Lorsqu’à Faya j’ai vu que, malgré mes recommandations de

discrétion, mon objectif n’était un mystère pour personne, j’ai

pris le parti de répandre le bruit que la section méhariste venait

avec moi jusqu’à Koufra, de manière à décourager les Toubous

qui auraient songé à organiser un rezzou en mon honneur. On en a

conclu que nous nous proposions d’attaquer Koufra ; et devant cette

perspective, les guides s’abstiennent.

Il y a là un commerçant fezzanais qui se rend à Abéché. Sa tente,

une tente conique, blanche sur le sable, est installée à cent mètres

du poste, près du puits, un beau puits aux parois de roche, qui

donne en abondance, à un mètre environ du sol, une eau limpide. Je

lui explique que je vais à Koufra sans aucune intention belliqueuse,

et je lui propose — il en vient — de m’y conduire. Mais il me

donne des raisons devant lesquelles il faut bien que je cède : il a

là pour 3.000 francs de halack, achetés à Koufra à crédit. S’il

revient sans les avoir écoulés, il ne pourra payer ce qu’il

doit et s’exposera à des difficultés. Je le laisse, et je dis à

Denis, à Ahmed et à Nadji d’aller le soir au village, de causer,

d’affirmer mes intentions pacifiques. Je ne doute pas que demain

les choses ne se présentent d’une manière plus satisfaisante.

A cinq heures, il y a tam-tam. Les femmes sont de taille moyenne,

sveltes, laides de visage, mais gracieuses. Elles portent les cheveux

assez longs, divisés, comme à Oum Chalouba, en petites tresses, et

généreusement enduits d’une mixture dont l’odeur les enveloppe

d’une atmosphère nauséabonde. Elles sont vêtues ici de pagnes bleu

foncé qui, d’un côté, passent sur l’épaule et, de l’autre,

sous le bras. Beaucoup ont un large bandeau de cuir autour de la

tête ; les deux extrémités pendent, derrière, jusqu’à leurs

pieds. Une large ceinture de cuir également, leur serre la taille,

prenant ces extrémités au passage. Leurs narines percées se parent

de bâtonnets ou de boutons généralement rouges. Leurs bijoux

sont des peignes d’argent à trois ou cinq dents, et des anneaux

d’argent suspendus le long de leurs oreilles. Mais elles n’ont pas

le cimier de figurines de cuivre que j’ai remarqué à Oum Chalouba.

Leur danse se rapproche de celle que j’y ai vue, sans être tout

à fait identique.

Ainsi parées, elles se tiennent sur un rang et s’enlacent par

les bras, que chacune d’elles étend au-dessus des épaules de

ses deux voisines. Le tam-tam commence sur un rythme lent. Elles

s’élèvent toutes ensemble sur la pointe des pieds, puis se

laissent retomber légèrement en fléchissant un peu les genoux et

en reculant chaque fois, mais à peine, de deux ou trois centimètres

seulement. Le mouvement s’accentue peu à peu, la ligne qu’elles

forment exécute, toujours à reculons, une conversion continuelle,

poussée en quelque sorte par le joueur de tam-tam qui lui fait face

et qui s’avance lentement. Alors un autre rang, d’hommes cette

fois, se groupe et se place derrière le musicien. Aussi violents

dans leurs gestes qu’elles sont réservées dans les leurs, ils

brandissent des cravaches, voire des sagaies, au-dessus de leurs

têtes, et semblent les menacer et les poursuivre, ce pendant que

dans leur mouvement rythmé de vague qui s’élève et s’abaisse,

elles continuent leur fuite exempte de frayeur et de hâte. C’est

décent, gracieux et naïf. La civilisation n’a pas encore appris

l’art de la danse à ces sauvages. Enfin elles vont s’asseoir en

cercle, et les hommes, devant elles, exécutent des pas de fantaisie,

ce pendant que tout le monde accompagne d’un chant monotone le haut

tambourin qui est l’orchestre de la fête.

