paroi est faite de morceaux de palmiers étagés les uns au-dessus
des autres, permettent de les irriguer au moyen de canaux et d’un
dispositif de puisage. Tout cela est entretenu avec soin. Je vois
du maïs, du blé, des tomates, des figues, des arbres fruitiers et,
bien entendu, de nombreux dattiers. Il y a, comme animaux, des ânes,
des moutons à poil brun foncé, court et droit, des poules. Je
remarque un cheval. Il est au chef, qui l’a fait venir de Faya.
Les cases sont construites de morceaux de pierre ou de terre pierreuse
superposés, où se mêle beaucoup de sel. Il y a ici du sel comme
à Dimi, m’a dit Amran, le cheikh.
Je remets dans la journée les cadeaux qui me paraissent justifiés. Le
chérif me remercie, le cheikh aussi. En revanche, je vois sur la
figure du fils de ce dernier, qui a compté l’argent sans rien
dire, un tel désappointement, que je charge Ahmed de s’enquérir
de ses motifs. Je les connais bientôt. Le chérif m’avait dit
que j’étais son hôte personnel, et je l’ai rémunéré en
conséquence. C’est au contraire le fils du cheikh qui a fait
tous les frais de ma nourriture et de celle de mes hommes, et mon
présent, dans ces conditions, l’a déçu. Je vois que le brave
chérif connaît manière, comme disent les noirs. Néanmoins, je ne
soulève aucun incident, ce n’est pas le moment, et je me borne à
donner au fils d’Amran, un pauvre garçon estropié d’un pied,
qui a fait de son mieux pour me traiter convenablement, ce qui lui
revient, en y ajoutant la moitié d’un pain de sucre. Cette fois,
il est satisfait. Il me dit qu’il pourrait parler beaucoup sur Abd
el Kader. Puis il se dirige vers un coffre de bois qui se trouve dans
la pièce où je me tiens. Il l’ouvre avec une longue clef, jette
autour de lui un rapide regard de défiance, y place sucre et argent,
en ne levant le couvercle que juste ce qu’il faut pour introduire
le tout, et referme vite. Le voilà parti, claudicant.
[Illustration : Bichara. Au premier plan, mes hommes, parmi lesquels
Doma est au milieu, un peu en avant. A droite de sa tête, derrière,
assez loin, le puits.
A droite, un tas d’ossements.
(Page 299.)]
[Illustration : Mes hôtes et ma case à Telab, à l’entrée de
l’oasis de Koufra.
Au centre, le chef Amran. A droite Abd el Kader.
(Page 308.)]
Le commandor m’avise que nous attendrons la nuit pour quitter Telab ;
nous éviterons ainsi, me dit-il, un attroupement des gens du village
autour de mes bagages.
L’après-midi, un certain nombre de visiteurs se succèdent à
nouveau dans ma case ; mais l’attitude s’est modifiée ; je les
sens confiants. Ma boussole, une fois de plus, est examinée ; puis,
c’est une paire de bretelles qui obtient un succès considérable. On
me demande aussi, comme partout, des médicaments.
Quand le jour tombe, je vais surveiller l’arrangement des
charges. Quelques Zoueyas, qui rôdent alentour, essayent de me vendre
divers objets de fabrication européenne, une théière notamment. Tout
est prêt. Seul le commandor ne vient pas. Je vais l’avertir. Il
est chez Amran, dans une longue pièce nue. Il prend le thé avec le
cheikh et ses trois soldats ; ils m’invitent à me joindre à eux,
mais j’entends des éclats de voix du côté des chameaux et je
vais voir ce qui se passe.
C’est Ahmed qui, à l’occasion d’un achat, se dispute avec un
vieillard. Le vieux pince avec fureur sa petite bouche sans dents,
toute rentrée, et vocifère d’une voix enrouée, sur un ton suraigu,
de longs arguments. Les Zoueyas, qui ne cessent de tourner autour des
cantines, se groupent derrière lui. J’interviens. J’admoneste
vivement Ahmed, et mon ton irrité ramène le calme chez tous.
