Je vais partir demain. Je laisserai à Tekro quatre de mes hommes. Il

m’en restera six, plus Denis et Ahmed, plus les deux guides, plus le

caporal goumier que je prendrai en route. C’est suffisant. Quatre

de mes chameaux vont se trouver ainsi disponibles ; avec un autre

qui, déjà, n’a pas de charge — il est toujours bon d’avoir

un animal en surnombre — cela en fait cinq. Le gros de la section

méhariste demeurera au puits. L’adjudant Souverain m’accompagnera

seul jusqu’à la frontière, avec une escouade. Cela permettra à la

section de me donner presque toute la paille qu’elle devait emporter

pour venir avec moi ; à Tekro elle n’en a pas besoin. Je chargerai

cette paille et des dattes sur les cinq chameaux susdits. Quand je

rencontrerai les goumiers et les Fezzanais, je ravitaillerai tout

le monde. Le sergent goumier rejoindra la section avec le guide. Le

caporal et les Fezzanais rebrousseront chemin avec moi. C’est la

seule solution. Je désigne les hommes que j’élimine. Mon effectif,

finalement, est le suivant : Toroe et Sidia, d’Ounyanga, guides ;

Denis et Ahmed, serviteurs ; Doma, Suleyman, Fezzanais fixés au Kanem ;

Allanga, Koti, Guetté, Degoré, Gorânes ; ces six derniers viennent

comme partisans. Je passe la fin de la journée à revoir des détails

d’équipement. On fera boire les chameaux demain matin entre huit

et dix heures, et à deux heures nous nous mettrons en route.

Mes hommes ne peuvent ignorer que j’emporte des sacs d’argent

dans mes cantines ; je les ai souvent ouvertes devant eux depuis

Faya. J’en retire ostensiblement ces sacs et je les leur fais

porter au capitaine à qui je demande, en leur présence, de les

conserver. Dans la nuit, je les reprends et je les remets à leur

place. Il est inutile d’éveiller les convoitises.

6 octobre. — Je vais le matin voir le capitaine Ledru sous sa

tente. Je tiens, malgré que le lieu ne comporte guère de protocole,

à bien marquer par cette visite de remerciements, le sentiment où

ses procédés m’ont laissé. Sans enfreindre à aucun moment les

instructions supérieures qui prescrivent aux autorités françaises

d’observer à l’égard des territoires libyens une réserve

absolue — nous n’y sommes plus chez nous — il m’a manifesté

en toute occasion sa sympathie personnelle pour mon effort, et je

reste vivement touché de l’intérêt amical dont j’ai trouvé

la preuve dans ses moindres initiatives.

C’est un peu la France dont je m’éloignerai tout à l’heure en

le quittant. Il représente ici cette phalange coloniale où tant de

nobles caractères, tant de Français courageux, désintéressés et

modestes, donnent à l’intérêt national le meilleur de leur vie,

de leur santé et de leur cœur. Je parle ici des civils comme des

militaires, des militaires comme des civils. Ils doivent être unis

devant la gratitude du pays comme ils sont unis dans l’effort.

Cependant, quelque chose de notre commune patrie m’accompagnera

encore, car un peu du prestige français est engagé, avec moi,

dans ma tentative.

Nous ne sommes prêts qu’à trois heures. Nous partons. Après six

kilomètres, la fourche de ma bassoure se fend en deux. La bassoure est

la selle qu’on emploie dans ce pays pour les chameaux. Je connais

quatre sortes de selles indigènes, encore que les deux dernières

ne soient, à proprement parler, que des bâts. Il y a la rahla, la

meilleure de toutes lorsqu’on y est un peu habitué ; c’est celle

des Touaregs : un plateau circulaire, légèrement creusé ; derrière,

un dossier fuyant sur lequel on ne s’appuie pas ; devant, une croix,

dont on peut, au besoin, saisir la base. Je n’en ai pas trouvé à

Faya. Il y a la selle de Mauritanie, qui se rapproche de la rahla,

en plus large, moins dur et peut-être plus confortable ; la haouia,

formée de deux Y renversés que réunissent des traverses ; elle

repose sur un long coussin qui épouse la forme de la croupe et des

flancs de l’animal ; la bassoure est formée, elle aussi, d’Y

renversés, mais elle est plus longue et plus large. Deux coussins

supportent l’Y antérieur, deux autres l’Y postérieur. On dispose

ensuite sur cette carcasse une certaine épaisseur de couvertures.

