nécessaire. Il se charge de me ménager chaque jour des haltes d’une
durée normale. Je puis être absolument tranquille. Je n’ai qu’à
le laisser faire.
— « On s’arrêtera quand tu voudras, me répète-t-il ; on
partira quand tu voudras ; toi seul ordonneras. »
Son ton doucereux et sa mauvaise foi m’irritent ; ce-sont là vaines
paroles. Je serai bien forcé de régler mes ordres sur la distance
à parcourir et sur la vitesse du notre marche. Aucun de ces deux
éléments ne peut être éliminé. Mais je ne demande, au fond,
qu’à me laisser leurrer. Je répugne à retourner en arrière. En
somme, ces gens ne tiennent pas plus que moi à mourir de soif. Nous
allons faire la route dans des conditions matériellement très
pénibles, et que nous aurions pu éviter, je ne me le dissimule pas ;
mais nous arriverons toujours, et je serais bien surpris que ma
résistance physique me trahisse en chemin. J’accepte finalement
de continuer.
Alors, il reprend de l’assurance, et se plaint de ce que chaque jour,
dit-il, je fais des histoires.
Je lui fais vite baisser le ton. Je le remets vertement à sa place ;
je l’avertis que s’il ne me donne pas toute satisfaction, je le
ferai punir par Sidi Rida, à Djalo. J’ajoute que les Français
ont des soldats à Faya et au Ouadaï, et que si je quitte le
pays mécontent, on ne sera pas longtemps sans s’en apercevoir
ici. Puis je dis au vieux Mohammed, qui a eu l’air de ricaner tout à
l’heure, que je n’ai pas besoin de sa présence, et qu’il aille
rejoindre son convoi. Il obéit, Ratab est penaud. Ma menace produit
son effet. Mais il ne faudrait pas que j’abuse du procédé. Il
y a là un point délicat. Quoiqu’il advienne, je dois éviter de
manifester un mécontentement définitif. Il convient de maintenir ceux
qui m’accompagnent dans le sentiment que mon arrivée à bon port
comporte pour eux plus d’avantages que d’inconvénients. S’ils
venaient à se mettre en tête qu’elle doit marquer l’heure
d’un châtiment, je pourrais tout craindre en route. Avec Doma,
nous ne sommes que deux ; et la nuit, on dort.
Durant tout ce temps, Rhed, sur qui je croyais pouvoir compter,
surtout après ce qu’il venait de dire, n’a fait qu’acquiescer
aux dires de Ratab.
Je songe que je n’ai pas vu Abokhar. Où est-il ?
— « Il est parti, me dit Doma, dans la nuit. Il a un champ
à cultiver. » Un homme est arrivé, qu’il me montre, pour le
remplacer.
Je ne soulève pas d’incident. C’est assez d’une fois
aujourd’hui. Ce départ, néanmoins, me paraît singulier, et
j’engage Doma à la vigilance.
Nous avons ce matin coupé un cordon de dunes, puis aperçu vers
l’Est, un peu au Nord du Djebel Haouaïch, le Djebel Cherib, peu
important comme lui ; l’après-midi, nous franchissons d’autres
petits cordons dunaires ; ils appartiennent tous, d’après Rhed,
à l’erg qui s’étend à l’Ouest de la route de Sarra et dont
la limite passerait entre Rebiana d’une part, le djebel Neri,
Telab et Bechara d’autre part, puis entre Gouro et Ounyanga.
Je lui demande à cette occasion ce qu’est le village de Yaska,
porté sur ma carte. Il ne le connaît pas. Yaska veut dire noir en
toubou. Il suppose qu’il y a là une confusion.
Nous laissons au Nord, vers le crépuscule, le Hadjer el Mahagel,
pour incliner vers le N.-N.-O. Les hommes, qui font presque tous la
route à pied, s’arrêtent pour la prière. Ceux qui ont un bâton
à la main s’en servent pour tracer devant eux, d’un mouvement
large, le demi-cercle rituel qui, selon la religion musulmane, doit
circonscrire le lieu de leur tête à tête avec Allah.
[Illustration : Mohammed el Abid Chérif.
(Page 313.)]
[Illustration : La palmeraie de Djof, à Koufra. La vue est prise de
Tadj, au bord de la falaise.
(Page 315)]
Nous marchons tard. Ratab a allumé une sorte de lanterne et nous
précède pour reconnaître les traces sur lesquelles il se guide ;
la piste, depuis Haouari, est, en effet, très nettement indiquée
par les empreintes des chameaux. Je marche en tête du reste de la
caravane, en suivant de l’œil, lointaine, la toute petite lueur qui,
dans l’obscurité, nous conduit.
