des Fezzanais, Braek. C’était un homme de 50 à 60 ans, au visage
basané, aux moustaches grises tombantes, vêtu du halack blanc, à
larges manches, coiffé du tarbouch rouge à long gland bleu ; son
apparence de vieux paysan rude et sincère, ses réponses brèves,
nettes et promptes, m’inspirèrent confiance. Le commandant m’en
avait d’ailleurs parlé dans des termes qui auraient, à eux seuls,
justifié ce sentiment. Aussi attachai-je une importance particulière
aux indications qu’il me donna. Celles-ci, malheureusement, furent
aussi défavorables que possible.
La mauvaise saison, me dit-il, venait de commencer. Les ouadis qui
coupent la route entre Biltine et Faya avaient grossi, et leur
passage était devenu très difficile ; le trafic avec le nord
était actuellement suspendu, et il fallait compter cinq mois
avant qu’il devînt possible de le reprendre. Il me présenta
la seconde partie du trajet, celle qui va d’Ounyanga à Koufra,
comme extrêmement pénible ; en outre, elle n’était pas sûre ;
il me déconseillait de m’y engager sans une escorte de 40 à 50
fusils ; et cette escorte, il ne voyait guère de moyen de la réunir,
moins encore de l’armer. Enfin, le chef qui exerçait le pouvoir
senoussi à Koufra, ce Mohammed el Abid, était l’un des ennemis
les plus redoutables de l’influence française ; il s’était
signalé pendant la guerre par une hostilité violente et active
à notre égard ; il avait été l’instigateur de la plupart des
agitations contre lesquelles nous avions eu à réagir durant cette
période, notamment de la révolte de Kaocen, à Agadès. Rien ne
permettait de croire qu’il fût disposé à bien m’accueillir,
et Braek s’abstenait de tout pronostic à cet égard.
Sidi Idriss es Senoussia, le grand-maître de l’ordre, de qui
j’avais escompté les sentiments modérés, avait depuis longtemps
déjà quitté l’oasis et était allé se fixer au Caire.
Je revis Braek, pensant qu’il varierait peut-être. J’allai,
à plusieurs reprises, lui rendre visite. Je le trouvais, chaque
fois m’attendant, dans la petite rue tortueuse qui conduit à sa
demeure modeste. Il était là, patient, déférent, grave, accompagné
d’un serviteur. Il me faisait passer par la porte étroite et basse,
aux planches disjointes, qui donnait accès chez lui, m’arrêtait
aussitôt dans une toute petite cour dont un côté formait une sorte
de pièce, et nous causions là. Mais ses réponses ne changèrent
jamais, et chacun de nos entretiens m’ôtait un peu d’espérance.
Je vis aussi le chef de la mosquée, le Sebah el Djami, vieillard
à lunettes, à mine de chanoine, plein d’onction, et dont je
ne pus tirer que des bénédictions souriantes, qu’il répétait
interminablement.
Je m’entretins avec les indigènes, avec les marchands syriens ;
je multipliai les sources d’informations ; je ne pus recueillir
aucun indice encourageant.
Mes visites, mes courses dans la ville, n’avaient d’autre résultat
que de me montrer successivement tous les quartiers de celle-ci
et de me faire pénétrer chez ses principaux habitants. Je fus
invité, notamment, à prendre le thé, par un commerçant fezzanais
important. J’y allai avec le lieutenant Cariou, qui avait fort
aimablement accepté de m’accompagner chez lui.
Nous voici hors de l’ancien tata, aujourd’hui reconstruit,
qui groupe les divers services administratifs au sein d’une vaste
enceinte d’argile crénelée. Nous traversons l’immense place qui
s’étend devant nous. Une herbe courte, interrompue en maint endroit,
y sème de larges taches vertes irrégulières ; des mimosas rangés
y tracent quelques longues lignes ; de petites mares, laissées par
la dernière tornade, reflètent un ciel d’orage à la lumière
diffuse, au rayonnement lourd et brûlant.
