La fin du repas me ménageait une surprise. Lorsque arriva le moment de

l’entremets, un de mes serviteurs s’avança et plaça devant moi

un flacon d’un aspect tout à fait européen. Je lus machinalement

l’étiquette. Elle portait ces mots imprévus : « Huile de

ricin. » Je commençai à me demander si un raffinement d’élégance

nouvellement introduit dans les mœurs musulmanes allait exiger de

moi l’absorption d’un petit verre de ce produit, auquel j’eusse

de beaucoup préféré l’excellent café habituel, quand un second

flacon, puis un troisième vinrent s’ajouter au premier. Sur l’un

il y avait : « Teinture d’iode », sur l’autre : « Bicarbonate

de soude » ; ce fut, après cela, un dépuratif. Ces prévenances

étaient un peu excessives, et atteignaient l’indiscrétion. Je

n’avais rien demandé. Mais j’eus presque aussitôt la clef du

mystère. Sidi Mohammed avait fait venir un certain nombre de produits

pharmaceutiques réputés, mais comme personne de son entourage ne

lisait le français, il ne savait qu’en faire et désirait que je

lui en indique l’usage et les doses.

Et je profite de cette anecdote pour insister une fois de plus sur un

point intéressant entre tous. Du haut en bas de l’échelle, l’un

des besoins principaux des indigènes africains est l’assistance

médicale. A Koufra, ce n’est pas à nous qu’elle incombe ; mais

nous n’y consacrerons jamais assez d’efforts, assez de sollicitude

dans nos colonies. C’est à la fois une œuvre politique, par la

confiance qui attache l’indigène au médecin qui l’a guéri ;

c’est une œuvre humanitaire, car la santé est le premier des

bienfaits que nous devions à nos sujets moins instruits. C’est

un devoir économique, parce que c’est par là, et seulement par

là, que nous lutterons contre la dépopulation africaine, contre

la pénurie de main-d’œuvre qui en est la conséquence, contre

le défaut de rendement des richesses immenses que nous possédons

là-bas. L’assistance médicale, l’éducation professionnelle,

accompagnée de quelques principes moraux simples et souvent

répétés, des voies de communication, tous les vrais coloniaux diront

avec moi que c’est là ce que nos possessions veulent d’abord.

J’ai, après le thé, un nouvel entretien, non moins cordial,

avec Sidi Mohammed. Il m’invite à revenir. Il sera toujours

heureux, me dit-il, de me voir à Koufra. Il me prie de transmettre au

gouvernement français les assurances de sa plus haute considération

et de son désir sincère de vivre désormais en bonne intelligence

avec nous. « Je connaissais mal les Français, me dit-il. Tu es

venu. Je les comprends mieux, et je veux être leur ami. »

27 octobre. — Je passe la matinée à payer les hommes que je

renvoie, à m’assurer qu’ils ont tout ce qu’il faut pour la

route, à écrire des lettres qu’ils remettront au commandant du

Borkou, à Faya. A une heure, je prends congé de Sidi Mohammed. Il

m’a fait apporter, dans la matinée, du thé, du sucre, des bougies

pour que je puisse m’éclairer en route, des melons, du raisin,

du couscous, et deux grands sacs de petits gâteaux secs aromatisés

de graines odorantes qui me tiendront lieu de pain.

— « Tu es maintenant un frère pour moi », me dit-il en manière

d’adieu, avec cette emphase qui fait partie de la politesse arabe.

Cependant la formule était loin d’être vaine, et j’ai pu

me rendre compte, par la suite, du soin qu’il avait pris de me

ménager un retour facile. Les sous-ordres chargés de réaliser ses

intentions ne répondent malheureusement pas toujours, et ce fut le

cas, à la confiance qu’il met en eux. Son rang l’éloigne de

la surveillance des détails. Le kaïmakan est son intermédiaire

à l’égard de la population. C’est son porte-paroles et son

agent d’exécution. Lui-même, d’ailleurs, a sous ses ordres de

nombreux subalternes.

Comme je rentre chez moi, croyant trouver mes chameaux déjà prêts,

le commandor m’annonce qu’ils n’ont pu arriver à temps, et que

le départ est remis à demain. Mais nulle inquiétude ne me vient

à l’esprit. J’ai pleine confiance, désormais, dans mes hôtes.

