nous vient la fraîcheur. Groupés autour d’un feu chétif dont le
bois que nous avons pris à Tekro fait les frais, les hommes causent,
tranquilles, avec de longs intervalles de silence. Les chameaux font
avec appétit un deuxième et maigre repas. J’ai quitté tout à
l’heure mes vêtements d’Européen et j’ai, pour la première
fois, revêtu mon costume fezzanais. On sort de ma tente ma petite
table ; mon dîner est prêt. Doma place la première sentinelle.
Je m’aperçois, la nuit, que je me suis trop pressé de constater
l’absence de tout être animé à Sarra. J’ai négligé de faire
dresser mon lit, dont je me passe souvent, et suis tiré de mon
sommeil par un frôlement suspect contre ma natte ; je ne vois rien,
mais Ahmed, que j’appelle, me dit qu’il a tué un serpent dans
la matinée.
De Tekro, nous avons marché, pour arriver à Sarra, cinquante-quatre
heures quarante-cinq.
13 octobre. — Repos. Rien à signaler.
14 octobre. — Nous allons repartir aujourd’hui, car les
commerçants n’arrivent pas. Mais nous les attendrons encore un
ou deux jours à Bichara, le prochain puits. Nous bénéficions du
supplément de provisions que nous avions emporté pour eux ; il
nous reste dix-huit bottes de paille, avec un peu de dattes. Une
botte de paille représente la ration d’un jour pour quinze
chameaux ; cela trompe leur faim, d’ailleurs, plus que cela ne
les nourrit. Nous allons laisser deux bottes aux hommes qui sont
ici pour leurs quelques animaux. Nous en placerons quatre dans un
endroit du voisinage repéré avec soin, pour le cas où nous aurions
à repasser par le même chemin. Nous emporterons le reste, qui sera
largement suffisant pour permettre le nouvel arrêt prévu.
Le départ s’effectue à deux heures. Nous entrons cette fois
dans la partie inexplorée du désert de Libye. La route que je vais
parcourir n’a encore été vue par aucun Européen. J’éprouve
une impression de vie plus intense ; il me semble que chacun de mes
pas prend maintenant un intérêt, et je regarde avec une curiosité
nouvelle la morne étendue qui s’étend devant moi. Nous nous
arrêtons à huit heures un quart ; autour de nous, rien, dans le site,
n’a varié.
15 octobre. — Etape de huit heures quarante-cinq ; peu de changement
dans l’aspect de la contrée ; deux squelettes encore ; l’un
d’eux, une femme, a gardé des lambeaux de pagne. Elle est couchée
sur le côté, les jambes un peu pliées, les mains devant la poitrine,
dans une position de calme sommeil.
Les difficultés de la route m’avaient été exagérées. Notre temps
de marche reste raisonnable. Mais il faut tenir compte de l’allure
très rapide de nos chameaux. Pour les caravanes indigènes, beaucoup
plus lentes, ce qui m’a été dit reste vrai.
16 octobre. — Des détails d’un caractère nouveau viennent
rompre la monotonie du paysage : un groupe de garas assez étendu,
les garas Torsen. Nous en coupons la pointe. Je prends des visées.
Mes hommes, maintenant, sont bien en mains. Ils ont
compris. L’obéissance est devenue rigoureuse, et la confiance
paraît s’être établie, non sans réciprocité d’ailleurs :
moi-même, je les connais mieux.
Squelettes, mirages.
A la halte de midi, l’un de ces derniers met une belle flaque
bleue si près de nous que j’engage Denis à profiter de cette eau
tentante pour aller remplir les bidons. Mais il me répond d’un
air vexé qu’il sait très bien ce que c’est. Denis devient un
homme du désert.
On se croirait sur une plage immense où la mer, en se retirant,
aurait laissé quelques mares.
Demain, a dit Toroë, le puits. Ce sera, comme toujours, un pauvre
point dans le sable triste ; mais ce nom bref, qui, en France,
évoque seulement l’idée peu émouvante de besognes rustiques,
prend ici une incroyable ampleur.
Marche : 10 heures 35.
17 octobre. — Nous partons à cinq heures vingt. Une longue gara,
au loin, à l’ouest. Puis une pente légèrement ascendante, une
petite crête à peine marquée, et, devant nous, à une dizaine de
kilomètres, semble-t-il, beaucoup plus loin en réalité, un groupe
rocheux : le Hadjer Bichara.
