J’ai fait coudre ensemble huit peaux de ces moutons à longs poils

qui abondent dans la région, m’assurant ainsi un confortable tapis

de selle pour les étapes, assez longues désormais, que j’allais

avoir à faire à chameau, en même temps qu’une chaude couverture

pour l’époque prochaine des nuits froides. J’ai acheté une

vingtaine de poulets étiques, que j’ai enfermés dans une cage vaste

et solide ; et deux douzaines d’œufs. J’avais déjà du riz et

une sorte de graminée qu’on récolte aux environs d’Abéché et

dont la zone s’étend d’ailleurs assez loin vers le nord ; on la

nomme kreb, et, cuite, elle ressemble à notre semoule. J’ai fait

réduire en farine, pour mes serviteurs, 50 kilogrammes de mil ; je me

suis procuré des piquets de tente métalliques, en prévision d’un

sol dur où les piquets de bois dont j’étais muni n’auraient

pas pu pénétrer. J’ai fait remplir les six outres de peau de

bouc, ou guerbas, que je m’étais procurées à Abéché, afin de

laver un peu, d’avance, le goudron dont elles sont intérieurement

enduites. Lorsque ces outres ont voyagé quelques jours sur les

chameaux, où on a le soin de les laisser demi-pleines, le va-et-vient

répété de leur contenu les rince, et elles peuvent ensuite recevoir

l’eau destinée à la boisson : celle-ci reste d’ailleurs, pour

quelque temps encore, trouble et noirâtre, et des peaux de bouc

déjà usagées sont à conseiller aux voyageurs délicats.

Enfin, je me suis assuré un bon guide. Je sais, par expérience,

combien il est grave de se perdre au désert. Tant qu’on est dans

un poste, les hésitations relatives à la route se résolvent avec

simplicité ; mais à les traiter légèrement, on risque de se

ménager, lorsqu’il est trop tard pour revenir, d’amers regrets.

Mon détachement s’est augmenté, au départ, de deux esclaves

Zaghaouas qui se rendaient à Faya afin d’y être libérés par

les autorités militaires françaises, et d’un chef prisonnier

qu’on dirigeait également sur Faya pour le faire juger. Il a, voici

plusieurs années déjà, servi de guide à un rezzou, moyennant la

promesse d’une part de butin, et fait surprendre un convoi ; quatorze

tirailleurs ont été tués à cette occasion. On l’a capturé

récemment par surprise. C’est un homme à barbe blanche, grand,

maigre, encore plein de vigueur. Il est sur un chameau, la chaîne

aux pieds. Une corde est passée autour de son cou. Un tirailleur,

qui suit à pied, en tient l’extrémité. J’ai aussi mon guide,

Tcholle Abdallah, un caporal, quatre tirailleurs et un goumier ;

plus mes serviteurs.

Je passe rapidement sur cette partie de la route, qui présente peu

d’intérêt. Nous sommes sortis enfin de la zone des grandes pluies ;

le ciel est redevenu d’une absolue pureté ; le vent est frais,

le soleil de feu. La plaine s’étend à perte de vue. Elle est

couverte d’une herbe courte et jaune, souvent interrompue pour

laisser place à un sable dur ou à des affleurements rocheux ; de

temps à autre une longue veine d’arbustes épineux marque, au milieu

du pâturage soudain plus vert et plus dru, le cours d’un ouadi ;

cinq d’entre eux — Haouache, Oum Hadjer, Goumeur, Baher, Ellera —

nous arrêteront quelque temps par la boue glissante qui s’étend

de part et d’autre de leur eau jaune à demi stagnante. Nous

voyons beaucoup d’ariels, mais toujours loin, quelques outardes,

des traces d’hyènes, de chacals et d’autruches. Le caporal des

tirailleurs tue un ariel, le deuxième jour. Je prends moi-même une

petite biche. Elle était couchée entre deux touffes de retem. Elle

ne manifeste ni surprise ni frayeur ; elle n’a pas un mouvement

pour se débattre ; elle n’a guère plus d’un jour. Je m’en

amuse un instant, puis je la repose à la même place, pour que la

mère l’y trouve en revenant.

Nous atteignons en quelques jours, peu de temps avant l’ouadi

Goumeur, les rochers bas et bruns dits Amaré Bizza ; puis nous

entrons dans les dunes.

