— « Les gens d’ici n’ont pas de tête, me dit-il

parfois. S’ils étaient méchants, nous les punirions avec rigueur ;

mais ils ne sont que légers. »

Rhed vient me dire au revoir. Il m’a rendu peu de services. C’est

toutefois un très brave homme ; il manque seulement d’autorité. Je

lui fais quelques présents qui l’enchantent.

Chaque jour j’envoie Doma saluer pour moi Sidi Rida, qui me répond

de même. A aucun moment je ne l’ai vu sortir du petit enclos qui

entoure sa tente et protège le mystère de sa vie privée. Il dort

tard le jour, me dit le wakil ; il travaille et prie presque toute

la nuit.

Je lui rends visite la veille de mon départ. Nous causons, cette fois,

plus longuement. Il se montre renseigné sur beaucoup de choses. Il

possède à Djerboub un cinématographe « marqué d’un coq ». Il

m’invite à revenir.

Je trouve ici, comme à Koufra, une préoccupation hospitalière

de ma sécurité. Doma, qui me renseigne sur l’opinion, quand

il y pense, me dit que la manière dont je suis arrivé, en m’en

remettant entièrement à la loyauté des Senoussia, a fait partout

la meilleure impression. On en a conclu, sans réserve, à la pureté

de mes intentions.

J’engage un serviteur, que le wakil, enfin, m’a trouvé. C’est

un esclave ouadaïen qu’on appelle El Hadj Bakrit ; il a été

quelque temps au service de Sidi Idriss. Il fera mes repas.

Le jour fixé pour mon départ, un Arabe de Djalo se présente à

la porte de ma tente. Il m’apporte un bout de papier, une lettre :

un « prizonié » qui m’appelle « Monsieur le Fransé » me dit

avoir confié cette missive à un « mousso » — c’est l’Arabe

— et me donne son adresse à Marseille : rue Oupfans, 85, 55 ou 35 ;

il écrit peu lisiblement. Il signe Mourl. C’est tout. L’Arabe

ajoute qu’il serait heureux de recevoir un secours de 10 francs.

J’ai déjà entendu parler en route, par Ratab, d’un prisonnier

italien qui aurait obtenu la vie sauve dans un combat en se réclamant

de la nationalité de sa mère française. C’est celui-là,

paraît-il. Encore que cette version soit bien invraisemblable,

je constate qu’elle est du moins répandue ici. Je donne les dix

francs et je propose à l’envoyé d’intervenir pour obtenir la

libération du captif. Il me prie instamment de n’en rien faire ;

il insiste pour que je garde absolument secrète la commission dont

il s’est chargé. Je pourrais provoquer des sanctions.

Cette libération est, paraît-il, déjà décidée pour une époque

très prochaine ; et l’homme n’est nullement maltraité.

Des partisans arrivent de temps à autre de la partie septentrionale

de la contrée, celle où sont confinées les troupes italiennes ;

ils nous apportent des nouvelles des hostilités, en ce moment

insignifiantes.

24 novembre. — Je me remets en route cet après-midi. Je vais

me diriger sur Djerboub, la dernière étape de mon voyage en

pays senoussi, et reprendre ma vie de nomade. Ce sont, une fois de

plus, les préparatifs du départ et les petits agacements dont il

s’accompagne. Le propriétaire des chameaux, qui, après avoir dit

hier devant le wakil que nous mettrions quatre jours à traverser

les dunes dans lesquelles nous allons entrer presque tout de suite,

en annonce sept aujourd’hui — sept jours sans eau — dans

l’intention manifeste de m’imposer, comme a fait Ratab, un train

d’une lenteur dérisoire. Pourtant ses chameaux sont robustes et

dans un état de prospérité remarquable. Le wakil a tenu compte du

désir que j’avais exprimé sur ce point. Je le fais demander, et il

réitère devant moi, aux chameliers, l’ordre formel de marcher vite.

