procéder à un nouveau repas. Je m’en remets à son expérience,
mais comme le vent souffle justement dans la direction qu’ils
ont prise, nous nous écartons d’une centaine de mètres afin de
n’être pas sentis, et nous nous installons, pour les attendre,
dans un étroit espace dénudé que le hasard a ménagé au milieu
d’un fourré, et d’où une petite éclaircie nous permet de voir
le cadavre du cheval.
Je m’étends sur le sol et je sommeille en attendant l’heure. La
fraîcheur me réveille bientôt et je me lève. Autour de moi sont
accroupis Paki, Somali, le chef et un indigène. Nous gardons, bien
entendu, depuis le commencement, un silence absolu.
J’aperçois dans un arbuste une sauterelle pointillée de
jaune et de noir, sans ailes, et, toujours curieux des insectes,
je m’absorbe dans sa contemplation. Elle m’a vu aussi, mais,
paresseuse, elle se contente de tourner autour de la branche,
pour mettre celle-ci entre elle et moi. J’approche ma main, elle
ne bouge pas. A ce même moment, j’ai l’impression que Somali,
derrière moi, a fait un mouvement. Je me retourne ; son visage exprime
l’épouvante. Il regarde fixement dans la direction du buisson sur
lequel se trouve la sauterelle et, de son bras allongé vers moi,
me tend mon fusil. Je n’ai pas de peine à comprendre que les lions
viennent de se révéler. Je prends l’arme d’un geste prompt, et
je me retourne à nouveau. Paki, lui aussi, a changé de position ;
il n’est plus accroupi ; il a un genou en terre, son fusil épaulé,
et il vise sous le buisson.
Le silence est toujours complet.
Je prends en hâte la même position, tout près et un peu en avant
de lui et, de l’épaule, j’écarte son arme, pour me réserver
le premier coup. Mais je ne vois rien, et, dans l’instant, tout le
monde se lève ; puis Paki se met à courir. Je m’élance derrière
lui ; Somali fait de même. C’est lui qui a la meilleure vue ;
deux fois, il s’arrête, puis repart : ce sont les lions qui se
montrent, mais si peu de temps que Paki ne semble pas les distinguer
plus que moi. Enfin, à cent mètres environ, une forme jaune clair
passe rapidement d’un buisson à un autre, et un peu plus loin un
gros lion, que je distingue bien cette fois, franchit au galop un
espace dénudé d’une vingtaine de mètres. Je tire sans qu’il
accuse le coup. Nous cherchons encore cinq minutes, et la nuit qui
gagne nous arrête.
Je demande alors ce qui s’est passé.
Pendant que je regardais ma sauterelle, Somali, en portant
machinalement ses regards dans ma direction, a vu soudain, dans
les broussailles, à une distance que je me fais montrer, et qui
représente trois à quatre mètres, l’un des animaux — le plus
petit, la femelle — qui s’avançait doucement, les yeux fixés
sur moi, écrasé sur ses pattes, prêt à bondir. Terrifié pour
son maître, il avait alors fait un léger bruit pour attirer mon
attention, et m’avait épargné par là, sans doute, une grave
surprise.
Pendant que je m’agenouillais, la lionne, effarouchée par nos
mouvements, était partie avant que j’aie pu l’apercevoir, et
les deux bêtes, depuis ce moment, n’avaient cessé de fuir.
Nous rentrons. Pour ce soir, il n’y a plus rien à faire. Mais les
lions vont sans doute finir le cheval cette nuit. Nous irons demain
matin à l’aube, et peut-être serons-nous plus heureux.
Voici le campement. On a entendu mon coup de fusil, et le feu de Denis
groupe, autour de mon dîner qui cuit, un entourage intéressé. Paki
et Somali, tout près l’un de l’autre, mais se tournant le
dos, entament avec volubilité, ensemble, un récit animé de
l’incident. L’auditoire est impressionné. Quand c’est fini,
une des femmes s’empare de sa diantou et traduit l’émotion et la
sympathie générales par une monotone et interminable chanson où je
suis l’objet des louanges les plus flatteuses. Je lui fais porter
un franc pour la remercier ; son attendrissement est à son comble. Je
suis forcé de lui envoyer dire de se taire. Elle chanterait, je crois,
toute la nuit, et toujours la même chose, sur le même air.
