un sentier capricieux dans une verdure basse. Il m’a paru aussi
riant sous le soleil qu’il m’avait semblé sinistre dans les
ténèbres, à la seule lueur des éclairs, sous les torrents de
la pluie. On ne connaît pas assez le prix d’un ciel pur, d’une
belle lumière. L’éclat et le charme dont ils revêtent les sites
les plus ingrats sont peut-être une explication de l’attachement
que presque tous les coloniaux éprouvent pour des régions qui,
par ailleurs, ne présentent pas toujours beaucoup d’agréments.
Il en est d’autres encore. Le spectacle offert par les cités n’est
qu’une sorte d’exposition réservée à l’espèce humaine et aux
produits de son industrie. Les manifestations de la nature en sont
à peu près bannies. Si elles s’y montrent, c’est anémiées,
rares, travesties, domestiquées. Lorsqu’on sort des cellules sans
air où la civilisation nous confine, c’est pour voir surtout des
gens préoccupés d’intérêts, des murs, des machines. Il y a
mieux pour les yeux et pour l’esprit.
Nous avons profité, en arrivant, de ce que le soleil était encore
très haut pour aller voir les environs. Nous sommes rentrés deux
heures plus tard, pleinement satisfaits, ayant relevé de très
nombreuses empreintes.
Une formidable tornade s’est abattue sur nous dans la soirée, et a
duré presque jusqu’au matin. J’ai cru, à deux reprises, que ma
tente allait être emportée. L’eau, finalement, a traversé la toile
et s’est mise à tomber à grosses gouttes sur mon lit. J’avais
heureusement là mon manteau de caoutchouc. Je l’ai étendu sur
ma moustiquaire et j’ai pu attendre confortablement la fin de
l’ouragan.
Celui-ci assurait d’ailleurs à notre chasse du lendemain des
conditions favorables, car les animaux se déplacent volontiers après
les grandes pluies, et inscrivent sur le sol détrempé des pistes
d’une lecture facile.
Nous partons à six heures. Nous atteignons bientôt un petit bois
clair et bas formé d’arbres qu’affectionne le rhinocéros ; on les
nomme, en sara, dama, kelembe, kakondjo ; le dama est un épineux ;
il y en a un quatrième dont le nom arabe est abilaï ; c’est tout
ce qu’on a pu me dire. A sept heures et demie, nous avons la chance
de tomber sur une piste particulièrement intéressante : un couple
avec un petit.
Nous nous arrêtons un instant pour nous organiser. Il va falloir,
dit Paki, prendre de grandes précautions ; marcher lentement, bien
regarder, et, à tout instant, être prêts. Si nous sommes sentis,
nous serons chargés immédiatement par la femelle, à cause du petit,
et le mâle l’imitera très probablement.
Les circonstances, toutefois, sont satisfaisantes. Le bois, avec ses
arbres grêles, n’offre guère d’abri ; mais pour un tireur de
sang-froid, le meilleur de tous, c’est son fusil. On voit facilement
à cinquante, parfois à cent mètres, ce qui est important ; en outre,
il n’y a pas de feuilles sèches par terre, et nous pouvons marcher
sans bruit.
Devant la perspective d’une partie sérieuse, je réduis mon effectif
au minimum. Moins nous serons, moins nous risquerons d’être
entendus ; et le principe est ici de surprendre l’adversaire. Je
ne garde que le meilleur des pisteurs ; il marchera en tête ; dès
qu’il apercevra les animaux, il s’effacera et passera derrière
nous. Paki et moi le suivrons à deux mètres. Somali marchera le
dernier. Je prends mon fusil, je regarde, comme toujours, si le canon
n’est pas obstrué, je vérifie l’état du chargeur, je mets dans
la chambre une quatrième cartouche, et en avant. De tels instants
sont d’un rare attrait.
Ce n’est pas long. Au bout d’un quart d’heure, le pisteur tourne
la tête vers nous, s’écarte, puis s’immobilise. Paki me fait
signe. Seuls, pas à pas, avec mille précautions, nous avançons au
milieu d’un profond silence ; je vois maintenant à une quinzaine
de mètres, dans un endroit où le feuillage est un peu plus dense,
une double masse grise. Ce sont deux rhinocéros couchés.
L’affaire se présente au mieux. Le vent est pour nous. En outre,
je distingue parfaitement toute l’épaule du plus gros.
