route d’Am Timane, on quitte, après quelques kilomètres, la région
du Chari pour le Salamat. Le voyageur qui passe d’une contrée à
une autre s’attend volontiers à ce qu’une différence dans le
paysage corresponde à la différence d’appellation dont la lecture
de la carte l’a averti. Si cette attente est fréquemment déçue,
ce n’est pas le cas ici. Quelques centaines de mètres suffisent
pour que le site se modifie totalement. Au pays agréablement boisé
dans lequel cheminait une route claire, largement tracée, se substitue
brusquement une vaste plaine, un immense pâturage où se déroule à
perte de vue un mauvais sentier. A l’horizon s’étend de toutes
parts, basse et lointaine, une ligne d’arbres aux cimes inégales. On
gagne lentement la partie de cette ligne qu’on a devant soi, on
en traverse en dix minutes la végétation dispersée, et un paysage
identique s’offre aux regards. Des antilopes se montrent de temps
à autre ; parfois aussi des girafes et des autruches ; près des
villages, des chevaux en liberté et de grands troupeaux de bœufs
à bosses ou zébus.
Là comme ailleurs, la nature a dicté les mœurs. Les hommes y
ont obéi à ses muettes suggestions. Aux agriculteurs du pays Sara
succèdent des Arabes pasteurs : Arabes d’un teint brun foncé,
dont la couleur se traduit par le mot « ahmer », parfois même
presque noirs, quoique leur type bien caractérisé ne laisse aucun
doute sur leur race. Le costume diffère aussi. Ce n’est plus la
presque totale nudité du Sara. Les hommes portent la robe à larges
manches, que nous appelons boubou et qu’eux-mêmes nomment halack,
et parfois un pantalon sac serré aux chevilles, le séroual. Les
femmes également sont vêtues, et leurs cheveux, au lieu d’être
ras ou rasés, sont séparés en tresses courtes et ténues qui
retombent de chaque côté de leur tête. Les vêtements des gens du
Salamat sont faits d’un tissu de coton qu’ils fabriquent avec la
récolte de leurs petites plantations. Ils sont en général d’une
teinte jaunâtre, qu’ils doivent uniquement à un usage prolongé.
Les villages, composés de cases de paille hémisphériques, ne
comportent plus de clôture ; toutefois les cases ont une disposition
plus ou moins circulaire qui laisse libre la partie centrale : les
troupeaux s’y tiennent la nuit.
Les moyens de transport employés varient également. Jusque-là
c’étaient des porteurs ; mais ici la tsé-tsé n’est plus
à craindre, sauf en un très petit nombre de points faciles à
éviter. On voyage à cheval, et les bagages sont placés sur des
bœufs habitués à ce service.
Les principales routes du Salamat sont d’ailleurs coupées pendant
une partie de la saison des pluies.
Ses cultures ordinaires sont le mil, le maïs, le sésame, le coton,
l’arachide, le tabac ; on y trouve, outre des bovins et des chevaux,
des ânes et des ovins, et, comme dans tout le Tchad, des poules
nombreuses ; des abeilles également.
Les produits de la grande chasse (ivoire, cornes de rhinocéros,
etc...) y font l’objet d’un commerce assez important. Ils
sont achetés, soit par les représentants des maisons de commerce
européennes, soit par des Syriens, Djellabas ou Fezzanais venant
d’Égypte et du Soudan Anglo-Égyptien, qui importent à cette
occasion du sucre, du thé, du sel, des articles manufacturés,
des cotonnades, etc...
J’ai déjà signalé l’ardeur avec laquelle les Arabes de cette
contrée, notamment, se livrent à la chasse. Ils y montrent beaucoup
de courage et vont jusqu’à poursuivre les éléphants à cheval. Ils
se réunissent un certain nombre, s’efforcent de séparer un animal
du troupeau, le fatiguent, et lorsqu’il a suffisamment ralenti sa
course, le rejoignent, mettent pied à terre et le frappent de leurs
sagaies, soit au jarret, soit au flanc.
La population n’est pas uniquement arabe. Il existe, principalement
dans les parties montagneuses de la région, quelques centres Kirdis
(païens), d’ailleurs de peu d’importance.
La seconde étape conduit au village de Kichkech ; elle ménage
aux yeux du voyageur le repos d’une agréable diversion : à 20
kilomètres environ au N.-E. de Ganatyr, on traverse une zone riante
et boisée. De petits groupes de cases qui, de loin, par leur forme
et leur couleur, font songer aux meules de nos champs, s’y abritent
sous de beaux arbres à l’ombre hospitalière.
