qui abondent dans la région, m’assurant ainsi un confortable tapis
de selle pour les étapes, assez longues désormais, que j’allais
avoir à faire à chameau, en même temps qu’une chaude couverture
pour l’époque prochaine des nuits froides. J’ai acheté une
vingtaine de poulets étiques, que j’ai enfermés dans une cage vaste
et solide ; et deux douzaines d’œufs. J’avais déjà du riz et
une sorte de graminée qu’on récolte aux environs d’Abéché et
dont la zone s’étend d’ailleurs assez loin vers le nord ; on la
nomme kreb, et, cuite, elle ressemble à notre semoule. J’ai fait
réduire en farine, pour mes serviteurs, 50 kilogrammes de mil ; je me
suis procuré des piquets de tente métalliques, en prévision d’un
sol dur où les piquets de bois dont j’étais muni n’auraient
pas pu pénétrer. J’ai fait remplir les six outres de peau de
bouc, ou guerbas, que je m’étais procurées à Abéché, afin de
laver un peu, d’avance, le goudron dont elles sont intérieurement
enduites. Lorsque ces outres ont voyagé quelques jours sur les
chameaux, où on a le soin de les laisser demi-pleines, le va-et-vient
répété de leur contenu les rince, et elles peuvent ensuite recevoir
l’eau destinée à la boisson : celle-ci reste d’ailleurs, pour
quelque temps encore, trouble et noirâtre, et des peaux de bouc
déjà usagées sont à conseiller aux voyageurs délicats.
Enfin, je me suis assuré un bon guide. Je sais, par expérience,
combien il est grave de se perdre au désert. Tant qu’on est dans
un poste, les hésitations relatives à la route se résolvent avec
simplicité ; mais à les traiter légèrement, on risque de se
ménager, lorsqu’il est trop tard pour revenir, d’amers regrets.
Mon détachement s’est augmenté, au départ, de deux esclaves
Zaghaouas qui se rendaient à Faya afin d’y être libérés par
les autorités militaires françaises, et d’un chef prisonnier
qu’on dirigeait également sur Faya pour le faire juger. Il a, voici
plusieurs années déjà, servi de guide à un rezzou, moyennant la
promesse d’une part de butin, et fait surprendre un convoi ; quatorze
tirailleurs ont été tués à cette occasion. On l’a capturé
récemment par surprise. C’est un homme à barbe blanche, grand,
maigre, encore plein de vigueur. Il est sur un chameau, la chaîne
aux pieds. Une corde est passée autour de son cou. Un tirailleur,
qui suit à pied, en tient l’extrémité. J’ai aussi mon guide,
Tcholle Abdallah, un caporal, quatre tirailleurs et un goumier ;
plus mes serviteurs.
Je passe rapidement sur cette partie de la route, qui présente peu
d’intérêt. Nous sommes sortis enfin de la zone des grandes pluies ;
le ciel est redevenu d’une absolue pureté ; le vent est frais,
le soleil de feu. La plaine s’étend à perte de vue. Elle est
couverte d’une herbe courte et jaune, souvent interrompue pour
laisser place à un sable dur ou à des affleurements rocheux ; de
temps à autre une longue veine d’arbustes épineux marque, au milieu
du pâturage soudain plus vert et plus dru, le cours d’un ouadi ;
cinq d’entre eux — Haouache, Oum Hadjer, Goumeur, Baher, Ellera —
nous arrêteront quelque temps par la boue glissante qui s’étend
de part et d’autre de leur eau jaune à demi stagnante. Nous
voyons beaucoup d’ariels, mais toujours loin, quelques outardes,
des traces d’hyènes, de chacals et d’autruches. Le caporal des
tirailleurs tue un ariel, le deuxième jour. Je prends moi-même une
petite biche. Elle était couchée entre deux touffes de retem. Elle
ne manifeste ni surprise ni frayeur ; elle n’a pas un mouvement
pour se débattre ; elle n’a guère plus d’un jour. Je m’en
amuse un instant, puis je la repose à la même place, pour que la
mère l’y trouve en revenant.
Nous atteignons en quelques jours, peu de temps avant l’ouadi
Goumeur, les rochers bas et bruns dits Amaré Bizza ; puis nous
entrons dans les dunes.