J’ajuste, je vise lentement, avec beaucoup de soin, car nous sommes
très près : je tire. J’entends le bruit du percuteur qui frappe
la cartouche, et c’est tout.
Déjà les deux bêtes sont debout. Néanmoins, nous ne sommes
pas sentis ; le reniflement caractéristique ne s’est pas fait
entendre. Les rhinocéros ont perçu notre présence ; mais ils en
sont encore à nous chercher.
Paki tire, me devançant, contre mes instructions ; mais je ne saurais
le lui reprocher, il y a urgence.
Je manœuvre ma culasse mobile. Décidément, la malechance s’en
mêle : un bloquage, maintenant : comme sur le lion, l’autre
jour[15]. Je passe précipitamment mon fusil à Somali, je prends
celui de Paki, je tire à mon tour. Dans le même moment, Somali me
rend mon arme prête, Paki reprend la sienne, nous tirons encore.
Le sort de l’affaire est fixé ; nous aurons les deux animaux ;
l’un vient de tomber ; l’autre pousse ce souffle sonore et
précipité qui révèle une perforation du poumon : une dernière
balle au cœur l’achève. C’est terminé.
Une fois de plus j’ai la preuve de la faible valeur qui s’attache
en cette matière à presque tous les pronostics.
Le plus gros des rhinocéros est la femelle. Elle mesure, en ligne
droite, de la naissance de la queue au bout du nez, 2 m. 72. La plus
petite de ses cornes, d’ailleurs de belle taille, présente cette
particularité d’être presque tranchante à sa face postérieure, au
lieu que la section, d’ordinaire, est arrondie sur tout le contour.
L’autre est le jeune. Il est beaucoup plus développé que nous ne
le pensions ; nous l’avions pris, en le voyant, pour la mère. Le
mâle s’était fortuitement éloigné avant notre arrivée.
On procède tout de suite à l’enlèvement des cornes, puis nous
rentrons. Cela me fait, cette année, six rhinocéros, et seulement
trois buffles. Je vais, durant les quelques jours qui me restent,
porter mon effort sur ceux-ci. Nous partons le lendemain matin
à cinq heures et demie, et nous sommes à 8 heures à Singako,
village de Saras Tiés, aux environs duquel Paki pense rencontrer
les animaux désirés.
En arrivant, j’ai expédié mes documents anatomiques à
Fort-Archambault. Là, grâce aux ressources de la pharmacie locale,
M. Bélan, je l’ai su plus tard, a pu compléter, dans le récipient
qui contenait le principal d’entre eux — la tête du fœtus — la
quantité de liquide antiseptique nécessaire : sur trois bouteilles de
formol que j’avais emportées de Paris, deux s’étaient brisées en
route, et je n’étais pas sans inquiétude sur l’état dans lequel
parviendrait mon envoi. Il a eu l’amabilité d’en faire remplacer
l’emballage insuffisant. Enfin le chef de la circonscription
a décidé, par l’argument péremptoire de la réquisition, une
factorerie récalcitrante à en effectuer le transport. Cette pièce
rare a été remise, parfaitement conservée, au Muséum, et c’est
bien à l’intervention de ces fonctionnaires que je le dois. On
parle volontiers de l’inertie de notre administration. Aux Colonies,
ainsi que dans les bureaux du ministère, j’ai toujours trouvé,
pour les petites choses comme pour les grandes, le concours le plus
actif, le plus courtois et le plus utile.
Je me suis installé à Singako dans une case du village. C’était,
comme ses voisines, une hutte hémisphérique de quatre à cinq
mètres de diamètre : une carcasse de longues branches courbées
et entrecroisées, extérieurement garnie de paillassons fixés
solidement. Celle-ci était propre, fumée intérieurement, et la
pluie ne la traversait qu’en des points assez espacés pour qu’il
fût possible d’y dormir à sec.
La fin du déjeuner me ménageait le règlement d’un grave
différend. Après une discussion bruyante, dont les éclats,
depuis un moment, parvenaient jusqu’à moi, Somali et Paki se
sont présentés simultanément devant ma table, érigée pour la
circonstance en tribunal.
Le cas était délicat.
