halte. Les hommes semblent ne pas entendre. Seul, Ratab arrive,
insinuant, cauteleux. Il insiste pour continuer. Il croit que
j’ignore toujours qu’il n’a pas d’eau.
— « C’est pour les chameaux, me dit-il ; ils n’ont pas bu
depuis sept jours. Il faut à tout prix qu’ils arrivent au puits
demain matin. »
Il oublie que je ne suis pas un débutant en matière de désert. Je
lui réponds que je ne lui demande rien. Je fais barraquer ma monture
et je mets pied à terre. On se décide alors à obéir.
Je demande tout bas à Doma si le fils de Ratab et le vieux
Mohammed sont aussi sans eau. Il y en a encore un peu pour le petit
Hassan. Quant à Mohammed, il n’est pas là ; vaincu par la fatigue,
il s’est couché sur le sol, il y a deux heures environ. Il nous
rejoindra demain, s’il peut.
J’appelle Ratab. Je lui dis que je suis au courant, qu’il
m’a trompé. Je lui reproche durement sa duplicité. Les autres
écoutent. Il s’excuse, se confond en protestations. L’heure
n’est pas aux longues phrases, il faut dormir vite. Satisfait des
appréhensions par lesquelles tous ont payé leur faute, et les jugeant
suffisamment punis, je distribue la moitié de ma provision d’eau,
à l’exception d’une part que je garde pour Mohammed. Personne ne
me remercie. Nous dormons jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Il
n’est pas question de sentinelles ; depuis Tadj, nous ne nous gardons
plus la nuit ; l’insouciance des indigènes se fait l’alliée de
leur paresse ; et comme Doma seul, en réalité, est à mon service,
je ne puis les contraindre.
13 novembre. — En nous levant, nous voyons tout de suite, au
Sud-Ouest, un renflement prononcé du sable de la plaine ; c’est
Kelb Metemma. Là sont ensevelis, me dit-on, les hommes et les chameaux
d’une immense caravane, qui, il y a bien longtemps, se perdit.
La carte et tous les renseignements sont d’accord pour placer
Kelb Metemma à mi-chemin d’Hemeimêt et de Bir Bettefal. Nous
sommes désormais tranquilles, et c’est gaiement qu’on se remet
à marcher.
La ligne dunaire a reparu à l’Est. Sur un point, elle semble
présenter une saillie plus accusée. C’est un relief rocheux, me
dit Mohammed, qui est arrivé pendant que nous dormions et est reparti
avec nous ; il marque la place du premier puits d’El Obaied. Il y
a deux puits de ce nom, assure-t-il. L’eau est buvable à l’un et
à l’autre ; on trouve en outre, au premier, de la paille et du bois.
Maintenant, quelques arbres apparaissent distinctement au
Nord-Est. Puis, comme hier Hemeimêt, ils disparaissent. Je les revois
quatre heures plus tard, à l’Est. J’en compte sept. Nous tournons
franchement à l’Ouest. Nous entrons, vers midi, dans un sable blanc
et fin dont la réverbération, à cette heure, est douloureuse. Peu
de temps après, un trou à demi comblé : nous sommes dans un oued,
on a pris de l’eau ici. Deux têtes de palmiers, celles-ci devant
nous, sont visibles depuis un instant ; ce serait Bettefal. Mais voici
des touffes d’akirch ; il est inutile d’aller plus loin, le lieu
offre les ressources nécessaires. On s’arrête, et on campe sur la
pente d’une dune. En creusant, nous trouvons, à 0 m. 80 environ,
une eau blanchâtre, excellente, lente toutefois à venir.
L’après-midi, un homme pousse jusqu’à Bettefal pour se renseigner
sur la résidence actuelle de Sidi Rida. Les abords du puits sont
inhabités, mais fréquentés par des gens de Djalo. L’eau de cette
localité est légèrement salée, celle de Bettefal, excellente ;
les habitants aisés envoient volontiers des captifs chercher de
cette dernière, malgré que plus de vingt kilomètres séparent les
deux points.