La propreté semble inconnue ici. C’est un défaut commun à toutes

les populations des régions franchement désertiques que j’ai

observées. L’économie de l’eau y est si souvent une nécessité

vitale, qu’elle est entrée dans les mœurs. Il faut bien dire que

tout gravite autour de cette question. On ne peut aller d’un point à

un autre que par les itinéraires qui comportent, relativement à la

distance, un nombre de puits raisonnable ; à moins d’un puits tous

les huit jours, une piste est considérée comme exceptionnellement

mauvaise, et, de préférence, on l’évite. En principe, on ne peut

camper plusieurs jours qu’auprès d’un puits ; partout ailleurs

la mort est là qui guette. Sa situation, son sol, sa profondeur,

l’abondance de l’eau qu’il contient, le caractère temporaire

ou permanent de celle-ci, le plus ou moins de rapidité qu’elle

met à se renouveler, sont des questions qui retiennent l’attention

de tous. Le voyageur voit parfois sur la carte une région plane et

d’accès facile qui constitue géométriquement la route la plus

courte entre deux points. Lorsqu’il veut se rendre de l’un à

l’autre, on lui fait faire un grand détour, suivre un itinéraire

souvent deux ou trois fois plus long. C’est qu’on ne connaît

pas d’eau sur le parcours direct. La nature a mis son veto.

Nadji, Ahmed et Denis se sont adroitement acquittés de leur

mission. Dès cinq heures du matin on m’amène deux guides, dont

l’un n’est autre que le fuyard de la veille. Le village est

désormais rassuré et le chef, à qui je montre la lettre de Mohammed

el Abid, sans lui dire qu’elle élude la question du sauf-conduit,

et après m’être assuré qu’il ne sait pas lire, en baise le

sceau avec dévotion et me couvre de regards attendris. Le prestige

des chérifs senoussia est resté considérable dans cette partie de

la contrée.

Ahmed a attrapé la gale. Il vient m’en prévenir d’un air

penaud. Je lui donne, pour qu’il puisse continuer mon service sans

danger de contamination, une paire de gants de troupier que j’avais

gardés de l’époque de la guerre, et que j’ai parfois mis,

dans le Sud, pour me protéger contre les moustiques. Il en manifeste

d’ailleurs une telle satisfaction que je me hâte de prévenir Denis

que je n’en ai pas d’autres, car je craindrais qu’il n’aille

au-devant de la contagion, exprès, pour en avoir aussi.

Nous nous mettons en route à quatre heures de l’après-midi. Les

environs immédiats d’Ounyanga sont très pittoresques ; des murs

de roches claires, sur lesquels s’appuient des éminences de sable

rougeâtre ; dans les parties basses, des palmiers circonscrivent un

étang de leur sombre barrière. Sur plusieurs de ces éminences,

d’une teinte uniforme et parfaitement nues, sont dispersées,

largement espacées entre elles, les cases de campements gorânes, plus

longues que hautes, et qui, d’où je suis, me paraissent affecter

la forme d’un demi ellipsoïde de révolution ; parmi elles, de

place en place, des abris de quelques mètres carrés seulement,

faits de gros pieux qui supportent une plate-forme ; c’est là

qu’on se réunit afin de causer à l’ombre. Sur le faîte des

rochers qui dominent l’ensemble, de fines silhouettes d’enfants,

grimpés là pour mieux voir passer notre colonne, se projettent en

ombres chinoises, dans l’atmosphère pure, sur le bleu du ciel.

Nous ne marchons qu’une heure et demie, et nous nous arrêtons

auprès d’un petit groupe isolé de talhas dont nos chameaux pourront

manger les feuilles.

Ounyanga kebir est le dernier poste français dans cette direction. Le

prochain point habité de ma route est maintenant Koufra. La traversée

du désert de Libye proprement dit a commencé pour moi.

Pour offrir une peinture aussi précise que possible de cette partie

de mon voyage, je me bornerai désormais à reproduire les notes que

je rédigeais chaque jour.

CHAPITRE III

JOURNAL DE ROUTE

D’OUNYANGA A ALEXANDRIE

29 septembre. — Nadji a pris aujourd’hui, pour la première fois,

la direction du convoi. Le guide assume, dans ces régions, au point

de vue de l’eau, du bois et du pâturage, de graves responsabilités.

C’est avec le pâturage qu’on entretient les forces des chameaux,

seul moyen de transport ; c’est avec le bois qu’on fait cuire

les aliments ; enfin l’eau est le premier élément de la vie.

Il est d’usage qu’on laisse en revanche à celui qui conduit la

marche une grande latitude.

