la Méditerranée, et passe à 50 milles

environ à l’ouest de Djerboub.

En prévision de notre départ, mes indigènes font dépôt de leurs

fusils et de leurs cartouches entre les mains du Cheikh. A Sioua,

l’administration égyptienne ne leur permettrait pas de rentrer en

Libye avec elles. Ils les retrouveront à leur passage.

5 décembre. — Hier soir, on m’a servi pour dîner un plat

de riz qu’avait fait Bakrit. Après trois bouchées, je lui ai

trouvé un goût étrange, et j’ai laissé le reste. J’ai été

bien inspiré, car le peu que j’avais absorbé m’a causé, dans

la nuit, un violent malaise, et je suis encore très souffrant ce

matin. Bakrit, questionné, attribue mon indisposition à l’huile

d’olive qu’il vient d’acheter ici. Je ne vois pas en quoi

l’huile d’olive peut avoir, en si faible quantité, des effets

aussi insolites. D’ailleurs, on m’avait donné du beurre ;

pourquoi cette huile ?

Nous partons à dix heures. Je n’ai plus rien à faire à

Djerboub. Nous marchons à peu près Sud-Est. La dépression que

nous avons suivie avant-hier s’infléchît d’abord dans cette

direction ; puis je la perds de vue. Je demande jusqu’où elle va,

on me répond vaguement ; j’ai, une fois de plus, l’impression

qu’un sentiment religieux détourne les indigènes de donner des

indications, relativement à la région du lieu saint. Doma même,

qui, ce matin, est allé visiter la Kubba, me dit qu’il ne peut

m’en décrire l’intérieur. On lui a recommandé le silence. Je

n’insiste pas. Les détails en sont connus.

Nous faisons halte une demi-heure avant le coucher du soleil au pied

d’un groupe de très belles garas qui s’appellerait gara Oum el

Acha. Il y a là un pâturage et quantité de moustiques, les premiers

pour moi depuis bien longtemps.

6 décembre. — De petites boursouflures, faites d’une croûte

saline, apparaissent par places sur le sol ; puis nous passons sur de

gros blocs compacts d’un magnifique sel blanc, dont le pied sent

les bosses dures sous le sable, et qui affleure en maint endroit ;

une vaste sebkha commence là, encadrée de longues barrières

rocheuses. J’aperçois deux nappes d’eau assez étendues,

au milieu d’une terre brunâtre qui présente l’aspect d’un

champ labouré. Je trouve des fossiles de diverses espèces, des

coquillages[24].

Les reliefs rocheux sont toujours et nombreux et assez élevés,

les pâturages fréquents.

Nous arrêtons à Gegel. C’est, en travers de la route, et venant

de notre droite, une pointe de dunes qui s’achève en pâturage et

vient buter, à notre gauche, contre une longue gara parallèle à

la piste. Il y a, dans un creux, trois trous pleins d’eau claire,

mais salée. Ici encore, des moustiques.

Je commence à me remettre de mon étrange malaise de Djerboub. Je

n’en connaîtrai jamais la cause exacte. En tout cas, elle ne

saurait être imputable aux habitants de la Zaouia. L’hospitalité

senoussi s’est montrée, à mon égard, au-dessus de tout soupçon

de cet ordre.

7 décembre. — Nous sommes prêts une demi-heure environ avant le

lever du soleil, car l’étape d’aujourd’hui doit être un peu

plus longue. Il fait froid, et je grelotte. Pendant que les hommes

courent après un chameau rétif, je m’approche du feu qu’ils ont

abandonné. Il n’y a plus ni flamme ni braise, mais je me chauffe

à l’odeur de la fumée.

D’un relief, nous descendons bientôt vers un important groupement

de larges troncs de cônes dont la coloration brune, presque noire,

forme un contraste pittoresque avec le sable dans lequel ils sont

enchâssés.

Reliefs et dépressions se succèderont d’ailleurs tout le jour.