Pendant ce temps, le fils du cheikh, sans rien dire, est allé
prévenir le commandor qu’il est préférable de se hâter. Celui-ci
comprend, arrive, et dix minutes plus tard nous sommes en route. Les
Zoueyas se sont dispersés dans l’ombre, silencieux et lents. Quand,
à Tadj, j’ai fait vérifier mes bagages, j’ai constaté que rien
ne manquait. Surveillance de mes hommes ou réserve de mes hôtes,
le fait mérite d’être noté.
Le clair de lune me permet de distinguer, chemin faisant,
des palmeraies et, non loin, des garas. Le sol est de sable mou,
généralement bossué de gros monticules. Nous marchons à une allure
moyenne et nous sommes en trois heures et demie à Zouroug, où sont
groupés des arbres divers, des cultures et quelques cases. Mais
nous n’y voyons personne, encore que le lieu soit habité ; nous
couchons à l’abri de palmiers.
Le commandor a une montre ; tous ces jours-ci, elle me donnera les
indications que me refusent désormais les miennes.
24 octobre. — Nous repartons au soleil levant. J’ai repris le
costume européen. Je ne veux pas entrer à Tadj déguisé. Je garde
seulement mon tarbouch, car je n’ai plus de casque.
Après une demi-heure de marche dans le sable d’un nouvel espace nu,
nous sommes au commencement de Djof ; je vois un groupe étendu de
quadrilatères de murs bas, ternes et gris, irrégulièrement répartis
sur la pente douce d’une large éminence sans végétation. Une
vaste palmeraie s’étend au pied de cette pente, et des étangs
d’eau salée miroitent à travers ses arbres. Le sol est revêtu
lui-même, par endroits, d’une couche de sel abondante. Nous laissons
le village à notre droite. La piste, contournant l’éminence,
passe entre les cases et la palmeraie, puis entre dans celle-ci.
Au nord, à quelques kilomètres, apparaît maintenant, au-dessus des
palmiers, une sorte de falaise dans la face antérieure de laquelle
se sculptent des cônes et des garas, d’ailleurs peu accusés. Des
pistes se dessinent, blanchâtres, sur ses pentes terreuses ;
au-dessus, des murs bas et sombres comme les ruines d’un vieux
château-fort. C’est Tadj. Nous aurons mis, de Zouroug, deux heures
et demie pour l’atteindre.
La partie de la falaise où se trouve Tadj forme une pointe
légèrement avancée. A l’Est et à l’Ouest, la ligne des reliefs
continue avec des saillants et des rentrants.
Des indigènes, une trentaine au plus, vêtus de boubous blancs,
surgissent çà et là entre les vieux murs et s’avancent
curieusement pour me voir.
Nous gravissons la pente. Le détour que fait la piste en arrivant au
sommet me montre un groupe, arrêté, qui m’attend. Le commandor
met pied à terre. Je l’imite. Un homme corpulent, au teint brun,
au visage aimable et grave, avec une courte barbe, se détache et
vient à nous. Il est vêtu de riches étoffes. C’est le kaïmakan
Si Mohammed Saleh el Beskri. Derrière lui se tiennent, silencieux,
des personnages de moindre importance.
Nous échangeons des salutations et nous pénétrons dans une cour
carrée dont la porte n’est qu’à quelques mètres de nous. Une
colonnade forme le côté qui fait face à l’entrée. Sous la
colonnade, une large galerie, que je traverse, puis j’entre dans
une longue pièce rectangulaire claire et gaie, qui n’est que la
répétition intérieure de la galerie, et sur le sol de laquelle
sont des tapis. Nous nous asseyons, le kaïmakan et moi, sur l’un
d’eux, adossés au mur, face à la porte, et les notables se rangent,
accroupis comme nous, à notre droite, sur une ligne perpendiculaire
à la nôtre.