Nous nous engageons dans Am Segou, la rue principale. Le long de
ses murs se tiennent, debout ou accroupis, des Ouadaïens, des
Arabes, des Fezzanais, ces derniers très reconnaissables à leur
teint d’un jaune orangé, à leurs nez souvent un peu busqués
dont l’extrémité s’incurve vers la bouche, à leurs longues
moustaches. Le vêtement varie peu : halacks blancs ou bleu foncé,
larges pantalons serrés aux chevilles, markoubs — sorte de
souliers qui rappellent nos pantoufles — calottes de coton blanc
ou tarbouch rouges ; quelques Arabes se contentent d’un boubou
grisâtre. Beaucoup sont porteurs de chapelets à gros grains. Les
femmes, qui d’ordinaire circulent librement, le visage découvert
comme partout au Tchad, ont des pagnes bleu foncé, ou blancs ;
quelques-unes, mais fort peu, en arborent de rouges, de verts ou
de jaunes ; elles se parent souvent de hauts bracelets d’argent,
de bagues, parfois aussi de bijoux d’or.
Sur une petite place, non loin de la mosquée, bien fruste et qu’on
ne distinguerait pas, si l’on n’était prévenu, des pauvres cases
d’argile avoisinantes, trois chameaux viennent d’arriver ; ils
sont baraqués, placides, immobiles, leurs charges auprès d’eux ;
les pauvres bêtes sont maigres ; elles ont le dos couvert de plaies.
Nous accédons enfin à la demeure de notre Fezzanais par le dédale de
ruelles étroites, aux murs jaunâtres et fendillés, qui constitue,
de part et d’autre de la longue et tortueuse Am Segou, le réseau
circulatoire d’Abéché. Peu de toitures dépassent ces murs ;
il est exceptionnel que les constructions indigènes comportent
un étage ; ce sont ici, pour la plupart, d’humbles habitations
basses, qui procèdent de la forme cubique. Quelques quartiers
seulement groupent des cases cylindro-coniques à toit de chaume,
plus misérables encore que les autres. Presque tout cela est fait
d’une terre peu résistante, une sorte de boue séchée, et les
tornades y causent de grands dégâts.
Notre hôte, venu à notre rencontre, nous précède et nous guide
chez lui. Après avoir traversé à sa suite le labyrinthe de cours
minuscules propre à la plupart de ces maisons, nous nous arrêtons
dans l’une d’elles ; une petite chambre basse, dont nous voyons
seulement les deux ouvertures ogivales, donne sur celle-ci ; le sol,
soigneusement aplani, est d’une rigoureuse propreté ; dans un coin
se trouve un menu parterre d’un mètre carré au plus, sur lequel
croissent, serrées les unes contre les autres, de courtes pousses de
menthe ; le milieu est occupé par une table entourée de fauteuils,
que le mur protège du soleil ; il est près de cinq heures. Nous nous
arrêtons là, et le fils du Fezzanais, un petit garçon de 7 ans
à peine, au teint bronzé comme celui de son père, avec de grands
yeux aux cils retroussés, drôle dans sa longue robe, apporte sur un
large plateau de cuivre deux théières de métal émaillé, un pain
de sucre, un marteau au manche grêle et de petits verres sans pied,
d’un verre très épais.
J’ai déjà dit, à l’occasion de mon passage au Cameroun,
comment il est d’usage qu’on serve le thé. La deuxième infusion
sera aromatisée de menthe, que notre hôte cueille, de sa chaise,
en se penchant. Il verse, dans la troisième, un peu d’une lotion
capillaire à la violette, dont il parfume ensuite nos cheveux. Je
dois à cette circonstance d’être l’une des rares personnes
qui puissent déclarer par expérience que l’usage interne de
ce médicament, aussi bien que son usage externe, est parfaitement
inopérant.
Nous causons durant tout ce temps. Mais je n’apprends rien de
nouveau. Ses renseignements ne font que corroborer ceux que je possède
déjà. Puis nous prenons congé, et il nous reconduit à la porte.
Je me suis enfin entretenu plusieurs fois avec le Faqih Taa. Faqih
est le mot arabe par lequel on désigne un lettré. Beaucoup plus
fin que le Cheikh Braek, c’est un vieillard sec, noir de peau,
au nez droit très court sur une bouche épaisse, avec une petite
barbe presque blanche. Il a des manières d’homme du monde, avec
une physionomie intelligente et affable où l’on surprend parfois
quand, un instant, on l’a quitté du regard, une expression
grave, réfléchie, profondément attentive, qui contraste avec
l’apparente légèreté de sa conversation. C’est à coup sûr la
personnalité la plus intéressante d’Abéché. On l’y soupçonne
d’être resté fortement attaché au passé que notre domination
a détruit. Je n’ai eu, pour ma part, qu’à me louer de lui : et
s’il s’est abstenu de contredire aux renseignements que le cheikh
m’avait fournis, il a été, de toute la ville, le seul à me laisser
entrevoir, très discrètement, à peine, mais assez pour que j’aie
compris, que si je me rendais à Faya, j’y trouverais peut-être des
indigènes plus disposés à servir mes projets. Son pronostic devait
se réaliser pleinement, ainsi qu’on le verra tout à l’heure.