Le vent, qui est devenu brûlant, me couvre constamment d’une couche
de sable fin. J’en ai dans les narines, dans les oreilles, dans
la bouche, dans les yeux. Ce sont de grandes dunes lisses et nues,
dont certaines me paraissent dépasser quarante mètres ; tantôt
nous suivons des coupures nettement marquées, qui les divisent en
deux groupes éloignés d’une centaine de mètres ; tantôt nous
franchissons un col qui nous conduit à une nouvelle coupure. La
concavité de celles des dunes que nous laissons à l’ouest est
orientée sud-ouest. Je vois par endroits de faibles affleurements
rocheux. Il y a sur le sol des scories. Après avoir marché deux jours
dans cette région sans végétation ni gibier, nous nous enfonçons
dans un cirque d’environ cent cinquante mètres de diamètre,
entouré d’une muraille de sable continue, dont le sommet fuit en
courbe molle. On pourrait le comparer à une cuvette d’émail jaune
clair, aux bords légèrement incurvés vers l’extérieur.
Là encore, ni arbres, ni herbe : seulement, par terre, de nombreuses
crottes de chameaux qui attestent le passage de caravanes ; puis,
dans le coin le plus septentrional, trois orifices circulaires d’un
peu moins d’un mètre de diamètre, au ras de terre ; percés dans
un rocher que le sable recouvre tout alentour, ils laissent voir,
à trois mètres environ de profondeur, une vaste cavité pleine
d’eau. C’est le puits de Latma.
Le début de l’étape suivante nous conduit sur la partie la
plus élevée de la masse dunaire. Nous y recevons un vent frais et
réconfortant. Les petits Gorânes qui conduisent nos chameaux et
qui les ramèneront au retour, ont froid. Ils marchent vite, vêtus
de serouals blancs et de halacks bleu foncé dont ils s’enveloppent
aussi la tête : ce sont de grêles enfants de dix à douze ans ; leur
résistance est surprenante. Quoique faisant toute la route à pied,
ils ont vécu de rien, ou presque. Ils avaient emporté, pour les deux
jours que nous venons de passer sans rencontrer d’eau, une petite
guerba de douze à quinze litres, — ils sont sept, — mais comme
nourriture, ils n’avaient rien pris avec eux ; ils se sont contentés
du peu que les tirailleurs et mes boys, pour ne pas les laisser mourir
de faim, leur donnaient sur leur propre ration. L’un d’eux est
venu me montrer, ce jour-là, une formidable otite suppurante, qui lui
déformait toute l’oreille, et dont il souffrait, m’a-t-il dit,
depuis le départ. Il ne s’en était pas encore plaint, et était
aussi gai que les autres. J’ai réussi à le soulager un peu.
Puis, nous sommes redescendus dans la plaine. Partis à trois heures et
demie du matin, nous avons déjeuné près d’un puits marqué par un
arbre unique, un hidjilidj, qui donne son nom à l’endroit. Quelques
Arabes, quand nous y arrivons, y abreuvent huit chameaux. L’eau me
paraît à une quinzaine de mètres. Il y a du pâturage alentour. Le
sol est marqué de vastes taches blanches faites d’une argile
fendillée et schisteuse.
Nous nous arrêtons là jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous
marchons ensuite jusqu’à huit heures dans un reg absolument plan et
nu. Nous dormons jusqu’à minuit, et nous nous remettons en route. Il
y a sept jours que nous avons quitté Oum Chalouba. Vers cinq heures
nous sommes à l’ouadi Rou, qui nous oppose toute une succession de
sillons à sec, au lit de sable, séparés les uns des autres par des
bandes de roches à silhouettes géométriques ; on croirait voir des
entassements irréguliers, bas et allongés, de pierres de taille ;
de plus près, on y remarque des traces accusées d’érosion. Puis,
ce sont quelques dunes, d’autres dépressions sableuses où des
roches plus hautes, aux sommets tabulaires, émergent.
La dernière de ces roches démasque une vaste étendue d’un vert
sombre : Faya, la palmeraie, le poste blanc sous le soleil, le village
gorâne, le village des goumiers, le village des passagers, formés
de cases identiques à celles que j’ai remarquées à Oum Chalouba ;
le village des Bornouans ; une large place, une mosquée neuve en
briques séchées ; quelques pâtés de modestes maisons à terrasses,
habitées par les Fezzanais ; le tout peu important.