Entre lui et nous, il y a d’abord une nouvelle plage de sable
parfaitement lisse et sans une tache, et une ligne de dunes, pointe
avancée de la masse dunaire occidentale qui, près ou loin, semble
nous accompagner toujours. J’affirmerais que cette pointe est
à trois cents mètres environ ; mais pendant plusieurs heures,
je suis l’objet des illusions de distance les plus inattendues
pour moi, malgré l’habitude que j’ai de ces régions. Tantôt
le hadjer s’approche avec une rapidité incroyable ; tantôt je
le vois plus éloigné encore que lorsque je l’ai aperçu pour
la première fois. La ligne des dunes me paraît longtemps aussi
proche ; puis, tout à coup, au lieu des trois cents mètres que
j’ai notés d’abord, j’ai l’impression que des kilomètres
m’en séparent. A cela se mêlent des phénomènes de mirage qui
parfois noient de bleu et parfois démasquent telle ou telle partie
de l’ensemble. Je finis par détourner, de cette fantasmagorie,
mes yeux que lasse son optique d’erreur. Je prends mon carnet et je
note, pour la reproduire plus exactement dans la suite, la succession
des illusions dont mon observation s’est abusée.
Nous mettons quatre heures pour arriver à la lisière des dunes ;
mes trois cents mètres représentaient plus de vingt kilomètres. Il
est dix heures trente-cinq quand nous campons au milieu d’elles,
après cinq heures et quart de marche.
Ahmed, en route, vient me demander, quand je le renverrai à
Faya, de ne l’adjoindre ni aux partisans, ni à des commerçants
fezzanais. Les premiers ne lui inspirent que peu de confiance s’il
a sur lui les gages que je lui aurai payés. Les seconds, paraît-il,
ont pour habitude d’abandonner sur la route tout homme incapable
de marcher ; et, s’il tombe malade, il se voit déjà perdu.
A cinq heures cinquante nous atteignons le puits. Nous avons marché
trente-quatre heures quinze, depuis Sarra. A peu près identique à
celui-ci, il est à quelques centaines de mètres au sud-ouest du
hadjer Bichara. Un monticule d’ossements, élevé tout près, en
signale l’emplacement. Alentour, innombrables, sur un vaste rayon,
d’autres ossements sèment le sable de petites taches blanches.
Le hadjer lui-même est un groupe de reliefs rocheux de vingt à trente
mètres ; il étend vers nous plusieurs longues arêtes noirâtres
entre lesquelles de larges espaces sablés montent en pente douce. Il
est flanqué à l’est et au sud-est de plusieurs groupes analogues,
quoique moins importante.
Ici encore, mes deux vieux guides viennent me faire chacun leur
petit discours. Je les vois encore, debout l’un près de l’autre,
noirs et grêles dans leur pagne bleu, bien droits, presque au garde
à vous. Mon cœur, décidément, est d’une parfaite blancheur.
Je fais dresser ma tente, puisque nous devons nous arrêter encore
pour attendre les Fezzanais.
Tandis que les hommes s’empressent à la tirer du grand sac de
cuir qui l’enveloppe, je repais mes yeux du spectacle de ce site
sans grâce, mais qu’avant moi nul Européen n’avait vu ; et
j’éprouve une satisfaction intense à la pensée que la Société
de Géographie, en me confiant le soin d’y porter son pavillon
scientifique, ménageait à un Français le privilège d’en fouler
le sol pour la première fois.
18 octobre. — Le vent, durant la nuit, a secoué si fort ma tente
qu’il m’a privé de sommeil la plus grande partie du temps.
Le matin, je passe trois heures à visiter le hadjer
Bichara. L’après-midi on fait boire les chameaux. Je mesure la
profondeur du puits ; l’eau est à trente-quatre mètres environ : un
peu plus de vingt-six longueurs de fusil 1886 ; les indigènes disent
vingt-trois brasses, ce qui revient sensiblement au même. J’en
note les autres caractéristiques, pour mon rapport technique.
Je remarque, tout près, des chebakas vides. Les chebakas sont
de robustes filets dans lesquels on place souvent les charges des
chameaux. Ceux-là ont contenu de la paille. Leurs propriétaires,
après les avoir vidés, les ont laissés là pour s’embarrasser
moins ; ils les prendront au retour ; le voisinage immédiat du
puits est, me dit-on, lieu sûr ; les dépôts qu’on y laisse sont
scrupuleusement respectés. Il n’en serait pas de même dans le
hadjer, par exemple ; c’est déjà plus loin.