Le vent, qui est devenu brûlant, me couvre constamment d’une couche

de sable fin. J’en ai dans les narines, dans les oreilles, dans

la bouche, dans les yeux. Ce sont de grandes dunes lisses et nues,

dont certaines me paraissent dépasser quarante mètres ; tantôt

nous suivons des coupures nettement marquées, qui les divisent en

deux groupes éloignés d’une centaine de mètres ; tantôt nous

franchissons un col qui nous conduit à une nouvelle coupure. La

concavité de celles des dunes que nous laissons à l’ouest est

orientée sud-ouest. Je vois par endroits de faibles affleurements

rocheux. Il y a sur le sol des scories. Après avoir marché deux jours

dans cette région sans végétation ni gibier, nous nous enfonçons

dans un cirque d’environ cent cinquante mètres de diamètre,

entouré d’une muraille de sable continue, dont le sommet fuit en

courbe molle. On pourrait le comparer à une cuvette d’émail jaune

clair, aux bords légèrement incurvés vers l’extérieur.

Là encore, ni arbres, ni herbe : seulement, par terre, de nombreuses

crottes de chameaux qui attestent le passage de caravanes ; puis,

dans le coin le plus septentrional, trois orifices circulaires d’un

peu moins d’un mètre de diamètre, au ras de terre ; percés dans

un rocher que le sable recouvre tout alentour, ils laissent voir,

à trois mètres environ de profondeur, une vaste cavité pleine

d’eau. C’est le puits de Latma.

Le début de l’étape suivante nous conduit sur la partie la

plus élevée de la masse dunaire. Nous y recevons un vent frais et

réconfortant. Les petits Gorânes qui conduisent nos chameaux et

qui les ramèneront au retour, ont froid. Ils marchent vite, vêtus

de serouals blancs et de halacks bleu foncé dont ils s’enveloppent

aussi la tête : ce sont de grêles enfants de dix à douze ans ; leur

résistance est surprenante. Quoique faisant toute la route à pied,

ils ont vécu de rien, ou presque. Ils avaient emporté, pour les deux

jours que nous venons de passer sans rencontrer d’eau, une petite

guerba de douze à quinze litres, — ils sont sept, — mais comme

nourriture, ils n’avaient rien pris avec eux ; ils se sont contentés

du peu que les tirailleurs et mes boys, pour ne pas les laisser mourir

de faim, leur donnaient sur leur propre ration. L’un d’eux est

venu me montrer, ce jour-là, une formidable otite suppurante, qui lui

déformait toute l’oreille, et dont il souffrait, m’a-t-il dit,

depuis le départ. Il ne s’en était pas encore plaint, et était

aussi gai que les autres. J’ai réussi à le soulager un peu.

Puis, nous sommes redescendus dans la plaine. Partis à trois heures et

demie du matin, nous avons déjeuné près d’un puits marqué par un

arbre unique, un hidjilidj, qui donne son nom à l’endroit. Quelques

Arabes, quand nous y arrivons, y abreuvent huit chameaux. L’eau me

paraît à une quinzaine de mètres. Il y a du pâturage alentour. Le

sol est marqué de vastes taches blanches faites d’une argile

fendillée et schisteuse.

Nous nous arrêtons là jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous

marchons ensuite jusqu’à huit heures dans un reg absolument plan et

nu. Nous dormons jusqu’à minuit, et nous nous remettons en route. Il

y a sept jours que nous avons quitté Oum Chalouba. Vers cinq heures

nous sommes à l’ouadi Rou, qui nous oppose toute une succession de

sillons à sec, au lit de sable, séparés les uns des autres par des

bandes de roches à silhouettes géométriques ; on croirait voir des

entassements irréguliers, bas et allongés, de pierres de taille ;

de plus près, on y remarque des traces accusées d’érosion. Puis,

ce sont quelques dunes, d’autres dépressions sableuses où des

roches plus hautes, aux sommets tabulaires, émergent.

La dernière de ces roches démasque une vaste étendue d’un vert

sombre : Faya, la palmeraie, le poste blanc sous le soleil, le village

gorâne, le village des goumiers, le village des passagers, formés

de cases identiques à celles que j’ai remarquées à Oum Chalouba ;

le village des Bornouans ; une large place, une mosquée neuve en

briques séchées ; quelques pâtés de modestes maisons à terrasses,

habitées par les Fezzanais ; le tout peu important.