En même temps que je me livrais à cette enquête si intéressante
et si importante pour moi, je goûtais, chez les Européens du poste,
le plaisir d’un accueil aimable et cordial. Je m’entretenais
fréquemment avec le commandant Rabut. J’ai été plusieurs fois
l’hôte de M. Journée, officier d’administration, et de Mme
Journée. Mme Lavit et Mme Journée sont, je crois, les deux premières
Françaises qui aient séjourné à Abéché. Les lieutenants Cariou
et Couturier m’ont reçu à diverses reprises. Enfin, j’ai gardé
un souvenir tout particulièrement reconnaissant de la sympathie
amicale que m’a manifestée le docteur Jeandeau, médecin major
des troupes coloniales. Le voir chaque jour était devenu pour moi
une agréable et réconfortante habitude, et si j’ai pu terminer
mon voyage dans des conditions de santé satisfaisante, je le dois
beaucoup à l’assistance dévouée, éclairée et sûre que j’ai
trouvée auprès de lui, durant une période difficile que j’ai,
vers ce moment, traversée.
J’ai quitté Abéché le 20 août, pour me rendre à Faya.
J’avais congédié Somali, dont les négligences devenaient
insupportables. Je m’étais séparé aussi de mon chasseur Paki. Je
lui ai fait présent, la veille de mon départ, d’un fusil 74 presque
neuf. C’était la plus grande ambition de sa vie. Il m’a exprimé,
en arabe, de vifs remerciements. Je les avais compris, mais Ahmed,
qui partageait son émotion devant le don d’un objet si précieux,
a tenu à me les traduire encore.
— « Il dit toi qui es son père, et aussi toi pas moyen jamais
crever ».
Cette paternité ne me flatte qu’à demi, car Paki a dépassé la
cinquantaine ; c’est un fils qui me vieillit un peu. En revanche,
je reste sensible au vœu de longévité qui suit, encore que le
choix des termes du traducteur ne soit pas particulièrement heureux.
Il est revenu me voir le lendemain matin. Il m’a dit, en me regardant
bien, de ses petits yeux durs et sévères, que lorsque je reviendrais
au Tchad, il viendrait me rejoindre, partout où je serais, s’il
n’était pas mort. Je lui ai donné la main. Il a tourné le dos et
il est parti. Il n’a pas d’éloquence. Mais nous nous comprenons
bien ; et, à regret, j’ai vu s’éloigner ce vieux compagnon,
courageux et rude, de tant d’heures parfois rudes aussi. C’est la
seconde fois qu’il chassait avec moi ; il m’accompagnait déjà
dans mon précédent voyage.
Mon détachement comprenait désormais Denis, Ahmed, un boy nommé
Gaudji que je venais d’engager, 3 tirailleurs montés et 14 bœufs
pour mes bagages.
Je m’attendais à trouver tout de suite le désert. Il n’en
fut rien. La région qui s’étend immédiatement au nord
d’Abéché ne fait que répéter pour le voyageur, en plus
peuplé au contraire, celle qu’il a traversée au sud. Je l’ai
déjà décrite. Jusqu’à Biltine, on rencontre, tous les 10 ou 15
kilomètres, des villages — cases de paille au toit conique de forme
particulièrement allongée, circonscrites d’une cloison commune,
le tout, lorsque les cases sont vieilles, d’un brun voisin du
noir. Des cultures de mil étendues entourent chacun d’eux. De
petites antilopes, des outardes, se montrent fréquemment. Les
mouches abondent, au moins en cette saison ; j’en ai, durant ma
marche, posées sur moi, deux ou trois cents. Les moustiques sont
nombreux aussi. Le sol est humide, mais sans mares gênantes et sans
boue. L’air est à la fois orageux et frais ; la pluie tombe, par
longues averses, d’un ciel uniformément sombre et gris. Si le soleil
se montre, la température s’élève aussitôt. Nous croisons, le 1er
juin, une petite caravane d’ânes chargés de mil ; ils appartiennent
aux Ouadaïens qui les conduisent et qui se rendent à Abéché pour
vendre le produit de leur récolte ; la somme réalisée ainsi sera
consacrée à l’achat de bœufs. Le lendemain, c’est un chameau
qui transporte des dattes ; un indigène de Tekro l’accompagne.