19 octobre. — Je prends encore quelques observations, puis des
photographies. Un coup de vent met à jour une partie d’un nouveau
squelette humain. C’est un véritable ossuaire que cet endroit.
Les nuits sont très fraîches. La chaleur est toujours forte de neuf
heures et demie à quatre heures. Le vent est intermittent.
La contrée est éminemment lassante pour l’esprit. Je finis par
éprouver une impatience — si peu que ce sentiment puisse avoir sa
place au désert, où la notion du temps s’efface — d’apercevoir
quelque part une note verte, dans tout ce jaune et dans tout ce brun.
La journée s’achève dans le repos. Le soleil se couche. L’horizon
s’embrase, puis s’éteint doucement. Une teinte rose éclaire
l’âpre roche du Hadjer Bichara. Les hommes se sont mis en prière,
et dans cette ambiance d’Angelus, je me suis écarté quelque peu
pour m’abandonner mieux au charme du crépuscule. Je goûte la
paix de cette heure ; bientôt peut-être, car Koufra est tout près,
j’en connaîtrai de plus agitées.
Instinctivement je me suis dirigé vers le puits. Je me suis arrêté
devant ses pierres frustes, et j’ai été surpris du sentiment
de confiance, presque de piété, qui m’a envahi tout à coup. Il
est ici le but et le refuge, il est le secours et le seul secours. Il
emprunte une sorte de solennité à l’inappréciable trésor qu’il
recèle, dernier témoin d’une volonté animatrice, et aux drames
où sombre la vie de ceux qui l’ont trop longtemps cherché. Le
désert, partout ailleurs, est impitoyable.
Déjà, en prévision du départ proche, on a replacé, sur l’orifice
étroit, la trappe grise. Du sable fraîchement et soigneusement tassé
en assujettit à nouveau les bords, fermant la demeure profonde où
dort l’eau salutaire ; pourtant cette eau reste le viatique qui
nous soutiendra jusqu’au bout ; demain, elle va nous accompagner
dans nos guerbas pleines.
Des tombes se referment ainsi sur les êtres très chers dont
l’affection, en ce monde, est le principal élément du bonheur. Mais
après que la mort a plongé dans ses implacables ténèbres la
source où nous puisions le plus pur de notre force et de nos joies,
nous emportons encore, jalousement et pieusement cachés dans le
coin le plus secret de notre cœur, le bienfait de cette affection,
et sa douceur ; comme l’eau pure sur la piste désertique, elle
continue de nous aider à traverser les lieux arides où le caprice
des circonstances conduit le cours de notre vie.
20 octobre. — Nous nous mettons en route à cinq heures vingt. Les
Fezzanais ne sont toujours pas là. Je n’aurai de la sorte ni eux,
ni le caporal goumier. Mais mes provisions sont déjà fortement
entamées. Il me faut prévoir l’éventualité d’une période
d’expectative en arrivant à Koufra. Il serait imprudent d’attendre
davantage. Le manque de vivres dépasserait en gravité tout ce dont
j’ai à me préoccuper. Je me décide à tenter l’aventure dans
ces conditions, puisque la possibilité de les modifier m’échappe.
J’apprends en revanche une circonstance très intéressante pour moi :
le chef de Telab, le petit village par lequel nous allons aborder
la célèbre oasis, a un fils qui habite Ounyanga. Ce fils s’est
bien gardé de se faire connaître à notre passage, craignant
sans doute qu’on ne l’emmenât. Mais il a chargé Suleyman de
recommander à son père qu’il me fît bon accueil. Suleyman me le
dit aujourd’hui seulement.
Arrêt à dix heures vingt, auprès d’un nouveau groupe rocheux.
L’après-midi est marquée par un petit désastre. Ma montre, la
seule qui marchât encore, s’est arrêtée. Je vais essayer de me
servir d’un podomètre, mais quelle précision me donnera-t-il ?
Les reliefs, lignes étroites de garas, se multiplient sans arriver
à mettre de vrai pittoresque dans le paysage. Nous marchons environ
six heures. La soirée est fraîche, la nuit froide.