J’avais, quelques jours plus tôt, envoyé Somali à Kioko, comme
je l’ai dit, pour en rapporter des cantines. Il était revenu
avec quatre nouveaux porteurs, Ahmed, un garde, la femme de Paki et
sa sœur. Mais au cours du trajet, il s’était attardé avec la
première, et Ahmed, en revenant sur ses pas pour les chercher, les
avait aperçus de loin engagés dans une conversation qu’il avait
jugée d’une cordialité peu compatible avec l’exclusivité des
droits conjugaux.
Il s’était empressé d’en aviser l’époux ; et celui-ci, après
s’être contenu plusieurs jours, venait de prendre violemment
Somali à partie. D’ailleurs, c’est encore l’accusé qui
criait le plus fort. Il affirmait être calomnié ; surtout, il
protestait d’avance contre le projet que pourrait former Paki,
qui possède, je l’ai appris à cette occasion, plusieurs recettes
nocives d’un effet aussi prompt que certain, de le faire périr par
ses maléfices. Ainsi l’honneur de l’un, la vie de l’autre,
se trouvaient en cause. J’ai déplacé ma table sur laquelle
une gouttière commençait à couler, car une averse, dehors,
tombait, et j’ai questionné les adversaires avec la gravité
qui convenait à de telles circonstances. J’ai pu me convaincre,
dès le début, qu’à défaut de certitude, il existait de fortes
présomptions. Ahmed donnait des détails impressionnants. Mais
j’ai pensé que l’illusion, aussi longtemps qu’elle peut être
conservée, reste encore, au moins pour les faibles, le plus grand
des biens, et j’ai calmé Paki en exploitant le léger doute qui,
malgré tout, subsistait. Je me suis appuyé sur la loi coranique,
qui exige, en pareil cas, quatre témoins oculaires catégoriques et
précis ; même auprès des païens, elle possède un prestige. J’ai
affirmé ma propre incertitude ; et mon vieux chasseur, confiant dans
ma clairvoyance autant que dans ma justice, a retrouvé sa sérénité.
Après quoi, j’ai pris Somali à part et je lui ai dit que si
j’apprenais qu’il s’entretienne désormais une seule fois
avec la femme de Paki hors de la présence de celui-ci, je lui
infligerais une punition sévère. J’ai constaté, dans la suite,
que j’étais obéi.
J’ai fait de même avec Ahmed, que j’ai tancé vertement pour sa
dénonciation inopportune. Mais le jeune Ahmed a été très noble. Il
m’a déclaré qu’il mangeait chaque jour à la même calebasse
que Paki, et que c’était, à ses yeux, un devoir strict de lui
révéler un fait de cet ordre.
Je lui ai répondu que j’étais le père, autant que le chef, de
tous ceux qui m’entouraient ; que c’était moi, et moi seul,
qu’il aurait dû informer ; et qu’il eût, à l’avenir,
à procéder de la sorte, parce qu’à côté de la satisfaction
de remplir son devoir, je ne manquerais pas de lui ménager, sans
cela, des témoignages bien caractérisés de ma désapprobation
personnelle. Ahmed, qui est un très bon petit garçon, et a toujours
manifesté d’excellents sentiments, s’est mis à rire, et m’a
dit que désormais il me préviendrait, et nul autre.
Tout était terminé. La seule victime de l’affaire a été la femme
de Paki. Je l’ai trouvée, peu après, assise, dolente, devant
la porte de la case qui lui était affectée. Elle avait la figure
légèrement enflée et le front ceint d’un étroit bandeau que
formaient trois fils de coton rouge : remède souverain, m’a-t-on
dit, contre les traces douloureuses de la correction qu’avant de
venir me porter ses doléances, son seigneur et maître, en sage
qu’il est, lui avait provisoirement infligée.
La pluie avait cessé, et j’ai pu, à trois heures, partir à la
chasse ; mais il n’y avait que de multiples empreintes d’antilopes,
auxquelles des empreintes de chevaux se mêlaient. Les Arabes étaient
venus, ici encore, et tout le gibier avait déserté.
Je repars avec ma tente, le matin suivant. Deux jours de recherches
demeurent sans résultat. Partout des traces de ces Arabes ; le second
soir, je découvre, entre deux mares, un petit dôme de paille où
ils se sont abrités la nuit ; devant, trois courts piquets qui ont
servi à attacher leurs chevaux.