Je m’attends d’ailleurs, malgré les précautions que j’ai

prises, à un voyage peu agréable. Lorsqu’on se trouve en

contact permanent avec des indigènes dont notre discipline ne

domine pas encore les instincts, avec des peuplades à la fois

frustes et indépendantes comme celles-ci, il faut, si l’on

veut conserver quelque sympathie pour leur race, se défendre

contre bien des irritations. Le défaut complet d’harmonie

qui se manifeste à chaque instant entre leurs habitudes et les

nôtres, leur méconnaissance de l’exactitude, de la diligence,

de la sincérité, de la véracité, imposent à notre patience

une épreuve de tous les instants. En revanche, quand on commence

à les connaître, on s’aperçoit que beaucoup de ces défauts

sont susceptibles d’une prompte atténuation, et que la fermeté,

appliquée avec discernement, tempère la plupart d’entre eux. On

distingue alors, chez ces primitifs, de rudes et fortes qualités,

insoupçonnées d’abord ; on les découvre sensibles au bienfait,

fidèles dans l’attachement et dans la gratitude, hospitaliers,

capables d’oublier leur cupidité pour une libéralité inattendue,

leur égoïsme pour une généreuse assistance. Le vent aride du

scepticisme n’a jamais soufflé sur ces cœurs.

[Illustration : Dans un oued, près de Bir Bettefal. Il a suffi de

creuser ce trou, pour trouver à 0m 80 environ une eau excellente.

(Page 344.)]

[Illustration : Un coin de la vieille ville de Sioua, la célèbre

oasis de Jupiter Ammon.

(Page 379.)]

L’orientation Est que nous prenons nous fait bientôt quitter

l’oued Ghetmir. Nos animaux semblent avoir un bon pas. Nous

cheminons de nouveau sur un sable plan, avec la ligne des dunes au

sud et au sud-est. Nous sommes six : moi, Doma, un captif libéré

d’une certaine aisance, du nom de Bou Zeriba, originaire de Djalo,

propriétaire d’un de mes chameaux et de deux petits chamelons qui

nous suivent, chargé en outre de surveiller et de ramener les autres ;

mon nouveau cuisinier El Hadj Bakrit, qui est Ouadaïen ; un bella

touareg du nom de Abou Bakr, et un tout jeune homme nommé Mohammed,

qui a deux frères à Abéché, et qui va à Sioua avec un chameau

pour y acheter de l’huile d’olive et du beurre. Il les revendra

à Djerboub et à Djalo, au retour. C’est Bou Zeriba qui servira

de guide, lui seul connaît bien la route, m’a-t-on dit.

Nous nous arrêtons au coucher du soleil. Je fais monter ma tente pour

la nuit. C’est pour moi un précieux confort. Je vais peut-être,

avec ces chameaux choisis, pouvoir marcher ainsi chaque jour à bonne

allure, de manière que le temps des repos et les loisirs en soient

accrus, la distance parcourue restant la même.

25 novembre. — Je me réveille au petit jour, et je donne ordre de

préparer le départ. Mais les hommes se lèvent de mauvaise grâce,

sauf Doma qui est, comme toujours, debout le premier. Quand je sors,

je trouve Bou Zeriba accroupi près d’un feu que vient de faire

Bakrit. Je lui dis de s’occuper des chameaux. Il se contente de

rire. D’une violente poussée, je le jette à terre. Il se relève,

me regarde de côté, et tous commencent, avec lenteur, à charger.

L’obéissance, ici, est rarement prompte. L’éducation européenne

n’est pas venue lui donner ce caractère de réflexe vers lequel

doit tendre tout dressage.

Une heure et demie s’écoule, alors qu’il faudrait vingt minutes.

Mes animaux, je ne tarde pas à m’en apercevoir, sont peu

dociles. Tout leur est prétexte à gaieté. A chaque instant,

ils se débandent et partent au galop. Les charges tombent. Il faut

s’arrêter et attendre, car ils se refusent à marcher les uns sans

les autres.