J’ai fait, hier, mon 4.000e kilomètre depuis la Sanaga, point où

j’ai abandonné les moyens de transport mécaniques. Le désert de

Libye s’étend maintenant devant moi. Je suis arrivé au moment

capital. Je dois ici, ou renoncer à ma tentative, ou m’engager

définitivement sur la route à laquelle, tant de fois, j’ai songé.

Malgré le jour défavorable sous lequel mon enquête d’Abéché a

fait apparaître mon projet, je ne puis croire à une impossibilité

véritable. Le mot est tellement relatif !

CHAPITRE II

PRÉPARATIFS A FAYA

Nous avions atteint Faya — nommé aujourd’hui

Fort-Berryer-Fontaine, en souvenir d’une mort glorieuse et d’un

bon Français — le 10 septembre. Le commandant Couturier, chef de la

circonscription du Borkou-Ennedi-Tibesti, était en tournée depuis

trois mois. On attendait son retour d’un jour à l’autre. Le

capitaine Ledru, son officier adjoint, le remplaçait. La subdivision

du Borkou était administrée par le lieutenant Dufail, de qui l’aide

cordiale, active et dévouée devait m’être précieuse pour la

solution des petits problèmes que souleva, les jours suivants, la

préparation de mon départ. Il y avait également là le lieutenant

Brenneur, qui venait d’arriver ; l’adjudant Souverain, qui

commandait une section méhariste ; un groupe de sous-officiers dont je

connaissais quelques-uns pour les avoir rencontrés au cours de voyages

antérieurs ; M. Trillant, chef du service radio-télégraphique, que

j’avais, lui, aussi, déjà vu, trois ans plus tôt, au Kanem. Tous

furent pleins d’amabilité pour moi.

Mon premier soin fut naturellement de reprendre mon enquête

d’Abéché. Je m’étais ménagé, en prévision du cas où je me

heurterais à des obstacles véritablement absolus, un itinéraire

encore intéressant, quoique d’une portée infiniment moindre :

l’ascension de l’Emi-Koussi, qui est le plus haut sommet du Tibesti

(3.400 mètres), puis Bilma et Tunis par le Sahara. Répugnant à

me targuer d’un projet incontestablement ambitieux tant que je

n’étais pas sûr de pouvoir en entreprendre la réalisation, pour

éviter aussi de trop attirer l’attention sur cette partie de mon

programme, ce qui pouvait avoir des inconvénients, j’avais même cru

devoir, depuis le début, mettre surtout en évidence mon intention

de rentrer par Tunis et ne parler de mon désir d’atteindre Koufra

que comme d’un rêve de voyageur évidemment très séduisant, mais

bien difficile à envisager sérieusement avec les faibles moyens

dont je disposais. Il y avait d’ailleurs, dans cette manière de

l’apprécier, une part de vérité.

La réponse de Mohammed el Abid était arrivée enfin ; on m’en remit

aussitôt la traduction, déjà prête. Elle était réservée, mais

courtoise. Elle se terminait par l’assurance de bons sentiments à

l’égard des Français. Mais elle donnait, relativement à ma demande

d’un sauf-conduit, l’impression d’une fin de non-recevoir bien

nette. Le chef senoussi annonçait son intention d’en référer

à Sidi Idriss, grand-maître de l’ordre, lequel était au Caire !

C’était un peu remettre la solution aux calendes grecques. Mon

interprétation, je l’ai su depuis, était exacte. Mohammed el Abid

avait tous les pouvoirs nécessaires pour m’envoyer, de sa propre

autorité, le laisser-passer demandé ; et Sidi Idriss, lorsque

je l’ai vu moi-même au Caire en y arrivant, n’avait jamais eu

connaissance de mon désir. Mohammed el Abid ne l’en avait même

pas avisé.

En tout cas, il n’y avait pas refus catégorique, et la porte,

si elle n’était pas ouverte, n’était pas expressément

fermée. C’est là une circonstance dont je pouvais tirer parti,

et il me parut dès ce moment possible de tourner à mon profit

l’ambiguïté polie de la lettre du Chérif de Koufra.

Je fis appeler le cheikh des Fezzanais de Faya, Abdallah Younous,

et lui demandai ce qu’il pensait de mon plan, que je lui exposai.