Les tsés-tsés sont nombreuses, et je suis constamment
piqué. Les tornades deviennent de plus en plus fortes et de plus
en plus fréquentes. L’humidité envahit la région. Le matin,
quand je marche dans l’herbe, je suis, après cinq minutes,
complètement mouillé jusqu’au-dessus des genoux. Enfin mes
provisions s’épuisent. Mes besoins sont modestes ; je me passe
généralement de conserves ; mais je n’ai plus ni riz, ni sucre,
ni farine, et cela réduit exagérément mon alimentation.
Le 19 mai, comme nous sommes en route depuis l’aube, toujours à la
recherche d’empreintes que nous ne trouvons pas, nous apercevons,
vers huit heures, un serpent d’environ trois mètres qui se glisse
dans une touffe d’herbes, tout près de nous. Il en ressort bientôt,
souple et prompt, passe sans accident entre trois sagaies qu’on lui
lance, gagne une autre touffe et disparaît dans le creux d’un arbre,
que nous entourons aussitôt, à distance d’ailleurs respectueuse.
Somali pique une sagaie dans la cavité. Un souffle irrité se fait
entendre. Nous reculons avec ensemble. Denis, au même moment, me
montre dans l’herbe la tête de l’animal qui, par un autre trou,
sort du sol ; il a là, vraisemblablement, toute une demeure aux
multiples couloirs. Je me fais donner mon fusil et j’ai la chance de
lui traverser le cou d’une balle. On le décapite sans difficulté,
mais il faut toute la vigueur d’un indigène pour sortir le corps,
qui résiste. Il est marron sur le dos, gris sur le ventre, avec une
raie plus claire qui sépare les deux teintes ; sans dessin nulle part,
et d’un éclat, presque, de vernis.
Peu après, on en tue un petit, d’une autre espèce, sans que j’aie
à m’en mêler. Puis c’est un des hommes qui prend à la course
un beau lézard tacheté, de plus d’un mètre de long.
Nous campons, ce jour-là, au bord du bahr Lala, où nous arrivons
à dix heures. Deux pisteurs vont reconnaître les environs. Pendant
ce temps, sous ma tente, à l’atmosphère de four, laborieusement,
avec des soins et une maladresse infinis, j’extrais, des glandes du
plus gros des serpents, le venin destiné au Muséum. Je le recueille
dans un verre de montre préalablement flambé. Je le fais sécher
à l’abri de la lumière. Je l’enferme dans un tube stérilisé,
et je contemple avec orgueil la minuscule quantité de poudre jaune
que j’ai finalement obtenue.
La reconnaissance des pisteurs dure quatre heures ; elle est
infructueuse. Je décide de rentrer à Singako, qui n’est pas loin ;
nous nous sommes maintenus constamment dans les environs. On plie la
tente, et nous y arrivons au coucher du soleil. J’ai tué en route
deux tetels afin de ne pas revenir sans viande, ce qui eut été une
cruelle déception pour ceux que j’y ai laissés.
On n’a pas à leur apprendre que nous n’avons pas trouvé de
buffles. Ils le savent. L’information, en Afrique, est prompte
et discrète.
Mais voici une nouvelle venue : la femme de Somali est là. J’ai
négligé de dire qu’il s’était marié à Fort-Archambault, avec
une Sara, qu’il connaît depuis longtemps, et aime beaucoup. C’est
qu’à Banda, une quinzaine de kilomètres après le départ,
elle était tombée si malade, d’une espèce de dysenterie, que
j’avais dû la faire mettre dans une pirogue et ramener au poste,
où elle était entrée à l’hôpital. Nous n’en avions, depuis
lors, aucune nouvelle. Aussi sa présence va-t-elle être une joyeuse
surprise pour son époux.
Lorsqu’il arrive, un peu après moi, elle est devant une case,
assise sur une natte à côté de la femme de Paki. Il passe devant
elle. Il la voit. Son visage prend une expression satisfaite. Mais il
la regarde à peine, et ne lui adresse pas la parole. De son côté,
elle ne paraît faire aucune attention à lui.
Une heure après, comme il est assis sur un billot de bois, en train
de discourir au milieu des porteurs, je l’appelle :
— Eh bien ! lui dis-je, tu as vu ta femme ?
— Ah ! me répondit-il, avec un petit temps d’arrêt, oui.
— Tu es content qu’elle soit revenue ?
— Content beaucoup.