Quelques serviteurs du chérif viennent me rendre visite dans

l’après-midi ; leur entretien est sans intérêt. Le soir, je

dîne seul pour la première fois. Le kaïmakan me fait dire qu’il

a pensé que j’avais mes cantines à faire pour le lendemain et

que je préférerais sans doute disposer de mon temps. Je suis un

peu surpris. Il sait fort bien que j’étais prêt à partir dès

deux heures. Le dîner est excellent et copieux : quatre pigeons,

couscous, etc.

A huit heures, un nouveau serviteur de Sidi Mohammed se présente. Il

m’apporte une lettre de recommandation de son maître pour Sidi

Rida, le cherif senoussi qui exerce l’autorité à Djalo. Quant aux

hommes que je laisse, ajoute-t-il, répondant à ma pensée secrète,

ils partiront après-demain sans faute, en compagnie de commerçants

sûrs ; je puis être absolument tranquille. Il me donne aussi des

allumettes, du savon, du pain pour la route, et quelques oranges.

Je remercie. Je me montre touché. Je le suis, d’ailleurs, et le

séjour de Koufra, l’hospitalité de Mohammed el Abid, la loyauté,

la cordialité, les prévenances dont j’ai été l’objet chez lui,

tiendront toujours, dans mon estime et dans mon souvenir, une place

à part.

28 octobre. — Les chameaux sont là dès le lever du jour. Toutefois,

ils sont si petits, si peu dressés, que je décide de garder celui qui

m’a servi de monture jusqu’ici ; il s’est remis très vite de

sa fatigue et paraît pouvoir repartir dès maintenant. On répartit

mes bagages sur les six autres ; ils sont à peine chargés, car je

n’ai que peu de chose avec moi. On m’amène, au dernier moment,

deux moutons ; c’est un présent encore. J’en laisse un à mes

hommes. Je leur renouvelle mes recommandations. Je leur serre la

main à tous, et pars avec le commandor et trois soldats qui vont

m’escorter jusqu’à la première étape. Le convoi suivra. Le

pauvre Douma a le cœur gros, en quittant tous ses camarades qui,

eux, vont rentrer au pays. Mais sa résolution ne faiblit pas.

Un homme accourt, alors que je suis déjà en route, pour me

remettre une lettre que les Fezzanais, les Fezzanais de Sarra,

arrivés la veille à Telab, ont apportée pour moi de la part

du capitaine Ledru. « Les goumiers, m’écrit-il, les lui ont

amenés à Tekro. La fausse manœuvre a été complète. Il les a

dédommagés, ravitaillés, et ils sont partis après avoir pris le

repos nécessaire, se faisant forts de me rattraper pour me servir

d’introducteurs. » Il leur aurait fallu marcher plus vite.

Pierreuse d’abord, la falaise sur le bord de laquelle Tadj est

construit descend bientôt en une pente de sable presque insensible,

au bas de laquelle se répète, à peu de chose près, le paysage

d’arrivée à Telab : deux lignes d’arbres placées presque

bout à bout, et, derrière, un mouvement de terrain ; au-dessus de

celui-ci s’élèvent quelques reliefs, notamment la gara Haouari,

très nette. La palmeraie de l’ouest est celle d’Haouari ; celle

de l’est, celle d’Hououiouri.

Nous atteignons Haouari en trois heures et demie : un village

banal. Les chameaux des bagages n’arrivent que deux heures après

nous, avec les commerçants qui doivent m’accompagner. Je laisse

ceux-ci s’installer. Je les verrai l’après-midi. On monte ma

tente. Le commandor et ses soldats, qui ont ordre de rester jusqu’à

mon départ, s’installent à quelque distance.

Le chef vient me saluer. C’est un homme d’un certain âge ; il

est hadji, il porte un grand châle vert. Il tient constamment à

la main deux clefs énormes, longues de vingt centimètres chacune,

et un petit fusil ouvragé, de la taille d’un grand pistolet ;

il est armé de la carabine à baïonnette repliée le long du canon

que j’ai déjà vue à maint indigène.

La journée me paraît interminable. J’attends, sous ma tente

surchauffée, la venue du soir. Le pauvre Doma se perd dans les

détails de son nouveau service et en oublie les deux ou trois mots de

français qu’il sait. Heureusement, je me fais comprendre beaucoup

plus facilement que je ne comprends. L’homme de confiance annoncé

n’arrivera qu’à la nuit. Le commandor partira demain, comme moi,

sans doute. Je suis dans le provisoire.