La vanité de mes espérances d’hier soir m’apparaît peu à peu.

Seule parmi les éléments de mes impressions quotidiennes, la nature

atténue ses rigueurs. Nous rencontrons souvent des pâturages

de necha, ou nesi. Il y a des broussailles sèches en plusieurs

endroits. Après la route précédente, il me semble que je marche

dans un jardin. Nous traversons une faible dépression dite Bou

Thamran. Nous gagnons ensuite une série de dunes plates au delà

desquelles apparaissent des dunes à arête. La nature a ménagé

entre celles-ci une sorte de couloir mal tracé, dont la largeur

varie entre quelques centaines de mètres et deux ou trois kilomètres.

A plusieurs reprises, je dois admonester Bou Zeriba, qui néglige

de pousser les chameaux. Je vois s’effacer définitivement,

devant cette nonchalance, la perspective d’une route agréable et

facile. Je commence à m’impatienter. Doma, qui s’en aperçoit,

m’engage à lui confier ma cravache. Ma monture, dit-il, n’y est

pas habituée, et pourrait, si je m’en servais sans y penser, me

jeter à terre. Les défenses des chameaux sont sèches et puissantes,

et les meilleurs cavaliers indigènes y résistent difficilement ;

je la lui donne, machinalement.

Ensuite, je me demande si c’est vraiment le chameau qu’il

avait en vue lorsqu’il a pris cette précaution. Je réfléchis,

et je me morigène. J’arrive au terme de mon voyage. La dépense

physique, les préoccupations m’ont énervé. Il ne faut pas que

par des emportements intempestifs, je compromette ma réussite,

alors que, déjà, je touche au but. Que ma patience soit souvent

à l’épreuve, c’est entendu ; mais peut-être est-elle

insuffisante. De l’Européen, de ses goûts, de sa mentalité, les

gens d’ici ignorent presque tout. Leur désir de me satisfaire, si

j’en admets l’hypothèse, doit être souvent dérouté. Enfin, ne

sont-ce pas ceux-là mêmes de la part de qui j’envisageais, il y a

deux mois encore, avant de partir, l’éventualité d’un assassinat

pur et simple ? Ils me servent mal, mais ils me servent. J’ai tout

de même obtenu quelque chose.

Déjà, depuis Koufra, cette considération m’a aidé plusieurs

fois à garder mon calme.

Je me promets de faire une concession de plus au succès final,

de transiger, de chercher, en m’inspirant de leur caractère, à

les placer dans les conditions les plus favorables à un rendement

satisfaisant, plutôt que de prétendre leur imposer ce rendement

selon notre manière.

Nous mettrons plus longtemps à faire la route. Qu’est-ce donc ?

Ne sais-je pas qu’avant peu je regretterai, malgré tout, ma

vie nomade ? Pourquoi, dès lors, tant de hâte ? Le parti le plus

sage est de me résigner à la lenteur contre laquelle, depuis Tadj,

s’épuisent mes efforts ; elle est dans les mœurs.

Les étapes, ici, sont moins longues. J’aurai, de toute manière,

assez de temps pour faire dresser ma tente chaque soir, pour me

ménager, dans ce domicile familier et commode, les quelques heures

de solitude quotidienne qui sont le meilleur élément de mon repos :

c’est le principal.

26 novembre. — La lune éclaire encore lorsque je réveille Doma. Le

sable paraît plus pâle sous ses rayons ; c’est un silence, un

aspect, une atmosphère même de neige. Bien qu’ayant pris le thé

et caqueté interminablement hier soir, les hommes se lèvent tout

de suite et nous partons sans retard.