La frivole épouse de Paki profite de la halte, assez longue, que nous
faisons auprès de l’un d’eux, pour se faire noircir les gencives
par une des habitantes du lieu. D’abord, c’est fort joli, comme on
l’imagine, ensuite cela décongestionne. La patiente est couchée sur
le dos, la tête sur les genoux de l’opératrice. A côté d’elle,
Faadmé, la femme de Denis, lui tapote la poitrine pour l’encourager
à supporter patiemment la douleur. On lui enduit les gencives de
beurre fondu sur lequel on étale de la poudre de charbon de bois ;
puis, avec un petit pinceau d’épines d’hidjilidj — cet arbre
est, me dit-on, spécialement qualifié pour fournir l’instrument du
supplice — on picote longuement, en insistant, en frottant parfois,
en revenant à plusieurs reprises sur les mêmes endroits, la partie
intéressée. Je livre bien volontiers cette modeste recette à la
coquetterie féminine européenne, qui nous a donné déjà tant
d’agréables surprises. Hidjilidj est le nom arabe de l’arbre
dit savonnier.
Il m’a fallu, ce même jour, réagir à l’égard de l’insoucieux
Denis. Je ne mange pas de pain en voyage, mais je me fais faire, pour
déjeuner le matin avant de me mettre en route, des gâteaux de farine
de blé ou de maïs, selon ce que j’ai, cuits dans d’huile. C’est
ainsi que les prétendues privations des voyageurs ne cachent souvent
qu’un raffinement de gourmandise.
Depuis un certain temps déjà, ces petits gâteaux sont pleins
de terre. Je les mange tout de même, mais mon plaisir en est
diminué. Or, je tiens à mes satisfactions gastronomiques. Elles ne
sont pas très nombreuses.
J’ai fait à Denis des observations répétées. Chaque matin,
je l’appelle. Il arrive sans émoi. Il sait d’avance ce dont
il s’agit.
— Denis, tes gâteaux sont encore pleins de terre. Je commence à
en avoir assez.
— Ah ! oui ! me répond-il d’un ton résigné.
Et il s’en va.
Le lendemain, le sol argilo-sablonneux du Tchad recommence à craquer
sous mes dents.
— Puisque tu tiens absolument à en mettre, ai-je fini par lui dire,
tu ne pourrais pas au moins me la servir à part ?
Cette fine plaisanterie l’a enchanté. Il est parti tout joyeux. Je
ne sais pas s’il y a vu un encouragement, mais il avait encore
forcé la dose le lendemain.
J’hésitais à le punir. Il y a deux cas où la présence du sable
dans les aliments est à peu près inévitable : au désert, les jours
de vent ; et, où qu’on soit, lorsque la pierre du pays est tendre
et qu’on se sert de farine indigène. Celle-ci est broyée entre
deux pierres façonnées à cet effet, l’une en cupule, l’autre
en pilon grossier, et toujours un peu de matière se détache de
l’une et de l’autre.
J’ai donc consulté la rumeur publique. La rumeur publique m’a
révélé que Denis, lorsqu’il fait la cuisine, jacasse, m’a-t-on
dit, comme une poule, tourne la tête à droite et à gauche,
accueille un grand nombre d’interlocuteurs dont les pas soulèvent
la poussière autour des casseroles, et manque totalement de soin.
Voilà qui est grave.
Alors, décidé à frapper un grand coup, j’ai fait venir
Ahmed. Ahmed est un excellent serviteur. Je ne l’entends jamais, et
tout ce qu’il fait est fait avec soin. Les deux autres commencent
à prendre avec moi le laisser-aller des vieux domestiques. Ils ne
se donnent plus la peine de dissimuler leurs défauts, pensant que
j’y suis suffisamment accoutumé.
— Puisque tu es décidément incapable, dis-je à mon cuisinier
négligent, de faire convenablement mon déjeuner du matin, c’est
Ahmed qui le fera désormais. J’ajouterai, pour ce travail
supplémentaire, une petite indemnité à ses mois, et cette
indemnité, je la prélèverai sur tes gages.
Cette décision paraît le toucher, à cause du prélèvement. Mais
je retourne le fer dans la plaie.