Je reprends mon petit discours de Telab, et je l’ai à peine terminé
que le kaïmakan se lève précipitamment et, sans un mot de réponse,
sans un salut, se dirige vers la porte, imité par tous les notables.
Je reste seul, un peu inquiet. Ai-je commis quelque maladresse, une
faute d’usage grave ? Mais le commandor, qui arrive, me rassure. Le
kaïmakan n’est qu’un mandataire. Il a qualité pour écouter
mes paroles, non pour y répondre. Il n’y a donc pas répondu. Mais
il est parti, en hâte, les transmettre. Je m’incline devant cette
logique.
Dans la cour, mes hommes sont entrés, laissant les chameaux
dehors. Ils ont l’air enchantés de l’accueil qu’on leur a fait.
Une demi-heure plus tard, deux soldats viennent me chercher. Ils
me conduisent chez Sidi Mohammed par des rues désertes, bordées
de petits murs bas et sombres. Nous longeons par moments le bord de
la falaise qui domine les environs, et d’où la vue s’étend au
loin sur l’immense palmeraie avoisinante et, derrière elle, sur
quelques reliefs dénudés. Bientôt une porte modeste s’ouvre
devant nous. Nous suivons d’étroits couloirs à ciel ouvert,
coupés de très petites cours, le tout rustique et propre. L’un de
ces couloirs, qui me paraît plus étroit encore que les autres, nous
mène à une dernière cour, spacieuse, dont un côté est occupé,
comme dans la mienne, par des arceaux, puis par une galerie couverte,
puis par une belle pièce parallèle à celle-ci. Seulement, c’est
plus grand que chez moi, et les tapis couvrent une surface plus
étendue : il y en a jusque dans la cour. Dans la pièce, aux murs
garnis de bibelots d’Europe où les pendules et les réveille-matin
se distinguent par leur nombre, un immense plateau de cuivre,
chargé de mets soignés, — œufs, mouton à différentes sauces,
couscous, — est à terre. Le kaïmakan, dans ses beaux vêtements
aux couleurs chatoyantes, me reçoit, m’invite à m’asseoir,
et nous commençons, servis par les mêmes soldats qui sont venus me
chercher chez moi, un excellent repas. Mon hôte se tait d’abord,
et je l’imite. A deux reprises, un serviteur lui apporte un petit
bout de papier. Il le lit, prend un stylographe, y écrit quelques
mots, le rend. Ce sont des ordres et des questions de Sidi Mohammed.
Vers la fin, il m’annonce que celui-ci viendra tout à l’heure. On
sert le dessert, qui ravit ma gourmandise, un peu à l’épreuve
depuis quelque temps : un gâteau de semoule parfumé, des melons à
chair blanche, des pastèques sucrées et un admirable raisin doré
qui peut rivaliser avec les meilleures espèces d’Europe. L’Ennedi
et le Borkou possèdent d’ailleurs ce même raisin. Après une
minuscule tasse de café, on me présente un bassin où, d’une
aiguière, de l’eau est versée sur mes doigts ; au commencement
déjà, on avait eu cette attention. Le kaïmakan se lève ensuite,
me laisse, et, du dehors, devant la porte, il guette l’arrivée du
prince. Bientôt, il me fait signe que celui-ci arrive. Je le vois
se porter de quelques pas à sa rencontre. Ils entrent tous deux.
Je suis en présence d’un homme de taille moyenne, d’âge mûr,
un peu épaissi par l’embonpoint. Son teint est cuivré, son regard
clair, dur, expressif. Il est vêtu avec une recherche discrète.
Le kaïmakan se retire respectueusement, et reste dehors près de
la porte. Ahmed, que j’ai envoyé chercher pour qu’il me serve
d’interprète, est dehors aussi.