Nous partons à trois heures du matin, pour nous arrêter à six,

dans un petit pâturage de had. Le paysage est devenu plus sévère :

une plaine de sable et de petites pierres, des roches multiples,

d’un faible relief, de couleur brune, en forme de cônes plus ou

moins tronqués, et fortement ensablées à leur base. La végétation

est strictement localisée sur des points très espacés les uns des

autres, que nous choisissons pour les haltes afin de ménager aux

chameaux plus de facilité pour manger.

Nous marchons encore deux heures et demie le soir ; nous trouvons à

nouveau un vague pâturage. Nous couchons là. Il a été convenu que

jusqu’à Tekro nous progresserions très lentement, pour ménager

nos animaux pendant que la région offre encore des ressources

alimentaires.

30 septembre. — Départ à deux heures du matin, arrêt à cinq. Il

était bien inutile de nous faire lever si tôt pour marcher si

peu. Nadji ne paraît pas très sûr de son chemin. Les deux guides

d’Ounyanga le laissent faire et s’abstiennent, comme s’ils

désiraient éviter toute solidarité avec lui.

Je profite des loisirs que nous ménage cette lenteur pour observer

mes hommes. Trois d’entre eux me font bonne impression. Les autres se

montrent assez paresseux. Je les guérirai. Cette paresse ayant été

particulièrement marquée hier, je leur fais faire aujourd’hui la

route à pied.

J’ai chargé Ahmed et Denis — Gaudji n’est plus avec moi, je

l’ai laissé à Ounyanga, c’était convenu — de se mettre dans

leur confiance et de me rapporter leurs propos. Mon escorte militaire

partie, je vais être à peu près à leur merci. Mes bagages, si

modestes soient-ils, éveillent au plus haut point, ce n’est pas

douteux, leurs convoitises. Il convient que je me tienne au courant.

La température s’abaisse de jour en jour. Le vent de N.-E. qui

souffle presque sans interruption nous en rend la fraîcheur encore

plus sensible. Les nuits sont froides, reposantes aussi.

Repartis à deux heures, nous nous arrêtons à six, après avoir

franchi un étroit cordon de dunes. D’après Nadji, nous devions

être à Tekro dans l’après-midi. Il semble nous retarder à

plaisir.

Le capitaine le fait venir. Pourquoi ne pas coucher à Tekro ?

— Nous y sommes presque, répond-il. Mais ici, il y a des talhas ;

à Tekro, il n’y a que des siwaks. Nous ne trouverions pas de bois

sec pour faire du feu.

Les siwaks, aussi bien que les talhas, sont des arbres. Se moque-t-il

de nous ? Nous n’en pouvons rien tirer d’autre, mais la nuit est

tombée et force nous est bien de camper là.

Ce ne sont pas les premiers sujets d’étonnement que nous donne

Nadji, au capitaine et à moi. Déjà, entre Faya et Ounyanga, il

s’est montré cauteleux, menteur ; il m’a trompé sur des détails,

mais toujours dans le sens de son intérêt et contre le mien.

Nous éprouvons le besoin de nous concerter un peu. Deux conclusions

se dégagent des faits ; l’une, c’est que Nadji est bien loin

d’avoir les capacités que nous lui prêtions à Faya ; l’autre,

c’est qu’il prétend me mener à sa guise et me prendre pour

dupe des prétextes par lesquels il essaye de donner le change sur

ses infériorités. Pour le moment, c’est sans portée. Jusqu’à

Koufra aussi. Il y a, dans le fait de couvrir le trajet dans de bonnes

conditions, une question vitale pour tous, et ces conditions sont

assez nettement déterminées pour qu’il ne puisse s’en écarter

sans que les deux autres guides s’en aperçoivent. Mais à Koufra,

je vais être forcé de l’employer comme négociateur au moment de

mon arrivée. Si j’y suis accueilli, tout le monde verra en lui mon

porte-parole. Alors, sans même lui prêter d’intentions coupables,

car, ici surtout, il faut savoir se garder de prendre inutilement

les choses au tragique, il nous est du moins permis de craindre que

sa duplicité naturelle, son esprit d’intrigue, la cupidité aussi,

ne le déterminent à des initiatives maladroites qu’on m’imputera

sans me le dire, et qui pourront créer de dangereux malentendus. Il

faut peu de chose pour soulever une foule. Nous décidons d’attendre

et de l’observer de très près. Peut-être, au surplus, les environs

de Tekro, sur lesquels nous n’avons que peu de renseignements

d’Européens, et anciens déjà, se sont-ils modifiés et nous

ménagent-ils une déconvenue quant à la végétation.