Le site reste à peu près le même ; les dunes qui nous entourent

sont irrégulièrement disposées, souvent isolées les unes des

autres. Avec les découpures capricieuses de leurs crêtes, tantôt

blanches et tantôt d’un gris foncé, selon que la lumière les

éclaire ou que l’ombre d’un nuage les assombrit, elles forment

un véritable décor polaire. Mais c’est infiniment moins triste

que la partie de la route qui se trouve entre Koufra et Djalo. Il y

a du moins, ici, une certaine variété dans les détails.

Je marche pour me réchauffer. Je questionne Doma sur les gens qui

nous accompagnent. La mémoire de Doma enregistre assez fidèlement

les faits ; mais elle ne les restitue que lentement. Je vais en avoir

une preuve de plus ; une preuve, aussi, de la sagesse des résolutions

que j’ai prises la veille.

Tous mes compagnons lui font bonne impression, même ce Bou Zeriba

qui m’agace.

— « Pourquoi trouves-tu qu’il est bien ? » lui dis-je.

— « Parce qu’avec un autre homme d’ici, si tu l’avais jeté

par terre comme tu as fait, tu aurais pu avoir une mauvaise affaire. »

Il m’explique alors, avec son naïf bon sens, que pour les

indigènes de Cyrénaïque, qui n’ont jamais été en contact

avec les Français, et de qui la mentalité subit l’influence des

circonstances locales actuelles, le chrétien n’a pas le même

prestige que pour les hommes du Tchad et même pour nos voisins

de Koufra. C’est un ennemi, peu estimé, et par lequel il sied

d’abord de ne pas se laisser malmener ; lui rendre le moindre

service est déjà beaucoup. Je risquais hier, selon lui, soit un

conflit immédiat, soit des représailles sournoises, encore plus

graves. Il me rapporte, à titre d’exemple, des propos qu’il a

surpris sur la route de Zirhen, de la part d’un des medjabras qui

nous accompagnaient.

« Sans les ordres de Sidi Mohammed, avait déclaré cet homme,

le chrétien qui est là mourrait de ma main avant d’arriver à

Djalo. Nous ne voulons pas de chrétiens ici. »

Je me rappelle fort bien ce Medjabra. Il avait été blessé à la

main en Cyrénaïque, et son frère y avait été tué.

La vivacité des observations que j’ai faites plusieurs fois à

Ratab a provoqué, elle aussi, à diverses reprises, chez certains

de nos compagnons d’alors, des commentaires menaçants, formulés

hors de ma présence. Doma me dit avoir relevé leurs propos, en

leur rappelant qu’il y avait de nombreux Français dans le Sud ;

que tous les chrétiens ne se ressemblaient pas ; et que ma mort, le

cas échéant, serait promptement et durement vengée. Depuis lors,

ajouta-t-il, il a souvent guetté la nuit le groupe de nos compagnons.

Brave Doma ! C’est maintenant qu’il m’apprend cela ; et je suis

bien sûr que ce n’est pas négligence. Confusément, il a senti

qu’il valait mieux que je n’en sois pas informé, ce qui aurait

pu compliquer les choses. Seulement, il a veillé.

On s’arrête à onze heures. On prend encore le thé. Mais on obéit,

dès que je dis que je veux partir. Nous campons, au coucher du soleil,

au pied d’une longue gara, haute seulement de quelques mètres, qui

sort du sable et nous barre la route ; elle présente à sa partie

médiane un saillant arrondi très caractéristique. Bou Zeriba,

quand je demande son nom, me répond qu’il ne le connaît pas.

27 novembre. — Toujours des dunes. Vers quatre heures de

l’après-midi pourtant, en contre-bas, au commencement d’une

dépression, tout un système de petites garas blanchâtres. Nous

trouvons, auprès, les traces d’une caravane partie de Djalo avec

quatre jours d’avance sur nous et qui a avec elle, le sol nous le

montre, une dizaine de moutons. Les traces d’une caravane ! Après la

vue du puits, c’est, au désert, le spectacle le plus réconfortant,

surtout lorsqu’on cherche son chemin, comme c’est notre cas depuis

une heure. Puis voici les vestiges de travaux que les Turcs firent

en ce lieu pour y creuser un puits. Mais Sidi el Mahdi, le prophète

senoussi, n’agréa pas cette tentative ; le sol s’effondra,

ensevelissant deux hommes, et les Turcs en restèrent là.