Sidi Mohammed me tend sa main, qu’il porte ensuite à son
front. Nous échangeons les salutations habituelles où les « Kif
Hâlak », « Taïbin », « Hâfia » se croisent lentement à
plusieurs reprises. Nous nous asseyons. Ce sont ensuite de nouvelles
salutations. Je fais une fois de plus mon petit discours. J’ai
soin, pour éviter toute équivoque, de bien préciser que je
ne suis l’envoyé de personne ; que le gouvernement français
ignore ma visite ; que je viens à titre personnel. Il met dans sa
réponse beaucoup de politesse, en même temps qu’il lui donne un
caractère amical très marqué. Je me montre sensible à cet accueil
qui aurait pu être si différent. Nous nous entretenons une dizaine
de minutes de banalités. On sert le thé — les trois petits verres
traditionnels. Puis il fait un signe au kaïmakan, qui entre. Je me
lève, il se lève aussi, je prends congé de lui et mes deux gardes
du corps — ce sont deux officiers, me dit Ahmed, — me ramènent
chez moi par les rues toujours aussi vides. Nous avons pu causer
sans interprète. Il me comprend aisément. J’éprouve plus de
difficulté, car il parle un arabe savant qui est nouveau pour moi.
Le kaïmakan m’a prévenu que c’était à lui seul que je devais
exprimer mes désirs, de manière à ne pas surprendre Sidi Mohammed
par des demandes auxquelles il ne soit pas préparé, et à ne pas le
mettre dans la nécessité de résister, le cas échéant, à certaines
d’entre elles. Je l’ai donc avisé, avant de partir, que je serais
heureux de passer trois jours à Koufra, d’y visiter notamment
le marché et de prendre quelques photographies ; qu’ensuite je
souhaite me diriger sur Alexandrie.
J’attends avec une impatience particulière la réponse qui me
sera faite sur ce dernier point. Le succès de mon voyage ne sera,
en effet, complet, que si je puis atteindre la Méditerranée et
achever ainsi la liaison.
Je passe l’après-midi dans une solitude qui contraste avec les
visites de Telab, mais qui me repose. Seuls, le commandor et les deux
officiers qui m’ont accompagné se présentent vers quatre heures
pour me saluer de la part de leur maître.
Le soir, on vient à nouveau me prendre pour dîner.
Je retrouve le kaïmakan, très aimable.
Le menu n’est ni moins copieux ni moins recherché que le
précédent. Le pain, auquel je n’étais plus habitué, est blanc
et excellent. Mon hôte a fait improviser une table et apporter des
chaises, parce qu’il m’a vu gêné, à midi, pour manger par
terre. De même qu’alors, il engage la conversation vers le dessert
seulement. Il m’annonce notamment que le Chérif — Sidi Mohammed
a droit à ce titre — se réserve de m’entretenir longuement
le lendemain. Je lui demande, à cette occasion, qui est le chérif
Abd el Kader, qui remplaçait le cheikh à Telab, lorsque j’y suis
arrivé. Il sourit. « Ils ne sont ni chérif ni cheikh, me dit-il ;
Abd el Kader est un homme quelconque ; Amran est chef du village,
mais non cheikh. »
Après le thé, mes deux officiers me reconduisent. De la falaise de
Tadj, on voit, au clair de lune, l’immense palmeraie qui s’étend
au loin. Je considère ce spectacle ; je songe à ces fruits, à ce
blé, à ce raisin, tirés, en plein désert, de la terre la plus
ingrate ; je me rappelle Sarra, creusé loin de tout, dans la roche,
à soixante mètres de profondeur, et par quels moyens ! Je me dis
que les auteurs de ces efforts et de ces résultats sont mieux que de
simples sauvages, et que, devant l’humanité et devant la justice,
ils ont acquis, peut-être, quelque droit à garder pour eux, pour eux
seuls si bon leur semble, entre les solitudes jonchées d’ossements
qui, de toutes parts les isolent du reste du monde, le rude refuge
qu’a créé leur volonté et que féconde chaque jour leur labeur.
