Nous tenons conseil. Paki estime qu’ils reviendront, au crépuscule,

procéder à un nouveau repas. Je m’en remets à son expérience,

mais comme le vent souffle justement dans la direction qu’ils

ont prise, nous nous écartons d’une centaine de mètres afin de

n’être pas sentis, et nous nous installons, pour les attendre,

dans un étroit espace dénudé que le hasard a ménagé au milieu

d’un fourré, et d’où une petite éclaircie nous permet de voir

le cadavre du cheval.

Je m’étends sur le sol et je sommeille en attendant l’heure. La

fraîcheur me réveille bientôt et je me lève. Autour de moi sont

accroupis Paki, Somali, le chef et un indigène. Nous gardons, bien

entendu, depuis le commencement, un silence absolu.

J’aperçois dans un arbuste une sauterelle pointillée de

jaune et de noir, sans ailes, et, toujours curieux des insectes,

je m’absorbe dans sa contemplation. Elle m’a vu aussi, mais,

paresseuse, elle se contente de tourner autour de la branche,

pour mettre celle-ci entre elle et moi. J’approche ma main, elle

ne bouge pas. A ce même moment, j’ai l’impression que Somali,

derrière moi, a fait un mouvement. Je me retourne ; son visage exprime

l’épouvante. Il regarde fixement dans la direction du buisson sur

lequel se trouve la sauterelle et, de son bras allongé vers moi,

me tend mon fusil. Je n’ai pas de peine à comprendre que les lions

viennent de se révéler. Je prends l’arme d’un geste prompt, et

je me retourne à nouveau. Paki, lui aussi, a changé de position ;

il n’est plus accroupi ; il a un genou en terre, son fusil épaulé,

et il vise sous le buisson.

Le silence est toujours complet.

Je prends en hâte la même position, tout près et un peu en avant

de lui et, de l’épaule, j’écarte son arme, pour me réserver

le premier coup. Mais je ne vois rien, et, dans l’instant, tout le

monde se lève ; puis Paki se met à courir. Je m’élance derrière

lui ; Somali fait de même. C’est lui qui a la meilleure vue ;

deux fois, il s’arrête, puis repart : ce sont les lions qui se

montrent, mais si peu de temps que Paki ne semble pas les distinguer

plus que moi. Enfin, à cent mètres environ, une forme jaune clair

passe rapidement d’un buisson à un autre, et un peu plus loin un

gros lion, que je distingue bien cette fois, franchit au galop un

espace dénudé d’une vingtaine de mètres. Je tire sans qu’il

accuse le coup. Nous cherchons encore cinq minutes, et la nuit qui

gagne nous arrête.

Je demande alors ce qui s’est passé.

Pendant que je regardais ma sauterelle, Somali, en portant

machinalement ses regards dans ma direction, a vu soudain, dans

les broussailles, à une distance que je me fais montrer, et qui

représente trois à quatre mètres, l’un des animaux — le plus

petit, la femelle — qui s’avançait doucement, les yeux fixés

sur moi, écrasé sur ses pattes, prêt à bondir. Terrifié pour

son maître, il avait alors fait un léger bruit pour attirer mon

attention, et m’avait épargné par là, sans doute, une grave

surprise.

Pendant que je m’agenouillais, la lionne, effarouchée par nos

mouvements, était partie avant que j’aie pu l’apercevoir, et

les deux bêtes, depuis ce moment, n’avaient cessé de fuir.

Nous rentrons. Pour ce soir, il n’y a plus rien à faire. Mais les

lions vont sans doute finir le cheval cette nuit. Nous irons demain

matin à l’aube, et peut-être serons-nous plus heureux.

Voici le campement. On a entendu mon coup de fusil, et le feu de Denis

groupe, autour de mon dîner qui cuit, un entourage intéressé. Paki

et Somali, tout près l’un de l’autre, mais se tournant le

dos, entament avec volubilité, ensemble, un récit animé de

l’incident. L’auditoire est impressionné. Quand c’est fini,

une des femmes s’empare de sa diantou et traduit l’émotion et la

sympathie générales par une monotone et interminable chanson où je

suis l’objet des louanges les plus flatteuses. Je lui fais porter

un franc pour la remercier ; son attendrissement est à son comble. Je

suis forcé de lui envoyer dire de se taire. Elle chanterait, je crois,

toute la nuit, et toujours la même chose, sur le même air.