Nos ombres s’allongent de plus en plus. L’éclat du soleil

s’éteint sur le sable. Ses derniers rayons n’éclairent plus,

devant nous, que le sommet des dunes, dont les pentes sont lentement

gravies par l’ombre ; puis, ces crêtes lumineuses s’éteignent

aussi. Timide d’abord, souveraine bientôt, la nuit froide, aux

pâles étoiles, prend possession du désert.

28 novembre. — Je commence à prendre mon parti de la lenteur de

notre marche. Ces étapes de neuf heures, dix au plus, me reposent.

Trouvé ce matin un fragment ancien d’œuf d’autruche. Il y a

également ici des traces fraîches de gazelles, et d’antilopes de

plus grande taille. L’aspect de la région que nous traversons se

modifie légèrement. Les dunes forment maintenant une succession de

cirques étendus. Le pâturage, had et nesi, reste fréquent.

Nous nous arrêtons de bonne heure, pour déjeuner, dans un de

ces cirques ; il se distingue des précédents par la présence

de nombreuses garas, très basses, de quelques mètres seulement

de relief, montrant des débris de roches blanches ; près

d’elles s’étend un vaste semis de ces petits cailloux bruns

qui caractérisent le reg désertique ; plus loin, le sable,

encore. C’est la fin du rareb qui s’annonce.

Je procède à l’installation sommaire que j’ai adoptée depuis

Ghetmir pour la halte de midi. Pour ne pas faire monter ma tente deux

fois par jour, je me borne à placer, sur le petit trépied qui me

sert d’ordinaire à accrocher mes effets, une couverture. Puis,

je m’étends sur le sable en plaçant ma tête dans le triangle

d’ombre que projette celle-ci.

Vers une heure, nous traversons un dernier cordon dunaire assez élevé ;

et, quand nous descendons, une immense étendue, couverte de cailloux

semblables à ceux que nous avons dépassés tout à l’heure,

bruns comme eux, se présente à nos yeux et à nos pas. Nous allons

maintenant longer, à une distance de 100 à 300 mètres, le grand

erg à travers lequel nous cheminions — le même qui, vers le sud,

s’étend jusqu’à l’oued Zirhen, et au delà.

Presque tout de suite, une gara blanche, en bonnet phrygien, la

concavité tournée vers le nord, avec une sorte de chemin circulaire

ascendant, et, devant elle, une petite enceinte de pierres : Sidi el

Mahdi aurait prié là.

Les garas sont d’ailleurs nombreuses maintenant : toutes très

basses, souvent disposées en cirques, comme étaient les dunes,

qu’elles semblent continuer vers le nord, elles peuvent suggérer

l’hypothèse d’une armature de nature analogue sous ces dernières.

Après avoir cheminé quelque temps sur un reg absolument plan,

nous descendons dans un fond tapissé d’une couche de sable ; nous

le traversons et nous remontons sur une autre partie plane d’où

nous découvrons à nouveau, jusqu’à l’horizon, le plateau —

ou la pénéplaine, — puis c’est, après quelques kilomètres,

une autre dépression, une autre plate-forme, et ainsi de suite.

29 novembre. — Hier soir, Bou Zeriba et le touareg ont emmené les

chameaux dans le rareb proche pour les faire profiter d’un peu de

had qu’ils savaient là. Deux heures après, ils n’étaient pas

revenus, et toujours en garde contre une traîtrise, j’ai demandé

à Doma s’ils avaient emporté leurs fusils et de l’eau. Mais

ils ont fini par reparaître. Le pâturage est loin, voilà tout.

