discrétion, mon objectif n’était un mystère pour personne, j’ai
pris le parti de répandre le bruit que la section méhariste venait
avec moi jusqu’à Koufra, de manière à décourager les Toubous
qui auraient songé à organiser un rezzou en mon honneur. On en a
conclu que nous nous proposions d’attaquer Koufra ; et devant cette
perspective, les guides s’abstiennent.
Il y a là un commerçant fezzanais qui se rend à Abéché. Sa tente,
une tente conique, blanche sur le sable, est installée à cent mètres
du poste, près du puits, un beau puits aux parois de roche, qui
donne en abondance, à un mètre environ du sol, une eau limpide. Je
lui explique que je vais à Koufra sans aucune intention belliqueuse,
et je lui propose — il en vient — de m’y conduire. Mais il me
donne des raisons devant lesquelles il faut bien que je cède : il a
là pour 3.000 francs de halack, achetés à Koufra à crédit. S’il
revient sans les avoir écoulés, il ne pourra payer ce qu’il
doit et s’exposera à des difficultés. Je le laisse, et je dis à
Denis, à Ahmed et à Nadji d’aller le soir au village, de causer,
d’affirmer mes intentions pacifiques. Je ne doute pas que demain
les choses ne se présentent d’une manière plus satisfaisante.
A cinq heures, il y a tam-tam. Les femmes sont de taille moyenne,
sveltes, laides de visage, mais gracieuses. Elles portent les cheveux
assez longs, divisés, comme à Oum Chalouba, en petites tresses, et
généreusement enduits d’une mixture dont l’odeur les enveloppe
d’une atmosphère nauséabonde. Elles sont vêtues ici de pagnes bleu
foncé qui, d’un côté, passent sur l’épaule et, de l’autre,
sous le bras. Beaucoup ont un large bandeau de cuir autour de la
tête ; les deux extrémités pendent, derrière, jusqu’à leurs
pieds. Une large ceinture de cuir également, leur serre la taille,
prenant ces extrémités au passage. Leurs narines percées se parent
de bâtonnets ou de boutons généralement rouges. Leurs bijoux
sont des peignes d’argent à trois ou cinq dents, et des anneaux
d’argent suspendus le long de leurs oreilles. Mais elles n’ont pas
le cimier de figurines de cuivre que j’ai remarqué à Oum Chalouba.
Leur danse se rapproche de celle que j’y ai vue, sans être tout
à fait identique.
Ainsi parées, elles se tiennent sur un rang et s’enlacent par
les bras, que chacune d’elles étend au-dessus des épaules de
ses deux voisines. Le tam-tam commence sur un rythme lent. Elles
s’élèvent toutes ensemble sur la pointe des pieds, puis se
laissent retomber légèrement en fléchissant un peu les genoux et
en reculant chaque fois, mais à peine, de deux ou trois centimètres
seulement. Le mouvement s’accentue peu à peu, la ligne qu’elles
forment exécute, toujours à reculons, une conversion continuelle,
poussée en quelque sorte par le joueur de tam-tam qui lui fait face
et qui s’avance lentement. Alors un autre rang, d’hommes cette
fois, se groupe et se place derrière le musicien. Aussi violents
dans leurs gestes qu’elles sont réservées dans les leurs, ils
brandissent des cravaches, voire des sagaies, au-dessus de leurs
têtes, et semblent les menacer et les poursuivre, ce pendant que
dans leur mouvement rythmé de vague qui s’élève et s’abaisse,
elles continuent leur fuite exempte de frayeur et de hâte. C’est
décent, gracieux et naïf. La civilisation n’a pas encore appris
l’art de la danse à ces sauvages. Enfin elles vont s’asseoir en
cercle, et les hommes, devant elles, exécutent des pas de fantaisie,
ce pendant que tout le monde accompagne d’un chant monotone le haut
tambourin qui est l’orchestre de la fête.