Puis, je m’inquiète de la pénurie de numéraire dans laquelle je

me trouve. La location de mes chameaux a fortement entamé ce qui me

restait. J’ai encore deux points délicats à franchir, Djalo et

Djerboub, et l’appréhension de voir mes ressources s’épuiser

avant le terme du voyage se mêle à la satisfaction que j’éprouve

de me trouver sur le chemin de la réussite, le gros barrage de Koufra

passé, et dans les meilleures conditions.

Les mouches m’obsèdent. C’est un autre ordre de choses.

Je m’approche du tapis sur lequel le commandor, le chef d’Haouari

et les soldats prennent le thé. Je veux payer des poulets et des

œufs qu’on m’a apportés du village. Je tends cinq pièces de

cinq francs au chef. Il refuse. « Tu es l’hôte de Sidi, me dit-il ;

je suis trop heureux de t’offrir ces victuailles. » C’est

pour moi le premier exemple d’une telle discrétion. Le commandor,

qui connaît la valeur de l’argent et me l’a déjà montré, se

charge, peu après, de m’éclairer. Je ne dois pas payer le chef

devant les autres. Lui seul doit être témoin du présent que je

lui ferai. Il me suggère en même temps de lui donner six pièces

de cinq francs au lieu de cinq. Je m’exécute, volontiers du reste.

Un captif arrive de Tadj. Il m’apporte une bague d’argent que

j’avais commandée. J’en profite pour lui demander si mes hommes

s’apprêtent à partir. Demain soir seulement, répond-il. Le

commandor vient du reste m’avertir que je ne me mettrai moi-même

en route que le surlendemain. Nous attendons une caravane qui doit

marcher avec moi et qui n’est pas arrivée. Je ne comprends pas très

bien pourquoi, dans ces conditions, on ne m’a pas tout simplement

engagé à rester à Tadj un jour de plus. Il est probable que les

subalternes trouvent plus commode de laisser ignorer aux grands chefs

les détails qui ne concordent pas avec les instructions qu’ils

donnent ; on accepte celles-ci avec soumission, on s’y conforme

dans la mesure où le contrôle est à craindre, puis on s’arrange :

ce n’est pas uniquement à Koufra qu’il en est ainsi.

Ma pensée se reporte sur les jours qui viennent de s’écouler,

et je profite de mon désœuvrement pour mettre en ordre les quelques

observations que j’ai faites.

Les principaux centres de population de la région sont, m’a-t-on

dit, Djof, Rebiana, Bizeima et Taiserbo. Djof et les oasis voisines,

à l’exclusion de ces trois derniers points, compteraient 4 ou

5.000 habitants.

J’ai constaté à Koufra la présence de plusieurs éléments :

les Khouans, qui sont les descendants des premiers Senoussia, et les

maîtres actuels du pays ; les Arabes Zoueyas ; quelques Toubous ;

une population flottante de commerçants presque tous Medjabras

(c’est une tribu des environs de Djalo) qui font le va-et-vient entre

l’Égypte et l’Afrique Centrale ; puis un certain nombre d’hommes

de partout, Ouadaïens, Kredas, Mahamides, Boulabas, Saras, Touareg,

etc., esclaves en partie. Ces éléments sont liés aux chérifs de la

famille senoussi par une discipline très forte. Elle est religieuse

plutôt que civile. Celui qui y manquerait serait un pécheur plutôt

qu’un révolté. Aussi ses racines sont-elles très profondes,

et pour exigeante qu’elle soit par moments, on s’y plie sans en

ressentir toute la contrainte parce que la conscience, automatiquement,

contresigne et répète l’ordre reçu.

Le sol, cultivé avec beaucoup de soin partout où il est cultivable,

produit des dattes en abondance, des céréales, divers légumes,

quelques fruits.

Les chèvres sont nombreuses ; on trouve en outre des moutons, des

ânes, des chameaux bien entendu, et des chevaux tout à fait par

exception ; des poules, des pigeons aussi. Il y avait autrefois,

dans l’oasis même et alentour, d’abondantes ressources en

pâturage. Mais une sécheresse prolongée les a réduites à peu

près à néant.

On fabrique à Koufra des châles de laine blancs ou bruns, des tapis

en poil de mouton et de chameau, des sacs en poil de chèvre, des

plateaux de métal, des couteaux, de grossiers coussins pour supporter

la haouia ou bât de chameau, des sacs de cuir, des cartouchières.

Tadj est uniquement un centre religieux et administratif, qui comporte

la Kubba de Sidi el Mahdi, une mosquée, une école, des demeures

réservées aux membres de la famille senoussi et à leur entourage.