La diantou mérite une courte mention. C’est un instrument de

musique répandu dans toute l’Afrique centrale. L’art de jouer de

la diantou est le couronnement d’une éducation de jeune fille. Cela

se compose d’un tube de cinquante à soixante centimètres, renflé

aux deux tiers environ de sa longueur, ouvert aux deux extrémités

et fait ordinairement d’une courge vide ; d’autres sont en métal.

Le maniement en est simple : l’artiste s’assied sur une natte

— ou par terre — prend la diantou d’une main et en frappe, à

coups cadencés, l’extrémité contre sa cuisse ; en même temps ses

doigts s’élèvent et s’abaissent tour à tour, faisant résonner,

sous les lourdes bagues d’argent que porte ici toute élégante,

la mince paroi ; l’autre main ferme et ouvre successivement, afin

de modifier le son, l’orifice supérieur. Le résultat de cette

manœuvre est d’un charme discutable.

Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un instrument

d’accompagnement. Tout est dans le chant. La joueuse de diantou

improvise ; elle improvise sur un air plaintif et monotone, avec

des temps lorsqu’elle hésite. Les paroles sont ordinairement des

allusions à des faits simples de la journée ; souvent aussi, les

louanges de l’époux de la dame ; parfois enfin, lorsque celui-ci se

conduit mal, et s’il est absent, la chanson prend à son égard un

caractère de critique acerbe. Elle fait connaître à l’entourage

les tristes côtés de son caractère.

En franchissant le seuil de ma porte, je fais la connaissance d’un

nouvel animal ; il m’est tombé sur la tempe quelque chose de long

et de mou. Cela glisse sur ma joue, s’accroche à mon cou. Un

geste rapide m’en débarrasse, et cela tombe à terre. C’est

un lézard grisâtre, plat, disgracieux et lent, d’environ 10

centimètres. Ahmed, qui le tue aussitôt, le nomme aboundigel. Il

m’apprend que sa morsure est inéluctablement mortelle : « Si lui

piquer toi, me dit-il, déjà toi plus moyen ouvrir ton bouche. »

Somali, instruit de l’incident et toujours plein de condescendance

pour mon ignorance des choses de la nature, me rassure sur les

intentions de l’animal, dont la mentalité semble n’avoir pas

de secret pour lui. Ce lézard, déclare-t-il, ne cherchait pas à

me mordre ; il était habitué à ne voir personne dans la case dont

il habite le toit ; mon arrivée a éveillé sa curiosité ; il est

venu voir et, en me regardant, il est tombé sur moi. Rien de plus :

une curiosité, peut-être sympathique.

Je parle de l’aboundigel, si futile que soit ce récit, parce que

tous les indigènes, de quelque région qu’ils soient, m’ont

répété que quiconque était mordu par lui était fatalement

condamné. En revanche, mis au pied du mur, aucun d’eux n’a pu me

rapporter un cas de morsure, de sorte que la nocivité de ce lézard,

quoiqu’ils en disent, reste au moins douteuse. J’en ai expédié

un au Muséum, où l’on pourra trancher la question.

Le lendemain matin, il n’y avait pas de nouvelles traces des

lions près du cadavre du cheval. Vers la fin de l’après-midi, à

l’heure où nous pouvions les rencontrer, nous avons inutilement

battu la brousse. Le matin suivant, toujours rien. Je me décide

à me remettre en route. Nous traversons une succession d’espaces

plans que circonscrivent de toutes parts des collines basses. Le sol

est couvert d’une herbe courte et nouvelle. De nombreux arbustes,

où les talhas aux maigres feuilles dominent, sont semés partout,

formant un immense bois sans ombre. Les collines montrent une roche

d’un jaune tantôt grisâtre, tantôt presque rougeâtre ; divisées,

morcelées, éboulées, une chétive végétation s’élance de leurs

multiples fissures. Tout ce que j’ai vu du Ouadaï offre cet aspect ;

on ne sort d’un de ces grands cirques que pour passer dans un autre,

et le regard, jusqu’à Biltine, à trois jours au nord d’Abéché,

trouve constamment devant lui les mêmes plaines pauvrement boisées,

vite limitées par les flancs pelés, tachés de vert, hérissés de

débris, de reliefs aux faîtes déchiquetés.