Abdallah Younous fut très net. Le chemin était extrêmement rude

à partir du puits de Tekro ; il y avait là douze jours sans bois ni

pâturages, avec deux puits seulement : il fallait, pour franchir cette

zone ingrate, pouvoir marcher comme les indigènes, c’est-à-dire

environ dix-huit heures sur vingt-quatre. Mais pour quiconque était à

même de surmonter cette fatigue, le succès était très probable ;

les attaques des Toubous, sur la route, étaient devenues fort rares ;

les Fezzanais la parcouraient couramment par petits groupes de

cinq ou six, même moins. Quant à Mohammed el Abid et aux Khouans

ils étaient, selon lui, incapables d’attenter à la vie d’un

étranger venant en ami et sans soldats.

Cette réponse levait pour moi toute hésitation. Il n’y avait

pas de motif pour que les renseignements pessimistes de Fort-Lamy

et du Ouadaï fussent plus exacts que les renseignements favorables

de Faya ; et la contradiction catégorique qui se manifestait entre

eux me laissait, logiquement, le choix. Abdallah Younous était, au

surplus, un homme d’âge et d’expérience. Il ne donnait nullement

l’impression d’un fanatique capable de m’orienter sciemment vers

une issue tragique dans le seul but de venger des morts ou de plaire

à Allah. Il exprimait très vraisemblablement sa conviction. En

admettant même que son opinion fut déterminée en partie par le

prestige que l’Européen avait, sous notre domination, acquis à

ses yeux, et par l’idée qu’il avait appris à se faire de notre

intangible puissance, il ne l’aurait certainement pas conçue si elle

avait été en désaccord formel avec les éléments d’appréciation

qu’il possédait par devers lui. Il était impossible, en présence

de ses dires, de me refuser une chance, au moins, de succès. Serait-ce

assez pour réussir : l’événement seul pouvait me fixer. En tout

cas, c’était assez pour essayer.

D’ailleurs, pourquoi tant de souci de mettre la logique avec soi ?

Nous sommes si glorieux du peu de raison que nous avons, que nous

nous adressons à elle sans nous demander toujours si les circonstances

lui fournissent des éléments d’intervention suffisants. Pourquoi,

dans les cas douteux, la contraindre à trancher dans l’ombre,

au lieu de décider simplement en faveur du côté où le désir

nous incline ? L’instinct, une impulsion secrète, sont parfois

les guides les plus sûrs.

J’entrai sans délai dans la voie des réalisations

pratiques. J’engageai, le jour même, un nommé Nadji, ancien

goumier, qui était allé déjà à Koufra et y possédait des

relations.

Il ne s’était écoulé que dix heures depuis mon arrivée à

Faya. Ce court espace de temps avait suffi pour changer entièrement la

face des choses. Je fis, cette nuit-là, des rêves agités et joyeux.

Deux jours plus tard, on me présentait dix braves gens aux faces

patibulaires, dont certains avaient déjà un ou deux meurtres sur

la conscience ; le fait n’est pas rare chez les Gorânes, race

batailleuse, sans méchanceté, mais qui estime que les armes sont

faites pour qu’on s’en serve.

On leur expliqua ce dont il s’agissait. Le goût de l’aventure,

l’appât d’une récompense, leur confiance dans le succès d’une

entreprise que devait commander un Français, déterminèrent chez

eux une acceptation empressée. On leur recommanda la discrétion,

ce qui n’empêcha pas, d’ailleurs, que tout Faya s’entretint

le jour suivant de mon prochain départ.

Tout semblait prêt.

Alors s’éleva la grosse difficulté. Mes hommes n’avaient pas

de fusils. Il fallait leur en trouver.

Il n’y avait à Faya que les fusils 86 de la compagnie des

tirailleurs qui occupe le poste, les fusils 74 du service local et

un certain nombre d’armes de prise. Mais en dehors des fusils de

la compagnie, tout était à peu près hors d’usage. J’envoyai

un radio chiffré au gouverneur pour solliciter le prêt d’un

certain nombre de ces derniers, prélevé sur l’excédent

disponible ; j’offrais de laisser, en dépôt, leur valeur. On

jugea peut-être, non sans raison, que mon expédition devant

opérer en dehors de la zone française, il eût été incorrect, au

point de vue international, de la munir d’armes réglementaires,

et je ne reçus pas la réponse que j’espérais. Nous finîmes,

à force de recherches, par trouver, dans Faya et aux environs,

des armes vétustes dont quatre ou cinq fonctionnaient encore, et

dont les autres devaient du moins tirer convenablement un premier

coup : ensuite, les extracteurs étant hors d’usage, et les

munitions, en outre, défectueuses, les ruptures d’étuis qui se

seraient immanquablement produites au cours de l’expulsion des

douilles à l’aide de la baguette, eussent mis obstacle à leur

emploi ; néanmoins, c’étaient des armes tout de même ; leurs

défectuosités n’étaient pas apparentes, et notre petite troupe,

ainsi équipée, devait avoir une allure assez martiale pour intimider

bien des agresseurs.