La propreté semble inconnue ici. C’est un défaut commun à toutes
les populations des régions franchement désertiques que j’ai
observées. L’économie de l’eau y est si souvent une nécessité
vitale, qu’elle est entrée dans les mœurs. Il faut bien dire que
tout gravite autour de cette question. On ne peut aller d’un point à
un autre que par les itinéraires qui comportent, relativement à la
distance, un nombre de puits raisonnable ; à moins d’un puits tous
les huit jours, une piste est considérée comme exceptionnellement
mauvaise, et, de préférence, on l’évite. En principe, on ne peut
camper plusieurs jours qu’auprès d’un puits ; partout ailleurs
la mort est là qui guette. Sa situation, son sol, sa profondeur,
l’abondance de l’eau qu’il contient, le caractère temporaire
ou permanent de celle-ci, le plus ou moins de rapidité qu’elle
met à se renouveler, sont des questions qui retiennent l’attention
de tous. Le voyageur voit parfois sur la carte une région plane et
d’accès facile qui constitue géométriquement la route la plus
courte entre deux points. Lorsqu’il veut se rendre de l’un à
l’autre, on lui fait faire un grand détour, suivre un itinéraire
souvent deux ou trois fois plus long. C’est qu’on ne connaît
pas d’eau sur le parcours direct. La nature a mis son veto.
Nadji, Ahmed et Denis se sont adroitement acquittés de leur
mission. Dès cinq heures du matin on m’amène deux guides, dont
l’un n’est autre que le fuyard de la veille. Le village est
désormais rassuré et le chef, à qui je montre la lettre de Mohammed
el Abid, sans lui dire qu’elle élude la question du sauf-conduit,
et après m’être assuré qu’il ne sait pas lire, en baise le
sceau avec dévotion et me couvre de regards attendris. Le prestige
des chérifs senoussia est resté considérable dans cette partie de
la contrée.
Ahmed a attrapé la gale. Il vient m’en prévenir d’un air
penaud. Je lui donne, pour qu’il puisse continuer mon service sans
danger de contamination, une paire de gants de troupier que j’avais
gardés de l’époque de la guerre, et que j’ai parfois mis,
dans le Sud, pour me protéger contre les moustiques. Il en manifeste
d’ailleurs une telle satisfaction que je me hâte de prévenir Denis
que je n’en ai pas d’autres, car je craindrais qu’il n’aille
au-devant de la contagion, exprès, pour en avoir aussi.
Nous nous mettons en route à quatre heures de l’après-midi. Les
environs immédiats d’Ounyanga sont très pittoresques ; des murs
de roches claires, sur lesquels s’appuient des éminences de sable
rougeâtre ; dans les parties basses, des palmiers circonscrivent un
étang de leur sombre barrière. Sur plusieurs de ces éminences,
d’une teinte uniforme et parfaitement nues, sont dispersées,
largement espacées entre elles, les cases de campements gorânes, plus
longues que hautes, et qui, d’où je suis, me paraissent affecter
la forme d’un demi ellipsoïde de révolution ; parmi elles, de
place en place, des abris de quelques mètres carrés seulement,
faits de gros pieux qui supportent une plate-forme ; c’est là
qu’on se réunit afin de causer à l’ombre. Sur le faîte des
rochers qui dominent l’ensemble, de fines silhouettes d’enfants,
grimpés là pour mieux voir passer notre colonne, se projettent en
ombres chinoises, dans l’atmosphère pure, sur le bleu du ciel.
Nous ne marchons qu’une heure et demie, et nous nous arrêtons
auprès d’un petit groupe isolé de talhas dont nos chameaux pourront
manger les feuilles.
Ounyanga kebir est le dernier poste français dans cette direction. Le
prochain point habité de ma route est maintenant Koufra. La traversée
du désert de Libye proprement dit a commencé pour moi.
Pour offrir une peinture aussi précise que possible de cette partie
de mon voyage, je me bornerai désormais à reproduire les notes que
je rédigeais chaque jour.
CHAPITRE III
JOURNAL DE ROUTE
D’OUNYANGA A ALEXANDRIE
29 septembre. — Nadji a pris aujourd’hui, pour la première fois,
la direction du convoi. Le guide assume, dans ces régions, au point
de vue de l’eau, du bois et du pâturage, de graves responsabilités.
C’est avec le pâturage qu’on entretient les forces des chameaux,
seul moyen de transport ; c’est avec le bois qu’on fait cuire
les aliments ; enfin l’eau est le premier élément de la vie.
Il est d’usage qu’on laisse en revanche à celui qui conduit la
marche une grande latitude.