Je fais à Doma de sérieuses recommandations pour le service de
garde. Si les Toubous ont été avertis de notre départ de Faya,
comme c’est vraisemblable, c’est sur cette dernière partie de la
route qu’ils nous attaqueront, car c’est celle qui se rapproche
le plus du territoire qu’ils occupent.
21 octobre. — La nuit n’a pas été moins tranquille que les
précédentes.
Nous franchissons le matin, par un col facile et sablé, une étroite
barrière rocheuse qui s’était montrée hier à l’horizon. Elle
s’appelle Dour, me dit Toroë. Il me faut plus d’un quart d’heure
pour lui faire préciser que c’est le nom du lieu et non celui de
la halte qu’on y fait habituellement — dohr, en Arabe, correspond
à deux heures de l’après-midi.
Suleyman commence à me parler avec confiance ; les indigènes se
livrent lentement. Il me demande de scinder le détachement, au retour,
en deux groupes, si, continuant mon chemin vers Alexandrie, je le
renvoie à Faya sans moi ; lui et Doma, qui sont Fezzanais, Denis
et Ahmed, qui acceptent de faire route avec eux, et un guide. Les
Gorânes reviendraient de leur côté, avec l’autre guide. Il
craint sans cela des querelles. Koti a déjà tué trois hommes au
Tibesti. Cela corrobore les appréhensions que me manifestait Ahmed.
Une négligence dans l’ajustage d’une bassoure blesse fortement
un des chameaux.
Seuls Guetté et Degoré ont sellé ce matin les animaux de
charge. Doma me les amène. Je constate avec satisfaction
leur inquiétude. J’ai maintenant sur mes hommes l’emprise
nécessaire. Après les avoir abandonnés quelque temps à leurs
appréhensions, je leur dis que tout le monde s’est bien conduit
durant la fin de la route ; que je ne veux pas, le dernier jour, punir
sévèrement ; qu’on se bornera à ne pas seller le chameau tant
qu’il ne sera pas guéri, et que sa charge sera mise sur l’un des
leurs ; eux-mêmes feront chacun la moitié de l’étape à pied,
puisqu’ils n’auront plus, de la sorte, qu’une monture pour
deux. C’est, de la part de tout le monde, un visible soulagement,
et ils se confondent en marques de gratitude.
Nous arriverons demain à Telab, et je ne sais ce que cette journée
réserve à ces pauvres diables.
Je fais abattre dans la soirée, d’une balle dans la tête, un
autre chameau qui, malade, ne peut plus suivre.
22 octobre. — Voici le grand jour de mon voyage.
Nous nous mettons en route vers cinq heures et demie. C’est toujours,
à perte de vue, le même sable nu, tantôt plan, tantôt légèrement
bossué avec, parfois, des débris de roches. Le profil d’un sommet
très éloigné, sensiblement plus élevé que tous ceux que j’ai
vus jusqu’ici, et que déjà hier j’apercevais dans l’Est, se
précise en un double relief. C’est, me dit-on, le Djebel Zourouf. A
l’Ouest, une sorte de haute falaise, très loin aussi, s’accuse ;
au Nord-Est, une barrière rocheuse se montre, formée par une série
de petites garas. Rien n’indique que nous soyons près d’un lieu
moins désertique. Pourtant, d’après les guides, nous atteindrons,
avant midi, Koufra.
En effet, soudain, vers dix heures, nous découvrons devant nous,
lointaines encore, deux longues taches noires qui barrent la route
— deux palmeraies. Celle de l’Ouest, la plus proche, est notre
objectif.
Telab est là ; notre sort est sous ces palmiers.
Je dépêche Sidia et Suleyman, pour annoncer mon arrivée. Ne pas
prévenir serait m’exposer à une effervescence soudaine, au coup
de griffe de l’animal surpris à qui on a fait peur. Prévenir trop
tôt, ç’aurait été donner, en revanche, aux sentiments hostiles
qui pouvaient naître, le temps de se concerter et de s’associer
dangereusement.