— C’est bien honteux pour toi. Toi qui es connu dans tout le Tchad,
toi qui as une grande réputation, tu verras ce qu’on va dire quand
on saura que je suis forcé de faire faire mon déjeuner par un de
mes boys. Ta femme même ne voudra plus te regarder.
Cette fois, il est visiblement vexé. Il a senti le caractère
humiliant de sa situation. Il s’en va.
Quant à Ahmed, il se pique d’amour-propre, et je m’apercevrai
le lendemain que j’ai trouvé la bonne solution.
Le chef de Kichkech, selon l’usage, s’est présenté à moi à
mon arrivée. Son visage est soucieux. Un homme le guide. Je demande
ce qu’il a.
— Un de ses yeux, me dit-on, ne voit plus, et l’autre voit de
moins en moins.
Je regarde. Il semble atteint d’une maladie à l’état aigu.
— Il y a, lui dis-je, un grand médecin blanc à
Fort-Archambault. Lui te guérirait peut-être. Va le voir.
— C’est trop loin, répond-il sur un ton d’indifférence.
C’est, pour un indigène, à six jours tout au plus. L’insouciance
est un trait caractéristique des populations africaines. Je serais
tenté de l’attribuer au seul fatalisme islamique, si je ne l’avais
constatée maintes fois chez le Kirdi comme chez le Musulman.
La plaine reprend plus nue encore, après Kichkech. Nous voyons vers
cinq heures une troupe d’une dizaine de girafes, dont une petite,
à laquelle mes hommes s’amusent à donner la chasse. Nous couchons
à Marfeine. Nous n’en partons le lendemain qu’assez tard,
car une tornade se montre au Nord-Est, imminente. Dès une heure de
l’après-midi, mes cantines sont bouclées ; je suis seul dans ma
case, désœuvré, attendant l’éclaircie libératrice. Mon silence
rassure les hôtes discrets des seccos qui m’environnent, cependant
que l’approche de l’orage les anime d’une humeur turbulente. Il
sort de jolis lézards de partout. L’un d’eux se laisse tomber
du toit à mes pieds, pour abréger son parcours. Puis il mange avec
appétit de longues mouches jaunes qui se sont noyées ce matin dans
mon tub et qu’on a jetées là.
Un autre, petit, d’un éclat d’émail, rayé, dans sa longueur,
de brun, de blanc et de noir, bien campé sur ses pattes que leur
transparence fait paraître roses, se donne plus de mal. Gourmet,
il les veut vivantes. Il dresse sa tête attentive au milieu d’une
large tache de soleil. Il guette. De temps en temps, il s’élance,
puis s’arrête net, et le rapide va-et-vient de ses petites
mâchoires m’apprend qu’il a été heureux chasseur. Il y a aussi
un long serpent qui s’est montré un instant tout à l’heure. Je
n’avais rien sous la main et je l’ai laissé partir. Maintenant,
il se promène dans mon mur de paille ; je l’entends, et de temps à
autre, je vois ses molles sinuosités. Mais la case est grande et le
sol nu. Il ne peut venir jusqu’à moi sans que je l’aperçoive,
et s’il lui prenait fantaisie de gagner le toit pour se laisser
choir, lui aussi, je l’entendrais monter. Au surplus, pourquoi
viendrait-il ?
Le plus audacieux de tous est un rat. Il arrive fièrement tout
près de moi, par petits bonds ; il me croit inanimé. Je bouge,
il s’enfuit éperdu. Pas de scorpions dans tout ce monde. Je ne le
regrette pas. J’ai cette affreuse bête en horreur.
Le soir, à Gara, un autre serpent se montre dans la case de
Paki. Les hommes le poursuivent avec des torches et le tuent sans
peine. Malheureusement, la dissection des glandes est au-dessus de
mon habileté, sauf pour les individus de très grande taille, et je
ne pourrai faire profiter le Muséum de cette nouvelle rencontre.