La diantou mérite une courte mention. C’est un instrument de
musique répandu dans toute l’Afrique centrale. L’art de jouer de
la diantou est le couronnement d’une éducation de jeune fille. Cela
se compose d’un tube de cinquante à soixante centimètres, renflé
aux deux tiers environ de sa longueur, ouvert aux deux extrémités
et fait ordinairement d’une courge vide ; d’autres sont en métal.
Le maniement en est simple : l’artiste s’assied sur une natte
— ou par terre — prend la diantou d’une main et en frappe, à
coups cadencés, l’extrémité contre sa cuisse ; en même temps ses
doigts s’élèvent et s’abaissent tour à tour, faisant résonner,
sous les lourdes bagues d’argent que porte ici toute élégante,
la mince paroi ; l’autre main ferme et ouvre successivement, afin
de modifier le son, l’orifice supérieur. Le résultat de cette
manœuvre est d’un charme discutable.
Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un instrument
d’accompagnement. Tout est dans le chant. La joueuse de diantou
improvise ; elle improvise sur un air plaintif et monotone, avec
des temps lorsqu’elle hésite. Les paroles sont ordinairement des
allusions à des faits simples de la journée ; souvent aussi, les
louanges de l’époux de la dame ; parfois enfin, lorsque celui-ci se
conduit mal, et s’il est absent, la chanson prend à son égard un
caractère de critique acerbe. Elle fait connaître à l’entourage
les tristes côtés de son caractère.
En franchissant le seuil de ma porte, je fais la connaissance d’un
nouvel animal ; il m’est tombé sur la tempe quelque chose de long
et de mou. Cela glisse sur ma joue, s’accroche à mon cou. Un
geste rapide m’en débarrasse, et cela tombe à terre. C’est
un lézard grisâtre, plat, disgracieux et lent, d’environ 10
centimètres. Ahmed, qui le tue aussitôt, le nomme aboundigel. Il
m’apprend que sa morsure est inéluctablement mortelle : « Si lui
piquer toi, me dit-il, déjà toi plus moyen ouvrir ton bouche. »
Somali, instruit de l’incident et toujours plein de condescendance
pour mon ignorance des choses de la nature, me rassure sur les
intentions de l’animal, dont la mentalité semble n’avoir pas
de secret pour lui. Ce lézard, déclare-t-il, ne cherchait pas à
me mordre ; il était habitué à ne voir personne dans la case dont
il habite le toit ; mon arrivée a éveillé sa curiosité ; il est
venu voir et, en me regardant, il est tombé sur moi. Rien de plus :
une curiosité, peut-être sympathique.
Je parle de l’aboundigel, si futile que soit ce récit, parce que
tous les indigènes, de quelque région qu’ils soient, m’ont
répété que quiconque était mordu par lui était fatalement
condamné. En revanche, mis au pied du mur, aucun d’eux n’a pu me
rapporter un cas de morsure, de sorte que la nocivité de ce lézard,
quoiqu’ils en disent, reste au moins douteuse. J’en ai expédié
un au Muséum, où l’on pourra trancher la question.
Le lendemain matin, il n’y avait pas de nouvelles traces des
lions près du cadavre du cheval. Vers la fin de l’après-midi, à
l’heure où nous pouvions les rencontrer, nous avons inutilement
battu la brousse. Le matin suivant, toujours rien. Je me décide
à me remettre en route. Nous traversons une succession d’espaces
plans que circonscrivent de toutes parts des collines basses. Le sol
est couvert d’une herbe courte et nouvelle. De nombreux arbustes,
où les talhas aux maigres feuilles dominent, sont semés partout,
formant un immense bois sans ombre. Les collines montrent une roche
d’un jaune tantôt grisâtre, tantôt presque rougeâtre ; divisées,
morcelées, éboulées, une chétive végétation s’élance de leurs
multiples fissures. Tout ce que j’ai vu du Ouadaï offre cet aspect ;
on ne sort d’un de ces grands cirques que pour passer dans un autre,
et le regard, jusqu’à Biltine, à trois jours au nord d’Abéché,
trouve constamment devant lui les mêmes plaines pauvrement boisées,
vite limitées par les flancs pelés, tachés de vert, hérissés de
débris, de reliefs aux faîtes déchiquetés.