Nous traversons les premiers par des cols, dont la pente

ascendante, puis descendante, se resserre entre des murs rocheux

et déchiquetés. Le spectacle des dépressions est d’une grande

beauté. Sur leur sol clair s’élèvent çà et là de hautes

garas qui malgré l’analogie qu’elles présentent entre elles, se

distinguent par une variété de détails toujours nouvelle. Certaines,

à la base d’un blanc pur, d’un ovale étonnamment régulier,

surmontée d’une moulure parfaite, puis d’écroulements bruns,

semblent les assises ruinées de formidables colonnes qui auraient

eu 20 ou 30 mètres de diamètre. On croirait cheminer entre les

derniers vestiges d’une cité de géants, trop étendue pour que

le regard puisse embrasser l’ensemble de ses ruines et en discerner

le dessin général, mais imposante jusque dans ses moindres parties.

Toutes ces formations procèdent du tronc de cône ou du bonnet

de police. Par endroits, ici encore, des coquillages innombrables

jonchent le sol.

Vers le coucher du soleil, je vois devant nous, au bas d’une

pente droite, longue et facile, une grande flaque bleue entourée de

pâturages. Nous camperons là. L’eau, d’ailleurs, est mauvaise.

Notre trajet se termine. Demain, Sioua. Déjà s’efface dans

mon esprit le souvenir des petites difficultés multiples qui ont

troublé beaucoup de mes satisfactions. J’ai fait un effort, un

effort auquel le succès a répondu. N’est-ce pas là le véritable

objectif d’une existence virile, et que souhaiter de plus ?

8 décembre. — Le temps est agréable. Le froid a cessé. Le paysage

reste le même, pittoresque, grandiose et riant à la fois.

Nous atteignons vers quatre heures de l’après-midi, auprès d’un

bel étang où se reflètent des palmiers, le petit village de Maradji ;

ses habitants se répartissent en deux groupes ; les uns font leurs

demeures d’anciens tombeaux creusés çà et là dans la roche ;

les autres s’abritent sous de grandes tentes misérables disposées

au bord de l’eau.

Enfin, au bas d’une de ces magnifiques avenues en pente que nous

suivons si souvent depuis deux jours, un étang beaucoup plus vaste,

une plaine immense que bornent, en face, quelques garas lointaines,

et où plusieurs palmeraies mettent des taches foncées ; près

d’une de ces palmeraies est Sioua.

Bou Zeriba choisit ce moment pour parler de s’arrêter. Il y a ici un

pâturage ; plus loin nous n’en trouverons pas. Mais la proximité

du but, du but si longtemps attendu, m’anime d’une nouvelle

impatience ; je tiens à arriver ce soir, et je le lui dis ; il le

sait parfaitement d’ailleurs, et nous l’avons toujours envisagé

ainsi. Il se tait ; seulement, il cesse de pousser les chameaux et

les laisse marcher à leur guise. Je les vois prendre un train de

plus en plus lent, interrompu, parfois, par une brusque galopade ;

ce sont alors mes bagages qui tombent — à l’instant même, le

petit tonnelet où sont mes plaques photographiques. Chaque fois,

il faut faire halte pour rattraper l’animal et pour le recharger ;

il est tard ; pendant ce temps, le jour baisse. Alors, pris d’une

colère dont je ne suis plus maître, je mets pied à terre, je prends

ma cravache des mains de Doma, et je marche droit sur Bou Zeriba. Il

a compris. Son teint devient gris. Avant que je ne l’aie rejoint,

il a pris le pas de course, et s’est dirigé vers les chameaux,

qu’il se décide à rassembler et à guider enfin.

Je reste, moi, sur place, et je me calme peu à peu. Cet individu

aura joué à mon égard, durant toute la fin de mon trajet, le

rôle de la pelure d’orange sur laquelle le pied peut glisser à

chaque instant. En pareil cas, c’est le plus souvent par de petites

causes que sont provoqués les incidents graves. Un chef important

fera rarement exécuter un voyageur, encore que le cas se soit

présenté. Mais l’exaltation d’un fanatique, la vindicte d’un

serviteur, sont des mobiles avec lesquels il faut toujours compter. Bou

Zeriba n’était pas seulement attaché à ses chameaux. Sa haine à

mon égard était visible, et je me gardais avec soin. J’ai passé

sous silence, dans ce journal, en raison de leur peu d’intérêt,

bien des détails par où son hostilité s’est trahie.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 31 / 34 段