Nous partons à trois heures du matin, pour nous arrêter à six,
dans un petit pâturage de had. Le paysage est devenu plus sévère :
une plaine de sable et de petites pierres, des roches multiples,
d’un faible relief, de couleur brune, en forme de cônes plus ou
moins tronqués, et fortement ensablées à leur base. La végétation
est strictement localisée sur des points très espacés les uns des
autres, que nous choisissons pour les haltes afin de ménager aux
chameaux plus de facilité pour manger.
Nous marchons encore deux heures et demie le soir ; nous trouvons à
nouveau un vague pâturage. Nous couchons là. Il a été convenu que
jusqu’à Tekro nous progresserions très lentement, pour ménager
nos animaux pendant que la région offre encore des ressources
alimentaires.
30 septembre. — Départ à deux heures du matin, arrêt à cinq. Il
était bien inutile de nous faire lever si tôt pour marcher si
peu. Nadji ne paraît pas très sûr de son chemin. Les deux guides
d’Ounyanga le laissent faire et s’abstiennent, comme s’ils
désiraient éviter toute solidarité avec lui.
Je profite des loisirs que nous ménage cette lenteur pour observer
mes hommes. Trois d’entre eux me font bonne impression. Les autres se
montrent assez paresseux. Je les guérirai. Cette paresse ayant été
particulièrement marquée hier, je leur fais faire aujourd’hui la
route à pied.
J’ai chargé Ahmed et Denis — Gaudji n’est plus avec moi, je
l’ai laissé à Ounyanga, c’était convenu — de se mettre dans
leur confiance et de me rapporter leurs propos. Mon escorte militaire
partie, je vais être à peu près à leur merci. Mes bagages, si
modestes soient-ils, éveillent au plus haut point, ce n’est pas
douteux, leurs convoitises. Il convient que je me tienne au courant.
La température s’abaisse de jour en jour. Le vent de N.-E. qui
souffle presque sans interruption nous en rend la fraîcheur encore
plus sensible. Les nuits sont froides, reposantes aussi.
Repartis à deux heures, nous nous arrêtons à six, après avoir
franchi un étroit cordon de dunes. D’après Nadji, nous devions
être à Tekro dans l’après-midi. Il semble nous retarder à
plaisir.
Le capitaine le fait venir. Pourquoi ne pas coucher à Tekro ?
— Nous y sommes presque, répond-il. Mais ici, il y a des talhas ;
à Tekro, il n’y a que des siwaks. Nous ne trouverions pas de bois
sec pour faire du feu.
Les siwaks, aussi bien que les talhas, sont des arbres. Se moque-t-il
de nous ? Nous n’en pouvons rien tirer d’autre, mais la nuit est
tombée et force nous est bien de camper là.
Ce ne sont pas les premiers sujets d’étonnement que nous donne
Nadji, au capitaine et à moi. Déjà, entre Faya et Ounyanga, il
s’est montré cauteleux, menteur ; il m’a trompé sur des détails,
mais toujours dans le sens de son intérêt et contre le mien.
Nous éprouvons le besoin de nous concerter un peu. Deux conclusions
se dégagent des faits ; l’une, c’est que Nadji est bien loin
d’avoir les capacités que nous lui prêtions à Faya ; l’autre,
c’est qu’il prétend me mener à sa guise et me prendre pour
dupe des prétextes par lesquels il essaye de donner le change sur
ses infériorités. Pour le moment, c’est sans portée. Jusqu’à
Koufra aussi. Il y a, dans le fait de couvrir le trajet dans de bonnes
conditions, une question vitale pour tous, et ces conditions sont
assez nettement déterminées pour qu’il ne puisse s’en écarter
sans que les deux autres guides s’en aperçoivent. Mais à Koufra,
je vais être forcé de l’employer comme négociateur au moment de
mon arrivée. Si j’y suis accueilli, tout le monde verra en lui mon
porte-parole. Alors, sans même lui prêter d’intentions coupables,
car, ici surtout, il faut savoir se garder de prendre inutilement
les choses au tragique, il nous est du moins permis de craindre que
sa duplicité naturelle, son esprit d’intrigue, la cupidité aussi,
ne le déterminent à des initiatives maladroites qu’on m’imputera
sans me le dire, et qui pourront créer de dangereux malentendus. Il
faut peu de chose pour soulever une foule. Nous décidons d’attendre
et de l’observer de très près. Peut-être, au surplus, les environs
de Tekro, sur lesquels nous n’avons que peu de renseignements
d’Européens, et anciens déjà, se sont-ils modifiés et nous
ménagent-ils une déconvenue quant à la végétation.