2 novembre. — Le lever du soleil nous trouve en route. Des garas
s’élèvent un peu partout. Nous découvrons, très loin dans
l’Ouest, une partie du Hadjer Bizeima ; au N.-E., beaucoup plus
près, la gara Oubneyeta. L’après-midi, nous escaladons encore des
dunes. On me montre au N.-N.-O. le djebel Fedil, à l’E., la gara
Hefel, au N.-N.-O., relativement près, la gara Gemandi. Plusieurs
de ces noms ne figurent sur aucune carte.
Nous n’avons déjà presque plus de bois. Mais les crottes de
chameau sèches sont nombreuses sur le sol. C’est un combustible
très employé au désert. Chaque fois que nous en rencontrons,
les hommes s’empressent, et dans leurs boubous qu’ils relèvent,
ils en ramassent le plus possible.
3 novembre. — Nous avons campé au pied du Djebel Fedil. Nous
traversons de nouvelles dunes. Le Djebel Bizeima apparaît nettement
au S.-O.
Ratab, depuis ma dernière observation, est plein de prévenances.
Je commence à m’accoutumer à notre lenteur. Une des
qualités les plus nécessaires à un voyageur est la facilité
d’adaptation. L’immensité monotone où nous progressons cesse
peu à peu de représenter dans mon esprit un passage à franchir. Je
n’y vois plus qu’une sorte de domicile très étendu où je
me déplace machinalement parce qu’il doit en être ainsi, sans
impatience du but, l’oubliant même souvent, ce pendant que ma
pensée s’échappe.
Notre marche est souvent accompagnée par les chants des caravaniers ;
ce sont tantôt des mélodies traînantes et plaintives, où la
phrase gutturale et comme sanglotante s’éteint progressivement en
une note nasillarde prolongée ; tantôt des duos d’un caractère
tout différent, l’un des chanteurs scandant de courtes phrases sur
un rythme de pas redoublé, l’autre se bornant à répéter chaque
fois les derniers mots de la phrase qui s’achève.
Vers midi, quatre faibles taches de un à deux mètres de diamètre,
que forment sur le sable des groupes de brindilles grisâtres, sèches,
de la taille d’une allumette, nous annoncent l’approche de la
zone du bois.
Doma, en route, me renseigne sur Ratab. C’est un tout petit
commerçant. Il a une case à Faya, une à Abéché. C’est à cause
de ces attaches qu’on l’a choisi pour m’accompagner. Il va
vendre à Djalo des peaux de filali et quelques dattes. Il remploiera,
sur place s’il le peut, au Caire sans cela, la somme réalisée,
et ira colporter ses nouvelles marchandises à Koufra, Faya, Abéché,
plus loin au besoin.
Quand nous campons, nous sommes très près du puits, et on me fait
poser à terre et masquer la boîte de fer-blanc pleine de sable
dans laquelle est plantée ma bougie. Il y a souvent, en effet, à
l’Oued Zirhen, des Toubous de Rebiana ou de Taiserbo. Ils attendent
les caravanes pour leur louer des chameaux frais quand elles en ont
besoin ; ce qui ne les empêche pas, en bons pillards, de s’emparer,
à l’occasion, des animaux qui viennent à s’écarter. S’ils
s’aperçoivent de ma présence, nous aurons à combattre, assure
Ratab. Il faut éviter tout ce qui peut les mettre en éveil.
4 novembre. — Nous partons au petit jour. Le terrain s’aplanit de
plus en plus. Une ligne de dunes, lointaine, apparaît par moments
à l’Est. A l’Ouest, nous apercevons les quelques arbres de Bir
el Harrach. Les brindilles ligneuses dont nous avons rencontré
hier de rares spécimens réapparaissent, en touffes nombreuses
cette fois. Devant nous, proches, s’accusent trois petits groupes
dunaires isolés.
Ratab relève, dans la direction de Bir Bou Sereig — notre
objectif — une piste de Toubous de l’avant-veille ; il devient
soucieux. Deux hommes partent en avant. S’ils voient des gens
suspects, ils leur diront qu’ils précèdent de peu un détachement
de soldats de Sidi Mohammed chargés de réquisitionner des chameaux,
ce qui les déterminera peut-être à s’éloigner, puis l’un
d’eux reviendra nous prévenir. Dans le cas où notre stratagème
échouerait, nous camperions à quelque distance du puits ; mes
compagnons dresseraient leur tente, je me tiendrais dessous, et on
s’arrangerait pour éviter les visites.