1er octobre. — Départ à 5 heures. Après deux heures et demie

de marche dans une plaine sablée, semée de pierres par endroits,

et tachée d’affleurements rocheux noirs ou blancs, avec, au loin,

quelques reliefs, nous arrivons au pied d’une courte ligne de

garas brunes assez accusées ; une faible dépression en forme la

bordure immédiate ; des dunes, que coiffent des touffes de siwaks

d’un beau vert frais et des atels, s’élèvent du fond de cette

dépression ; çà et là, très rares, des talhas ; au ras du sol,

un trou d’un peu plus d’un mètre de diamètre, où l’eau se

montre à un mètre cinquante de profondeur environ. C’est le puits

de Tekro. Une surprise nous y attend : on nous avait dit à Ounyanga

que deux notables commerçants fezzanais venaient de s’engager

sur la route de Koufra, mais qu’ils étaient partis trois jours

avant notre arrivée. Or, nous trouvons près du puits leurs traces

fraîches. Ils étaient encore là hier à midi.

Faire route avec ces Fezzanais qui sont, paraît-il, des gens

d’importance, m’assurer leurs bons offices pour mon arrivée à

Koufra, serait pour ma tentative un précieux élément de succès. Le

capitaine le comprend comme moi et, sans perdre un instant, il

dépêche deux goumiers — le sergent et le caporal — et un guide

sur leur piste, avec ordre de les rejoindre et de les ramener s’il

se peut.

Quant à Nadji, nous lui montrons les talhas, le bois sec, les

preuves de son mensonge, et nous le confions, à titre de punition,

à la garde d’un tirailleur qui l’empêchera de communiquer avec

les autres indigènes.

2 octobre. — Nous allons attendre à Tekro le retour des deux

goumiers qui doivent nous ramener les Fezzanais. J’ai installé ma

tente sous un grand épineux ; le capitaine et l’adjudant ont fait

monter les leurs un peu plus loin, près du puits. Les tirailleurs

ont placé selles et armes suivant la formation carrée habituelle au

désert ; la nuit, chaque homme couche près de sa selle, son fusil

à portée de la main, approvisionné ; au centre du carré sont les

bagages ; à la tombée du jour on y fait entrer les chameaux.

Je découvre un nouveau mensonge de Nadji, grave, celui-ci. Il avait

été question, à Faya, que la section méhariste m’accompagnât

jusqu’au puits de Sarra. Nadji nous avait dit à cette occasion

que l’eau du puits était assez abondante pour qu’on pût y

abreuver deux cents chameaux sans le mettre à sec — l’effectif

des nôtres aurait été d’une centaine — et que des cordes

y étaient laissées en permanence pour descendre les puisettes :

nous le savions très profond. Néanmoins, nous avions abandonné ce

projet, Sarra se trouvant au delà de la frontière française.

J’ai causé ce matin avec les deux guides d’Ounyanga. Ce

sont deux hommes déjà âgés, aux traits fins, aux yeux rusés

et circonspects. Jusqu’à présent, ils se sont montrés très

réservés, communiquant à peine avec les autres, faisant bande à

part. Je désire me mettre un peu plus en contact avec eux.

Il était naturel que l’entretien portât sur Sarra et sur la route

qui y conduit. Ils sont d’accord pour m’affirmer que l’eau est

au contraire peu abondante ; qu’on ne peut y abreuver plus de 25

chameaux par jour ; qu’il y a une corde, mais dans un tel état

qu’il est prudent de n’y pas compter.

La question de l’abondance de l’eau a une importance facile à

comprendre ; si on ne peut faire boire plus de 25 chameaux par jour,

il faut quatre jours pour en faire boire 100, comme c’eût été

le cas pour nous ; de sorte que quand le dernier a bu, le premier

a déjà quatre jours d’abstinence. D’où nécessité pour le

détachement de s’arrêter quatre jours au moins, ce qui diminue

sensiblement sa mobilité ; et départ, ensuite, dans des conditions

défectueuses quant à l’état d’une partie des animaux.