Le 20, il se produisit un fait nouveau : le retour du commandant

Couturier, qui rentrait, avec le lieutenant de Bentzmann,

de sa tournée dans le Tibesti septentrional. Il rapportait des

renseignements extrêmement intéressants sur la route qui, du nord du

Tibesti, conduit également à Koufra, et le choix de mon itinéraire

se trouva brusquement remis en question.

La route de Sarra, à laquelle je m’étais arrêté, avait deux

avantages : d’abord, c’était celle que me conseillait Abdallah

Younous ; ensuite, c’était la route séculaire des caravanes

indigènes, et, par là, la plus intéressante à explorer ; mais elle

était, je l’ai dit, excessivement dure à cause de l’espacement

des puits, de l’absence complète de bois et de pâturage de Tekro

à Telab — c’est-à-dire pendant douze jours — et, abstraction

faite des hommes, car on peut souffrir de la fatigue, mais je ne crois

pas qu’elle ait jamais arrêté un voyageur, elle était épuisante

pour les chameaux, obligés à la fois de marcher très vite, et de

marcher sans s’alimenter pendant un temps qui excède la limite de

leur sobriété habituelle.

« Cette région est méchante, m’avait dit Nadji. Elle est un

ennemi. Si nous allons vite, très vite, si nous marchons tout le

jour et une partie des nuits, tout se passera bien. Mais si nous nous

attardons, ajoutait-il dans son langage imagé, nous serons mangés

par le désert. »

Il résultait de là que mes animaux, une fois arrivés à Telab, se

trouveraient certainement hors d’état de refaire le trajet avant

d’avoir réparé leurs forces, ce qui demanderait une huitaine

de jours. Dès lors, si à Telab on refusait de nous accueillir,

c’était une situation à peu près sans issue, car nous nous

trouvions à la fois dans l’impossibilité d’avancer et dans

l’impossibilité de revenir en arrière, en un lieu où l’eau

et les vivres seraient en outre au pouvoir d’une peuplade hostile,

belliqueuse et sans doute bien armée.

Cela méritait réflexion.

L’autre route, celle d’Ouri, plus à l’ouest, présentait deux

grandes supériorités : du pâturage constamment, des puits au moins

tous les trois jours, et, en raison du tracé de notre frontière, qui

remonte sensiblement vers le nord-ouest, il serait devenu possible au

commandant de me faire escorter de ce côté jusqu’à une huitaine

de jours de Koufra, ce qui eût été pour ma sécurité un facteur

très important.

Devant des considérations si fortes, j’ai fait appeler le cheikh et

Nadji, et j’ai développé devant eux un nouveau projet, prévoyant

l’emploi de la route d’Ouri. Leur attitude, contre notre commune

attente, a été tout à fait défavorable à son adoption. Ils

semblaient avoir perdu toute confiance. Ils ne connaissaient pas

la contrée. Les hommes qui devaient m’accompagner, et que je fis

venir, ne la connaissaient pas non plus, et manifestèrent la même

impression.

Le commandant fit alors sentir au cheikh la gravité du cas dans

lequel il se serait mis en me donnant un conseil perfide. Abdallah

Younous persista à préconiser la route de Sarra.

Je la préférais moi-même. C’était, comme je l’ai dit, la

principale. Logiquement, l’exploration devait la prendre pour

premier objectif. La clef de la région était attachée à sa

reconnaissance. Je considérais aussi l’entrain de ma petite troupe

comme un élément désirable. Je décidai de ne rien changer à mon

plan initial, et mon départ fut fixé au lendemain.

J’avais traité pour la location de vingt chameaux, choisis avec

le plus grand soin, et dont l’excellente qualité m’a rendu les

services les plus utiles. Nadji et le cheikh insistaient chaque jour

sur ce point. Aucun retard, disaient-ils, n’était permis impunément

sur le parcours.