Je traverse la cour carrée au fond de laquelle est mon logis. Le
long du mur le plus éloigné de ma porte, mes hommes sont couchés,
endormis. Seuls Ahmed et Denis veillent en m’attendant. La bougie
qu’ils allument n’éclaire qu’un coin de la grande pièce
silencieuse, où, sur un tapis sombre, ma natte, avec ma couverture,
est étendue. Je les congédie ; je me déshabille lentement, dans
la paix de ce domicile si longtemps attendu ; dans cette sérénité
soudaine, ma pensée s’attarde à loisir au souvenir des jours
précédents, et je me pénètre du sentiment de ce qui est, en
songeant à ce qui aurait pu être.
25 octobre. — Déjeuner comme la veille chez le kaïmakan, qui
m’annonce que je resterai à Koufra tout le temps que je voudrai et
que c’est à moi-même qu’il appartient de fixer la date de mon
départ. Quant à continuer vers le Nord, c’est, dès à présent,
chose convenue, puisque cela m’agrée. Cette réponse m’apporte
la satisfaction qu’on imagine ; désormais, tout le plus difficile
est fait.
Sidi Mohammed vient ensuite, et nous avons un entretien de près
d’une heure, dans lequel il me manifeste beaucoup de confiance. Puis
il donne son assentiment à mon désir de visiter le marché et
d’y prendre des photographies. Les gens de Koufra, me dit-il,
sont prévenus. Ils me considèrent maintenant comme un ami.
Je n’ai toujours aucune visite chez moi. Il y a constamment trois
soldats à ma porte. L’entrée forme un petit corps de garde. Je
me demande si la consigne vise aussi mes propres sorties, et je tente
l’expérience. Mais on se contente de me saluer lorsque je franchis
le seuil.
Je fais appeler le commandor vers deux heures afin de me diriger vers
le marché.
Il me fait remarquer que Sidi a fixé quatre heures, sans manifester
toutefois l’intention de refuser ; je préfère rester dans la
stricte correction ; attendons quatre heures ; il y a peut-être
une raison à cela. Je prends, dans l’intervalle, quelques vues
de l’oasis.
Vers trois heures et demie nous partons enfin ; je suis à chameau ;
le commandor monte un petit âne alerte, ses longues jambes traînant
presque à terre ; nous avons avec nous trois soldats, à chameau
comme moi ; j’emmène en outre quelques-uns de mes hommes, qui ont
des achats à faire. Nous descendons dans la palmeraie de Djof, et
après une heure de marche environ, une série de quadrilatères de
murs bas indique l’emplacement, très vaste, des souqs. Ma visite
est sans doute annoncée, car une foule sort, qui se porte à ma
rencontre, et bientôt plus de cinq cents indigènes m’entourent. Le
commandor paraît soucieux et les soldats s’efforcent de faire
reculer les gens, quoique la curiosité de ceux-ci affecte un
caractère sympathique ; ils craignent sans doute l’initiative
d’un fanatique quelconque. Je circule de mon mieux, mais je ne puis
presque rien voir ; je suis noyé dans une mer humaine. Je réussis à
prendre plusieurs photographies ; je n’ai pas besoin de me cacher,
on s’empresse devant l’appareil ; puis je donne le signal du
départ, ce qui paraît causer une vive satisfaction au commandor et
aux soldats. Ceux-ci, lorsque nous nous sommes éloignés, retirent
de leurs fusils des chargeurs qu’ils y avaient mis.