La bassoure est très confortable, à la condition que la bosse du

chameau ne dépasse pas son armature de bois ; autrement l’échine de

l’animal forme saillie et l’Européen le plus entraîné blesse

en quelques heures. Cette condition n’est pas toujours aisée

à réaliser. Les chameaux, lorsqu’ils sont en bon état, ont une

bosse très accusée ; son volume est en proportion des réserves dont

ils disposent ; c’est elle qu’on observe d’abord pour juger de

l’état de l’animal ; et comme celui-ci, lorsqu’on marche, vit

le plus souvent sur ces réserves, il est important de ne se mettre

en route qu’avec des chameaux chez qui ce témoin de prospérité

soit d’un volume significatif.

Le chameau, en effet, boit et mange proportionnellement à sa taille,

ce qui n’a rien que de naturel. Mais il a le privilège de pouvoir

manger et boire en une seule fois pour plusieurs jours, accumulant

ainsi des provisions qu’il dépense ensuite progressivement. Il a

encore d’autres avantages. C’est la monture la plus douce, la plus

facile et la moins fatigante, lorsqu’il est normalement dressé,

et la légende du chameau qui donne le mal de mer ne manquera jamais

de faire sourire un Saharien.

On croit, en revanche, trop volontiers, que sa résistance à la

fatigue est presque sans limites : un chameau ne travaille guère

plus de quatre mois par an ; il se repose et récupère pendant les

huit autres.

Mais je reviens à l’incident qui m’a fourni l’occasion de

cette digression.

Je fais desseller immédiatement plusieurs de nos montures ; je

prends la bassoure qui me paraît devoir convenir le mieux. On

la dispose, j’essaie, et je suis forcé de descendre, la bosse

dépasse. Je procède à deux autres expériences : elles sont

également négatives.

Alors, plutôt que d’entreprendre, dans des conditions matérielles

défectueuses, un effort physique que les indigènes mêmes me

représentent comme si considérable, je donne, à la surprise et à

la déception générales, l’ordre du retour. Nous allons rentrer

coucher à Tekro. On m’y aménagera ce soir même une autre selle. Je

l’essaierai demain matin ; l’après-midi, si elle est parfaitement

au point, nous repartirons.

Sous ces latitudes, une écorchure ne se néglige pas impunément ;

elle est toujours de conséquence. S’envenime-t-elle, l’adénite

survient presque aussitôt, et cette complication, souvent bénigne

en France, s’aggrave ici avec une incroyable rapidité. C’est

alors, pour plusieurs semaines, l’immobilisation forcée. Je ne

veux pas introduire cet aléa supplémentaire parmi ceux que mon

voyage présente déjà.

Le fait qu’on accepte certains côtés aventureux d’une

tentative ne doit pas conduire à l’envisager avec insouciance

dans tous ses détails. Se griser du risque est une faiblesse et une

infériorité. La réalisation des entreprises hasardeuses appartient

aux esprits prudents.

Le ridicule de notre retour solennel, après notre solennel départ,

ne me fait pas hésiter un seul instant.

7 octobre. — Le secret espoir que je conservais de voir arriver

les goumiers ce matin est encore déçu.