1er octobre. — Départ à 5 heures. Après deux heures et demie
de marche dans une plaine sablée, semée de pierres par endroits,
et tachée d’affleurements rocheux noirs ou blancs, avec, au loin,
quelques reliefs, nous arrivons au pied d’une courte ligne de
garas brunes assez accusées ; une faible dépression en forme la
bordure immédiate ; des dunes, que coiffent des touffes de siwaks
d’un beau vert frais et des atels, s’élèvent du fond de cette
dépression ; çà et là, très rares, des talhas ; au ras du sol,
un trou d’un peu plus d’un mètre de diamètre, où l’eau se
montre à un mètre cinquante de profondeur environ. C’est le puits
de Tekro. Une surprise nous y attend : on nous avait dit à Ounyanga
que deux notables commerçants fezzanais venaient de s’engager
sur la route de Koufra, mais qu’ils étaient partis trois jours
avant notre arrivée. Or, nous trouvons près du puits leurs traces
fraîches. Ils étaient encore là hier à midi.
Faire route avec ces Fezzanais qui sont, paraît-il, des gens
d’importance, m’assurer leurs bons offices pour mon arrivée à
Koufra, serait pour ma tentative un précieux élément de succès. Le
capitaine le comprend comme moi et, sans perdre un instant, il
dépêche deux goumiers — le sergent et le caporal — et un guide
sur leur piste, avec ordre de les rejoindre et de les ramener s’il
se peut.
Quant à Nadji, nous lui montrons les talhas, le bois sec, les
preuves de son mensonge, et nous le confions, à titre de punition,
à la garde d’un tirailleur qui l’empêchera de communiquer avec
les autres indigènes.
2 octobre. — Nous allons attendre à Tekro le retour des deux
goumiers qui doivent nous ramener les Fezzanais. J’ai installé ma
tente sous un grand épineux ; le capitaine et l’adjudant ont fait
monter les leurs un peu plus loin, près du puits. Les tirailleurs
ont placé selles et armes suivant la formation carrée habituelle au
désert ; la nuit, chaque homme couche près de sa selle, son fusil
à portée de la main, approvisionné ; au centre du carré sont les
bagages ; à la tombée du jour on y fait entrer les chameaux.
Je découvre un nouveau mensonge de Nadji, grave, celui-ci. Il avait
été question, à Faya, que la section méhariste m’accompagnât
jusqu’au puits de Sarra. Nadji nous avait dit à cette occasion
que l’eau du puits était assez abondante pour qu’on pût y
abreuver deux cents chameaux sans le mettre à sec — l’effectif
des nôtres aurait été d’une centaine — et que des cordes
y étaient laissées en permanence pour descendre les puisettes :
nous le savions très profond. Néanmoins, nous avions abandonné ce
projet, Sarra se trouvant au delà de la frontière française.
J’ai causé ce matin avec les deux guides d’Ounyanga. Ce
sont deux hommes déjà âgés, aux traits fins, aux yeux rusés
et circonspects. Jusqu’à présent, ils se sont montrés très
réservés, communiquant à peine avec les autres, faisant bande à
part. Je désire me mettre un peu plus en contact avec eux.
Il était naturel que l’entretien portât sur Sarra et sur la route
qui y conduit. Ils sont d’accord pour m’affirmer que l’eau est
au contraire peu abondante ; qu’on ne peut y abreuver plus de 25
chameaux par jour ; qu’il y a une corde, mais dans un tel état
qu’il est prudent de n’y pas compter.
La question de l’abondance de l’eau a une importance facile à
comprendre ; si on ne peut faire boire plus de 25 chameaux par jour,
il faut quatre jours pour en faire boire 100, comme c’eût été
le cas pour nous ; de sorte que quand le dernier a bu, le premier
a déjà quatre jours d’abstinence. D’où nécessité pour le
détachement de s’arrêter quatre jours au moins, ce qui diminue
sensiblement sa mobilité ; et départ, ensuite, dans des conditions
défectueuses quant à l’état d’une partie des animaux.