Un instant après, ce sont des traces de Fezzanais ; celles-là ne
sont pas inquiétantes. Je demande comment on les distingue de celles
des Toubous. Ces dernières, me dit-on, sont reconnaissables à la
forme du pied ; il est, en effet, très petit, et donne une empreinte
curieusement contournée.
Nous apercevons bientôt un quatrième groupe de dunes. Le puits de
Bou Sereig est au pied. Nous sommes dans l’Oued Zirhen. Nos deux
patrouilleurs sont là, arrêtés. Les environs sont déserts. La
chance nous a favorisés.
Le puits n’est qu’un trou creusé dans le sable, puis dans
une terre grisâtre. Il a un mètre de diamètre, autant de
profondeur. L’eau est à 30 ou 40 centimètres. Elle se renouvelle
à mesure qu’on puise. Elle est d’une limpidité parfaite et sans
natron. Les enveloppes frustes cachent souvent des cœurs purs.
Il y a, planté dans un petit tertre, à 100 mètres de l’orifice,
un bâton surmonté d’un lambeau de cotonnade blanche ; il marque
la place où s’arrêta jadis Si Mohammed Cherif, père de Mohammed
el Abid. Des traces innombrables, des crottes de chameaux, quelques
ossements de ces animaux — ils sont devenus très rares depuis
Koufra, et les ossements humains ont complètement disparu —
attestent qu’on se trouve en un lieu de campement fréquenté.
Le site est morne. Lorsqu’on gravit la dune, on ne voit, vers
le nord, que du sable plan, avec une autre ligne de dunes un peu
plus loin.
A l’Est et au Sud-Est, des touffes plus rapprochées de menu bois
capricieusement tordu, si sec qu’il semble n’avoir jamais porté
de feuilles, marquent le lit de l’Oued Zirhen. Mais elles évoquent
l’idée de leur mort présente plutôt que celle de la vie qui fut
en elles. C’est un des lieux les plus désolés qui soient. Je
songe au Sahara, que j’ai traversé deux ans plus tôt ; à ses
oueds aux arbustes verts, à ses plateaux accidentés. Il me fait
l’effet d’un parc, à côté de ce lugubre pays.
5 novembre. — Nous nous sommes arrêtés au puits pour
vingt-quatre heures. J’ai fait monter ma tente, et je me repose
de mes énervements. Les hommes s’occupent surtout de manger. Ils
absorbent cinq repas copieux dans la journée.
Je dis à Ratab que je compte prendre, pour moi et Doma, huit guerbas
d’eau. Il fait la grimace, et, de son ton doucereux, cherche à me
convaincre que c’est excessif. Je coupe court ; il se tait.
Je vais, pendant qu’on les remplit, me promener, solitaire, sur la
dune ; je regarde au loin devant moi ; un peu d’angoisse émane
de cette immensité pâle et terne. Mais voici que sort du sable,
presque à mes pieds, un petit lézard comme je n’en ai jamais
vu. Très clair, avec des taches à peine nuancées sur le dos, il
présente un éclat extraordinaire, un éclat de verre ou de métal
brillant et poli qui le fait étinceler au soleil comme une vivante
coulée d’argent. Je le rattrape sans peine ; il s’ensable et
disparaît en un instant ; je le découvre, il repart, puis s’enterre
encore. Il me fait songer aux équilles dont la pêche est l’une
des distractions de certaines plages.
Nous partons vers 4 heures. Un peu avant, quatre longs rangs de
chameaux alignés ont été signalés, venant de Tadj. Rhed et Ratab
savent ce que c’est : un convoi de dattes qui monte sur Djalo. Il
arrive, campe en quatre groupes à une certaine distance de ma tente,
et deux hommes viennent s’entretenir quelques instants avec Rhed. Ils
me connaissent ; ils étaient à Tadj au moment où je m’y trouvais
moi-même.
Nous marchons deux heures à peine. Le sol est semé de monticules
de 0 m. 50 à 2 mètres de relief, dont chacun se couronne d’une
des touffes ligneuses que j’ai signalées. En plusieurs endroits,
certaines d’entre elles présentent des brins assez développés
pour que nous puissions les recueillir comme combustible. Il y eut
là jadis un immense pâturage de had.