Le dernier jour — le quatrième ou le cinquième après avoir
quitté Am Dam — on gravit longtemps une faible pente, au milieu
d’affleurements rocheux ; on traverse, par des chemins que l’eau
des tornades a creusés profondément, une crête peu élevée, mais
qui jusque-là avait masqué l’horizon, et on aperçoit tout à coup,
au fond d’une de ces plaines, large de dix à douze kilomètres, et
bornée, comme les précédentes, d’arides chaînons, la capitale
du Ouadaï : le poste et le camp des tirailleurs, quelques maisons
pour le logement des officiers ; un grand marché, de construction
toute récente ; les quartiers indigènes, partie en terre, partie en
paille ; tout cela s’étale, avec de larges intervalles vides, sur
une surface d’environ deux kilomètres de diamètre. Deux fleuves
y creusent de faibles dépressions, presque toujours à sec.
La population d’Abéché, jadis plus forte, est tombée, il y a une
dizaine d’années, à 4.000 habitants à la suite d’une terrible
famine qui a provoqué à la fois des morts et des émigrations. Elle
est maintenant remontée à 8.000 environ. C’est un centre de
trafic important par sa situation géographique en même temps que
par son activité. Le commerce y est tout entier entre les mains
de riches indigènes et de Syriens ; il y avait aussi, lors de mon
passage, une maison grecque. L’importation et l’exportation se
font principalement par le Soudan anglo-égyptien et par la Libye ;
dans le premier cas, elles empruntent la route bien connue d’El
Facher, El Obeid, Khartoum, Port-Soudan, déjà suivie par de nombreux
Européens ; dans le second cas, elles passent par Ounyanga, Koufra
et Djalo ; cette voie est celle que je me proposais de prendre.
L’exportation porte notamment sur le bétail et sur l’ivoire ;
l’importation, sur des étoffes, des conserves, le thé, les
cigarettes, la parfumerie, le sucre, etc. Chaque commerçant, le
plus souvent, fait l’une et l’autre. Cette énumération est
d’ailleurs loin d’être complète, et je renvoie les personnes
qui s’intéresseraient professionnellement à la question, aux
rapports techniques que j’ai déposés au Ministère des Colonies.
De même que dans le Salamat, les indigènes, au Ouadaï, sont surtout
pasteurs. De même que dans le Salamat, ils cultivent le coton,
quoique en petite quantité, et le tissent habilement pour leurs
besoins personnels. Au point de vue alimentaire, le mil constitue
le principal de leurs récoltes. La plus grande partie des travaux
agricoles ou autres est d’ailleurs faite par les femmes.
Il y a peu de grands troupeaux. Quand on rencontre ensemble deux ou
trois cents bovidés, c’est exceptionnel. Il est d’usage, et cela
dans tout le Tchad, que chacun répartisse ses animaux entre plusieurs
groupements ; sur un ensemble de cent têtes, il n’y en a parfois
que cinq ou six qui appartiennent au même propriétaire. C’était
jadis une assurance contre les rezzous. En cas de capture, chacun
y perdait, mais peu de chose. La coutume en a subsisté, quoique la
sécurité règne actuellement dans tout le pays.
La population du Ouadaï est musulmane ou islamisée ; elle est
constituée par des Ouadaïens proprement dits, par des Arabes noirs
appartenant à différentes tribus, et par quelques autres éléments
d’une faible importance numérique parmi lesquels un groupe de
touareg sédentarisés.
Le Ouadaï fut jadis un des royaumes les plus puissants de l’Afrique
Centrale ; son avant-dernier sultan, Doud Mourrah, qui lutta longtemps
contre nous, est encore interné à Fort-Lamy, comme je l’ai dit.
Les coutumes en étaient, sur certains points, particulièrement
barbares ; l’usage, notamment, d’après lequel le Sultan,
à son avènement, faisait crever les yeux de ses frères, pour
éviter qu’ils n’eussent ensuite la tentation ou le pouvoir de
le détrôner.
Le commerce des esclaves a été une des principales ressources du
Ouadaï, comme d’ailleurs des régions avoisinantes.