Il revient bientôt. Sidi Rida est dans l’Oued Ghetmir, à l’Est de
Djalo. Il y va souvent pour « boire doux » — chirbou hélou. Nous
allons donc nous diriger de ce côté.
On me désigne le point où nous sommes par le mot Letela.
Je vais enfin pouvoir me soigner un peu. Je suis couvert de vermine :
ô poésie des grands voyages ! Pour commencer, je me suis frictionné
vigoureusement tout à l’heure, après une toilette minutieuse,
avec de l’alcool de menthe ; c’est tout ce que j’ai.
Une de nos chamelles achève d’accoucher. L’expulsion avait
commencé ce matin. Chargée comme les autres, elle a continué à
marcher, ce pendant que celle-ci progressait, et n’a donné aucun
signe de souffrance ni de fatigue. Il s’en faut de deux mois pour
que son chamelon soit viable.
Vers le soir, le vieux Mohammed vient prendre congé de moi. Il
nous quitte, avec sa petite caravane. Il va à Djalo, puis à
Djedabia. Ensuite, on ne peut plus passer, à cause des opérations
de guerre. Je lui demande si les Italiens ne sont pas à Djebadia.
— « Si, me dit-il, mais il y a un poste musulman tout près, et
il porte le même nom. La campagne est tout entière aux mains des
Musulmans. »
Je le quitte amicalement, et lui fais un modeste présent, qu’il
accepte avec reconnaissance.
Ses compagnons restent à l’écart et s’en vont sans me dire au
revoir. Pourtant plusieurs d’entre eux se sont montrés prévenants
durant la route.
14 novembre. — Départ à quatre heures de l’après-midi. Nous
nous arrêtons à cinq heures et demie pour camper dans un pâturage
abondant. J’éprouve une satisfaction véritable à voir nos pauvres
bêtes manger enfin, et avec quel appétit !
Contrairement à Mohammed, Rhed et Ratab me disent qu’il n’y a
qu’un puits à El Obaied ; on trouve d’ailleurs de l’eau en
abondance dans toute la région.
15 novembre. — Nous partons de bonne heure en nous dirigeant vers
le Nord. Nous entendons, non loin de nous, les cris de chameaux
qu’on charge. Il y a là, dans une dépression qui nous la cache,
une caravane. Nous nous hâtons pour l’éviter. Je demande s’il y a
des pillards dans la région. La réponse est négative. Les Senoussia
s’appliquent à faire régner partout l’ordre et la sécurité,
et se montrent sévères pour les voleurs.
Nous traversons constamment des pâturages. Ils sont composés
d’akrich, de necha et de belbel. Il y a aussi d’assez nombreux
palmiers, d’ailleurs ensablés jusqu’à la naissance des
feuilles. Nous campons un peu avant midi dans l’Oued Ghetmir, où
ces deux éléments se trouvent réunis. Un tertre de sable, près de
nous, fut jadis occupé par une zaouia dont le nom seul lui reste. Doma
creuse et trouve, à moins d’un mètre, une eau parfaite. Au loin,
quelques tentes blanches mettent leurs taches crues entre des palmiers
dispersés : peut-être celles de Sidi Rida ; peut-être seulement
des gens de sa suite. Ratab va partir pour s’informer, et surtout
pour prévenir que j’arrive dans des conditions qui comportent un
bon accueil.
Il me demande de lui prêter mon chameau. Je lui dis de prendre
l’un des autres. Il me répond qu’aucun d’eux n’est dressé
pour la selle et qu’ils n’obéissent pas à la rêne. C’est de
l’impudence. Ne me les a-t-il pas loués pour que l’un, tout au
moins, me serve de monture ? Il se décide à s’en aller à pied.