Le dernier jour — le quatrième ou le cinquième après avoir

quitté Am Dam — on gravit longtemps une faible pente, au milieu

d’affleurements rocheux ; on traverse, par des chemins que l’eau

des tornades a creusés profondément, une crête peu élevée, mais

qui jusque-là avait masqué l’horizon, et on aperçoit tout à coup,

au fond d’une de ces plaines, large de dix à douze kilomètres, et

bornée, comme les précédentes, d’arides chaînons, la capitale

du Ouadaï : le poste et le camp des tirailleurs, quelques maisons

pour le logement des officiers ; un grand marché, de construction

toute récente ; les quartiers indigènes, partie en terre, partie en

paille ; tout cela s’étale, avec de larges intervalles vides, sur

une surface d’environ deux kilomètres de diamètre. Deux fleuves

y creusent de faibles dépressions, presque toujours à sec.

La population d’Abéché, jadis plus forte, est tombée, il y a une

dizaine d’années, à 4.000 habitants à la suite d’une terrible

famine qui a provoqué à la fois des morts et des émigrations. Elle

est maintenant remontée à 8.000 environ. C’est un centre de

trafic important par sa situation géographique en même temps que

par son activité. Le commerce y est tout entier entre les mains

de riches indigènes et de Syriens ; il y avait aussi, lors de mon

passage, une maison grecque. L’importation et l’exportation se

font principalement par le Soudan anglo-égyptien et par la Libye ;

dans le premier cas, elles empruntent la route bien connue d’El

Facher, El Obeid, Khartoum, Port-Soudan, déjà suivie par de nombreux

Européens ; dans le second cas, elles passent par Ounyanga, Koufra

et Djalo ; cette voie est celle que je me proposais de prendre.

L’exportation porte notamment sur le bétail et sur l’ivoire ;

l’importation, sur des étoffes, des conserves, le thé, les

cigarettes, la parfumerie, le sucre, etc. Chaque commerçant, le

plus souvent, fait l’une et l’autre. Cette énumération est

d’ailleurs loin d’être complète, et je renvoie les personnes

qui s’intéresseraient professionnellement à la question, aux

rapports techniques que j’ai déposés au Ministère des Colonies.

De même que dans le Salamat, les indigènes, au Ouadaï, sont surtout

pasteurs. De même que dans le Salamat, ils cultivent le coton,

quoique en petite quantité, et le tissent habilement pour leurs

besoins personnels. Au point de vue alimentaire, le mil constitue

le principal de leurs récoltes. La plus grande partie des travaux

agricoles ou autres est d’ailleurs faite par les femmes.

Il y a peu de grands troupeaux. Quand on rencontre ensemble deux ou

trois cents bovidés, c’est exceptionnel. Il est d’usage, et cela

dans tout le Tchad, que chacun répartisse ses animaux entre plusieurs

groupements ; sur un ensemble de cent têtes, il n’y en a parfois

que cinq ou six qui appartiennent au même propriétaire. C’était

jadis une assurance contre les rezzous. En cas de capture, chacun

y perdait, mais peu de chose. La coutume en a subsisté, quoique la

sécurité règne actuellement dans tout le pays.

La population du Ouadaï est musulmane ou islamisée ; elle est

constituée par des Ouadaïens proprement dits, par des Arabes noirs

appartenant à différentes tribus, et par quelques autres éléments

d’une faible importance numérique parmi lesquels un groupe de

touareg sédentarisés.

Le Ouadaï fut jadis un des royaumes les plus puissants de l’Afrique

Centrale ; son avant-dernier sultan, Doud Mourrah, qui lutta longtemps

contre nous, est encore interné à Fort-Lamy, comme je l’ai dit.

Les coutumes en étaient, sur certains points, particulièrement

barbares ; l’usage, notamment, d’après lequel le Sultan,

à son avènement, faisait crever les yeux de ses frères, pour

éviter qu’ils n’eussent ensuite la tentation ou le pouvoir de

le détrôner.

Le commerce des esclaves a été une des principales ressources du

Ouadaï, comme d’ailleurs des régions avoisinantes.