Je revois, en passant dans la palmeraie, de nombreux jardins cultivés
avec un soin extrême, les mares dont on tire le sel, et, à côté,
des puits d’eau douce, peu profonds. Je remarque des chiens,
des pigeons. Ahmed, qui a pu se faufiler parmi les Khouans, me dit
qu’il y avait peu de chose au marché, et rien qui ne se trouve au
Ouadaï. On y vend des munitions autant qu’on en veut. Il m’apporte
un chargeur qu’il a payé, en medjidiehs, l’équivalent de trois
francs. Il est de six cartouches et porte l’inscription F. P. —
C. 09. Il y en a, me dit-il, une énorme quantité.
26 octobre. — Mon départ est fixé à demain deux heures.
Je n’ai pas jugé à propos de reculer le terme que j’avais
moi-même assigné, en arrivant, à mon séjour. J’aurais peut-être
pu obtenir de pousser plus loin mes investigations dans Tadj et
dans Djof, et ma documentation y aurait gagné en pittoresque. Mais
l’accueil du chérif et de la population m’a semblé de nature
à assurer à mon voyage une portée plus intéressante. Il m’a
paru dès lors opportun de rechercher le succès de celui-ci dans
les effets de la confiance et de la sympathie, plutôt que dans le
butin problématique d’une curiosité surveillée, curiosité qui,
chez les musulmans surtout, n’est jamais vue favorablement ; et sans
cesser d’observer avec soin ce que les circonstances, des questions
directes ou indirectes, et les rapports de mes hommes, qui sortaient
et circulaient librement, faisaient apparaître à mes yeux, je me
suis gardé à dessein de tout ce qui aurait pu laisser après moi, à
l’heure où on se fait une opinion définitive sur la visite d’un
hôte, l’impression que j’étais venu pour surprendre des secrets.
L’organisation de la deuxième partie de ma route est assez délicate ;
le plus simple et le plus sûr serait de conserver mes serviteurs
et mon escorte, après m’être procuré de nouveaux chameaux :
nous entrons, en effet, dans la saison des nuits froides, et il me
faut des chameaux à long poil, des chameaux du Nord.
Mais je me heurte à une difficulté capitale. Mes ressources
s’épuisent. Il est bon, d’autre part, pour le prestige français,
que je laisse sur mon passage une réputation de libéralité. Je me
trouve ainsi dans la nécessité de réduire au strict minimum mes
dépenses personnelles.
Le commandor est chargé de m’assister dans la préparation
matérielle de mon départ. Je le fais venir. Je suis, désormais, lui
dis-je, l’hôte des Senoussia. Cette circonstance est une sauvegarde
suffisante à mes yeux. Mes hommes ne me sont plus nécessaires et
leur rapatriement, si je les emmène, sera compliqué. Je vais les
laisser ici, à l’exception de mes serviteurs. Il part souvent
de Djof des caravanes de marchands qui se rendent en Égypte. Je
voyagerai avec l’une d’elles. C’est beaucoup plus simple.
Il semble un peu surpris ; il ne fait toutefois aucune objection,
et pendant qu’il va rendre compte au kaïmakan de la manière
dont j’envisage la continuation de mon trajet, je fais venir
Denis et Ahmed, et je les avise de ma décision. Tout de suite,
leur attitude traduit une hésitation marquée. Je leur dis qu’il
m’est nécessaire d’avoir tout au moins l’un d’eux avec moi ;
et qu’ils aient à s’entendre pour savoir qui m’accompagnera. Ils
se retirent, silencieux.
Lorsqu’une demi-heure après je les rappelle, leur répugnance
à s’engager plus avant dans ces conditions se manifeste d’une
manière plus claire encore. Puis, comment revenir, ensuite ? Je leur
réponds que j’assurerai leur rapatriement. Mais je ne puis leur
donner de précisions, n’en possédant pas moi-même, sur la voie
que je leur ferai suivre, ni sur le temps du trajet ; et je vois que
leurs appréhensions persistent.