Le cheikh Mohammed Ibn Omar el Tounsi, qui fit au commencement
du siècle dernier un voyage au Ouadaï et au Dar Four, rapporte,
au sujet de ce dernier pays[16], que la chasse aux esclaves était
régie par des coutumes précises. Celui qui désirait entreprendre
une expédition de ce genre devait d’abord obtenir un permis du
sultan. Ce potentat lui remettait, en gage de son acquiescement, une
longue lance appelée salatieh, et une autorisation écrite. Le nouveau
chef de rezzou allait alors se placer sur la grande place d’El Facher
et assemblait la foule en faisant battre du tambourin. Il donnait
connaissance de son permis et se mettait en devoir d’acquérir,
des marchands accourus, ce qui lui était nécessaire ; il achetait
à crédit, moyennant un prix fixé en esclaves, à percevoir sur
ses prises. En même temps, il s’associait un certain nombre
de lieutenants à chacun desquels il remettait une copie de son
firman. Puis on se mettait en route.
Un rendez-vous avait été préalablement fixé au delà de la
limite sud du Dar Four. Chaque lieutenant s’y rendait par un chemin
différent, faisant connaître en même temps dans les villages le
but de l’entreprise et les avantages offerts aux participants ;
une troupe de partisans se recrutait de la sorte ; une convention
générale, qui déterminait les proportions du partage final, les
attachait à la fortune du rezzou.
Le rendez-vous atteint, on procédait à l’organisation
définitive. Le chef du rezzou prenait le titre de Sultan, auquel il
avait droit jusqu’au jour de la dissolution de la troupe. Celle-ci
était nombreuse ; il arrivait qu’elle comptât une dizaine de
milliers d’hommes. Il y choisissait une cour, copiée sur celle du
sultan authentique.
Le sultan du rezzou avait droit à tous les esclaves pris sans combat ;
il conservait tous ceux qu’il recevait en route en cadeau ; enfin
il participait au partage général des individus capturés. Quand
l’expédition était arrivée au point qu’elle s’était assigné
pour terme de sa course, on plantait une grande zériba (haie) à
deux issues. Les gens du rezzou, avertis la veille par un crieur, se
massaient auprès d’elle, dès l’aube, avec leurs prises. Chacun
entrait à son tour avec ses esclaves, abandonnait au chef la part
prévue et sortait avec le reste, muni d’une attestation qui le
libérait de sa dette. La durée de certains partages atteignait
un mois. Le prélèvement normal du sultan était d’un tiers ;
il pouvait aller jusqu’à la moitié.
Le sultan réglait alors ceux de ses créanciers qui étaient
présents, et on rentrait au Dar Four ; le retour était l’occasion
d’une deuxième expédition suivie d’un deuxième partage. Il
prenait enfin sur ses esclaves ceux qu’il devait remettre à
son souverain en retour du firman qu’il en avait reçu, et ceux
qui correspondaient, soit à la rémunération des influences qui
l’avaient aidé à obtenir celui-ci, soit au règlement du reste
de ses créanciers.
D’après Mohammed el Tounsi, le sultan du Dar Four délivrait chaque
année plusieurs salatiehs semblables ; les départs ayant lieu à
la même époque, il assignait à chacun un terrain de parcours,
pour éviter les conflits.
Beaucoup d’esclaves mouraient en route. Ceux qui ne voulaient pas
accepter la captivité pouvaient s’y soustraire en s’asseyant
sur le sol et en demandant la mort. On faisait alors droit à leur
requête en les assommant à coups de bâton, devant les autres,
auxquels leur sort servait d’exemple. Quelques-uns succombaient à la
fatigue. Il se déclarait aussi des épidémies. Enfin le changement
de climat et de nourriture en tuait beaucoup au Dar Four même. A
tout cela s’ajoutait la tristesse de leur nouvelle condition, ainsi
que la crainte, très répandue encore qu’injustifiée, d’être,
à l’arrivée, vendus aux Arabes et mangés par eux.
Une fois acheté, au contraire, l’esclave trouvait une double
sauvegarde dans les recommandations d’humanité de la religion
musulmane et dans l’intérêt qu’avait son maître à le conserver
en bon état.
Ces expéditions, conformément à la loi religieuse, ne portaient
que sur les infidèles. On négligeait toutefois la prescription
d’après laquelle les idolâtres attaqués auraient dû être
préalablement mis en demeure d’embrasser l’islamisme.
Elles étaient régies, au Ouadaï, par des coutumes différentes. Le
titre de sultan y restait exclusif au souverain du pays. C’est
également lui qui prenait l’initiative des chasses. Il déléguait
un fonctionnaire pour les conduire, et se réservait la plus grosse
part.