A leur retour, Doma m’a dit qu’ils désiraient déjeuner au

campement, ce matin, avant de partir. J’ai répondu négativement. Je

tiens à profiter le plus possible des heures fraîches pour marcher.

Aujourd’hui, n’entendant aucun bruit à l’heure habituelle,

j’appelle et je m’informe. Bou Zeriba et son compagnon sont partis

depuis longtemps déjà, paraît-il, chercher les chameaux. Je rentre

sous ma tente. Une demi-heure plus tard, je perçois la voix des deux

absents, et je sors à nouveau. Pas de chameaux. Tout le monde est

rangé autour du feu. On se prépare à déjeuner, contrairement à ce

que j’ai dit hier. Je m’enquiers : qu’est-ce que cela signifie ?

Les deux hommes viennent d’arriver, me dit-on. Ils ont même apporté

pour moi du bois dont j’avais besoin. Quant aux chameaux, mais

ils sont là, à 500 mètres derrière la dune, on les a ramenés ;

seulement, là aussi, il y a un peu de had, et on les laisse manger

jusqu’au dernier moment.

Se moque-t-on de moi ? Je donne ordre qu’on aille les chercher

immédiatement. Le touareg part au pas de course. Je regagne ma tente,

et je vois que les autres commencent à déjeuner. On m’a joué,

avec une soumission feinte. Le système de ce qu’on nomme la grève

perlée n’est pas une invention européenne. Je sens une telle

colère monter en moi que je sors et que je me dirige en hâte du

côté opposé à leur petit groupe, pour résister à la tentation

d’un acte de violence. Là, je m’apaise peu à peu en cherchant

des échantillons de roches. Je ne suis plus qu’à quatre jours

de Djerboub, à huit de Sioua. Je suis résolu à mettre toute ma

volonté en œuvre pour éviter les derniers pièges des circonstances.

Quand j’ai retrouvé mon calme, j’appelle Bou Zeriba. Il arrive,

l’air un peu inquiet. Je lui dis doucement, mais avec fermeté,

mon mécontentement. J’ajoute que je ne voudrais pas soulever

d’incidents dans un pays où les chefs m’ont si bien reçu, mais

que je n’accepte pas qu’on méconnaisse mes ordres, et que s’il

recommence, je le ferai punir sévèrement par Sidi Rida.

Je m’attends au ricanement qui lui est habituel. Mais il est penaud,

et s’excuse. Son attitude, soudain craintive, me montre une fois

de plus combien le calme est plus efficace que la colère lorsque le

chef ne dispose pas notoirement d’un châtiment qui puisse être

le réflexe immédiat de son irritation.

Nous partons enfin.

Doma, en route, me dit que si on n’a pas obéi ce matin,

c’est qu’il n’avait pas compris mes instructions, hier

soir. Lui-même, d’ailleurs, a fait comme les autres. Ce n’est pas

une preuve. Hier, j’ai simplement répondu : non. Cela ne prête

guère à malentendu. Doma se montre dévoué à mes intérêts,

mais il a la mentalité d’un indigène.

Il me reparle de Bou Zeriba. Celui-ci lui a demandé aujourd’hui,

paraît-il, pourquoi je l’ai jeté par terre l’autre matin. Il

s’en souvient. Néanmoins, il n’a fait aucun commentaire. Doma

lui a répondu que c’était pour plaisanter. Cette interprétation

ne m’agrée qu’à demi.