Le jour se passe dans l’attente de son retour. Je finis par exprimer
mon étonnement. J’apprends alors qu’il a prévenu que s’il
ne revenait pas dans l’après-midi, nous n’aurions qu’à nous
mettre en route. On avait négligé de m’en avertir, sans doute
parce qu’on savait fort bien que je n’aurais pas accepté cette
désinvolture.
Partons donc.
Nous sommes bientôt près des tentes blanches. Il y en a cinq ou six,
disposées sans ordre sur le sable, à une centaine de mètres les
unes des autres, les plus petites entourées de haies de feuilles
de palmiers.
Un homme se détache. Il vient me saluer de la part d’un nommé
Amboy, de qui c’est le campement. Sidi Rida est sensiblement
plus loin. Amboy est un wakil, sorte d’agent d’exécution,
de Sidi Idriss. Il me prie d’accepter son hospitalité, en
attendant qu’arrive la réponse du chef Senoussi. L’invitation
est-elle... pressante ? Je l’ignore. De toute manière, il est
préférable de m’y rendre. Je maudis une fois de plus Ratab, par la
faute de qui je viens de me mettre en route pour m’arrêter si près,
dans des conditions infiniment moins confortables, moins reposantes,
que la tranquille solitude de mon logis de toile.
Le messager est un Fezzanais de Mao, principal centre du Kanem ;
il connaît Doma. Nous arrivons à la plus grande des tentes : cinq
mètres sur quatre environ. Devant elle se tiennent trois hommes,
dont l’un, vêtu de couleurs sombres, le teint presque noir, jeune,
la physionomie ouverte et intelligente, m’engage à entrer. C’est
Amboy. A l’intérieur, tout est garni de tapis, de coffres, de
tentures. La conversation s’engage, avec l’aide de Doma. Mon
hôte est lettré. Il écrit dans plusieurs journaux du Caire. Il a
fait ses études à Stamboul. L’homme de Mao, qui est un esclave
de confiance, élégant dans sa mise, à la fois déférent et aisé
dans ses manières, prend part à notre entretien. Il parle plusieurs
fois du Kanem avec une nuance de tristesse. Un autre des assistants me
demande des nouvelles de Doud Mourrah, l’ancien Sultan du Ouadaï,
en termes qui manifestent de la considération et de la sympathie. Puis
c’est le dîner. Je le prends sur une petite table, dans un excellent
fauteuil pliant, avec couverts, verre et assiettes, en face d’Amboy,
propriétaire de ces richesses ; les trois autres convives et Doma
sont accroupis sur le tapis autour d’un grand plateau de cuivre. La
boisson est une eau parfumée de fleur d’oranger. Menu : mouton
aux spaghetti, poulet au riz, thon à l’huile ; puis le thé. Ratab
arrive pendant le repas. Il rapporte une réponse satisfaisante. Je
partirai demain matin. Le camp de Sidi Rida n’est pas très loin.
Tout le monde se retire bientôt : j’ai la fièvre aujourd’hui
et je fais dire par Doma que j’ai besoin de repos.
16 novembre. — Départ au soleil levé. Je n’ai pu faire ma
toilette, craignant de répandre de l’eau sur les tapis. J’y
procède en route. Nous nous arrêtons près d’un palmier dont
une petite dune enveloppe le tronc, et là, protégé de l’âpre
bise par cet abri naturel, je me rase, etc. Deux heures et demie
de marche nous mènent à un autre campement à peu près identique
au précédent. C’est, cette fois, celui du chérif. Sur le sable
piétiné que tachètent de rares touffes de belbel et d’akirch, avec
quelques buissons de feuilles de palmier, ses tentes, au nombre d’une
dizaine, presque toutes blanches, s’espacent, très éloignées
les unes des autres, sur une surface de près d’un kilomètre de
côté. L’une, très vaste, est sa demeure. Les autres sont de
dimensions moyennes. Dans un petit campement isolé se groupent trois
abris bas pour les serviteurs : ce petit campement, la tente de Sidi
Rida et une autre sont entourés de haies, comme au camp d’Amboy.