Le lendemain, à la nuit, vers huit heures, j’arrive à l’endroit
où se trouvait jadis le campement d’Am Redjio. J’y ai couché,
il y a deux ans. Mais il est détruit. On en a fait un autre à quelque
distance. Comme une tornade commence, je me dirige vers le village et
je demande une case pour m’abriter durant l’orage. On me la donne
avec empressement. Il faut, pour y entrer, ramper sur les genoux et
sur les coudes, tant l’unique ouverture est basse. Dedans, il y a,
par terre, un vieux cadre de bois sans pieds, qui a servi de lit ;
un petit tas de paille, humide, noirâtre, sous lequel chante un
crapaud, et, suspendu au point le plus élevé du toit en dôme, un
autre cadre horizontal où l’on a posé des bourmas ; l’herbe a
poussé, puis séché sur le sol. J’ai fait entrer avec moi Denis
et Somali. Nous avons vite allumé un petit feu, tout petit pour ne
pas brûler la case, et aussi pour ne pas être enfumés. Dans la nuit
devenue tumultueuse, le tonnerre, au dehors, multiplie maintenant ses
éclats ; le vent fait rage ; j’entends des torrents de pluie qui
se plaquent en longues rafales sur notre misérable abri ; et dans
ce gîte sûr, j’éprouve une sensation de bien-être que m’ont
rarement ménagée les lieux mieux meublés, sans nul doute, où je
fréquente en France. Que le confortable est donc chose relative,
et quelle n’est pas la qualité d’une existence qui sait donner
tant de prix aux plus pauvres choses !
Les pasteurs de ces régions ont deux villages plus ou moins éloignés
l’un de l’autre. L’un est situé dans le pâturage même. Les
cases en sont toutes semblables à la nôtre : une armature de branches
entrecroisées, façonnée en calotte sphérique ; là-dessus,
une certaine épaisseur de paille est liée. Ce village-là est
temporaire. Quand vient l’inondation annuelle, on l’abandonne à
la crue des eaux. On regagne le village permanent. Mieux construit,
celui-ci est en même temps un centre de culture. Pendant que les
plus valides sont avec les troupeaux, les vieillards, les infirmes,
y entretiennent quelques champs dont le mil fournit la nourriture
de tous.
Lors de mon précédent voyage, j’ai traversé la contrée dans le
temps où le grain mûrissait. Il était divertissant d’observer,
au milieu des grands champs verts, une sorte de nid de paille que
des piquets rustiques supportaient à deux mètres environ au-dessus
du sol. De là rayonnaient dans tous les sens de longues ficelles,
auxquelles on avait suspendu, de point en point, des morceaux de
calebasse ; chacune d’elles aboutissait à un autre piquet. Dans le
nid, un négrillon minuscule tenait soigneusement les extrémités
des ficelles. De temps à autre, il exerçait une brusque traction
sur elles, en poussant un cri aigu ; les morceaux de calebasse
s’entrechoquaient avec bruit et les oiseaux dévastateurs
s’enfuyaient, effrayés par la manœuvre de ce petit gardien
vigilant.
Les musulmans du Salamat, on le voit, sont à la fois cultivateurs
et pasteurs ; sédentaires, mais avec deux résidences dont l’une
est susceptible de se déplacer au besoin.
Je les ai trouvés accueillants, serviables et pleins de bonne
volonté.
J’arrive le 1er juillet à Am Timane, le principal village du
pays et le siège de l’administration locale. Je croyais être
au 29 juin. Les erreurs de dates sont fréquentes en route, et je
n’ai pu rectifier toutes celles qui se sont produites dans mes
notes. Les chiffres que je donne ne doivent jamais être tenus pour
exacts qu’à une ou deux unités près ; ceci s’applique à tout
le cours de mon voyage.
Am Timane se compose d’un grand village propre et bien tenu,
que sépare en deux une allée nue, d’une trentaine de mètres de
largeur, toute droite entre deux rangées de seccos ; cette allée
aboutit à une vaste place aussi nue qu’elle ; de l’autre
côté de celle-ci est le poste, avec sa grande porte d’argile,
sa tourelle, son long mur bas, que dépasse un arbre immense. Sobre,
mais de lignes élégantes, c’est un des plus décoratifs de tout
le Tchad. Il est dû au lieutenant Tourencq.
A gauche de la place se trouve le marché, très rustique, et, un peu
plus loin, deux habitations modestes, affectées respectivement au chef
de circonscription et au chef de subdivision. Le premier, M. Griffon,
était installé depuis quelques jours à peine. J’ai reçu de ce
fonctionnaire, et de M. Martine, chef de la subdivision, de qui Mme
Martine partage la résidence, l’accueil le plus aimable. J’ai
été, pendant mon séjour, l’hôte de M. Gustave Bimler, leur
proche voisin.
Je connaissais M. Bimler depuis mon précédent passage au Tchad ;
il en est l’un des principaux colons et l’un des chasseurs les
plus experts ; il a montré, au cours d’un premier séjour de onze
années consécutives, son énergie et son courage. Réinstallé tout
récemment, il venait de reprendre la direction de ses entreprises. Sa
réception amicale et le plaisir de le retrouver ont achevé de
m’assurer à Am Timane un repos réconfortant et agréable.