Il n’a jamais été convenu qu’ils m’accompagneraient au delà
de Koufra ; ils ne me le font pas remarquer, mais je m’en souviens
bien ; ils ne résisteront pas, j’en suis sûr, à un ordre formel,
si je le donne ; mais j’hésite à récompenser, par une surprise,
l’entrain avec lequel ils m’ont suivi dans cette aventure ; puis,
je ne veux pas, avec moi, de gens qui marchent à contre-cœur. Je
me décide à les laisser. Je les congédie. Ils semblent soulagés ;
je les entends maintenant, dehors, causer avec les autres sur un
ton animé.
Leurs services vont me faire grand défaut. C’était le principal
élément de mon confort.
Lorsque le commandor revient, je lui dis que je n’emmène personne,
décidément. Il a justement connaissance d’une petite caravane de
Medjabras qui se rendent à Djalo. Il l’a déterminée à avancer
son départ. Elle quittera Tadj le lendemain à deux heures, avec
moi. Pour des chameaux, il m’en a trouvé aussi, et il amène
leurs propriétaires, à qui je vais, selon l’usage, payer la
location d’avance. Sidi Mohammed me donnera un sauf-conduit et un
homme de confiance, un Khouan, qui m’assistera dans le règlement
des difficultés, s’il s’en produit en chemin. Tout me paraît
bien ainsi.
Le commandor part, mais je le revois bientôt. Il a réfléchi. Je
ne puis, d’après lui, me mettre en route sans un des mes hommes au
moins avec moi, quel qu’il soit. L’arabe que je parle, et que je
parle mal, sera de moins en moins compris à mesure que j’approcherai
de l’Égypte. Ici, déjà, lui-même, qui s’exprime en arabe
tripolitain, a beaucoup de peine à s’entretenir avec moi. S’il
surgit un incident, ce qui est toujours possible, je ne pourrai même
pas m’expliquer.
Il a raison, et dans le moment, Doma, qui, de la cour, nous entend,
demande à entrer. C’est lui, on le sait, qui a fait fonction de
chef de détachement pendant le trajet. Il s’est bien acquitté de
sa tâche. Il s’est montré sérieux et consciencieux.
Il a eu connaissance, dit-il, de la difficulté créée par
l’attitude de Denis et d’Ahmed. Il s’en est entretenu avec
Suleyman, Fezzanais du Kanem comme lui. Ils estiment qu’ils
ne doivent pas me laisser partir dans de telles conditions ;
qu’ils manqueraient, autrement, à leur devoir vis-à-vis
d’un Français. Ils ont décidé que l’un d’eux au moins
m’accompagnerait. Comme je le comprends plus facilement que Suleyman,
il a pensé que c’est lui qui pourrait m’être le plus utile,
et il vient s’offrir.
Je suis sincèrement touché de l’initiative de ce brave
garçon. Je fais venir Suleyman. Je leur exprime à tous deux le
sentiment de satisfaction que j’éprouve devant cette preuve de
leur dévouement. J’accepte d’emmener Doma : il sait en effet
quelques mots de français. La question est réglée.
Pour les autres, il faut encore quarante-huit heures pour que leurs
chameaux, auxquels on apporte chaque matin une abondante ration
de dattes et de paille, soient en état de refaire la route de
Tekro. Ils vont donc rester ici deux jours environ après moi. Le
kaïmakan se charge d’assurer leur départ dans des meilleures
conditions de sécurité. On commencera par les consigner dans ma
cour, afin d’éviter qu’ils ne profitent de mon absence pour
s’émanciper trop et se laisser aller à leur humeur querelleuse. On
m’a d’ailleurs fait part d’une circonstance qui justifie
particulièrement cette mesure : Allanga, hier soir, a rencontré
dans le village le frère d’un homme qu’il a tué jadis. Celui-ci
l’a reconnu, mais n’a rien dit. Chez les Gorânes, la vengeance
est de règle. Il est préférable qu’ils ne se retrouvent plus.
Je déjeune, comme d’ordinaire, chez le kaïmakan.