Le mariage est recommandé, la prostitution réprimée, le vol

durement puni. La justice est rendue d’une manière régulière,

selon la loi musulmane (code malékite), qui régit également à

Koufra la perception de l’impôt. Cette dernière est exercée sans

rigueur. Il y a de la part de Sidi Mohammed un effort caractérisé

vers la moralité et vers l’ordre. J’ai gardé des Senoussia une

impression très supérieure, à tous égards, à celle à laquelle

j’étais préparé.

29 octobre. — Je continue de trouver que le temps passe bien

lentement. Je me sens seul. Ma petite troupe avait ses défauts. Mais

elle était faite à mes habitudes, et tout le monde y était animé

du désir de me satisfaire. J’étais le chef. Maintenant, je ne

sais pas très bien ce que je vais être.

Le Khouan qui doit m’accompagner arrive. C’est un nommé Rhed. Il

a le teint clair, à peine brun, et semble âgé d’une cinquantaine

d’années. Il est vêtu du même costume que je verrai désormais

jusqu’en Égypte et que d’ailleurs je porte moi-même : un seroual,

des babouches, un grand boubou, une calotte blanche par-dessus laquelle

on coiffe le tarbouch, et un djered, sorte de longue couverture dans

laquelle on se drape de manière qu’elle forme à la fois une robe,

des manches, une pèlerine et un capuchon.

Le commandor me demande ce que je vais donner au nouveau

venu. C’est, me dit-il, un grand personnage. Je fixe un chiffre,

qui est approuvé. Mais il m’engage à en verser la moitié dès

maintenant. Il n’y perdra probablement rien.

A peine est-ce réglé qu’un des trois soldats, qui me fait l’effet

d’un brave garçon et aide spontanément Doma, depuis hier, à

la confection de mes repas, vient me prévenir en confidence que le

Khouan en question est fort peu de chose et qu’une fois de plus il y

a abus. Je le vois bien, et je m’y résigne. Si on m’avait demandé

à Koufra un droit de passage, j’aurais encore été très heureux

de le payer et de passer. Il faut tenir compte, non seulement de ce

que font les gens, mais de ce qu’ils s’abstiennent de faire. Puis

toutes ces demandes se présentent sous une forme très déférente,

très acceptable. Je sais fort bien qu’un refus de ma part ne ferait

l’objet d’aucune objection. Il n’y a pas pression.

Doma, pendant que je déjeune, vient me dire, avec une expression

de satisfaction sur sa figure enfantine de géant naïf, que tous

se répandent en éloges sur mon compte, sur ma générosité, et

que je laisse un très bon souvenir. Il est bien qu’il en soit

ainsi. Les Français ont montré leur force devant les attaques. Il

convient qu’on les voie sensibles aux bons procédés qui succèdent

maintenant à celles-ci. J’aurai fait de bonne besogne chez les

Senoussia.

Je prends le thé avec le Commandor. Je prétexte un peu de fièvre

pour ajourner provisoirement le départ fixé à demain matin. Je

désire rester en liaison avec Tadj aussi longtemps que les gens que

j’y ai laissés n’auront pas été mis en route.

Je lui demande de s’occuper personnellement de Doma, lorsque

celui-ci reviendra seul. Il me le promet, et m’engage, en outre, à

lui remettre alors une lettre pour Sidi Mohammed. Ce ne sera plus un

voyageur quelconque, mais mon messager, et il bénéficiera de cette

qualité. L’idée est excellente. Je trouve dans ces procédés

un retour et une justification de mes libéralités. Je ne saurais

oublier que je laisse et laisserai derrière moi des gens dont je

dois assurer la sécurité.

Il me présente les deux commerçants qui, avec Rhed, constitueront

mon entourage immédiat. L’un se nomme Ratab, l’autre Abokhar ;

ce sont deux frères, deux Arabes Mahamides, au teint et à la barbe

noirs, aux traits fins, à l’air faux.

Ils sont campés tout près de nous, sous une petite tente conique

blanche ; c’est le modèle en usage ici. Non loin est une autre

tente semblable. Elle abrite un second groupe. Celui-là aussi

marchera avec nous, pour faire nombre ; mais il a ordre de se tenir

à l’écart. Doma, Rhed, Ratab et Abokhar seront seuls en rapports

directs avec moi. Ainsi en a-t-on décidé en haut lieu.