Il y avait au poste un certain nombre d’aigrettes ; elles égayaient
la cour de leurs jolies silhouettes blanches, au long bec jaune clair,
teinté de vert près des yeux ; on les nourrissait de petits poissons
qui leur étaient apportés vivants chaque jour. Toutefois, elles ne
se reproduisaient pas encore.
L’autruche, commune dans la région, était représentée dans
le village par plusieurs individus ; mais on n’y garde que les
femelles, car les mâles deviennent vite méchants. Un enfant a été
éventré par l’un d’eux, il y a un certain temps déjà, d’un
coup de patte.
Le 6 juillet, j’ai pris la route d’Am Dam. M. Martine m’avait
procuré un très bon cheval. J’ai laissé le Bahr Salamat, large
fossé sans pittoresque, à ma droite, et je me suis engagé dans
une petite brousse où apparaissent quelques palmiers.
La saison a achevé son évolution. Nous sommes arrivés aux
grandes pluies, qui durent habituellement jusqu’en octobre. La
route est difficile, marécageuse par endroits, et mes bagages,
chargés sur des bœufs, prennent des bains fréquents. Le soleil,
dont les rayons parent ici les moindres objets d’un air de fête,
ne se montre que par intervalles. Ce sont constamment des orages,
des averses longues et monotones ; sous un ciel gris d’automne,
de larges flaques d’eau noient l’herbe courte et verte, baignant
le pied des épineux au feuillage grêle ; l’air est humide et sans
chaleur. C’est aussi le temps des souvenirs, des heures de tristesse.
Chaque jour maintenant, à l’arrivée, je fais allumer un feu dans
ma case. Il chauffe, éclaire et égaye à la fois. Lorsque le temps
est particulièrement frais, j’invite trois petites indigènes,
qui sont parmi les conducteurs des bœufs, à venir se réchauffer
quelques instants à sa flamme. Je fais venir avec elles une vieille
femme chétive et un enfant sourd. Tout ce monde se groupe, s’assied
discrètement. L’une de ces petites filles est une Salamat ;
elle s’appelle Zenaba ; la deuxième, Addahaba, est Rachid ;
la troisième, Achta, est Gorâne. Elles sont d’un brun foncé ;
elles peuvent avoir une douzaine d’années chacune. La Salamat
et la Gorâne sont longues et grêles comme des sauterelles, avec
des traits durs et fins, des bouches proéminentes, des profils de
chèvres, de beaux yeux pleins d’expression et de feu. La Rachid est
petite et trapue. Toutes trois portent la coiffure à petites tresses
multiples dont j’ai déjà parlé. Elles sont vêtues de pagnes de
coton qu’un long usage a brunis, et portent quelques misérables
bijoux de perles, avec des amulettes. D’abord pleines de crainte,
elles se sont rassurées bien vite, et le caquetage rude et véhément
de leur petit groupe met de la vie autour du foyer.
Nous arrivons le 11 juillet au pied de faibles collines
rocheuses. Elles dressent devant nous leur longue barrière, où la
roche sème des taches grises dans une verdure maigre et basse. La
campagne est moins morne et la surface du sol se fait plus dure, ce
qui nous évite au moins la boue. Puis c’est Djaguel, puis Salta,
minuscules villages. Depuis Am Timane, notre ravitaillement est devenu
difficile ; chaque jour, il me faut envoyer des hommes dans plusieurs
directions pour me procurer le lait, les quelques poulets, le mil
dont j’ai besoin. Est-ce vraiment pénurie chez les indigènes, ou
désir de garder leurs provisions ? Je l’ignore, et contrairement
à ce que je fais parfois, je ne cherche pas à le savoir, car il est
délicat d’user de contrainte en cette région pauvre, où les gens
se sentent toujours menacés par la famine.
L’avant-dernière étape me réserve une nouvelle désagréable ;
on vient m’avertir dans la nuit que deux bahrs que nous avons à
traverser le lendemain et qui, une partie de l’année, sont à sec,
coulent en ce moment à pleins bords ; des hommes s’y sont déjà
noyés, me dit-on. La complication serait assez sérieuse. Il n’y
a pas de pirogues ici. Derrière nous, la route doit être coupée
maintenant. Il paraît qu’à l’Est et à l’Ouest elle l’est
aussi. Allons-nous être bloqués plusieurs semaines, presque sans
vivres, dans ce coin de brousse ?