Je suis reçu à Biltine, le 24, par le capitaine Berthollier. J’y
admire le poste, une imposante construction à deux étages, toute
de briques séchées au soleil. Sans un morceau de bois, sans une
pièce de fer, et d’une solidité qui s’affirme victorieusement
sous les pluies, c’est un petit tour de force d’architecture,
utile en outre, car les procédés employés paraissent résoudre
le problème de la construction d’une habitation vaste, robuste
et confortable dans un lieu dépourvu de toute autre ressource que
celle d’un sol argileux.
De ces tours de force, nos fonctionnaires et nos officiers coloniaux
sont d’ailleurs coutumiers. Le dévouement que ces Français
courageux et désintéressés apportent dans l’exercice de leurs
fonctions multiples n’a d’égal que leur ingéniosité.
Deux jours plus tard, je pars pour Oum Chalouba ; la plaine s’étend
maintenant jusqu’à l’horizon, sauf vers l’est où l’on voit,
très loin, de basses collines.
La première étape est Mogroum. Les habitants du village
m’apportent, pour nous tous, une dizaine d’œufs de pintade,
deux œufs de poule et un peu de mil. Je fais dire que ce n’est pas
suffisant ; pour les œufs, notamment, je n’accepte pas, pour moi,
d’œufs de pintade.
Le chef est momentanément absent ; on traduit à son remplaçant,
qui répond qu’il n’y a pas d’œufs de poule. J’insiste. Au
bout d’une heure, il en apporte deux de plus, affirmant qu’il
n’y en a pas d’autres.
J’envoie deux tirailleurs, avec ordre de chercher dans les cases,
et cinq minutes plus tard, j’ai mes douze œufs. Je fais enfermer
l’homme, et je préviens qu’il ne sera libéré que quand j’aurai
reçu, maintenant, les rations d’asidé nécessaires à ma petite
troupe.
L’asidé est le repas normal des indigènes de l’Afrique centrale :
une boulette de farine de mil grosse comme les deux poings, entourée,
soit de lait, soit de sauce. L’asidé arrive deux heures après. Il
faut le temps de le préparer. Je renvoie le prisonnier.
A 5 heures, nouvel incident. Le tirailleur qui fait fonction de chef de
détachement vient me rendre compte que les gens de Mogroum ne veulent
pas fournir de paille pour nos chevaux. Le chef, qui est de retour,
se présente au même moment. Il me confirme le fait, en alléguant
qu’on refuse de lui obéir. Cela commence à m’impatienter. Je
laisse un de mes tirailleurs au campement, je prends les deux autres
et je me dirige vers le village.
C’est à 300 mètres. Nous traversons de beaux troupeaux de bœufs,
de chèvres, de moutons à longs poils, presque noirs, qui viennent de
rentrer du pâturage ; nous atteignons un petit terre-plein dénudé,
le long des cases ; on va chercher le principal auteur du refus. Les
hommes s’assemblent pendant ce temps et se forment en demi-cercle
derrière moi.
Mais voici le coupable. Je lui demande pourquoi il n’a pas obéi. Il
me donne une explication qui n’excuse rien. Je le prends par
l’épaule, je lui fais faire demi-tour et j’ajoute que je lui
donne l’ordre, moi-même, d’apporter la paille demandée. Il part
en courant. Les autres gardent le silence.
Je m’en vais, et un quart d’heure plus tard, j’ai trois énormes
bottes de fourrage au campement. Je les paie largement, pour montrer
que je tiens compte, malgré tout, de cet empressement tardif.
Dans l’intervalle, on m’a renseigné. C’est le seul mauvais
endroit de la région. Il y a dix-huit mois, presque sans motif, les
habitants ont tué, au campement même, trois voyageurs indigènes. De
là à s’attaquer à un Européen, du reste, il y a loin, et je ne
cours pas de risques. Par excès de prudence, néanmoins, j’établis
pour la nuit un tour de garde entre mes trois soldats. Il ne se passe
rien. En revanche, moustiques, araignées, fourmis, nous infligent
une nuit pénible. Tous se plaignent de ne pas pouvoir dormir, et ma
moustiquaire ne me met pas à l’abri des piqûres.