J’ai fait, hier, mon 4.000e kilomètre depuis la Sanaga, point où
j’ai abandonné les moyens de transport mécaniques. Le désert de
Libye s’étend maintenant devant moi. Je suis arrivé au moment
capital. Je dois ici, ou renoncer à ma tentative, ou m’engager
définitivement sur la route à laquelle, tant de fois, j’ai songé.
Malgré le jour défavorable sous lequel mon enquête d’Abéché a
fait apparaître mon projet, je ne puis croire à une impossibilité
véritable. Le mot est tellement relatif !
CHAPITRE II
PRÉPARATIFS A FAYA
Nous avions atteint Faya — nommé aujourd’hui
Fort-Berryer-Fontaine, en souvenir d’une mort glorieuse et d’un
bon Français — le 10 septembre. Le commandant Couturier, chef de la
circonscription du Borkou-Ennedi-Tibesti, était en tournée depuis
trois mois. On attendait son retour d’un jour à l’autre. Le
capitaine Ledru, son officier adjoint, le remplaçait. La subdivision
du Borkou était administrée par le lieutenant Dufail, de qui l’aide
cordiale, active et dévouée devait m’être précieuse pour la
solution des petits problèmes que souleva, les jours suivants, la
préparation de mon départ. Il y avait également là le lieutenant
Brenneur, qui venait d’arriver ; l’adjudant Souverain, qui
commandait une section méhariste ; un groupe de sous-officiers dont je
connaissais quelques-uns pour les avoir rencontrés au cours de voyages
antérieurs ; M. Trillant, chef du service radio-télégraphique, que
j’avais, lui, aussi, déjà vu, trois ans plus tôt, au Kanem. Tous
furent pleins d’amabilité pour moi.
Mon premier soin fut naturellement de reprendre mon enquête
d’Abéché. Je m’étais ménagé, en prévision du cas où je me
heurterais à des obstacles véritablement absolus, un itinéraire
encore intéressant, quoique d’une portée infiniment moindre :
l’ascension de l’Emi-Koussi, qui est le plus haut sommet du Tibesti
(3.400 mètres), puis Bilma et Tunis par le Sahara. Répugnant à
me targuer d’un projet incontestablement ambitieux tant que je
n’étais pas sûr de pouvoir en entreprendre la réalisation, pour
éviter aussi de trop attirer l’attention sur cette partie de mon
programme, ce qui pouvait avoir des inconvénients, j’avais même cru
devoir, depuis le début, mettre surtout en évidence mon intention
de rentrer par Tunis et ne parler de mon désir d’atteindre Koufra
que comme d’un rêve de voyageur évidemment très séduisant, mais
bien difficile à envisager sérieusement avec les faibles moyens
dont je disposais. Il y avait d’ailleurs, dans cette manière de
l’apprécier, une part de vérité.
La réponse de Mohammed el Abid était arrivée enfin ; on m’en remit
aussitôt la traduction, déjà prête. Elle était réservée, mais
courtoise. Elle se terminait par l’assurance de bons sentiments à
l’égard des Français. Mais elle donnait, relativement à ma demande
d’un sauf-conduit, l’impression d’une fin de non-recevoir bien
nette. Le chef senoussi annonçait son intention d’en référer
à Sidi Idriss, grand-maître de l’ordre, lequel était au Caire !
C’était un peu remettre la solution aux calendes grecques. Mon
interprétation, je l’ai su depuis, était exacte. Mohammed el Abid
avait tous les pouvoirs nécessaires pour m’envoyer, de sa propre
autorité, le laisser-passer demandé ; et Sidi Idriss, lorsque
je l’ai vu moi-même au Caire en y arrivant, n’avait jamais eu
connaissance de mon désir. Mohammed el Abid ne l’en avait même
pas avisé.
En tout cas, il n’y avait pas refus catégorique, et la porte,
si elle n’était pas ouverte, n’était pas expressément
fermée. C’est là une circonstance dont je pouvais tirer parti,
et il me parut dès ce moment possible de tourner à mon profit
l’ambiguïté polie de la lettre du Chérif de Koufra.
Je fis appeler le cheikh des Fezzanais de Faya, Abdallah Younous,
et lui demandai ce qu’il pensait de mon plan, que je lui exposai.