Le cheikh Mohammed Ibn Omar el Tounsi, qui fit au commencement

du siècle dernier un voyage au Ouadaï et au Dar Four, rapporte,

au sujet de ce dernier pays[16], que la chasse aux esclaves était

régie par des coutumes précises. Celui qui désirait entreprendre

une expédition de ce genre devait d’abord obtenir un permis du

sultan. Ce potentat lui remettait, en gage de son acquiescement, une

longue lance appelée salatieh, et une autorisation écrite. Le nouveau

chef de rezzou allait alors se placer sur la grande place d’El Facher

et assemblait la foule en faisant battre du tambourin. Il donnait

connaissance de son permis et se mettait en devoir d’acquérir,

des marchands accourus, ce qui lui était nécessaire ; il achetait

à crédit, moyennant un prix fixé en esclaves, à percevoir sur

ses prises. En même temps, il s’associait un certain nombre

de lieutenants à chacun desquels il remettait une copie de son

firman. Puis on se mettait en route.

Un rendez-vous avait été préalablement fixé au delà de la

limite sud du Dar Four. Chaque lieutenant s’y rendait par un chemin

différent, faisant connaître en même temps dans les villages le

but de l’entreprise et les avantages offerts aux participants ;

une troupe de partisans se recrutait de la sorte ; une convention

générale, qui déterminait les proportions du partage final, les

attachait à la fortune du rezzou.

Le rendez-vous atteint, on procédait à l’organisation

définitive. Le chef du rezzou prenait le titre de Sultan, auquel il

avait droit jusqu’au jour de la dissolution de la troupe. Celle-ci

était nombreuse ; il arrivait qu’elle comptât une dizaine de

milliers d’hommes. Il y choisissait une cour, copiée sur celle du

sultan authentique.

Le sultan du rezzou avait droit à tous les esclaves pris sans combat ;

il conservait tous ceux qu’il recevait en route en cadeau ; enfin

il participait au partage général des individus capturés. Quand

l’expédition était arrivée au point qu’elle s’était assigné

pour terme de sa course, on plantait une grande zériba (haie) à

deux issues. Les gens du rezzou, avertis la veille par un crieur, se

massaient auprès d’elle, dès l’aube, avec leurs prises. Chacun

entrait à son tour avec ses esclaves, abandonnait au chef la part

prévue et sortait avec le reste, muni d’une attestation qui le

libérait de sa dette. La durée de certains partages atteignait

un mois. Le prélèvement normal du sultan était d’un tiers ;

il pouvait aller jusqu’à la moitié.

Le sultan réglait alors ceux de ses créanciers qui étaient

présents, et on rentrait au Dar Four ; le retour était l’occasion

d’une deuxième expédition suivie d’un deuxième partage. Il

prenait enfin sur ses esclaves ceux qu’il devait remettre à

son souverain en retour du firman qu’il en avait reçu, et ceux

qui correspondaient, soit à la rémunération des influences qui

l’avaient aidé à obtenir celui-ci, soit au règlement du reste

de ses créanciers.

D’après Mohammed el Tounsi, le sultan du Dar Four délivrait chaque

année plusieurs salatiehs semblables ; les départs ayant lieu à

la même époque, il assignait à chacun un terrain de parcours,

pour éviter les conflits.

Beaucoup d’esclaves mouraient en route. Ceux qui ne voulaient pas

accepter la captivité pouvaient s’y soustraire en s’asseyant

sur le sol et en demandant la mort. On faisait alors droit à leur

requête en les assommant à coups de bâton, devant les autres,

auxquels leur sort servait d’exemple. Quelques-uns succombaient à la

fatigue. Il se déclarait aussi des épidémies. Enfin le changement

de climat et de nourriture en tuait beaucoup au Dar Four même. A

tout cela s’ajoutait la tristesse de leur nouvelle condition, ainsi

que la crainte, très répandue encore qu’injustifiée, d’être,

à l’arrivée, vendus aux Arabes et mangés par eux.

Une fois acheté, au contraire, l’esclave trouvait une double

sauvegarde dans les recommandations d’humanité de la religion

musulmane et dans l’intérêt qu’avait son maître à le conserver

en bon état.

Ces expéditions, conformément à la loi religieuse, ne portaient

que sur les infidèles. On négligeait toutefois la prescription

d’après laquelle les idolâtres attaqués auraient dû être

préalablement mis en demeure d’embrasser l’islamisme.

Elles étaient régies, au Ouadaï, par des coutumes différentes. Le

titre de sultan y restait exclusif au souverain du pays. C’est

également lui qui prenait l’initiative des chasses. Il déléguait

un fonctionnaire pour les conduire, et se réservait la plus grosse

part.