Au village d’Am Gafal, le lendemain, nous trouvons les meilleures
dispositions. Nous couchons ensuite à Arada. C’est un ancien poste
français. Quelques kilomètres avant d’y arriver, l’aridité qui,
depuis quelques jours déjà, annonçait le voisinage du désert,
s’accentue nettement. Les arbustes deviennent de plus en plus
clairsemés. L’herbe, par endroits, fait place à de larges espaces
de sable nu, dur et plan qui mettent leurs taches jaunes irrégulières
dans le vert de la plaine. Les villages disparaissent. On commence
à rencontrer, rarement d’ailleurs, des campements de nomades. Ce
sont de misérables huttes de paille, groupées en cercle au nombre
d’une dizaine tout au plus. Leur caractère provisoire s’accuse
dans tous les détails.
Comme gibier, j’aperçois, pour la première fois cette année, un
ariel ; c’est une antilope de la grosseur d’un petit âne, blanche,
sauf le cou et le dos qui sont de couleur alezane. Les biches du nord
du Tchad, si gentilles avec leurs grandes oreilles écartées, leurs
pattes grêles, leur museau court et leur queue toujours frétillante,
abondent ici. Certaines s’arrêtent, curieuses, à notre passage ;
elles nous regardent avec un vif intérêt. Je vois aussi quelques
outardes.
Arada détient, pour la région, le record des moustiques.
Le 29, nous nous arrêtons au puits de Mereg, qu’encadre un petit
bois d’épineux, note sombre sur l’herbe clairsemée environnante ;
un Arabe et sa femme habitent là. Je croise sur la route trois
Gorânes d’Oum Chalouba ; ils vont vendre à Abéché du sel
d’Ounyanga, que portent des ânes ; ce sont ensuite cinq Fezzanais
qui viennent de Faya et se dirigent, comme eux, vers la capitale du
Ouadaï avec deux chameaux chargés de dattes et de sel.
Les Gorânes constitueront désormais le principal élément de
la population ; le seul même en beaucoup d’endroits. C’est
une race turbulente et belliqueuse. Fins et nerveux, le teint brun,
presque noir, islamisés mais n’ayant le plus souvent de la religion
qu’une teinture très faible, peu fidèles à leur parole, ils sont
toutefois généreux, hospitaliers et secourables entre eux.
Le jour suivant, au point dit Am Hereze, j’en trouve une vingtaine,
qui m’attendent ; ce sont les cheikhs d’Oum Chalouba qui les
envoient me souhaiter la bienvenue. Comme tous ceux que je rencontrerai
dans la suite, ils sont vêtus de halacks bleus, quelquefois
blancs. Leur chef porte un turban bleu ; les autres sont nu-tête.
Un ferig d’Arabes Mahamides, qui déménage, nous dépasse le
lendemain matin ; cinquante à soixante beaux bœufs d’un brun
foncé, divisés en deux groupes, dont chacun marche formé sur une
seule ligne, portent les pieux et les nattes dont les pasteurs feront
leurs abris, ainsi que quelques calebasses qui constituent le principal
de leur mobilier.
Je me dirige ensuite sur le puits de Ouadié. Je me suis mis en route
l’après-midi seulement. A peine suivons-nous la piste depuis une
heure, dans la boue et dans les flaques d’eau, que le ciel, déjà
gris, devient couleur d’ardoise, en même temps qu’un vent froid
s’élève, contrastant avec la chaleur d’orage qui pesait sur
nous jusque-là. Les Gorânes me demandent la permission de pousser
leurs chevaux pour essayer de devancer la pluie qui arrive. Je me
retourne et je vois, en effet, que l’horizon a perdu sa netteté. Ils
partent au grand galop à travers la plaine. Mon chameau ne peut suivre
leur allure. L’averse me rejoint, et je constate sans plaisir que
mon excellent caoutchouc, s’il a perdu, au soleil, les qualités
habituelles aux vêtements de ce genre, y a gagné en revanche la
propriété caractéristique du papier buvard. Après avoir pataugé
une heure et demie, car j’ai dû mettre pied à terre, j’atteins
une zone où le sol est sec. La tornade s’est arrêtée là. Mais
nous en essuyons une autre en arrivant au puits. Dans l’ouragan,
mes hommes, adroitement, avec ordre, dressent ma tente, et je puis,
jusqu’à trois heures du matin, heure que je me suis fixée pour
repartir, goûter un repos réparateur. Le lendemain, à huit heures,
je suis à Am Chalouba.