— Qu’est-ce qu’elle a eu à Fort-Archambault ? Est-ce qu’elle
a été très malade ?
— Ah ! (temps d’arrêt), moi n’a pas connais. Moi pas demandé
lui.
En effet, puisqu’elle est guérie, c’est un détail sans
intérêt. J’admire cette logique.
Le lendemain, à tout hasard, j’envoie un homme du côté du lac
Iro, qui est à peu de distance vers le Nord. Il se renseignera,
et, s’il y a lieu, nous irons le jour suivant. En l’attendant,
nous prendrons vingt-quatre heures de repos.
J’en profite pour me faire faire, avec de la peau de buffle et
de la peau de girafe, très résistantes l’une et l’autre, deux
paires de sandales, que des courroies retiendront à mes pieds. Ici,
elles seraient peu pratiques, à cause de la boue et des insectes,
mais au désert, je les utiliserai.
Cette journée d’immobilité est assombrie par une violente tornade
— encore. La pluie tombe, par intervalles, depuis midi jusqu’au
soir. Le crépuscule donne une impression d’automne. Le ciel est
gris. Il fait froid.
Le village est formé d’un semis de petites cases hémisphériques,
toutes semblables et ne montrant, extérieurement, que la paille dont
elles sont revêtues ; disposées irrégulièrement sur un sol plan,
propre et sans herbe, elles sont espacées les unes des autres, à
des distances de deux et trois fois leur diamètre ; une enceinte
large circonscrit, d’assez loin, l’ensemble. Je me suis réfugié
dans la mienne. Elle n’a qu’une ouverture, la porte, une porte
étroite, d’un mètre de haut, de sorte que lorsque je suis assis,
il faut encore que je m’incline si je veux voir au delà du seuil ;
alors je découvre la terre humide, et de grandes flaques où les
gouttes d’eau font de petits ronds. Elle n’est pas bien gaie ;
mais par ce temps maussade et hostile, je m’y sens bien enfermé,
bien protégé, bien chez moi.
J’attends, dans une demi-obscurité, mon dîner, qu’on ne
m’apporte pas. J’ai pour compagnons deux rats, qui vagabondent
autour de ma chaise, sans timidité : mais ils sont discrets, plus
que les termites ; ils ne m’ont encore rien mangé ; en retour,
je les laisse tranquilles.
De temps à autre, un chien maigre se montre à la porte. Je
l’appelle, parce que, malgré mes rats, j’ai une impression de
solitude. Il n’ose pas entrer.
La nuit me ménage un espoir : de onze heures et demie à trois
heures, des lions ne cessent de rugir. A cinq heures, en nous levant,
nous trouvons, à cent mètres, les empreintes d’un couple de
ces animaux. Ils ont d’abord suivi, sur la route qui mène à
Ganatyr, les traces récentes d’un troupeau de bœufs, car nous
venons de rentrer dans la zone du bétail ; les tsés-tsés qui
m’ont piqué ces jours-ci sont les dernières que je sois appelé
à rencontrer. Puis les fauves ont quitté le chemin et, vers sept
heures, leur piste nous conduit dans une plaine légèrement boisée,
dont l’aspect rappelle les vieux vergers normands ; mais elle
s’interrompt soudain ; il n’a pas plu ici, et le sol, trop dur,
ne nous apprend plus rien. Pendant une heure, nous poursuivons nos
recherches. Aucun indice. Nous rentrons.
Une nouvelle tornade, l’après-midi, nous immobilise.
On me montre des empreintes de panthères, de la nuit, le long
de ma case. Cela me rappelle que j’ai vu il y a deux ans,
à Fort-Archambault, une tête et des pattes de ces félins,
transformées en masque et en gants. Certains voleurs s’affublent
de leurs dépouilles pour aller dérober des poules, les soirs sans
lune. Les traces, le lendemain, déroutent l’accusation.
Panthères ? Ce qu’on nomme couramment panthère, au Tchad,
me paraît être un léopard, si j’en juge à la taille et
à la robe. Mais la panthère, quoique moins commune, y existe
vraisemblablement aussi.
Les renseignements qui m’arrivent étant assez encourageants, je pars
le lendemain pour le village de Tor ; il est tout proche du lac Iro,
vaste étendue d’eau peu profonde qui s’étale au Nord de notre
route, comme je l’ai dit.