Je pousse mes questions. On finit par me dire que si les tornades
cessent deux ou trois jours, le passage deviendra possible parce
que, tout de suite, les bahrs baisseront. C’est là toutefois une
modeste espérance : le régime des pluies quotidiennes est nettement
installé.
[Illustration : Un forgeron dans le poste d’Am Timane, au Salamat.
Autour de lui, des aigrettes familières.
(Page 235.)]
[Illustration : Ma maison, à Abéché, la capitale du Ouadaï.
(Page 250.)]
Il paraît aussi que les gens de l’endroit savent faire des radeaux
avec des fascines. Il y a là une ressource intéressante. A tout
hasard, j’en fais préparer un certain nombre et nous nous mettons
en route.
Mais ce n’étaient, une fois encore, que contes d’indigènes ;
l’eau, dans aucun des bahrs, ne monte au-dessus de la ceinture. Nous
passons sans la moindre difficulté.
Près d’Am Dam, la savane verte et relativement boisée que nous
traversions jusque-là prend un caractère plus septentrional. Des
talhas, clairsemés sur l’herbe, forment le principal de la
végétation. Cette herbe toutefois met encore une fraîcheur dans le
paysage. Il n’y en avait pas lors de ma dernière mission, les pluies
étant moins avancées, et je dois faire un effort de mémoire pour
évoquer mes impressions d’alors. Les descriptions des voyageurs,
lorsqu’elles sont minutieuses, risquent souvent d’être taxées
d’inexactitude ; beaucoup de détails changent avec les saisons,
et dans les pays où l’aspect des lieux est tout entier dans les
manifestations de la nature, le caractère de l’ensemble peut en
être transformé.
Am Dam est sans pittoresque : un village banal dans une plaine
presque nue ; à côté, le poste. La rivière Batha, encaissée
entre des rives que souligne une étroite zone boisée, passe à
quelques centaines de mètres. Elle était encore à sec il y a un
mois. L’eau y a maintenant un mètre environ de profondeur.
Le poste, jusqu’au 1er juillet dernier (1923), était occupé par un
gradé européen. On l’a supprimé. Il est souvent préférable, en
effet, en cas de pénurie de personnel, de prendre une mesure radicale,
plutôt que de confier le commandement d’une région et la direction
de ses habitants à un subalterne insuffisamment préparé. Mieux
vaut un chef indigène considéré, qu’un Européen, s’il ne
l’est pas. La considération joue un grand rôle en cette matière ;
elle agit sur le sentiment pour déterminer l’obéissance,
et diminue d’autant la part de la contrainte. Les indigènes,
surtout les Musulmans, plus affinés, montrent, à donner la leur,
un discernement qui surprend. La détention de l’autorité
n’assure pas nécessairement leur respect. Ils ne tardent pas
à acquérir une notion plus ou moins confuse, mais généralement
assez clairvoyante, du milieu social de ceux avec qui ils sont en
contact. Les particularités parfois subtiles, dont l’ensemble
assure à tous les actes de certaines personnalités un caractère de
supériorité et d’autorité naturelles, n’échappent nullement
à leur sensibilité de primitifs.
J’ai passé là les 15, 16 et 17 juillet. Le jour de mon arrivée,
vers 4 heures, une nouvelle apporte un peu d’animation : un cheval du
chef vient d’être tué par un lion à une demi-heure du village. Je
fais aussitôt appeler Paki pour profiter de cette occasion si c’est
possible, et, sous la conduite du chef même, tout brûlant du désir
de voir châtier le coupable, nous nous rendons au lieu du crime.
C’est sur le bord de la Batha, verdoyant d’herbes et d’arbustes
touffus, près d’un gros buisson. La pauvre bête est couchée sur
le dos, les cuisses écartées, le bas-ventre dévoré, les intestins
à l’air. Les jambes de devant, dont l’une porte encore une entrave
brisée, sont pliées, les sabots contre le poitrail, dans une attitude
de course effrénée ; l’encolure, tordue dans une convulsion, laisse
voir la gorge largement entaillée ; les dents serrées apparaissent
entre les lèvres ; l’œil mort, exorbité, exprime encore une folle
terreur. Tout auprès, deux places où l’herbe est foulée. Il y a
deux lions : c’est de là qu’on les a fait lever tout à l’heure.