30 octobre. — J’apprends, par un homme qui arrive dans la matinée,

que tout mon monde a quitté Tadj. Je puis partir. Nous levons le

camp à 4 heures.

Je remarque à ce moment que mes chameaux sont chargés en partie avec

les bagages des deux Mahamides. Ils m’ont déjà dupé pour le prix,

trop élevé ; pour la qualité des chameaux, petits et faibles :

pour le nombre nécessaire, en m’en faisant prendre six quand

quatre auraient suffi. Ils veulent maintenant profiter pour eux de

l’excédent dont je dispose ainsi. C’est se moquer de moi.

Mais Ratab arrive, et, d’un ton cauteleux, il m’explique que ses

animaux, en revanche, portent la paille et les dattes destinées aux

miens ; qu’au surplus il prend, en quelque sorte, l’entreprise

du transport de mes bagages à forfait ; il se charge de les amener

à Djalo sans qu’il y manque rien ; si un des chameaux qu’il

m’a loués venait à mourir en route, il le remplacerait par

un des siens, quitte à abandonner la charge de celui-ci. Je fais

décharger quand même ses caisses, pour affirmer dès le départ que

j’entends exercer une autorité et un contrôle. Puis j’accepte sa

combinaison. Cette garantie de remplacement d’un chameau indisponible

compense en partie l’abus que j’ai relevé.

Nous partons, et dès le début la lenteur s’affirme

désespérante. C’est le pas des animaux du pays, paraît-il. Où

sont mes excellents chameaux de Faya ! Je vais avoir à passer bien

des heures en selle pour couvrir chaque jour la distance nécessaire.

Le commandor m’accompagne une demi-heure avec ses trois soldats,

puis prend congé pour regagner Tadj. Les soldats, en me quittant,

me regardent avec de bonnes figures.

Bientôt Abokhar s’approche. Il sollicite la permission de rebrousser

chemin. Sans m’enquérir du motif de son désir, je lui demande

sèchement pourquoi il ne s’est pas adressé au commandor quand il

était là. Il n’insiste pas.

Je dépasse légèrement les chameaux et je cause avec Doma. Il a

bien de la peine à me comprendre. Le pauvre interprète que ce sera

à Djalo !

Mais Rhed, qui marche un peu à l’écart, un bâton de pèlerin à

la main, s’approche de nous. Il me demande de rejoindre les autres

indigènes. On voit au loin une caravane qui chemine en sens inverse,

et il est préférable que je sois dans le groupe ; avec mon costume

et le teint que m’a fait le soleil, je passerai inaperçu, ce qui

simplifiera les choses. Lui-même se porte au-devant des arrivants,

pour éviter qu’ils ne nous rendent visite. Nous userons désormais

de cette tactique chaque fois que l’occasion s’en présentera. Les

convois qui viennent de Cyrénaïque ne sont pas à craindre. Le

sauf-conduit de Sidi Mohammed est péremptoire à leurs yeux. Il

n’en serait pas de même de ceux qui viennent de Tripolitaine,

par la route de Zeïla, et nous risquerions, s’ils connaissaient

ma qualité de chrétien, d’être attaqués par eux.

Le soleil n’est pas couché qu’on arrête. Nous avons marché à

peu près une heure. C’est pour que le deuxième groupe, celui qui

doit faire route en même temps que nous, nous rejoigne. Les hommes qui

le forment avaient demandé au commandor la permission de coucher à

Haouari. Il la leur a refusée. Alors ils ont fait semblant de partir,

et quand il a eu le dos tourné, ils sont revenus.

Ce sentiment de la discipline me promet un voyage agréable.

Doma se met à faire mon dîner. Le soldat d’Haouari n’est plus

là pour l’aider. Si peu difficile que je sois, j’ai peine à

l’achever. Pendant ce temps, je dispose sur le sol ma natte et mes

couvertures. Il ne faut plus songer désormais à monter ma tente.

31 octobre. — Le soleil est déjà haut quand nous partons. On a

dû courir de tous les côtés après les chameaux qui, mal dressés,

s’enfuient aussitôt chargés.

Après dix minutes, il faut que je m’arrête : le convoi est loin

derrière nous.

Cette allure de tortue m’exaspère. Nous allons être obligés

de marcher quinze heures par jour pour couvrir les 50 kilomètres

nécessaires. Tout cela parce que, non contents de m’avoir loué des

animaux en mauvais état, Ratab et son frère, par âpreté au gain,

ont emporté trop de marchandises. Je le leur dis, ce qui ne paraît

leur faire aucun plaisir.