6 novembre. — La température devient agréable. Nous avons à nous
protéger du froid jusqu’à sept ou huit heures du matin. Ensuite le
soleil nous réchauffe, dans le souffle léger d’un air vif et pur ;
de 11 heures à 3 heures l’ardeur de ses rayons devient excessive,
sans être pénible toutefois. Nous partons autant que possible au
lever du jour. A midi, on s’arrête ; on dresse, comme je l’ai
dit, la tente de mes compagnons de voyage. Je m’étends sur le sol
et je déjeune ; ils font de même, près de moi ; puis on repart.
Nous allons plus vite depuis Zirhen, pas assez pourtant pour ménager
à nos haltes quotidiennes une durée qui les rende agréables. Le
souvenir du Sahara se présente encore à ma pensée. Je ne connais
plus le charme des soirées d’alors, la halte au coucher du soleil,
le thé pris en commun sur un tapis ou sur dès couvertures, autour
d’un feu qui craque, flambe et fume, dans la détente de l’effort
terminé. C’était ensuite la prise de possession joyeuse de ma
tente hâtivement aménagée, l’isolement enfin, cet élément
capital du repos pour un civilisé aux nerfs sensibles.
Nous continuons toujours, maintenant, de marcher très avant dans la
nuit. Puis je prends en silence mon dîner froid, abondamment mêlé
de sable, j’étends vite sur le sol ma natte et mes couvertures
pendant que Doma dispose mes cantines de manière à me protéger
un peu du vent, et je me hâte de profiter d’un repos qui n’est
jamais bien long.
7 novembre. — Notre progression se poursuit, monotone. Nous voyons
parfois un terrier ; mes compagnons creusent aussitôt avec leurs
mains et leurs bâtons, pour essayer de capturer l’occupant ;
ils le nomment taleb ; c’est une sorte de renard ; mais ils n’y
réussissent jamais.
Il y a aussi, fréquemment, sur le sol, des marques isolées, en fer
à cheval. En fouillant un peu, on trouve là une sorte d’enveloppe
qui contient des larves. Pour les indigènes, cette empreinte est
celle d’un démon, et ces larves sont la sécrétion qu’il a
laissée. Sur le sable si uni qu’un insecte même y inscrit son
passage, on ne voit en effet, près de ces marques, aucune empreinte,
si légère soit-elle, et cette absence de traces, de la part d’un
être dont le passage est prouvé, leur paraît surnaturelle.
Nous dépassons dans l’après-midi une courte ligne de dunes,
el Mazoul es Serir.
J’entends derrière moi un chant, un chœur au rythme pressé, des
claquements de mains. Ce sont Ratab et deux des hommes qui se livrent
à une incantation véhémente. On m’explique qu’elle a pour
effet, en toute circonstance, de chasser la fatigue et de donner des
forces. Ils continuent en riant, les jambes légèrement écartées,
le haut du corps un peu fléchi, les bras tendus devant eux.
8 novembre. — Nous entrevoyons le matin, un instant, une autre
petite ligne de dunes, El Mazoul el Kebir. Elle disparaît presque
aussitôt et nous ne la découvrons plus de toute la journée. Doma
casse aujourd’hui mon unique verre de photophore, celui qui
protégeait le soir ma bougie ; adieu la lumière ; heureusement,
nous aurons bientôt la lune.
Nos pauvres chameaux ont faim. Ils mangent, selon le
hasard des rencontres, les ossements ou les crottes de leurs
congénères. Délicats, ils choisissent d’ailleurs avec soin parmi
ces dernières ; mais j’ignore tout des qualités particulières
qui déterminent leur choix.
9 novembre. — Nous dépassons de bonne heure el Mazoul el Kebir. De
son sommet, nous apercevons, loin devant nous, un point blanc ; c’est
el Ferig, qui marque la moitié du chemin. Presque aussitôt, nous le
perdons de vue. Deux heures plus tard, il apparaît de nouveau sous
la forme d’un double rectangle d’un jaune lumineux, bien net ;
on croirait voir, l’un près de l’autre, deux panneaux de bois,
de ces panneaux-réclame qu’on rencontre si souvent dans nos
campagnes. Ils semblent n’attendre qu’une couche de peinture
et une inscription. Mais bientôt leurs angles s’arrondissent,
d’autres taches se révèlent qui les relient et les prolongent,
l’illusion capricieuse des jeux de lumière prend fin, et nous
distinguons très nettement un petit groupe dunaire dont la base se
noie dans le lac bleu d’un mirage.