Je m’efforce de faire une nouvelle provision de patience, car

je prévois que ce qui s’est passé aujourd’hui ne sera pas

sans se renouveler dans la suite. Il est certain qu’on a déjà

bien des ennuis avec les chameliers des pays soumis : en Nigéria,

par exemple, où j’en ai connu d’insupportables. Comment,

dès lors, s’étonner ici ? Je déroge, peut-être, au surplus,

à tous les usages en ne m’inclinant pas respectueusement devant

MM. les chameaux. J’ai voulu, cette fois, des animaux de choix,

pensant éviter ainsi les complications qui ont rendu si laborieux

mon trajet de Tadj à Ghetmir : on les soigne en conséquence. Je

suis tombé sur l’écueil opposé. Si j’en avais acheté au lieu

d’en louer, si j’avais pu garder mes hommes, que d’ennuis,

d’impatiences et de fatigues ne me serais-je pas évité !

Le soir, à 6 heures, ma bête noire file de nouveau vers les

dunes, qui sont à un kilomètre à notre droite, en escalade une,

disparaît. Il reparaît une demi-heure plus tard et fait signe

qu’on vienne camper où il est. Hélas ! il a encore trouvé du

had. Mais je m’arrête et je mets pied à terre. El Hadj Bakrit

et le touareg insistent pour qu’on se rapproche de lui. Je leur

impose silence. Qu’il fasse paître ses animaux, soit. Mais que

j’aie à allonger ma route pour les conduire au pâturage, certes

non. Doma hésite. Il est fidèle, mais un peu mou ; pour un coup

de force, ce ne serait pas l’auxiliaire rêvé. Je répète mon

ordre, et on obéit. Bou Zeriba nous rejoint plus tard et, dans la

nuit, emmène les animaux. Ils mangent, de la sorte, deux fois par

jour. Ils peuvent supporter sans souffrir un jeûne d’une semaine ;

en revanche, je dois me priver, ou à peu près, d’un repas sur

deux pour regagner le temps que nous perdons ainsi, et cela dans le

moment où je commence à éprouver le besoin, au contraire, de me

réconforter : il y a près d’une année que je suis en chemin.

30 novembre. — Les choses se passent à peu près comme hier

matin. Sournoisement, par l’effet de malentendus feints, on

m’impose le retard que je souhaite éviter.

Cette fois, je ne dis rien. Je reste sur le terrain de mon

avertissement d’hier, sans m’attacher à le rappeler, laissant

croire, par, mon mutisme, à mon intention de mettre ma menace à

exécution. Je préviens simplement Doma que désormais les chameaux

n’iront plus au pâturage le soir ; je suis résolu à m’y opposer.

Les garas deviennent plus importantes à mesure que nous avançons.

Je photographie deux d’entre elles qu’on me dit se nommer gara

Fatima. Mais la gara Fatima, d’après Rohlfs, est bien plus à

l’ouest ; et je sens chez mes compagnons de route une si vive

répugnance à me renseigner, sans doute parce que nous approchons

de Djerboub, lieu saint, que je n’enregistre cette indication

qu’avec réserves[23].

Je fais don d’une boussole à Mohammed, le petit medjabra. Il se

montre, depuis le départ, plein de bonne volonté, aide chaque jour

Doma et Bakrit à monter ma tente, active de lui-même les chameaux

quand il me voit impatienté. Mon cadeau paraît lui causer une vive

satisfaction. Les autres le regardent avec envie.

Vers 4 heures, le touareg signale, venant en sens inverse, une caravane

d’une vingtaine de chameaux.

Je m’enveloppe dans mon djered et je reste sur ma monture pendant

que les hommes s’arrêtent et causent. Doma m’apprend ensuite que

mon arrivée a été annoncée à Djerboub par la caravane qui nous

précède ; que la nouvelle en a été accueillie sans hostilité ;

enfin que le puits de Tarfaoui, notre objectif actuel, n’est plus

très loin.

Bou Zeriba s’approche à son tour. Il me montre quelque chose au

caveçon de mon chameau. J’ai cessé depuis ce matin de lui adresser

la parole. Je lui réponds : « Parle à Doma ».

Il répète ma phrase, d’un air vexé : « Parle à Doma, parle à

Doma ! »

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 30 / 34 段