Ce que nous ont dit les Fezzanais est certainement faux ; à

l’examen, les détails ne concordent pas. Où sont-ils ? Peut-être

à Sarra, leurs chameaux morts, ne pouvant revenir. Ils y ont de

l’eau, et la chair de leurs animaux : je les trouverais du moins

vivants, en ce cas. D’autre part, ont-ils rejoint les marchands,

et, alors, que s’est-il passé ? Toutes les hypothèses sont

permises. Jusqu’à présent, ils ont exécuté à contre-sens chacun

des ordres qui leur ont été donnés. Si les Fezzanais, confiants dans

leur nombre, ont résisté à leur injonction de rebrousser chemin,

ils ont dû employer la force ; en admettant même qu’ils aient eu

le dessus, la mort d’un homme du côté adverse pourrait me coûter

cher lorsque j’arriverai à Koufra.

Qui vivra verra.

Nous quittons Tekro à deux heures. J’ai cette fois une selle

parfaite. Nous marchons jusqu’à sept heures et demie. Le terrain

n’est d’abord qu’une succession de reliefs faibles, formations

rocheuses, tronconiques principalement, et de dépressions à fond de

sable. Nous dépassons, vers six heures, un petit enclos de pierres

qui désigne à la piété des voyageurs une place où s’arrêta

Sidi Mohammed el Mahdi, le prophète vénéré des Senoussia,

oncle de Mohammed el Abid. Quelques-uns de mes hommes y prient un

instant. Nous arrivons ensuite à une plaine de sable qui s’étend

de toutes parts jusqu’à l’horizon. Nous y campons.

8 octobre. — Repartis à une heure et demie du matin, nous marchons

jusqu’à neuf heures. Je fais monter ma tente, car le soleil est

encore très chaud ; le soir, nous éviterons cette perte de temps ;

c’est d’ailleurs ainsi que nous procédons depuis Faya. Nous

nous remettons en route à trois heures, et, à sept heures, nous

arrivons à des roches ensablées qui marquent le début du plateau

de Jef Jef ou Jeb Jeb. Nos chameaux, excellents et à peine chargés,

marchent à une allure très rapide. Arrêt à sept heures quarante.

9 octobre. — Départ à deux heures trente-cinq du matin. A cinq

heures cinquante, nous commençons à descendre. Le plateau s’abaisse

progressivement, par longs gradins faiblement accusés. A dix heures

un quart, arrêt dans une dépression sablée.

J’ai besoin d’un objet qui se trouve dans l’une des cantines. Je

la fais apporter. Je fouille vers le fond. Ahmed, qui est là, me

saisit brusquement la main. Il vient de voir un petit scorpion jaune

qui frétille dans mes effets. Il le cherche, l’attrape adroitement

et le tue. La piqûre de ces scorpions n’est pas mortelle, mais

elle détermine des accidents douloureux, de la fièvre, un phlegmon

parfois. Je suis d’ailleurs muni de sérum anti-serpent.

Voici quelque chose de plus sérieux. L’adjudant Souverain vient

me chercher. J’ai emporté de Tekro, pour moi, Denis et Ahmed, onze

guerbas pleines ; les hommes d’escorte ont les leurs. Nous en usons,

à nous trois, une par jour à peine. L’adjudant vient de constater

qu’on a volé de l’eau dans les onze, et que la plupart sont à

moitié vides. C’est un acte de grave indiscipline, et un mauvais

début. Je retourne à ma tente : je prends un petit revolver que

j’ai dans ma cantine, je le mets dans ma poche et je reviens. Je

procède à un semblant d’enquête qui, bien entendu, ne donne pas

de résultat. Alors, je tire mon revolver, je le mets sous le nez de

celui des partisans qui est le plus proche, et je l’avertis que le

premier acte de ce genre sera puni d’une balle dans la tête. Il

a cru que j’allais tirer, et il a changé de visage.

Désormais, les peaux de bouc, aux arrêts, seront étalées sur une

natte, près de moi. On n’y touchera qu’en ma présence. Ces gens

ont leurs qualités, mais ce sont d’incorrigibles pillards. Il est

nécessaire que je les prenne en main. Jusqu’ici, j’ai laissé au

capitaine le soin de la discipline ; à me voir m’en désintéresser,

ils ont conclu à ma faiblesse. Demain, je vais être seul avec eux ;

le moment est venu de les détromper.