Abdallah Younous fut très net. Le chemin était extrêmement rude
à partir du puits de Tekro ; il y avait là douze jours sans bois ni
pâturages, avec deux puits seulement : il fallait, pour franchir cette
zone ingrate, pouvoir marcher comme les indigènes, c’est-à-dire
environ dix-huit heures sur vingt-quatre. Mais pour quiconque était à
même de surmonter cette fatigue, le succès était très probable ;
les attaques des Toubous, sur la route, étaient devenues fort rares ;
les Fezzanais la parcouraient couramment par petits groupes de
cinq ou six, même moins. Quant à Mohammed el Abid et aux Khouans
ils étaient, selon lui, incapables d’attenter à la vie d’un
étranger venant en ami et sans soldats.
Cette réponse levait pour moi toute hésitation. Il n’y avait
pas de motif pour que les renseignements pessimistes de Fort-Lamy
et du Ouadaï fussent plus exacts que les renseignements favorables
de Faya ; et la contradiction catégorique qui se manifestait entre
eux me laissait, logiquement, le choix. Abdallah Younous était, au
surplus, un homme d’âge et d’expérience. Il ne donnait nullement
l’impression d’un fanatique capable de m’orienter sciemment vers
une issue tragique dans le seul but de venger des morts ou de plaire
à Allah. Il exprimait très vraisemblablement sa conviction. En
admettant même que son opinion fut déterminée en partie par le
prestige que l’Européen avait, sous notre domination, acquis à
ses yeux, et par l’idée qu’il avait appris à se faire de notre
intangible puissance, il ne l’aurait certainement pas conçue si elle
avait été en désaccord formel avec les éléments d’appréciation
qu’il possédait par devers lui. Il était impossible, en présence
de ses dires, de me refuser une chance, au moins, de succès. Serait-ce
assez pour réussir : l’événement seul pouvait me fixer. En tout
cas, c’était assez pour essayer.
D’ailleurs, pourquoi tant de souci de mettre la logique avec soi ?
Nous sommes si glorieux du peu de raison que nous avons, que nous
nous adressons à elle sans nous demander toujours si les circonstances
lui fournissent des éléments d’intervention suffisants. Pourquoi,
dans les cas douteux, la contraindre à trancher dans l’ombre,
au lieu de décider simplement en faveur du côté où le désir
nous incline ? L’instinct, une impulsion secrète, sont parfois
les guides les plus sûrs.
J’entrai sans délai dans la voie des réalisations
pratiques. J’engageai, le jour même, un nommé Nadji, ancien
goumier, qui était allé déjà à Koufra et y possédait des
relations.
Il ne s’était écoulé que dix heures depuis mon arrivée à
Faya. Ce court espace de temps avait suffi pour changer entièrement la
face des choses. Je fis, cette nuit-là, des rêves agités et joyeux.
Deux jours plus tard, on me présentait dix braves gens aux faces
patibulaires, dont certains avaient déjà un ou deux meurtres sur
la conscience ; le fait n’est pas rare chez les Gorânes, race
batailleuse, sans méchanceté, mais qui estime que les armes sont
faites pour qu’on s’en serve.
On leur expliqua ce dont il s’agissait. Le goût de l’aventure,
l’appât d’une récompense, leur confiance dans le succès d’une
entreprise que devait commander un Français, déterminèrent chez
eux une acceptation empressée. On leur recommanda la discrétion,
ce qui n’empêcha pas, d’ailleurs, que tout Faya s’entretint
le jour suivant de mon prochain départ.
Tout semblait prêt.
Alors s’éleva la grosse difficulté. Mes hommes n’avaient pas
de fusils. Il fallait leur en trouver.
Il n’y avait à Faya que les fusils 86 de la compagnie des
tirailleurs qui occupe le poste, les fusils 74 du service local et
un certain nombre d’armes de prise. Mais en dehors des fusils de
la compagnie, tout était à peu près hors d’usage. J’envoyai
un radio chiffré au gouverneur pour solliciter le prêt d’un
certain nombre de ces derniers, prélevé sur l’excédent
disponible ; j’offrais de laisser, en dépôt, leur valeur. On
jugea peut-être, non sans raison, que mon expédition devant
opérer en dehors de la zone française, il eût été incorrect, au
point de vue international, de la munir d’armes réglementaires,
et je ne reçus pas la réponse que j’espérais. Nous finîmes,
à force de recherches, par trouver, dans Faya et aux environs,
des armes vétustes dont quatre ou cinq fonctionnaient encore, et
dont les autres devaient du moins tirer convenablement un premier
coup : ensuite, les extracteurs étant hors d’usage, et les
munitions, en outre, défectueuses, les ruptures d’étuis qui se
seraient immanquablement produites au cours de l’expulsion des
douilles à l’aide de la baguette, eussent mis obstacle à leur
emploi ; néanmoins, c’étaient des armes tout de même ; leurs
défectuosités n’étaient pas apparentes, et notre petite troupe,
ainsi équipée, devait avoir une allure assez martiale pour intimider
bien des agresseurs.