Ces détails appartiennent au domaine d’un passé relativement

lointain déjà ; les rezzous de ce genre ont pris fin ; et si parfois

de faux et même de véritables pèlerins, en se rendant à La Mecque,

essayent de faire franchir notre frontière, par fraude, à quelques

captifs qu’ils espèrent vendre en Arabie, l’administration locale

s’attache avec succès à déjouer et à punir leurs tentatives.

TROISIÈME PARTIE

=LA TRAVERSÉE DU DÉSERT DE LIBYE=

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

VERS LA LIBYE. — D’ABÉCHÉ A FAYA

J’étais arrivé à Abéché le 22 juillet.

Je m’y trouvais à pied d’œuvre.

C’est, pour le sud, comme je l’ai dit, la tête du mouvement

caravanier du désert de Libye ; celui-ci n’a par ailleurs que des

points de départ tout à fait secondaires. De nombreux commerçants

fezzanais y sont installés, qui chaque année ou presque se rendent à

Koufra, à Djalo, à Sioua, à Alexandrie, avec des chameaux chargés

de peaux ou d’ivoire principalement, et en reviennent avec du sucre,

du thé, diverses denrées, réalisant un modeste et double bénéfice

sur l’aller et sur le retour. Beaucoup d’entre eux se dirigeaient,

à une époque encore récente, sur Ben Ghazi ; mais la lutte entre

Senoussia et Italiens a, depuis lors, coupé la route à la hauteur

de Djedabia[17].

Abéché était ainsi le lieu où, logiquement, je devais trouver

les renseignements les plus sûrs sur les chances de succès de ma

tentative, peut-être aussi les moyens de l’entreprendre. Celle-ci

devenait désormais mon seul objectif. A la période des projets

succédait celle de la réalisation.

Les Senoussia, avec qui j’allais entrer en contact à cette occasion,

sont une confrérie religieuse que ses intérêts et les circonstances

ont conduite à emprunter le rôle d’un groupement politique. Elle

se distingue par un purisme particulier en matière de doctrine,

et a constamment donné les preuves d’une violente animosité à

l’égard de tout élément chrétien.

Fondée au commencement du siècle dernier, elle a établi

ses premières zaouias, ou centres religieux, dans l’Afrique

Septentrionale, à El Beida, d’où son influence s’étendit

rapidement vers le Sud et gagna une grande partie de l’Afrique

centrale, cependant que s’accroissaient à la fois le nombre de

ses membres, ses richesses, et son prestige. Des revers ont affaibli

sensiblement sa situation depuis lors.

Mais il serait d’autant plus imprudent de la négliger, que ses

moyens d’action ne sont pas exclusivement militaires, et que

sa propagande, à la fois active, discrète et adroite, emprunte

une efficacité particulière aux considérations religieuses sur

lesquelles elle s’appuie.

Les Khouans — c’est le pluriel du mot frère, en arabe, et c’est

ainsi que se désignent les Senoussia — se montrèrent toujours

les adversaires irréductibles de notre puissance.

En revanche, ils s’entendirent avec les Turcs, ennemis comme eux

des infidèles, et acceptèrent d’eux, vers 1908, un kaïmakan,

ou gouverneur, à Koufra. Lors de la guerre italo-turque, ils se

déclarèrent contre les Italiens, mais après la conclusion du

traité qui attribuait la Libye à ceux-ci, ils se résignèrent

à un accord qui semblait satisfaisant pour les deux parties. Cet

accord fut rompu violemment un peu plus tard ; on sait avec quelle

énergie les populations de Cyrénaïque, pour ne parler que de la

région correspondant à mon itinéraire, ont alors repris les armes

pour assurer leur indépendance.

Les Senoussia devaient également se heurter à nos troupes. Leur

plan d’extension vers le sud et leur animosité à notre égard les

amenèrent à des actes que le drapeau français ne pouvait accepter,

et à la suite desquels le colonel Largeau les chassa, en 1913,

du Borkou, de l’Ennedi et du Tibesti.

Un échange de lettres suivit en vue d’un accommodement. Mais ils

rompirent brusquement, non sans arrogance, les pourparlers qu’ils

avaient eux-mêmes entamés, et annoncèrent qu’ils n’entendaient

traiter qu’avec Paris, où ils allaient envoyer deux délégués. La

guerre de 1914 survint, et ceux-ci n’arrivèrent jamais.