L’aspect de la région est le même. Les points de repère font

absolument défaut. Nous repartons à deux heures trente et nous

arrêtons à sept heures trois quarts.

Je vais dîner, pour la dernière fois, avec l’adjudant. Demain,

il regagnera Tekro avec son escorte. A la clarté des étoiles, on

dresse, dans la nuit, notre table. On apporte un photophore, puis le

repas : riz, endaubage, figues cuites, café, notre menu habituel,

auquel s’ajoute, en cette période de longues étapes, un peu de vin.

10 octobre. — A deux heures quarante-cinq, par une nuit claire

et fraîche, je prends congé de mon compagnon. Une poignée

de main cordiale, des vœux de bonne chance réciproques. Je le

remercie sincèrement. Il a été pour moi un aimable et précieux

collaborateur.

Me voici livré à mes propres forces. Je songe au navire, qui,

le pilote parti, s’avance, seul désormais, vers la pleine

mer. Selon mon habitude, je marche deux heures, puis je monte sur

mon chameau. La température, au lever du jour, s’abaisse encore,

et je m’enveloppe frileusement dans une couverture. Pourtant,

depuis Tekro, les journées, de nouveau, sont devenues assez chaudes.

Vers huit heures, je dépasse un squelette humain convulsé, blanchi,

à demi ensablé. Ses mains, crispées, sont ramenées devant sa

poitrine, dans une attitude d’agonie. Un peu plus loin, j’en

aperçois un autre. Je n’avais encore rencontré cette particularité

dans aucune contrée, même au Sahara[20]. Ce sont de pauvres gens

qui ont été mangés par le désert, selon l’expression de Nadji,

lorsqu’il m’entretenait à Faya. Ils sont morts là. Leurs

ossements se dessèchent et blanchissent dans le grand silence

désertique, enveloppés d’un linceul de lumière, veillés tour

à tour par le soleil et par les astres de la nuit. C’est une tombe

qui en vaut bien d’autres.

Halte à dix heures quinze, tente, déjeuner. Le sable porte la

trace de chameaux qui ont couché là récemment. Mais les empreintes

d’arrivée et de départ ont été effacées par le vent.

Un cordon de dunes éloignées reste presque constamment visible,

depuis quelque temps, dans l’Ouest. A l’Est, plus loin,

semble-t-il, une autre ligne de hauteurs au sommet rectiligne, mais

dont je ne puis dire si ce sont des dunes ou une falaise. Elles

paraissent baignées dans des flaques d’eau bleue, où elles se

reflètent. Ces flaques sont des effets de mirage. Autour de nous,

le sable est uniformément plan et nu.

Nous repartons à deux heures cinq et campons à huit heures trente.

11 octobre. — Départ à cinq heures quarante-cinq. Le jour levant

nous montre, à l’ouest, très près, quelques reliefs isolés. Nous

coupons la piste d’une caravane ; elle date d’avant-hier ;

les empreintes sont tournées vers Tekro, le nombre des animaux est

d’une quinzaine. Seraient-ce les Fezzanais et les goumiers ensemble ?

Encore un squelette.

A dix heures, nous laissons à l’Est, à quelques kilomètres, une

gara que Toroë me dit se nommer gara Sufta. Je n’en donne toutefois

le nom qu’avec réserve. Chuftah, en arabe, signifie : tu l’as

vue. Peut-être est-ce ce qu’il a voulu dire. Des confusions de ce

genre se sont souvent produites. Quant à tirer plus de précisions

de l’excellent Toroë, il n’y faut pas songer.

Je m’aperçois, non sans satisfaction, que je n’ai aucune peine

à supporter l’effort des étapes. La rapidité de l’allure

de mes chameaux les abrège d’ailleurs sensiblement. Hier matin,

je ressentais un peu de fatigue, résultat du manque de sommeil ;

mais l’heureuse idée qu’a eue Toroë, notre guide — Sidia

ne fait que l’assister et est là surtout pour le cas où un

accident l’obligerait à remplacer son camarade — de nous laisser

dormir jusqu’à près de six heures, m’a permis de me reposer

complètement. Je n’avais abordé cette route qu’avec un peu

d’inquiétude : il y a sept mois que je marche presque sans arrêt.