Le 20, il se produisit un fait nouveau : le retour du commandant
Couturier, qui rentrait, avec le lieutenant de Bentzmann,
de sa tournée dans le Tibesti septentrional. Il rapportait des
renseignements extrêmement intéressants sur la route qui, du nord du
Tibesti, conduit également à Koufra, et le choix de mon itinéraire
se trouva brusquement remis en question.
La route de Sarra, à laquelle je m’étais arrêté, avait deux
avantages : d’abord, c’était celle que me conseillait Abdallah
Younous ; ensuite, c’était la route séculaire des caravanes
indigènes, et, par là, la plus intéressante à explorer ; mais elle
était, je l’ai dit, excessivement dure à cause de l’espacement
des puits, de l’absence complète de bois et de pâturage de Tekro
à Telab — c’est-à-dire pendant douze jours — et, abstraction
faite des hommes, car on peut souffrir de la fatigue, mais je ne crois
pas qu’elle ait jamais arrêté un voyageur, elle était épuisante
pour les chameaux, obligés à la fois de marcher très vite, et de
marcher sans s’alimenter pendant un temps qui excède la limite de
leur sobriété habituelle.
« Cette région est méchante, m’avait dit Nadji. Elle est un
ennemi. Si nous allons vite, très vite, si nous marchons tout le
jour et une partie des nuits, tout se passera bien. Mais si nous nous
attardons, ajoutait-il dans son langage imagé, nous serons mangés
par le désert. »
Il résultait de là que mes animaux, une fois arrivés à Telab, se
trouveraient certainement hors d’état de refaire le trajet avant
d’avoir réparé leurs forces, ce qui demanderait une huitaine
de jours. Dès lors, si à Telab on refusait de nous accueillir,
c’était une situation à peu près sans issue, car nous nous
trouvions à la fois dans l’impossibilité d’avancer et dans
l’impossibilité de revenir en arrière, en un lieu où l’eau
et les vivres seraient en outre au pouvoir d’une peuplade hostile,
belliqueuse et sans doute bien armée.
Cela méritait réflexion.
L’autre route, celle d’Ouri, plus à l’ouest, présentait deux
grandes supériorités : du pâturage constamment, des puits au moins
tous les trois jours, et, en raison du tracé de notre frontière, qui
remonte sensiblement vers le nord-ouest, il serait devenu possible au
commandant de me faire escorter de ce côté jusqu’à une huitaine
de jours de Koufra, ce qui eût été pour ma sécurité un facteur
très important.
Devant des considérations si fortes, j’ai fait appeler le cheikh et
Nadji, et j’ai développé devant eux un nouveau projet, prévoyant
l’emploi de la route d’Ouri. Leur attitude, contre notre commune
attente, a été tout à fait défavorable à son adoption. Ils
semblaient avoir perdu toute confiance. Ils ne connaissaient pas
la contrée. Les hommes qui devaient m’accompagner, et que je fis
venir, ne la connaissaient pas non plus, et manifestèrent la même
impression.
Le commandant fit alors sentir au cheikh la gravité du cas dans
lequel il se serait mis en me donnant un conseil perfide. Abdallah
Younous persista à préconiser la route de Sarra.
Je la préférais moi-même. C’était, comme je l’ai dit, la
principale. Logiquement, l’exploration devait la prendre pour
premier objectif. La clef de la région était attachée à sa
reconnaissance. Je considérais aussi l’entrain de ma petite troupe
comme un élément désirable. Je décidai de ne rien changer à mon
plan initial, et mon départ fut fixé au lendemain.
J’avais traité pour la location de vingt chameaux, choisis avec
le plus grand soin, et dont l’excellente qualité m’a rendu les
services les plus utiles. Nadji et le cheikh insistaient chaque jour
sur ce point. Aucun retard, disaient-ils, n’était permis impunément
sur le parcours.