C’est pour un motif de cet ordre que les rezzous, au désert,

n’ont d’ordinaire qu’un très faible effectif ; la moyenne est

de 60 à 80 chameaux ; en outre, ils choisissent soigneusement des

routes où l’eau se présente en quantité satisfaisante. Autrement,

avec leur butin surtout, ils seraient retardés à chaque puits et

perdraient beaucoup de leurs chances d’échapper à la poursuite

d’un petit détachement sans bagages.

Nadji risquait ainsi de nous placer par son mensonge dans une situation

au moins difficile, et que l’intervention de circonstances toujours

possibles, une attaque, par exemple, aurait pu rendre critique.

Il n’y a pas eu d’intention criminelle de sa part, son sort,

jusqu’à Koufra, étant à peu près inéluctablement lié au

nôtre. Mais sa tendance à l’imposture, même inutile, n’en est

pas moins dangereuse, comme je l’ai dit.

Je ne veux rien faire à la légère et je remets à demain ma

décision.

Le guide, qui est parti hier avec les deux goumiers, arrive seul,

à la nuit. Les traces relevées au puits ne sont pas celles des

Fezzanais. Sans doute des Arabes sont-ils venus chercher du sel

par ici, et nous avons confondu. Les Fezzanais ont quatre jours

d’avance. Les goumiers font demander s’ils doivent continuer ou

revenir. En attendant les ordres, ils marcheront très lentement,

pour qu’on puisse aisément les rattraper. Un autre guide part

immédiatement sur leur piste pour leur dire de rebrousser chemin.

3 octobre. — Nous tenons conseil, le capitaine et moi, au sujet de

Nadji. Nous nous trouvons finalement d’accord pour estimer qu’il

est préférable que je m’en sépare. Il rentrera à Faya avec

le détachement.

La décision n’est pas sans gravité. De toute manière, je vais

arriver à Koufra dans des conditions délicates, puisque, après

avoir demandé un sauf-conduit, je m’y présenterai sans qu’on me

l’ait accordé. Mais avec Nadji, j’avais du moins un négociateur

connu dans la place. Je me trouverai maintenant, au contraire, sans

un seul homme du pays ; je ne serai qu’un étranger accompagné

d’étrangers. Enfin, sur mes hommes, je considère que Denis et

Ahmed, quoique à peu près sûrs, ne sont pas accoutumés au désert,

à l’esprit, aux mœurs de ses habitants, et me seraient de peu

d’utilité en dehors de leur service ; quant aux autres, malgré

le soin avec lequel nous les avons choisis, je ne les connais pas,

je ne suis pas connu d’eux, et les liens qui les soumettent à mon

autorité sont bien nouveaux pour être très forts ; or, je vais

être, à peu de chose près, à la merci de leur fidélité.

Pour pallier, dans une certaine mesure, les inconvénients de

cette situation, je me décide à attendre ici le retour des deux

goumiers ; je prendrai avec moi le caporal, qui, à Faya, a fait

ses preuves. C’est une solution. Tout vaut mieux, en tout cas,

que d’emmener un fourbe, dont la moindre tentation, là-bas, peut

faire un traître.

Le chef d’Ounyanga est là. Il est arrivé ce matin, amenant cinq

chameaux dont nous avions besoin pour remplacer cinq des miens,

moins bons que les autres.

Il y a aussi, à quelques centaines de mètres du puits, trois

hommes d’Oum Chalouba, venus chercher du sel gemme. Chacun d’eux

est accroupi devant un trou d’environ quarante centimètres de

profondeur. Il écarte le sable fin qui forme la première couche du

sol, et en tire des pierres informes dont la couleur va du rougeâtre

au blanc. C’est le sel de Tekro. Il y a une zone de salines ici,

une autre à Arouelli, une autre à Dimi.

J’emploie le reste de la journée à écrire quelques lettres, à me

reposer en vue du long effort que je vais avoir à fournir. Ce n’est

guère que dans les contrées lointaines qu’on goûte le véritable

repos, dans la véritable liberté. En Europe, les préoccupations

du jour disputent, la nuit, notre esprit au sommeil, et ce que nous

y appelons l’indépendance n’est qu’un modeste compromis entre

de multiples servitudes et l’ambition timide de nous en affranchir.