Nous le dépasserons dans l’après-midi ; derrière, assez
éloignées, sont d’autres dunes, puis, au Nord-Est, plus loin
encore, la limite du grand erg.
10 novembre. — La limite de l’erg est sensiblement plus proche
de notre route. Celle-ci, depuis Bou Sereig, est orientée droit
sur l’étoile polaire. Ratab, le soir, ne se sert plus de sa
lanterne. Souvent même, je marche en tête, ce point de direction
me suffisant.
Nous coupons le matin l’oued Farag. Il s’arrête, me dit Rhed,
vers le Sud-Est, au début des dunes ; et, vers le Sud-Ouest,
à Taiserbo. Je reproduis ce renseignement sans en garantir
l’exactitude. C’est une très faible dépression, aux bords en
pente à peine sensible ; on la distinguerait difficilement de la
plaine environnante si des traînées de petites pierres blanchâtres
ou grisâtres, en semis serrés, ne tachaient et parfois bosselaient,
çà et là, le sable ferme de son lit. Quelques heures plus tard,
d’autres semis analogues se montrent devant nous, mais ce n’est
pas un oued, me dit le vieux Mohammed, qui connaît bien la région.
Nous marchons très tard aujourd’hui encore.
11 novembre. — L’anniversaire de l’Armistice. La guerre semble
déjà lointaine ; mais qui donc, à part ceux peut-être qui n’y
ont vu qu’une occasion de carence ou qu’une source de profits,
pourrait l’oublier ?
Je me réveille le premier, au tout petit jour. Je donne le signal
du départ et nous sommes promptement en route. Ratab m’a affirmé
hier que nous verrions aujourd’hui une gara bien connue du nom
d’Hemeimêt, après laquelle les voyageurs se considèrent comme
presque arrivés. Mais le vieux Mohammed me dit que nous n’y
serons pas avant demain matin. Depuis Tadj les mensonges de Ratab
se renouvellent ainsi chaque jour. Il veut me faire croire que nous
progressons normalement, craignant que je n’insiste pour aller
plus vite. Cela rend la route moralement assez fatigante pour moi,
car les endroits dont j’escompte la vue ne se montrent jamais au
moment où je m’attends à les rencontrer, et j’ai perpétuellement
une impression de déception et de retard. Le but semble reculer à
mesure que nous avançons.
Après le repas de midi, au moment où on commence à recharger les
chameaux, nous avons la visite d’un petit oiseau si familier et
d’une confiance si tenace que Hassan, le fils de Ratab, court un
bon moment après lui, le poursuivant de place en place, et toujours
près de le prendre. La pauvre bête cherche l’ombre précieuse,
se faisant abri de tout, d’un chameau couché, d’une caisse. Elle
vient, une seconde, se poser sur moi. L’ombre, ici, n’est pas
dans la nature. C’est un phénomène d’importation.
Au coucher du soleil, les caravaniers proposent de s’arrêter une
heure. J’acquiesce, et j’en profite pour dîner moi-même. Il
me faut me fâcher pour les faire repartir. Ils prennent le thé ;
interminablement, j’entends remplir, de haut, les verres. Nous
marchons ensuite jusque vers minuit. Je ne ressens plus, à la fin
des plus longues étapes, aucune fatigue.
12 novembre. — Sur pied de bonne heure, nous attendons impatiemment
les premières lueurs du jour, car elles doivent nous montrer
enfin la gara souhaitée. Mais l’aube froide n’éclaire que
l’immense plaine nue. Cependant des semis de cailloux étendus,
qui se révélaient à nos pieds dès cette nuit, en décèlent,
paraît-il, le voisinage.
Soudain, du haut de mon chameau, j’aperçois une tache noire qui
semble suspendue au-dessus du sol. Je la signale. Les hommes, qui sont
tous à pied, ne la voient pas. Toutefois, à la description que j’en
donne, ils la reconnaissent sans hésiter : c’est Hemeimêt. Il
est environ 7 heures. Une demi-heure au plus, selon toute apparence,
nous en sépare.
Les légères ondulations que nous coupons depuis longtemps déjà
sont capables de cacher un relief ; aussi n’ai-je pas de surprise à
constater que la gara disparaît presque aussitôt. Je la retrouverai
à la prochaine convexité du sol. Mais non. Jusqu’à midi, mes
yeux la cherchent en vain. Je suis seul à l’avoir vue ; pourtant,
je n’ai pu me tromper ; d’ailleurs, ne l’ai-je pas décrite
avec exactitude ?