Le poste s’élève sur un sable dur et plan, au bord d’un oued
à sec, parmi de nombreux affleurements rocheux. Une fantasia — une
succession de courses de chevaux, plutôt, dont chacune réunit trois
ou quatre cavaliers — s’organise l’après-midi en mon honneur ;
puis c’est un tam-tam.
La parure des femmes témoigne d’une recherche particulière :
vêtues de longues robes de cotonnade bleu sombre, de forme
droite, cachant jusqu’aux pieds, à très larges manches, toute
l’originalité de leur toilette est dans leur coiffure. Leurs cheveux
tombent en fines tresses serrées sur leurs épaules ; de chaque côté
de leurs visages pendent de grands anneaux d’argent disposés les
uns au-dessous des autres, et de longs fils chargés de corail. Sur
leur tête, des peignes d’argent d’une forme que j’ai vue jadis
au Kanem[19] ; quelques ornements accessoires sans caractère, enfin,
une sorte de cimier assez décoratif, fait de deux figurines de cuivre
placées l’une à la suite de l’autre et qui représentent,
soit des cavaliers, soit des chameaux : l’une d’elles est
surmontée d’un court panache de petites plumes d’autruche. Ces
élégantes ont également autour du cou des porte-amulettes plats,
rectangulaires, en argent. Toute cette coquetterie est un peu gâtée
par une note fâcheuse : leurs cheveux sont d’un gris de terre,
dû à une sorte d’enduit qui enveloppe chacune de leurs tresses,
et n’est autre qu’un mélange de bouse de vache et de beurre.
[Illustration : Tam-tam gorâne, à Oum Chalouba, sur la limite du
Ouadaï et du Borkou.
(Page 260.)]
[Illustration : Rochers à Ounyanga Kebir, le dernier poste français
sur la route de Koufra.
(Page 276.)]
Elles dansent avec gravité, très droites, trois par trois ou
quatre par quatre ; leurs rangs s’avancent à très petits pas,
avec de sobres gestes des bras ; les hommes tournent en sens inverse
en brandissant des couteaux ; un tambour leur donne le rythme.
Ensuite les cavaliers s’élancent à toute allure à travers
l’immense place qui s’étend devant la porte. Tous montrent
le même étonnant équilibre dans une équitation instinctive,
simpliste, hardie et brutale, la même souplesse de corps, la même
rudesse de main, la même absence de tout accord dans les aides,
l’action la plus violente dominant les autres.
Les cases des Gorânes se différencient très nettement de toutes
celles que j’ai vues jusque-là. Elles comportent une armature de
bois formée d’abord de trois rangs de piquets parallèles, le rang
du milieu un peu plus haut que les autres. Chacun de ces piquets, très
grossiers, se termine par une petite fourche, et l’ensemble supporte
une carcasse de toit dont les branches transverses ont été arquées
au feu pour déterminer une surface d’une convexité continue,
d’ailleurs très légère.
Des seccos sont placés verticalement le long de cette charpente, ce
sont les murs ; d’autres sont fixés sur les branches supérieures,
c’est le toit, un toit à travers lequel la pluie passe presque
librement. L’ensemble est spacieux. Il est orienté est-ouest,
et son unique ouverture est une porte qui regarde le couchant. A
l’intérieur de la demeure que j’ai visitée, et qui était
l’une des plus luxueuses de l’endroit, une margelle de pierre
très basse, circulaire, constituait le foyer ; une natte placée
verticalement enfermait un lit à claire-voie, misérable ; une autre
natte circonscrivait un assortiment de bourmas et de vases de paille
tressée suspendus à mi-hauteur de la case.
J’ai passé deux jours à Oum Chalouba. Je m’y suis occupé
surtout, avec le concours aimablement empressé de l’adjudant
Ferrandi, chef du poste, d’organiser la dernière partie du trajet
qui me séparait de Faya. Elle comprenait 350 kilomètres environ dans
une contrée absolument désertique, où un Européen ne peut guère
passer que durant deux mois de l’année — août et septembre — à
cause du manque d’eau complet qui la caractérise le reste du temps.