Ces détails appartiennent au domaine d’un passé relativement
lointain déjà ; les rezzous de ce genre ont pris fin ; et si parfois
de faux et même de véritables pèlerins, en se rendant à La Mecque,
essayent de faire franchir notre frontière, par fraude, à quelques
captifs qu’ils espèrent vendre en Arabie, l’administration locale
s’attache avec succès à déjouer et à punir leurs tentatives.
TROISIÈME PARTIE
=LA TRAVERSÉE DU DÉSERT DE LIBYE=
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
VERS LA LIBYE. — D’ABÉCHÉ A FAYA
J’étais arrivé à Abéché le 22 juillet.
Je m’y trouvais à pied d’œuvre.
C’est, pour le sud, comme je l’ai dit, la tête du mouvement
caravanier du désert de Libye ; celui-ci n’a par ailleurs que des
points de départ tout à fait secondaires. De nombreux commerçants
fezzanais y sont installés, qui chaque année ou presque se rendent à
Koufra, à Djalo, à Sioua, à Alexandrie, avec des chameaux chargés
de peaux ou d’ivoire principalement, et en reviennent avec du sucre,
du thé, diverses denrées, réalisant un modeste et double bénéfice
sur l’aller et sur le retour. Beaucoup d’entre eux se dirigeaient,
à une époque encore récente, sur Ben Ghazi ; mais la lutte entre
Senoussia et Italiens a, depuis lors, coupé la route à la hauteur
de Djedabia[17].
Abéché était ainsi le lieu où, logiquement, je devais trouver
les renseignements les plus sûrs sur les chances de succès de ma
tentative, peut-être aussi les moyens de l’entreprendre. Celle-ci
devenait désormais mon seul objectif. A la période des projets
succédait celle de la réalisation.
Les Senoussia, avec qui j’allais entrer en contact à cette occasion,
sont une confrérie religieuse que ses intérêts et les circonstances
ont conduite à emprunter le rôle d’un groupement politique. Elle
se distingue par un purisme particulier en matière de doctrine,
et a constamment donné les preuves d’une violente animosité à
l’égard de tout élément chrétien.
Fondée au commencement du siècle dernier, elle a établi
ses premières zaouias, ou centres religieux, dans l’Afrique
Septentrionale, à El Beida, d’où son influence s’étendit
rapidement vers le Sud et gagna une grande partie de l’Afrique
centrale, cependant que s’accroissaient à la fois le nombre de
ses membres, ses richesses, et son prestige. Des revers ont affaibli
sensiblement sa situation depuis lors.
Mais il serait d’autant plus imprudent de la négliger, que ses
moyens d’action ne sont pas exclusivement militaires, et que
sa propagande, à la fois active, discrète et adroite, emprunte
une efficacité particulière aux considérations religieuses sur
lesquelles elle s’appuie.
Les Khouans — c’est le pluriel du mot frère, en arabe, et c’est
ainsi que se désignent les Senoussia — se montrèrent toujours
les adversaires irréductibles de notre puissance.
En revanche, ils s’entendirent avec les Turcs, ennemis comme eux
des infidèles, et acceptèrent d’eux, vers 1908, un kaïmakan,
ou gouverneur, à Koufra. Lors de la guerre italo-turque, ils se
déclarèrent contre les Italiens, mais après la conclusion du
traité qui attribuait la Libye à ceux-ci, ils se résignèrent
à un accord qui semblait satisfaisant pour les deux parties. Cet
accord fut rompu violemment un peu plus tard ; on sait avec quelle
énergie les populations de Cyrénaïque, pour ne parler que de la
région correspondant à mon itinéraire, ont alors repris les armes
pour assurer leur indépendance.
Les Senoussia devaient également se heurter à nos troupes. Leur
plan d’extension vers le sud et leur animosité à notre égard les
amenèrent à des actes que le drapeau français ne pouvait accepter,
et à la suite desquels le colonel Largeau les chassa, en 1913,
du Borkou, de l’Ennedi et du Tibesti.
Un échange de lettres suivit en vue d’un accommodement. Mais ils
rompirent brusquement, non sans arrogance, les pourparlers qu’ils
avaient eux-mêmes entamés, et annoncèrent qu’ils n’entendaient
traiter qu’avec Paris, où ils allaient envoyer deux délégués. La
guerre de 1914 survint, et ceux-ci n’arrivèrent jamais.