Je vois mes deux émissaires disparaître dans les palmiers, et je
continue de me diriger vers Telab, guettant avec impatience leur
retour. J’ai le sentiment d’approcher du moment décisif de ma
tentative, dont le caractère aléatoire m’apparaît nettement
alors. Comme je ne suis plus qu’à un kilomètre des arbres,
un chameau monté en sort, et arrive au trot. Son cavalier est
Suleyman. Il a l’air assez ému et s’embrouille un peu. « Cela
ne va pas mal, me dit-il en substance. Le chef est absent, il est à
Djof, mais son jeune fils est là. Il n’y a qu’à entrer dans le
village. »
L’absence du chef est un contretemps sérieux. Je vais me trouver
en présence d’une foule livrée aux impressions du moment. Mais je
n’ai plus le loisir de m’attarder aux réflexions. Un homme, durant
ces quelques instants, s’est montré ; il s’approche. D’autres
paraissent et se joignent à lui. Je mets pied à terre, ma petite
troupe restant montée derrière moi. En silence, contrairement à
leurs habitudes, sans saluer, ils se placent à mes côtés. Ils sont
sans armes apparentes. Néanmoins, je trouve qu’ils m’entourent
de bien près, d’autant plus qu’ils m’ont peu à peu séparé
de mon escorte. Mes hommes ont la même impression et j’entends
charger les fusils, approvisionnés déjà.
La manœuvre n’est pas adroite. Je décide de persévérer,
en l’accentuant au contraire, dans la tactique que j’ai
adoptée : provoquer la loyauté par la confiance. Je me retourne
et je donne l’ordre de laisser les fusils tranquilles. Puis je
prends progressivement de l’avance sur mon escorte et, laissant
ostensiblement mon propre fusil et mon revolver sur mon chameau,
j’arrive à la porte d’une case, où un groupe m’attend.
On me fait entrer. Dans l’intérieur, sur le sol, des tapis. Il y
a là une dizaine d’hommes, des Arabes Zoueyas. Leur réputation
n’est pas très bonne. L’accueil est froid, les salutations
réservées, les mines contraintes. Pas de poignées de main. Je
m’assieds et je prends la parole. J’explique que je viens en ami
et en hôte, que je n’ai pas de soldats avec moi ; que je désire
voir Sidi Mohammed el Abid et que je voudrais lui faire porter le plus
tôt possible une lettre pour lui annoncer mon arrivée. Sa résidence
est à Tadj, à quelques heures de Telab. Je réussis à peu près à
me faire comprendre. Puis je fais appeler Ahmed pour qu’il me serve
d’interprète dans la suite. Il me dit que les gens du village ont
fait arrêter les chameaux à quelques centaines de mètres plus loin,
et qu’on les décharge.
Mes explications sont accueillies avec des visages fermés, mais avec
une correction parfaite. On va, me dit-on, envoyer immédiatement un
homme à Sidi Mohammed avec ma lettre. Il passera en même temps par
Djof et préviendra le chef du village.
Deux heures s’écoulent sans qu’on apporte ni thé, ni
eau. Les visiteurs se succèdent, entrent, saluent, s’assoient
silencieusement, me regardent, détournant rapidement leurs yeux durs
dès que mon regard rencontre le leur. Enfin plusieurs d’entre eux,
les uns après les autres, s’en vont. La diminution de leur nombre
donne comme une impression d’intimité. J’en profite pour poser
quelques questions. On y répond d’assez bonne grâce.
Suleyman entre. Je ne sais rien de ce qui se passe au dehors. Il
a le teint gris, ce qui est sa pâleur, mais il me fait, à la
dérobée, un petit signe, et j’en conclus que nulle complication
n’a surgi. Mes hommes, comme moi, semblent maintenant comprendre
que la partie est engagée, et qu’elle est décisive. Puis c’est
Denis. Il me demande si je ne veux pas manger. En effet, je meurs de
faim. Mais mon plus proche voisin l’interrompt. On m’apportera,
dit-il, à manger tout à l’heure, ainsi qu’à mes hommes. Je
suis ici dans la case du fils du chef. Il sera pourvu à tous mes
besoins. Ses paroles ont leur importance : ainsi je suis hôte,
et j’ai au moins devant moi les trois jours traditionnels de
l’hospitalité musulmane. Cela prend meilleure tournure.
En effet, on apporte des dattes et de l’eau. Je remarque quelques
visages ouverts, enfin, parmi d’autres qui restent hostiles. On me
demande à voir ma boussole ; on sait, me dit-on, que j’en ai une
et que je la regarde souvent en route. Une épingle double, ensuite,
passe de main en main. Puis ce sont mon fusil et mon revolver qu’on
réclame. Ils sont sur mon chameau, comme je l’ai dit tout à
l’heure. J’envoie Ahmed les chercher. La demande, à la vérité,
ne me plaît guère. Mais je suis trop engagé pour refuser. Je les
leur donne, l’œil aux aguets. On les regarde. Ils passent de main
en main. On me les rend.