4 Octobre. — Je profite de la présence du chef d’Ounyanga,

qui n’est pas reparti, pour le questionner sur les deux Fezzanais

qui nous précèdent. Il me confirme que ce sont des commerçants

sérieux. L’un d’eux a un frère à Faya. Mais voici qu’il me

parle des « petits » qui les accompagnent.

A maintes reprises, on m’avait affirmé que ces indigènes étaient

seuls.

— Des enfants ?

— Non, un enfant seulement. Je dis petits parce que ce sont des

gens sans importance : deux hommes d’Ounyanga qui conduisent leurs

chameaux.

— Mais tu me dis un enfant. Alors, il y a avec eux deux hommes et

encore un enfant ?

— Oui, c’est bien cela.

— De qui cet enfant est-il le fils ? De celui qui a son frère à

Faya ?

— Il est le fils de celui qui a sa femme.

— Comment, il y a aussi une femme ?

— Oui.

— Alors, il y a six personnes ?

— Oui.

— Et tu les connais tous très bien ?

— Il y en a un jeune que je n’ai jamais vu. Le boy non plus,

je ne l’ai pas vu.

— Un jeune ? Un boy ? Enfin, combien sont-ils en tout ? Tiens,

plutôt, combien ont-ils de chameaux ?

— Ils ont dix chameaux.

— Et combien de personnes pour ces dix chameaux ?

— Huit.

Je lui pose à nouveau, sous une autre forme, les mêmes questions. Il

ne varie plus. Ils sont bien huit, et non deux. Encore la précision

des renseignements indigènes.

En attendant les goumiers, je termine mes préparatifs. On fait des

fagots : jusqu’à Koufra nous n’avons pas plus de bois que de

pâturage. J’ai, pour les chameaux, une provision de paille et de

dattes emportée d’Ounyanga. Le capitaine me laisse une corde de

cent mètres pour puiser de l’eau, un grand panier en forme de tub

qui servira d’abreuvoir, et quelques-uns de ces tampons de fibres

qu’on place entre le dos de l’animal et la selle, car les hommes

de mon escorte se sont discrètement approprié en route ceux que

j’avais emportés pour moi, et il est prudent d’en avoir un jeu

de rechange : ils s’aplatissent par l’usage ; enfin une bonne

chaîne que j’enferme avec soin dans une des mes cantines pour le

cas où la discipline subirait quelque atteinte.

5 octobre. — Les goumiers ne sont pas de retour. Nous commençons

à être inquiets. Cependant ils ont un bon guide et n’ont pas pu

se perdre.

A deux heures, une petite caravane arrive. Les voilà enfin ! Mais

non. Ce ne sont que trois captifs d’un commerçant d’Abéché,

récemment parti pour Koufra. Ils ramènent au Ouadaï des

chameaux appartenant à leur maître. Néanmoins, ils apportent des

nouvelles. Ils ont rencontré les Fezzanais il y a deux jours ; puis,

sur leurs traces, et déjà tout près d’eux, les goumiers, avec

le guide que précisément le capitaine leur avait dépêché pour

leur ordonner de revenir. Ceux-ci leur auraient dit qu’ils allaient

arrêter les Fezzanais au puits de Sarra, et m’y attendre. Cela

devient incompréhensible et, en tout cas, désastreux. Je ne puis

maintenant être à Sarra avant six jours. La contrée, comme je

l’ai dit, n’offre aucune ressource. Nos gens n’ont emporté

que quelques dattes pour eux, rien pour leurs chameaux. De leur

côté, les Fezzanais, selon l’habitude des indigènes, ne doivent

avoir pris qu’un strict minimum, calculé parcimonieusement sur

un trajet total de douze jours, et excluant, jusqu’à Koufra,

toute possibilité d’arrêt en dehors des repos quotidiens. Ces

circonstances constituent un ensemble inquiétant. Nous relevons

heureusement, dans le récit des arrivants, une contradiction de

dates qui nous laisse l’espoir d’une confusion de leur part.

[Illustration : Un des squelettes humains de la route de Koufra,

et mon chameau, tenu en main par Ahmed.

(Page 290.)]

[Illustration : Le puits de Sarra, entre Tekro et Bichara.

Le puits est au pied du monticule, derrière mon camp, à gauche.

(Page 294.)]

En tout cas, il faut aviser, et sans retard. Nous nous arrêtons,

avec le capitaine, au plan suivant.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 23 / 34 段