L’aurions-nous donc dépassée sans la voir ? S’il en était ainsi,
nous ferions route dans une fausse direction.
Je pense à l’eau, et je m’informe, auprès de Doma, de mes
guerbas. C’est notre septième jour de marche. Nous en consommons,
à nous deux, une demie par jour. J’en ai fait remplir huit. Aucune
ne fuit. Il doit m’en rester quatre et demie. Doma m’en montre
une qui est pleine ; une autre, à demi-pleine ; le reste est vide.
Il est de toute évidence que malgré sa surveillance, on y a puisé ;
la nuit, sans doute. On m’a obéi à Zirhen, mais les hommes
n’ont presque rien emporté pour eux, se réservant de recourir
discrètement à ma provision, qu’ils jugeaient excessive. Je ne
crée pas d’incident. Pourquoi ? Je suis maître de la situation :
cela me suffit. Je feins une vive surprise, et je dis à Doma, de
manière que tous entendent, de ne plus prendre d’eau sans m’en
prévenir ; d’accrocher, en route, les deux guerbas à ma selle ;
et, la nuit, de les mettre près de ma natte. Je place à portée de
ma main, pour dormir, mon fusil chargé, et personne ne s’avisera
de venir les prendre.
J’ai la satisfaction de lire sur les visages une consternation
générale. C’est bien ce que je pensais, davantage même : je ne
tarde pas à constater que personne n’a d’eau. Mais nul n’ose
me le dire ; ce serait avouer qu’on vit sur la mienne.
Je suis révolté par la duplicité de Ratab. Malgré tout le soin que
j’ai pris de régler cette question si sérieuse d’une manière
qui exclue tout aléa, elle se pose finalement quand même, par sa
faute : quelques guerbas de plus, c’eût été quelques sacs de
marchandises de moins, puisque les chameaux sont chargés au maximum ;
nous subissons la conséquence de son âpreté au gain.
La situation est sans remède. Il faut l’accepter telle quelle.
Ma carte place Hemeimêt à soixante kilomètres du puits ; mais
une monographie particulièrement documentée dont j’ai noté,
avant de partir, les passages essentiels, dit que quatre-vingt-dix
kilomètres l’en séparent[21] ; nous n’y sommes pas encore ; et
nos chameaux sont lents. Puis, suivons-nous le bon chemin ? C’est
là le point capital.
Nous nous remettons en route. Cette fois le départ ne traîne pas. Si
je voulais activer la marche, j’ai fait un coup de maître. Le
frisson de la soif est passé sur la caravane.
Vers quatre heures, Rhed et le vieux Mohammed, qui nous précèdent
de quelques centaines de mètres, s’arrêtent et se tournent vers
nous. Un instant après je vois au Nord, à une dizaine de kilomètres,
semble-t-il, deux monticules clairs, coiffés de sombre, auxquels je
donne quinze à vingt mètres de relief. Les voici enfin. C’est bien
leur silhouette que j’avais aperçue, rapprochée par le mirage. Le
soulagement est général. Nous serons au puits ce soir, me dit-on.
Ce soir ? D’après les indications que je possède, nous avons
encore, je l’ai dit, soixante ou quatre-vingt-dix kilomètres à
faire à partir d’Hemeimêt ; soit, en ce moment, avec les dix
qui nous en séparent, soixante-dix ou cent. Mais je comprends fort
bien. Si nous devons arriver ce soir, je n’ai plus à me préoccuper
de l’eau ; je puis relâcher ma surveillance. C’est là qu’on
veut en venir.
Mes guerbas sont maintenant sur mon chameau ; nul n’y touchera. En
tout cas, nous ne sommes pas égarés. C’est déjà un point
important.
Hemeimêt disparaît, comme ce matin, presque aussitôt. Nous le
revoyons une heure plus tard. Je constate que les deux monticules,
qui me semblaient accolés d’abord, sont bien séparés.
Le soleil se couche lorsque nous arrivons à sa hauteur.
Nous cessons à ce moment de nous diriger vers le Nord et nous
obliquons N.-N.-O.
On ne s’arrête pas, aujourd’hui, pour le thé. Je ne dis
rien. Je sais pourquoi. Je demande jusqu’à quelle heure nous
marcherons. Comme hier, me répond-on, c’est-à-dire jusqu’à
une heure du matin environ ; et demain, au lever du soleil, nous
verrons le puits. Le voici déjà plus loin que tout à l’heure ;
nous devions arriver ce soir.
Nous progressons longtemps dans la nuit, d’une allure maintenant
rapide.