Le wakil, accompagné de deux esclaves, vient à ma rencontre. C’est
un grand vieil homme, au nez en bec d’aigle, aux longues moustaches
tombantes, dont le teint n’est pas plus brun que le mien. Il est
coiffé d’un turban de soie jaune damassée.
Son accueil est plein de cordialité. Il me fait entrer dans une petite
tente et nous causons en prenant le thé pendant qu’on dresse la
mienne. Le repas se fait attendre et j’ai terriblement faim, car
je n’ai rien pris le matin, en dehors d’une tasse de café de la
grandeur de deux dés à coudre. Mais le voici : morceaux de mouton
grillé, sauce aux herbes, riz, encore du thé. Un grand bol — unique
— est plein d’une très bonne eau. Nous y buvons tour à tour. Le
soleil échauffe la tente, et nous nous défendons à grand’peine
contre des mouches innombrables. Je rentre enfin chez moi.
On vient bientôt me prévenir que Sidi Rida, à qui j’ai fait
porter la lettre de Sidi Mohammed, va me recevoir. Dans une tente plus
grande, meublée, elle aussi, d’un tapis seulement, et proche de la
sienne, mais à l’extérieur de la haie, j’entre le premier avec
le wakil. Il arrive presque aussitôt : trente à trente-cinq ans,
de teint très clair, avec de beaux yeux intelligents et vifs, et une
courte moustache noire. Sa physionomie est franche et sympathique. Il
me reçoit avec une aimable courtoisie. J’insiste à nouveau sur ce
fait que je n’ai pas de mission du gouvernement français et que
ma visite est celle d’un simple particulier. Mais j’ai beaucoup
de peine, malgré l’assistance laborieuse de Doma, à me faire
comprendre de lui et à en être compris.
Je le quitte après lui avoir demandé à visiter Djalo le lendemain ;
il acquiesce sans difficulté. Comme nous retournons sous nos tentes,
à trois ou quatre cents mètres de là, le wakil insiste pour que
je n’y reste que vingt-quatre heures et pour que je me tienne,
durant ce temps, chez le chef. On fera appeler les gens que je
voudrai voir. Je le sens préoccupé d’une tentative possible
contre ma sécurité. L’état de guerre, me dit-il, a forcément
une influence sur l’état d’esprit des populations, surtout ici,
où nous sommes près du front. On connaît, dès à présent,
mon arrivée. Elle produit une émotion. Je suis Européen et
chrétien. Cette émotion, certainement, lui semble sympathique. Mais
il peut y avoir une exception. Il me conseille, en outre, de remettre
mon costume indigène.
Pendant ces vingt-quatre heures, il va s’occuper de conclure pour
moi la location de très bons chameaux, qui me reposeront de ceux de
Ratab, et d’un esclave, de qui les services m’assureront un peu
plus de confort quand je partirai pour Djerboub.
Le soir, Ratab se présente. Il vient prendre congé. Il va à
Chrerra, tout près, pour quelques jours. Je ne veux pas créer
de complications, et puisque je suis débarrassé de lui, je passe
condamnation. La route de Libye est ouverte désormais aux voyageurs
français — moyennant certaines précautions, bien entendu. Je
désire la laisser derrière moi aussi sûre que possible ; pour cela,
la première condition est de la jalonner de sympathies, tout au moins
d’éviter les rancunes. Ratab m’a menti constamment ; mais son
attitude est toujours restée pleine de soumission et de déférence ;
l’indulgence, dans ces conditions, m’est plus facile. Cependant,
je garde à son égard un fond d’irritation. A Doma, qui me fait
part de sa visite, je réponds en français :
— Je ne veux pas le voir. Qu’il s’en aille et me f... la paix.