Si mes nuits sont écourtées, mon sommeil est reposant. Je fais

disposer chaque soir, en fer à cheval, quatre bottes de paille. On

place mon lit entre ces murs improvisés. On n’en déplie pas les

pieds, de sorte qu’il est au ras du sol, ou presque ; je suis ainsi

parfaitement abrité du vent qui, en ce moment, souffle sans arrêt,

avec plus ou moins de violence, du Nord-Est.

Le site continue d’être parmi les plus monotones que j’aie vus,

même au désert. On a chaque soir l’impression de coucher au même

endroit que la veille. C’est une interminable grève.

La Libye est loin de présenter le pittoresque de certaines parties

du Sahara. Elle est plus uniforme, plus nue, plus morne. Mais elle a

de commun avec celui-ci son silence, la douceur des soirs, la beauté

du ciel et la paix des nuits.

Aucune trace d’animal. Seuls avec quelques squelettes humains, comme

je l’ai dit, d’innombrables squelettes de chameaux jalonnent la

route ; on ne fait guère cinq cents mètres sans en rencontrer un.

Les voyageurs ont édifié, de-ci, de-là, des bornes. Il y en a

trop dans certains endroits, pas assez dans d’autres, et elles

ne rendent aucun service. Pas de piste tracée ; on marche dans une

direction connue, mais les itinéraires s’écartent largement les

uns des autres.

J’ai eu à réprimer cette nuit un nouvel acte d’indiscipline de

la part de mes hommes. J’avais commandé un tour de faction. Je me

suis réveillé vers une heure et j’ai procédé à une inspection

du carré. Chacun dormait, abrité derrière sa selle. Les chameaux

étaient parqués au milieu. Mais de sentinelle, point. Je m’adresse

à Doma, qui me paraît plus sûr que les autres et que je charge,

depuis le départ, de transmettre mes ordres.

— C’est, me dit-il, le tour de Guetté ; Degoré l’a précédé.

Nous les réveillons tous deux. C’est très net : Degoré a prévenu

Guetté que c’était son tour, mais Guetté s’est bien gardé de

bouger. Le coupable se voit infliger, séance tenante, une punition

qui lui donnera à réfléchir et apprendra aux autres, tirés de leur

sommeil par l’incident, que j’ai l’intention de me faire obéir.

Nous nous sommes arrêtés à dix heures. Nous ne remportons

qu’à deux heures quarante. Nous dépassons de nouveaux

ossements humains. Vers sept heures, les guides me montrent une

étoile que le soir a fait apparaître à l’Ouest. Ils me disent

qu’avant qu’elle ne se couche, nous serons au puits. Mais ils

s’arrêtent une heure plus tard ; nous en sommes tout près et, dans

l’obscurité, ils craignent de ne pas le voir ; nous allons attendre

le jour. C’est pour tous une nuit longue et réconfortante. Nous

dormons encore jusqu’au matin.

12 octobre. — Les guides partent seuls, dès l’aurore, pour

reconnaître les environs, ils reviennent une demi-heure après, sans

avoir rien découvert ; ce doit être un peu plus loin. On selle les

chameaux. On me raconte en route l’aventure du lieutenant Fouché

qui, en 1914, avec un détachement, a poussé jusqu’à Sarra. Son

guide l’a perdu et son audacieuse reconnaissance a failli tourner

au tragique. Il est le seul Européen qui ait atteint ce point

jusqu’à présent.