Il fut convenu que le capitaine Ledru, avec l’adjudant Souverain

et une section méhariste, m’accompagnerait jusqu’à notre

frontière, à trois jours environ au delà du puits de Tekro. Là,

il me quitterait, regagnerait Tekro, et s’y tiendrait pendant dix

jours pour pouvoir me prêter main forte aussitôt que possible si

j’étais forcé de me replier.

On ne pouvait mieux concilier le respect des conventions

internationales avec le légitime souci de la sécurité d’un

compatriote engagé dans une entreprise hasardeuse.

Chacun des hommes de mon détachement personnel emportait deux mois de

vivres. Pour moi, j’étais abondamment pourvu de riz, de haricots,

de farine, de café, auxquels s’ajoutaient des figues sèches et un

certain nombre de boîtes d’endaubage, le « singe » de l’époque

de la guerre. Je m’étais muni, en outre, d’un litre de tafia,

où j’avais fait macérer des noix de kola, pour les jours de grande

fatigue. Enfin, j’avais, dans mes cantines, un costume de Fezzanais :

halack, seroual, markoubs, tagiya, tarbouch, plus une grande pièce de

cotonnade blanche dont on s’enveloppe, au soleil, les épaules et la

tête. La tagiya est une calotte blanche qu’on met sous le tarbouch,

qu’elle dépasse légèrement tout autour de la tête. Je comptais

toutefois n’adopter de déguisement que le plus tard possible.

Comme argent, j’avais pu me procurer une certaine quantité de

pièces de cinq francs, monnaie indispensable à défaut des pièces

turques — les medjidiehs — qui ont cours à Koufra.

J’avais en outre télégraphié en France pour me faire envoyer

une somme que, même en billets, au prix, évidemment, d’une perte,

je pensais pouvoir utiliser.

Mais j’ai appris, à cette occasion, que les mandats

télégraphiques, qui vont en Afrique Occidentale Française,

exceptent l’Afrique Equatoriale de leur zone de circulation,

et c’est à l’obligeance de M. Léon Mathey, un des principaux

colons de Fort-Lamy, que j’ai dû de recevoir en temps utile les

fonds nécessaires. Instruit de ma demande et du règlement qui

mettait obstacle à ce qu’il y fût donné satisfaction, il en a

spontanément fait l’avance, témoignant ainsi de son patriotique

intérêt pour le succès de ma mission.

Nous avons quitté Faya le 20 septembre.

Nous avons marché avec une prudente lenteur pour ménager nos

animaux. La région est désertique, plane, semée d’affleurements

rocheux, et la couleur jaune grisâtre qui la caractérise le plus

souvent ne s’interrompt qu’aux environs des puits, où elle fait

place à quelques épineux et à des pâturages en touffes assez

étendus. Nous avons trouvé de l’eau tous les jours. Le 26 nous

étions à Ounyanga — Fort-Lagrion. Avant d’atteindre ce poste,

le dernier de notre route, nous avons traversé une vaste surface

entièrement plane. Devant nous seulement se dressait, lointaine,

une longue muraille rocheuse qui barrait tout l’horizon. Nous avons

pénétré, le soir, par une brèche naturelle, entre les reliefs

dont elle est faite, nous avons vu des palmiers, rares d’abord,

plus serrés ensuite, enfin le poste, que commande un sergent.

Il y a, à Ounyanga Kebir, une palmeraie, un petit village,

trois grands étangs d’eau salée. Le site est aride, lumineux,

pittoresque, entouré de rochers à l’aspect théâtral.

J’y ai remplacé sept de mes chameaux, qui s’étaient révélés

insuffisants ; et, comme Nadji, tout en se disant à même de me

conduire, avait exprimé le désir que, pour plus de sûreté, deux

guides suppléants lui fussent adjoints, le capitaine ordonna au chef

de nous en présenter dont il fut sûr.

Une petite complication se produit alors. Aucun indigène, paraît-il,

ne connaît la route de Koufra. L’un d’eux, pourtant, le chef

de poste le sait, y est allé à plusieurs reprises ; mais quand

nous l’envoyons chercher par deux goumiers, il s’enfuit et leur

échappe. Je ne tarde pas à comprendre que la présence de mon

escorte militaire a créé un malentendu.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 22 / 34 段