Et j’entends, au dehors, le sage Doma qui traduit en arabe :
— Il est fatigué. Mais il te salue beaucoup, beaucoup.
Puis je reste seul, goûtant mon repos et laissant mon esprit se
détendre.
On vient me demander si je désire dîner chez moi ou avec le wakil. Je
réponds en indiquant ma préférence pour la compagnie de celui-ci. Un
serviteur paraît bientôt, qui m’avertit que je suis attendu.
La nuit est venue. Il souffle un aigre vent d’hiver. La lune
jette une clarté morte sur la froide pâleur du sable. Les tentes,
si blanches sous le soleil, ne se révèlent plus que par des taches
d’ombre. L’une d’elles est entr’ouverte ; c’est celle où je
vais ; dans le silence apaisant de ce paysage sans vie, je me dirige
vers elle à pas lents.
Lointaine encore, un faible rayon de lumière s’en échappe ; plus
près, je perçois, dans un mince triangle éclairé, les teintes
chaudes du tapis qui couvre le sol. J’éprouve une sensation de
bien-être dont la soudaine intensité me surprend. Toute impression
de foyer prend au désert une douceur et un charme inexprimables.
17 novembre. — A midi, je pars pour Djalo, qui se trouve à une
trentaine de kilomètres.
J’ai avec moi Doma, monté sur un chameau, et un soldat, à
pied. J’ai gardé, malgré tout, mon costume européen, mais j’ai
pris un djered dont je m’envelopperai en route.
Le chemin est banal : une immense étendue de sable, toujours ; au
loin, quelques taches vertes qui sont des palmeraies : Chiefa au sud,
Chrerra au nord ; enfin, devant nous, une longue ligne d’arbres qui
bientôt devient une immense tache verte ; à la lisière s’accusent
quelques garas.
Nous pénétrons dans la végétation : palmiers aux troncs raccourcis
par l’envahissement dunaire ; pâturage étendu de belbel.
Nous dépassons vite le lieu dit Nebous, que marquent seules, sur une
place nue, au milieu des arbres, deux grandes cases rectangulaires,
placées bout à bout, à angle droit ; nous contournons Lebba qui, à
cette heure, projette seulement, sur le coucher de soleil rouge sombre,
un monticule couronné de quelques longs rectangles bas. La lune
nous éclaire quand, peu de temps après, nous arrivons à Djalo[22] :
un vide dans la palmeraie ; un petit cercle de cinq hommes, assis
sur le sol, qui s’entretiennent sans bruit dans l’ombre ; puis
des constructions de terre grise, misérables, écroulées en partie.
Nous nous engageons entre celles-ci, pour nous arrêter devant
l’une d’elles, pauvre et triste comme les précédentes, fermée
par une porte de bois en forme d’arceau ; un chameau est couché
tout auprès, dans la ruelle déserte. C’est là que je dois
loger. J’éprouve de l’étonnement. Je croyais Djalo beaucoup
plus important.
Un homme sort, que notre arrivée paraît surprendre. Le chef est
absent. Il ne sait où il est. Peut-être le trouverons-nous, en
cherchant un peu, dans le village.
Nous repartons, à pied cette fois, nos deux chameaux en main. Notre
marche silencieuse, en file par un, dans ces ruelles vides, étroites,
que, par endroits, bordent des ruines, me rappelle certains soirs de
relève de la guerre.
A travers les fentes des portes closes, un peu de lumière, parfois,
révèle un feu. Nous atteignons une petite place. Le soldat qui
m’accompagne entre dans une case plus importante, surmontée d’une
espèce de mât. Il y a là d’autres soldats, mais ils ignorent
aussi où est le chef, et semblent s’en désintéresser. Nous nous
arrêtons, un peu déconcertés par cet accueil, alors que ma visite
est sûrement annoncée. Dans le moment, deux hommes, à pas lents,
débouchent sur la place. Le soldat se dirige vers eux : ils reviennent
ensemble ; l’un de ces hommes est le chef, enfin.