Le sable est bossué depuis quelque temps de légers mouvements de

terrain. Des affleurements rocheux, tout en débris, mettent des

taches sur le sol. Ils se présentent par endroits sous la forme

de petits cônes d’un mètre environ de relief. Rien de plus mort

que ce pays. C’est un paysage lunaire. Il est des déserts où on

trouve un peu de végétation, quelques animaux. Ici, des ossements,

c’est tout ; en dehors du passage de rares voyageurs, le soleil

qui se lève en ce moment à ma droite, se couche chaque jour sans

qu’une goutte de sang ait échauffé une veine, sans qu’une

goutte de sève ait vivifié une tige ; nul autre mouvement que

la course du sable soulevé par les masses d’air qui fuient sans

cesse, puissamment aspirées, en cette saison, vers le Sud-Ouest ;

nul autre bruit que la plainte des vents.

L’esprit subit l’influence de cet aspect. Le caractère absolu de

l’isolement ambiant lui fait perdre à la fois la notion du temps

et celle des distances. On ne se sent ni éloigné ni rapproché

d’aucun lieu. Les souvenirs les plus lointains semblent être ceux

d’événements proches.

Mais voici que les guides s’arrêtent et montrent, à quelques

centaines de mètres de nous, un point blanc. C’est une petite tente

conique. Nos gens seraient-ils là ? J’envoie Doma et Suleyman la

reconnaître. Suleyman est, avec Doma, le meilleur des six partisans.

Près de cette tente est un monticule de trois à quatre mètres de

relief, couronné de pierres, mais je ne vois pas le puits.

Nous approchons ; Doma revient ; la tente est occupée par

deux Fezzanais, deux hommes de la caravane que les goumiers ont

rejointe. Ils viennent d’ailleurs à ma rencontre. Que s’est-il

passé ?

Il n’y a pas eu bataille. Les goumiers ont rattrapé leur petite

troupe à Sarra. De là, ils ont emmené tout le monde, sauf eux,

à Tekro. Ce sont les hommes de confiance des deux commerçants. On

les a laissés là avec une partie des chameaux, un âne, un peu de

dattes et de paille, les bagages. Je leur explique le malentendu qui

s’est produit. Ils sont pleins d’urbanité, de déférence. Ils

se disent heureux d’avoir pu me voir, se plaignent seulement du

caporal, qui a été brutal. Ils me demandent quelques vivres. Les

leurs sont près d’être épuisés. Je leur fais donner des dattes

et du couscous en abondance, de la paille pour leurs animaux. Ils se

confondent en remerciements.

J’ai dû croiser la nuit, sans m’en douter, les goumiers et la

caravane. Enfin, il ne s’est rien passé de grave, et c’est pour

moi un véritable soulagement de l’apprendre.

Puis, je vais au puits. Il est là, tout près du monticule, mais au

ras du sol, sans margelle, fermé par une trappe de bois que recouvre

une plaque de métal. Il faut être dessus pour le voir.

Auprès sont une corde, en très mauvais état et peu sûre, et un

appareil muni de crochets pour repêcher les dellous qui viendraient

à tomber. Au bord, on a planté, un peu inclinés en avant, deux

pieux courts et robustes, dont l’extrémité porte une petite

traverse. Celle-ci sert d’axe à une roulette métallique à

gorge. Il y a par terre une roulette de rechange.

Sous un cadre de rondins, l’orifice est sensiblement circulaire,

avec un diamètre d’un mètre à peu près.

Ce qu’on voit de la paroi est roche ; il n’y a qu’une petite

couche de sable à la surface du sol. L’eau, excellente, était,

le jour de mon passage, à 59 mètres de profondeur. J’ai mesuré

avec un fusil 1886, dont la longueur est sensiblement 1 m. 30, la

corde dont on se servait pour la puiser ; j’ai trouvé un peu plus

de quarante-cinq fusils.

Les indigènes m’avaient dit, les uns, 36 brasses, les autres 33

brasses et demie, ce qui, en comptant la brasse à 1 m. 70, donne 61

m. 20 et 56 m. 95.