Il fut convenu que le capitaine Ledru, avec l’adjudant Souverain
et une section méhariste, m’accompagnerait jusqu’à notre
frontière, à trois jours environ au delà du puits de Tekro. Là,
il me quitterait, regagnerait Tekro, et s’y tiendrait pendant dix
jours pour pouvoir me prêter main forte aussitôt que possible si
j’étais forcé de me replier.
On ne pouvait mieux concilier le respect des conventions
internationales avec le légitime souci de la sécurité d’un
compatriote engagé dans une entreprise hasardeuse.
Chacun des hommes de mon détachement personnel emportait deux mois de
vivres. Pour moi, j’étais abondamment pourvu de riz, de haricots,
de farine, de café, auxquels s’ajoutaient des figues sèches et un
certain nombre de boîtes d’endaubage, le « singe » de l’époque
de la guerre. Je m’étais muni, en outre, d’un litre de tafia,
où j’avais fait macérer des noix de kola, pour les jours de grande
fatigue. Enfin, j’avais, dans mes cantines, un costume de Fezzanais :
halack, seroual, markoubs, tagiya, tarbouch, plus une grande pièce de
cotonnade blanche dont on s’enveloppe, au soleil, les épaules et la
tête. La tagiya est une calotte blanche qu’on met sous le tarbouch,
qu’elle dépasse légèrement tout autour de la tête. Je comptais
toutefois n’adopter de déguisement que le plus tard possible.
Comme argent, j’avais pu me procurer une certaine quantité de
pièces de cinq francs, monnaie indispensable à défaut des pièces
turques — les medjidiehs — qui ont cours à Koufra.
J’avais en outre télégraphié en France pour me faire envoyer
une somme que, même en billets, au prix, évidemment, d’une perte,
je pensais pouvoir utiliser.
Mais j’ai appris, à cette occasion, que les mandats
télégraphiques, qui vont en Afrique Occidentale Française,
exceptent l’Afrique Equatoriale de leur zone de circulation,
et c’est à l’obligeance de M. Léon Mathey, un des principaux
colons de Fort-Lamy, que j’ai dû de recevoir en temps utile les
fonds nécessaires. Instruit de ma demande et du règlement qui
mettait obstacle à ce qu’il y fût donné satisfaction, il en a
spontanément fait l’avance, témoignant ainsi de son patriotique
intérêt pour le succès de ma mission.
Nous avons quitté Faya le 20 septembre.
Nous avons marché avec une prudente lenteur pour ménager nos
animaux. La région est désertique, plane, semée d’affleurements
rocheux, et la couleur jaune grisâtre qui la caractérise le plus
souvent ne s’interrompt qu’aux environs des puits, où elle fait
place à quelques épineux et à des pâturages en touffes assez
étendus. Nous avons trouvé de l’eau tous les jours. Le 26 nous
étions à Ounyanga — Fort-Lagrion. Avant d’atteindre ce poste,
le dernier de notre route, nous avons traversé une vaste surface
entièrement plane. Devant nous seulement se dressait, lointaine,
une longue muraille rocheuse qui barrait tout l’horizon. Nous avons
pénétré, le soir, par une brèche naturelle, entre les reliefs
dont elle est faite, nous avons vu des palmiers, rares d’abord,
plus serrés ensuite, enfin le poste, que commande un sergent.
Il y a, à Ounyanga Kebir, une palmeraie, un petit village,
trois grands étangs d’eau salée. Le site est aride, lumineux,
pittoresque, entouré de rochers à l’aspect théâtral.
J’y ai remplacé sept de mes chameaux, qui s’étaient révélés
insuffisants ; et, comme Nadji, tout en se disant à même de me
conduire, avait exprimé le désir que, pour plus de sûreté, deux
guides suppléants lui fussent adjoints, le capitaine ordonna au chef
de nous en présenter dont il fut sûr.
Une petite complication se produit alors. Aucun indigène, paraît-il,
ne connaît la route de Koufra. L’un d’eux, pourtant, le chef
de poste le sait, y est allé à plusieurs reprises ; mais quand
nous l’envoyons chercher par deux goumiers, il s’enfuit et leur
échappe. Je ne tarde pas à comprendre que la présence de mon
escorte militaire a créé un malentendu.