Il se montre surpris. Nul ne l’a prévenu. Il envoie son compagnon
s’informer, je ne sais où. Celui-ci reparaît bientôt : un messager
de Sidi Rida, effectivement, est arrivé dans la journée. Il a averti
un des principaux du village de ma venue prochaine ; mais celui-ci
a négligé d’en transmettre la nouvelle.
C’est assez bizarre. En tout cas, nous voici loin, avec cette
promenade nocturne, des précautions que le wakil m’avait
recommandées.
Nous retournons à la case du début. On me fait attendre un peu
dehors, puis nous entrons : une petite cour pleine de détritus, un
passage voûté, une autre cour étroite et longue aussi malpropre
que la première ; enfin, une assez grande pièce au sol de sable,
avec deux tapis, et un plafond de troncs de palmiers que soutiennent
deux colonnes, palmiers aussi.
Il y a deux fenêtres, fermées par des volets de bois ; et, plus
haut, une minuscule ouverture. Au milieu, par terre, une lanterne,
où brûle une bougie, jette, trop bas, une faible clarté. Je
m’assieds sur un des tapis, le chef près de moi. Nous causons,
avec de longs silences. Mon impression est froide. Le lieu me paraît
peu accueillant, sans pittoresque aussi ; je me demande ce que je
suis venu faire.
Maintenant, les uns après les autres, arrivent des vieillards,
L’un d’eux, aimable, me parle avec animation, gaiement. Il est
assez instruit, connaît l’Égypte. La glace fond. On apporte le
dîner, simple, mais préparé avec soin : le plateau habituel — de
paille tressée, ici — du pain sans levain, du mouton grillé sur
une assiette, du mouton avec de la sauce dans une cuvette d’émail ;
le grand bol d’eau, où chacun boit à son tour ; l’aiguière et
le bassin d’usage, qu’on fait passer, sans savon avant le repas,
avec du savon après ; enfin le thé ; tout cela au milieu d’une
conversation qui, peu à peu, est devenue générale.
Quand, vers dix heures, mes hôtes se retirent pour me laisser reposer,
la pauvre case, avec sa lanterne avare, me paraît différente. Ils ont
été, tous, simples, sans démonstrations bruyantes, mais cordiaux,
amicaux, discrètement contents de me voir ; je me sens à l’aise,
et j’éprouve, une fois de plus, que les sentiments qui président
à l’accueil peuvent effacer les disgrâces d’un logis.
18 novembre. — Je m’éveille au jour, dispos et gai. Le frère
du cheik des Fezzanais d’Abéché, que je savais être ici, et que
j’ai fait demander, vient me rendre visite ; je procède à quelques
achats : 2 kilogrammes de sucre, 8 francs ; une paire de markoubs,
qui viennent d’Abéché, 10 francs ; un djered, 62 fr. 50 ; cinq
paquets de cigarettes, 5 francs ; quelques livres sterling en or,
60 francs la livre, le tout payé en argent métal.
Je m’enquiers de la question des douanes. Les tarifs sont les mêmes,
me dit-on, à Djalo et à Tadj ; mais ceux qui ont payé à l’un de
ces points ne paient pas à l’autre. Un fonctionnaire, qui se tient
près du chef, et qui est chargé précisément de la perception,
me donne les chiffres suivants :
25 francs pour 500 francs de marchandises, en général ; 5 % _ad
valorem_ pour l’ivoire, le kountar — d’environ 50 kil. ici —
étant évalué 600 francs.
Le tout se règle en medjidiehs turcs ou en écus de cinq francs,
l’un valant l’autre ; toutefois, l’écu, au nord de Koufra,
devient une monnaie d’exception.