Le forage est dû aux Senoussia ; sur une indication de Mohammed el

Madhi, leur chef vénéré, qui en marqua la place et leur dit que

leur labeur serait couronné de succès, ils ont creusé par des

moyens rudimentaires, creusé sans relâche, et trouvé l’eau. Le

miracle est fils de la foi.

Comme nous venions d’installer notre camp modeste, mes deux vieux

guides, Toroe et Sidia sont venus à moi et sont restés debout,

immobiles. J’ai compris qu’ils voulaient me parler, et j’ai

appelé un de mes Fezzanais, Suleymann, qui comprend le dialecte

gorâne.

Solennel, Toroe, le plus âgé, a pris la parole.

« Nous sommes arrivés droit sur le puits, m’a-t-il dit. Nous

ne l’avons pas dépassé. Nous ne l’avons pas cherché. Il

n’était ni à l’Est, ni à l’Ouest. Nous l’avons trouvé

tout de suite. C’est parce que ton cœur est blanc. Sur cette route,

ceux dont le cœur n’est pas blanc ne trouvent pas le puits. »

Il continua quelque temps sur ce ton, et, visiblement satisfait,

s’arrêta. Je croyais que c’était fini, mais Sidia voulait

parler à son tour. Plus bref, car Toroe avait épuisé toutes les

ressources de l’éloquence, il me répéta la même chose. Puis

ils s’en allèrent côte à côte, toujours lents et solennels,

et rejoignirent les autres. A mon tour, j’allai à eux.

— Comment, leur dis-je, trouvez-vous la route ? Quels sont vos

points de direction ?

— Il faut, me répondirent-ils, marcher en regardant de l’œil

gauche l’étoile qui ne tombe jamais.

En effet, on marche à peu près Nord-Nord-Est. Il parlait de

l’étoile polaire.

Tout est relatif. Ce puits, ces hommes, me donnent ici une impression

de confort, d’animation, — de centre important ; et c’est avec

un sentiment de joie et de bien-être que je vais maintenant me coucher

paresseusement sous ma tente, où l’on vient d’étendre une natte.

L’après-midi, les Fezzanais, que j’ai invités à prendre

le thé, insistent pour que j’attende le retour de leurs

compagnons. Ils seront là demain, m’assurent-ils. Ce sont

encore dires d’indigènes. Néanmoins, mes provisions me

permettent de m’arrêter quarante-huit heures, et je décide

de le faire. Eux-mêmes ne sont jamais allés à Koufra, et leur

conversation, banale, ne m’apporte aucun renseignement.

[Illustration : MISSION BRUNEAU DE LABORIE

Itinéraire relevé dans le Désert de Libye

7 octobre - 4 décembre 1923]

Je vais ensuite assister à l’abreuvoir des chameaux, qu’on a

fait manger d’abord, afin qu’ils boivent davantage ; la paille

qu’on leur donne est celle que nous avons emportée, car il n’y

a aucun pâturage. Cinq ou six hommes, en file, placent la corde sur

leur épaule et s’éloignent en courant gaiement jusqu’à ce que

la dellou, préalablement immergée, réapparaisse à l’orifice ;

deux autres la prennent alors, versent son contenu dans le panier

abreuvoir, au fond duquel est une toile de tente qui évite les fuites,

et le chameau de qui c’est le tour baisse son grand cou et commence

à se désaltérer. Les autres, entravés d’un pied qu’une corde

remonte et fixe contre leur cuisse, sagement, attendent derrière

lui. Les vingt et un premiers ont leur ration complète. Je suis

forcé de réduire celle des deux derniers, car l’eau s’épuise ;

ils se dédommageront demain. L’opération a demandé environ trois

heures et demie. Je donne tous ces détails, qui semblent fastidieux,

parce qu’à défaut d’un intérêt de pittoresque, ils offrent

un intérêt pratique. Je ne puis toutefois les multiplier ici à

l’excès, et les voyageurs qui désireraient des indications plus

précises et plus complètes les trouveraient dans les rapports

que j’ai déposés au Ministère des Colonies et à la Société

de Géographie.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 24 / 34 段