L’hostilité des Khouans reprit de plus belle. Nous étions
heureusement libres d’agir au Tibesti ; le commandant Tilho
— aujourd’hui colonel — y procéda à la belle expédition
militaire et scientifique que l’on sait, et nous continuâmes à
lutter victorieusement contre eux.
Enfin, toujours pendant la guerre, les Senoussia s’attaquèrent
aux Anglais, au nord-ouest de l’Égypte. Ils se virent d’ailleurs
infliger une défaite complète, dont l’un des épisodes se place
à Girba, près de Sioua ; leur chef d’alors, Ahmed Cherif, se
réfugia en Tripolitaine, d’où il s’embarqua pour la Turquie. Il
y réside actuellement.
Le fondateur de l’ordre fut Si Mohammed ben Ali es Senoussi el
Khettabi el Hassani el Idrissi ; il eut deux fils. L’aîné,
Mohammed el Mahdi, particulièrement vénéré, lui succéda ;
à sa mort, en 1859, le pouvoir échut à son neveu Ahmed Cherif,
ses propres enfants étant trop jeunes encore ; puis, ce dernier
s’étant réfugié en Turquie, ainsi que je l’ai dit, Sidi Idriss,
fils aîné de Mohammed el Mahdi, qui avait grandi en âge, prit
le titre de chef de la secte[18]. Mais Ahmed Cherif a conservé,
de l’investiture religieuse qu’il avait reçue avant lui, un
prestige particulier et une influence, semble-t-il, prépondérante.
A côté de lui, son frère cadet, Sidi Rida, exerce l’autorité
dans la région qui s’étend autour de Djalo, et son cousin,
frère d’Ahmed Cherif, Sidi Mohammed el Abid, personnalité dont
l’importance doit être soulignée, est le chef de Koufra.
Les membres de la famille Senoussi possèdent une situation religieuse
dont le prestige s’étend au loin, et portent tous le titre de
Cherif.
Je m’étais déjà documenté de mon mieux sur la contrée où
devait me conduire ma tentative, à l’aide de textes émanant de
quelques Européens qui, par le nord, avaient atteint Koufra. J’avais
consulté, notamment, les ouvrages de Rohlfs, la relation du maréchal
des logis Laurent Lapierre, enlevé par surprise durant la guerre,
qui y subit courageusement, peu après le soldat Stefano Mascio,
une longue et dure captivité ; la très intéressante monographie
de M. Ettore Ceriani. Une intrépide Anglaise, Mrs Rosita Forbes,
avait pu, durant l’accalmie qui suivit immédiatement l’accord
italo-senoussi, obtenir un sauf-conduit du grand-maître de l’ordre,
Sidi Idriss, et, en compagnie d’un musulman cultivé, Ahmed Hassanein
bey, visiter, en partant du Nord, elle aussi, la mystérieuse oasis,
d’où elle avait regagné la côte méditerranéenne. Elle avait
publié à cette occasion un livre remarqué. Mais sur la partie sud
de la route, il n’existait, au delà du puits de Sarra, atteint
en 1914 par le lieutenant français Fouché, venant d’Ounyanga,
que des indications d’indigènes.
Comme cartes, je possédais, pour le Borkou, l’Ennedi et le Tibesti,
celle du lieutenant-colonel Tilho, dont la valeur est indiscutablement
établie. Pour la Libye proprement dite, celle qu’a dressée, en
1922, au service géographique du ministère des Colonies, M. Meunier,
réunit un ensemble d’indications exactes que je n’ai trouvé
nulle part ailleurs.
La lettre que, de Fort-Lamy, j’avais fait porter à Koufra, était
très certainement entre les mains de son destinataire depuis
un certain temps déjà. La réponse devait normalement passer
par Faya. Ce poste étant, comme Abéché, pourvu d’une station
radiotélégraphique, il me fut possible de m’informer ; j’appris
ainsi qu’elle n’y était pas encore arrivée. Je résolus donc
de m’installer dans une grande case de la ville, que M. le chef
de bataillon Rabut, commandant la région, voulut bien mettre à
ma disposition, et j’entrepris avec son concours de réunir les
précisions qui, avant tout, m’étaient nécessaires.