C’est pour un motif de cet ordre que les rezzous, au désert,
n’ont d’ordinaire qu’un très faible effectif ; la moyenne est
de 60 à 80 chameaux ; en outre, ils choisissent soigneusement des
routes où l’eau se présente en quantité satisfaisante. Autrement,
avec leur butin surtout, ils seraient retardés à chaque puits et
perdraient beaucoup de leurs chances d’échapper à la poursuite
d’un petit détachement sans bagages.
Nadji risquait ainsi de nous placer par son mensonge dans une situation
au moins difficile, et que l’intervention de circonstances toujours
possibles, une attaque, par exemple, aurait pu rendre critique.
Il n’y a pas eu d’intention criminelle de sa part, son sort,
jusqu’à Koufra, étant à peu près inéluctablement lié au
nôtre. Mais sa tendance à l’imposture, même inutile, n’en est
pas moins dangereuse, comme je l’ai dit.
Je ne veux rien faire à la légère et je remets à demain ma
décision.
Le guide, qui est parti hier avec les deux goumiers, arrive seul,
à la nuit. Les traces relevées au puits ne sont pas celles des
Fezzanais. Sans doute des Arabes sont-ils venus chercher du sel
par ici, et nous avons confondu. Les Fezzanais ont quatre jours
d’avance. Les goumiers font demander s’ils doivent continuer ou
revenir. En attendant les ordres, ils marcheront très lentement,
pour qu’on puisse aisément les rattraper. Un autre guide part
immédiatement sur leur piste pour leur dire de rebrousser chemin.
3 octobre. — Nous tenons conseil, le capitaine et moi, au sujet de
Nadji. Nous nous trouvons finalement d’accord pour estimer qu’il
est préférable que je m’en sépare. Il rentrera à Faya avec
le détachement.
La décision n’est pas sans gravité. De toute manière, je vais
arriver à Koufra dans des conditions délicates, puisque, après
avoir demandé un sauf-conduit, je m’y présenterai sans qu’on me
l’ait accordé. Mais avec Nadji, j’avais du moins un négociateur
connu dans la place. Je me trouverai maintenant, au contraire, sans
un seul homme du pays ; je ne serai qu’un étranger accompagné
d’étrangers. Enfin, sur mes hommes, je considère que Denis et
Ahmed, quoique à peu près sûrs, ne sont pas accoutumés au désert,
à l’esprit, aux mœurs de ses habitants, et me seraient de peu
d’utilité en dehors de leur service ; quant aux autres, malgré
le soin avec lequel nous les avons choisis, je ne les connais pas,
je ne suis pas connu d’eux, et les liens qui les soumettent à mon
autorité sont bien nouveaux pour être très forts ; or, je vais
être, à peu de chose près, à la merci de leur fidélité.
Pour pallier, dans une certaine mesure, les inconvénients de
cette situation, je me décide à attendre ici le retour des deux
goumiers ; je prendrai avec moi le caporal, qui, à Faya, a fait
ses preuves. C’est une solution. Tout vaut mieux, en tout cas,
que d’emmener un fourbe, dont la moindre tentation, là-bas, peut
faire un traître.
Le chef d’Ounyanga est là. Il est arrivé ce matin, amenant cinq
chameaux dont nous avions besoin pour remplacer cinq des miens,
moins bons que les autres.
Il y a aussi, à quelques centaines de mètres du puits, trois
hommes d’Oum Chalouba, venus chercher du sel gemme. Chacun d’eux
est accroupi devant un trou d’environ quarante centimètres de
profondeur. Il écarte le sable fin qui forme la première couche du
sol, et en tire des pierres informes dont la couleur va du rougeâtre
au blanc. C’est le sel de Tekro. Il y a une zone de salines ici,
une autre à Arouelli, une autre à Dimi.
J’emploie le reste de la journée à écrire quelques lettres, à me
reposer en vue du long effort que je vais avoir à fournir. Ce n’est
guère que dans les contrées lointaines qu’on goûte le véritable
repos, dans la véritable liberté. En Europe, les préoccupations
du jour disputent, la nuit, notre esprit au sommeil, et ce que nous
y appelons l’indépendance n’est qu’un modeste compromis entre
de multiples servitudes et l’ambition timide de nous en affranchir.