Il fait grand jour, et je sors pour prendre quelques photographies. Le
soldat montre de l’inquiétude, mais il ne dit rien. Il porte
mon appareil et me suit pas à pas. Je m’arrête d’ailleurs
bientôt, devant une ruelle où se trouvent un vieillard et une
petite fille. Tout de suite, des gens arrivent, un, deux, dix ;
ils ont l’air de sortir de terre. Ils ne manifestent d’ailleurs
aucune hostilité, et tous se placent devant mon objectif, sauf un,
qui s’y refuse.
Je poursuis quelque temps ma promenade, qui ne me révèle rien
d’intéressant, puis je rentre. Devant la porte, le chameau
d’hier est toujours baraqué ; les nôtres sont près de lui. Il
faut déranger la tête de l’un d’eux pour entrer. Tout près, au
ras du sol, un puits étroit, où l’eau me paraît à huit mètres :
une eau un peu salée, très peu.
Nous déjeunons, et comme il est près de midi, nous pressons le
départ. Le temps est nuageux, sans soleil. Nous arrivons à Lebba,
que je vois mieux cette fois : un sable très pâle, d’où sortent
des palmiers, sans ordre, parmi des dunes qui s’appuient sur leurs
groupes et enterrent une partie de leurs troncs ; quelques beaux atels.
Le village, plus loin, montre de longs murs bas, d’un gris très
clair, tirant sur le gris perle ; des portes en arceaux, fermées, en
rompent parfois la continuité ; je ne vois aucune fenêtre ; seulement
de rares et petits jours carrés, placés tout en haut. Une femme,
avec un âne, s’approche de nous, lentement. Elle se dirige vers des
tentes de Khouans en toile misérable, rapiécées partout, dressées
à l’écart : trois parois verticales de 1 mètre à 1 mètre 20 de
hauteur, dessinant un carré de 2 mètres, à peu près, de côté,
dont la face antérieure tout entière est ouverte ; au-dessus, un toit
très bas, presque plat malgré son arête médiane ; devant, quelques
ustensiles de cuisine ; à l’intérieur, de pauvres coussins. Dans
l’une d’elles est une autre femme, au teint clair, vêtue d’un
pagne rouge sombre en lambeaux.
Je manifeste l’intention de mettre pied à terre ; on m’en
dissuade ; l’endroit n’est pas sûr ; il faut rester sur mon
chameau, enveloppé dans mon djered, et passer vite ; la reprise des
hostilités avec les Italiens a créé, ainsi que me le disait le wakil
de Sidi Rida, un état d’esprit qui nécessite des précautions.
Le tableau surprend par l’étrangeté de son coloris. L’ordre
normal des tons y est inversé. La lumière semble émaner de la
blancheur crue du sable, de la peinte gris clair des cases, au lieu
que le ciel, couvert, demeure sombre.
Notre retour, monotone, est interrompu par une forte averse qui fait
barraquer spontanément nos montures.
La nuit venue, nous hésitons sur la direction. Il est plus de neuf
heures quand nous retrouvons Ghetmir.
J’apprends que les chameaux qu’on fait venir pour moi
n’arriveront que dans quatre jours.
— « Tous ici, me dit tout à coup Doma, contents beaucoup avec toi ;
toi passer, et toi faire route pour les autres ; quand Français
y venir, contents beaucoup encore. »
19, 20, 21, 22 et 23 novembre. — Ces cinq journées se passent
dans le repos. Je prends chaque jour mes repas avec le wakil. Il se
nomme Osman Hassen Ed Deraï. Il est égyptien ; lors des dernières
hostilités entre l’Angleterre et les Senoussia, il a pris parti
pour ceux-ci, et maintenant il est proscrit. Sa culture est fort
au-dessus de la situation qu’il occupe ; il supporte d’ailleurs
son exil avec une dignité qui s’interdit les doléances.
Souvent, lorsque je suis avec lui, un homme vient lui parler pour
affaire de service. Devant les fautes même, il reste bienveillant
et paternel.