Nous avons trouvé, après quelques heures de marche à travers
des prairies banales, une belle campagne verte et touffue, puis
un de ces vieux parcs aux arbres ombreux, à l’herbe rare, que
la nature s’est complu à former çà et là dans cette partie de
l’Afrique. Les pluies récentes l’avaient paré des plus fraîches
couleurs. Un peu avant, nous avions traversé un bahr qu’on m’a
dit être le bahr Salamat, étroit, jaune, encaissé, tortueux.
Nous avons atteint un grand village, pauvre et sale, environné
d’une végétation magnifique, qu’habitent d’anciens esclaves
des Arabes, mal faits, malsains, d’une race trop longtemps opprimée,
mais industrieux, cultivant et travaillant assez habilement le coton.
Là, j’apprends que les buffles dont j’escomptais la présence
dans les environs ont été mis en fuite, la veille, par des Saras
accompagnés de chiens.
Que les divinités infernales veuillent bien accepter l’offrande
que, solennellement, du plus profond de mon cœur, je leur fais des
cavaliers arabes de Melfi, des cavaliers arabes du Salamat, et des
Saras qui se promènent avec des chiens !
J’attends vingt-quatre heures encore, puis je me remets en
route, dans la soirée, pour Singako. La pluie retarde notre départ
jusqu’à neuf heures. A deux heures, la lune disparaît ; la nuit est
noire, le sentier glissant et plein de trous ; nous nous couchons dans
la plaine jusqu’à quatre heures. A six heures nous arrivons enfin.
Les panthères — ou les léopards — se sont encore promenées la
nuit dans le village. Je demande pourquoi les chiens n’aboient pas
lorsqu’elles passent. Ils sont alors enfermés, me dit-on, dans
les cases. Au surplus, leurs visites n’ont pas d’importance :
les gens d’ici sont très versés dans l’art des sortilèges ;
ils ont fait le nécessaire et sont immunisés à jamais, eux, leurs
enfants, leurs chiens et leurs poules, contre ce genre de péril. Tout
est bien ainsi. Je suis désormais rassuré sur leur sort.
La superstition, si elle offre de précieux avantages, présente
également des inconvénients. C’est ainsi que les Saras Tiès et
les Saras Kabas, qui ont, de notoriété publique, un rhinocéros
dans leurs ancêtres, doivent s’abstenir de manger la viande de cet
animal. S’ils se nourrissaient de ce parent, une prompte attaque
d’une maladie qui, à la description qui m’en est faite, est
vraisemblablement la lèpre, serait leur châtiment.
J’ai passé une journée monotone et tranquille. Le soir, je dîne
hors de ma case. Il fait une agréable fraîcheur. J’observe les
insectes qui pleuvent sur ma table, où la lumière les attire. Il y
a là un termite qui va perdre ses ailes, selon la destinée de son
espèce. Il s’épuise en contorsions pour s’en débarrasser. Avoir
des ailes, et vouloir les arracher, c’est bien d’un termite,
— c’est d’un sage aussi, peut-être.
La période cynégétique de mon voyage est à peu près finie. Je
n’aurai plus que de très rares occasions de rencontrer les espèces
d’animaux qui m’intéressent. J’aurai tenté, avec plus ou moins
de succès, au cours de cette mission ou antérieurement, la plupart
des grandes chasses africaines, j’entends par là celles qui visent
un gibier susceptible de réaction, et je ne saurais vraiment, quand
j’évoque mes souvenirs, exprimer une préférence pour telle ou
telle d’entre elles. Elles sont également attachantes, à mon sens,
quoique par des caractères légèrement différents. On peut dire
de chacune d’elles qu’elle constitue un grand sport dans toute
l’acception du terme. Je leur dois des heures pleines d’action,
d’imprévu, d’émotion parfois.
J’aurais montré un ordre plus logique si j’avais placé ici les
indications qu’on a lues, relativement aux points vulnérables que
j’ai coutume de viser dans les animaux. C’est à dessein que je
les ai mêlées à ce qui précède, afin qu’on ne fût pas tenté
de voir, dans une présentation trop méthodique, la prétention
d’un exposé complet.
Ce que je sais de la chasse est peu de chose, et j’ai, sur ce sujet
comme sur beaucoup d’autres, plus à apprendre qu’à enseigner.
CHAPITRE V
DE SINGAKO A ABÉCHÉ PAR AM TIMANE