4 Octobre. — Je profite de la présence du chef d’Ounyanga,
qui n’est pas reparti, pour le questionner sur les deux Fezzanais
qui nous précèdent. Il me confirme que ce sont des commerçants
sérieux. L’un d’eux a un frère à Faya. Mais voici qu’il me
parle des « petits » qui les accompagnent.
A maintes reprises, on m’avait affirmé que ces indigènes étaient
seuls.
— Des enfants ?
— Non, un enfant seulement. Je dis petits parce que ce sont des
gens sans importance : deux hommes d’Ounyanga qui conduisent leurs
chameaux.
— Mais tu me dis un enfant. Alors, il y a avec eux deux hommes et
encore un enfant ?
— Oui, c’est bien cela.
— De qui cet enfant est-il le fils ? De celui qui a son frère à
Faya ?
— Il est le fils de celui qui a sa femme.
— Comment, il y a aussi une femme ?
— Oui.
— Alors, il y a six personnes ?
— Oui.
— Et tu les connais tous très bien ?
— Il y en a un jeune que je n’ai jamais vu. Le boy non plus,
je ne l’ai pas vu.
— Un jeune ? Un boy ? Enfin, combien sont-ils en tout ? Tiens,
plutôt, combien ont-ils de chameaux ?
— Ils ont dix chameaux.
— Et combien de personnes pour ces dix chameaux ?
— Huit.
Je lui pose à nouveau, sous une autre forme, les mêmes questions. Il
ne varie plus. Ils sont bien huit, et non deux. Encore la précision
des renseignements indigènes.
En attendant les goumiers, je termine mes préparatifs. On fait des
fagots : jusqu’à Koufra nous n’avons pas plus de bois que de
pâturage. J’ai, pour les chameaux, une provision de paille et de
dattes emportée d’Ounyanga. Le capitaine me laisse une corde de
cent mètres pour puiser de l’eau, un grand panier en forme de tub
qui servira d’abreuvoir, et quelques-uns de ces tampons de fibres
qu’on place entre le dos de l’animal et la selle, car les hommes
de mon escorte se sont discrètement approprié en route ceux que
j’avais emportés pour moi, et il est prudent d’en avoir un jeu
de rechange : ils s’aplatissent par l’usage ; enfin une bonne
chaîne que j’enferme avec soin dans une des mes cantines pour le
cas où la discipline subirait quelque atteinte.
5 octobre. — Les goumiers ne sont pas de retour. Nous commençons
à être inquiets. Cependant ils ont un bon guide et n’ont pas pu
se perdre.
A deux heures, une petite caravane arrive. Les voilà enfin ! Mais
non. Ce ne sont que trois captifs d’un commerçant d’Abéché,
récemment parti pour Koufra. Ils ramènent au Ouadaï des
chameaux appartenant à leur maître. Néanmoins, ils apportent des
nouvelles. Ils ont rencontré les Fezzanais il y a deux jours ; puis,
sur leurs traces, et déjà tout près d’eux, les goumiers, avec
le guide que précisément le capitaine leur avait dépêché pour
leur ordonner de revenir. Ceux-ci leur auraient dit qu’ils allaient
arrêter les Fezzanais au puits de Sarra, et m’y attendre. Cela
devient incompréhensible et, en tout cas, désastreux. Je ne puis
maintenant être à Sarra avant six jours. La contrée, comme je
l’ai dit, n’offre aucune ressource. Nos gens n’ont emporté
que quelques dattes pour eux, rien pour leurs chameaux. De leur
côté, les Fezzanais, selon l’habitude des indigènes, ne doivent
avoir pris qu’un strict minimum, calculé parcimonieusement sur
un trajet total de douze jours, et excluant, jusqu’à Koufra,
toute possibilité d’arrêt en dehors des repos quotidiens. Ces
circonstances constituent un ensemble inquiétant. Nous relevons
heureusement, dans le récit des arrivants, une contradiction de
dates qui nous laisse l’espoir d’une confusion de leur part.
[Illustration : Un des squelettes humains de la route de Koufra,
et mon chameau, tenu en main par Ahmed.
(Page 290.)]
[Illustration : Le puits de Sarra, entre Tekro et Bichara.
Le puits est au pied du monticule, derrière mon camp, à gauche.
(Page 294.)]
En tout cas, il faut aviser, et sans retard. Nous nous arrêtons,
avec le capitaine, au plan suivant.