Enfin du café arrive, puis un repas.
Le soir tombe. Un à un, les visiteurs se retirent. On apporte une
lanterne où brûle une bougie. On la pose à terre. Elle éclaire
une petite zone circulaire, sur le sol. Le reste de la case est dans
l’obscurité. J’attends, désœuvré.
Vers neuf heures, on m’annonce le chef Amran. C’est un grand
Arabe, sec, ridé, qui a de l’allure et qui n’hésite pas. « J’ai bien
fait, me dit-il tout de suite, de me fier aux gens de Koufra. Je suis
ici son hôte. Si la réponse de Sidi Mohammed, que tous maintenant
s’étonnent de voir tarder autant, était négative, lui-même me
reconduirait jusqu’au premier puits pour que je ne sois pas attaqué
en route. Puis, il me demande si je désire qu’on couche près de moi.
Lui-même s’y offre. Je réponds que, sous le couvert de l’hospitalité
musulmane, je me sens en pleine sécurité et que je préfère n’avoir
personne. Il paraît sensible à ma confiance.
Je vais voir mes hommes. Tout se passe au mieux. A peine suis-je
arrivé que Toroë et Sidia s’avancent et, selon le rite qu’ils
ont institué, ils me font l’habituel discours, que j’écoute
gaiement. Je rentre et je passe une nuit tranquille et reposante. Le
matin, vers huit heures, pendant que je cause avec le chef qui est
déjà venu me rendre visite, on vient le chercher : des soldats
arrivent. Il me dit de ne pas bouger et sort.
Cinq minutes plus tard, il revient et, derrière lui, entrent quatre
hommes : un officier, un commandor qu’on appelle Effendi, et trois
soldats. Ils sont tous parfaitement bien tenus, en costume kaki,
à l’européenne, avec boutons de cuivre, jambières de cuir,
chaussures et fusil à tir rapide, muni d’une courte baïonnette
qui se replie le long du canon. J’ai retrouvé souvent ces
particularités d’équipement et d’armement dans la suite.
Le commandor, un grand gaillard aux longues jambes, au teint d’un
brun très foncé, aux lèvres proéminentes, me salue, me tend la
main. Il apporte la réponse de Sidi Mohammed. On me la lit. Sidi
Mohammed se déclare heureux de ma visite. Il me recevra demain à
Tadj, où m’escorteront ces soldats, et j’y serai son hôte. Ce
soir, ajoute le commandor, nous partirons, nous coucherons à Zouroug,
et demain matin, avant la chaleur du soleil, nous serons à Taj,
_in cha Allah_ — s’il plaît à Dieu.
La partie est gagnée.
Dans cette partie heureuse, je n’ai pas été seul à tenir les
cartes du jeu français. Si l’évolution des Senoussia s’est
manifestée nettement, pour la première fois, à l’occasion de
ma visite, elle a été préparée par une série d’événements
antérieurs.
Après les rudes et victorieuses campagnes au cours desquelles nos
officiers et nos soldats imposèrent aux populations du Kanem,
du Ouadaï, de l’Ennedi, du Borkou et du Tibesti le respect
de notre drapeau, la politique ferme, généreuse et sage de
notre administration en Afrique, a inspiré aux indigènes une
considération et une confiance dont la portée s’est étendue
jusqu’aux Senoussia, très informés de l’opinion extérieure
par leurs émissaires, et je suis heureux, au moment où je relate
le résultat qu’il m’a été donné de recueillir, de rendre
un hommage infiniment sincère et profondément reconnaissant aux
morts et aux vivants qui, dès longtemps, l’ont courageusement,
modestement et efficacement poursuivi.
Les voisins reviennent. On les informe. Tous les visages deviennent
cordiaux. On se prête à des photographies. Quant à mes gens,
ils sont radieux.
L’après-midi, je visite les cultures avec un homme du nom d’Abd
el Kader, qui se dit chérif et qui, en l’absence du chef, malgré
la présence du fils de celui-ci, a pris hier toutes les initiatives
et s’est tenu constamment près de moi. Ce sont de petits champs,
tout proches des cases.