L’hostilité des Khouans reprit de plus belle. Nous étions

heureusement libres d’agir au Tibesti ; le commandant Tilho

— aujourd’hui colonel — y procéda à la belle expédition

militaire et scientifique que l’on sait, et nous continuâmes à

lutter victorieusement contre eux.

Enfin, toujours pendant la guerre, les Senoussia s’attaquèrent

aux Anglais, au nord-ouest de l’Égypte. Ils se virent d’ailleurs

infliger une défaite complète, dont l’un des épisodes se place

à Girba, près de Sioua ; leur chef d’alors, Ahmed Cherif, se

réfugia en Tripolitaine, d’où il s’embarqua pour la Turquie. Il

y réside actuellement.

Le fondateur de l’ordre fut Si Mohammed ben Ali es Senoussi el

Khettabi el Hassani el Idrissi ; il eut deux fils. L’aîné,

Mohammed el Mahdi, particulièrement vénéré, lui succéda ;

à sa mort, en 1859, le pouvoir échut à son neveu Ahmed Cherif,

ses propres enfants étant trop jeunes encore ; puis, ce dernier

s’étant réfugié en Turquie, ainsi que je l’ai dit, Sidi Idriss,

fils aîné de Mohammed el Mahdi, qui avait grandi en âge, prit

le titre de chef de la secte[18]. Mais Ahmed Cherif a conservé,

de l’investiture religieuse qu’il avait reçue avant lui, un

prestige particulier et une influence, semble-t-il, prépondérante.

A côté de lui, son frère cadet, Sidi Rida, exerce l’autorité

dans la région qui s’étend autour de Djalo, et son cousin,

frère d’Ahmed Cherif, Sidi Mohammed el Abid, personnalité dont

l’importance doit être soulignée, est le chef de Koufra.

Les membres de la famille Senoussi possèdent une situation religieuse

dont le prestige s’étend au loin, et portent tous le titre de

Cherif.

Je m’étais déjà documenté de mon mieux sur la contrée où

devait me conduire ma tentative, à l’aide de textes émanant de

quelques Européens qui, par le nord, avaient atteint Koufra. J’avais

consulté, notamment, les ouvrages de Rohlfs, la relation du maréchal

des logis Laurent Lapierre, enlevé par surprise durant la guerre,

qui y subit courageusement, peu après le soldat Stefano Mascio,

une longue et dure captivité ; la très intéressante monographie

de M. Ettore Ceriani. Une intrépide Anglaise, Mrs Rosita Forbes,

avait pu, durant l’accalmie qui suivit immédiatement l’accord

italo-senoussi, obtenir un sauf-conduit du grand-maître de l’ordre,

Sidi Idriss, et, en compagnie d’un musulman cultivé, Ahmed Hassanein

bey, visiter, en partant du Nord, elle aussi, la mystérieuse oasis,

d’où elle avait regagné la côte méditerranéenne. Elle avait

publié à cette occasion un livre remarqué. Mais sur la partie sud

de la route, il n’existait, au delà du puits de Sarra, atteint

en 1914 par le lieutenant français Fouché, venant d’Ounyanga,

que des indications d’indigènes.

Comme cartes, je possédais, pour le Borkou, l’Ennedi et le Tibesti,

celle du lieutenant-colonel Tilho, dont la valeur est indiscutablement

établie. Pour la Libye proprement dite, celle qu’a dressée, en

1922, au service géographique du ministère des Colonies, M. Meunier,

réunit un ensemble d’indications exactes que je n’ai trouvé

nulle part ailleurs.

La lettre que, de Fort-Lamy, j’avais fait porter à Koufra, était

très certainement entre les mains de son destinataire depuis

un certain temps déjà. La réponse devait normalement passer

par Faya. Ce poste étant, comme Abéché, pourvu d’une station

radiotélégraphique, il me fut possible de m’informer ; j’appris

ainsi qu’elle n’y était pas encore arrivée. Je résolus donc

de m’installer dans une grande case de la ville, que M. le chef

de bataillon Rabut, commandant la région, voulut bien mettre à

ma disposition, et j’entrepris avec son concours de réunir les

précisions qui, avant tout, m’étaient nécessaires.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 20 / 34 段