Nous faisons halte vers dix heures. Ils dressent leur tente, car

le soleil est chaud, et, par déférence, me l’abandonnent. Je

m’installe dans un coin et je les rappelle pour qu’ils s’abritent

aussi. Ils viennent ; ils ont avec eux leur jeune frère, et un enfant

à la tête couverte de croûtes, le fils de Ratab.

Ces tentes coniques sont d’un montage rapide et pratique : on

place le piquet du milieu, et on attache à des bagages les cordes

de la périphérie ; puis, avec deux bâtons, on relève le bas de la

toile en deux points diamétralement opposés, dans le sens du vent,

de manière à faire un courant d’air.

La petite caravane qui marche avec nous s’installe à quelque

distance ; la lenteur qu’elle apporte à la préparation de son

repas retarde le départ jusqu’à midi et demi.

Nous sommes quatorze en comptant les deux groupes : moi, Doma, Rhed,

Ratab, son fils, ses deux frères, un touareg du Damerghou et six

medjabras.

Nous avons laissé à quelques centaines de mètres au S.-O. la gara

Haouari et longé la partie sud du Serai el Allaghi, long groupement

de garas dont la plupart servent d’appui à une dune. Nous voyons

l’après-midi, à l’Ouest, le Djebel Neri. Nous coupons une

piste peu marquée qu’on me dit correspondre à la route directe

de Djerboub. J’aperçois au S.-E. deux saillies nommées Hemeimêt

el Haouari.

J’apprends bientôt que Ratab, qui avait assuré se charger de

tout, n’a pris que cinq guerbas d’eau pour notre groupe. C’est

insuffisant. Au surplus, je désire avoir mes guerbas distinctes ;

chacun sa provision. Je signifie aux deux frères qu’au prochain

puits, j’entends qu’on procède autrement. Ils paraissent

agacés. Ratab entame une longue explication. Je l’interromps,

en lui disant qu’il sait parler, mais que je sais voir.

Les indigènes, insouciants par nature, et d’ailleurs très

résistants, n’emportent d’eau que le minimum ; ils en usent

sans se contraindre les premiers jours ; si les guerbas se vident

trop vite, on en est quitte pour se rationner vers la fin, en même

temps qu’on augmente les étapes pour arriver plus tôt au puits. Je

n’ai nullement l’intention de me mettre à ce régime.

Comme je le pensais, nous marchons assez longtemps après la nuit

tombée. On se couche aussitôt les chameaux déchargés.

1er novembre. — Départ un peu avant le lever du soleil. Nous

marchons sensiblement N.-O. et coupons bientôt un cordon de dunes. Je

remarque une borne qui donne l’impression d’un gros tronc

d’arbre pétrifié. Je ramasse des débris d’œufs d’autruche

de date ancienne.

Les chameaux continuent à se traîner avec la même lenteur. L’un

d’eux s’arrête. Il a mal au pied. On le décharge, et Ratab

allège son fardeau en abandonnant un sac de dattes qu’il comptait

vendre à Djalo. Je profite de ce que je suis seul en avant avec

Rhed et un vieillard nommé Mohammed, qui paraît être le guide

de l’autre caravane, pour leur demander si tous les animaux de la

région sont ainsi. Ils répondent négativement.

« Sidi Mohammed el Abid ne sait sûrement pas qu’on t’en a donné

de semblables », me disent-ils.

J’appelle Ratab. Je lui dis que je ne veux pas lui nuire, mais que

je tiens à faire la route dans des conditions convenables ; que

nous allons regagner Haouari, et que de là j’enverrai chercher

trois chameaux à Tadj, en lui laissant la latitude d’expliquer

le fait par un motif qui le mette à l’abri de tout reproche :

trois des nôtres se seraient blessés, par exemple.

Cette perspective l’inquiète visiblement. Son visage de fourbe joue

la peine, la surprise. Il m’enveloppe d’assurances réitérées. Sa

voix parcourt toute la gamme des inflexions persuasives. J’emploie

plus d’un quart d’heure, malgré l’aide de Doma, à lui faire

comprendre que nous marchons déjà toute la journée et que nous

faisons très peu de chemin ; que dans quelque temps nous serons

forcés, absolument forcés, de couvrir de longues étapes, à cause

de l’éloignement des puits ; alors il faudra donc marcher presque

sans repos ?

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 27 / 34 段