Il est toujours préférable de procéder soi-même à la recherche

des pistes, mais le temps dont je disposais pour la chasse était

limité par la saison des pluies, qui s’annoncait déjà, et si je ne

m’étais fait aider un peu, chasser tous les jours ne m’aurait pas

été possible. Ces longues marches quotidiennes, sous un soleil dont

on ne connaît pas chez nous la puissance, et dans des circonstances

qui s’accompagnent aisément d’une tension nerveuse appréciable,

sont très fatigantes.

Le lendemain devait être plus intéressant. Nous étions partis à six

heures pour reprendre, malgré tout, la piste des buffles. Celle-ci

était tentante par le nombre des animaux dont elle révélait le

passage. Un bahr, auquel ils se heurteraient bientôt, nous n’y

avions pas songé hier, les déterminerait peut-être aussi à changer

de direction, ce qui les ramènerait vers nous.

Prévoyant une poursuite assez longue, je m’étais fait porter en

tippoy jusqu’aux premières empreintes. Nous les avons retrouvées

à huit heures.

J’ai mis pied à terre et nous sommes entrés dans un vaste espace

boisé d’où nous ne devions plus sortir de toute la journée :

de grands arbres espacés les uns des autres, et, entre eux, un

semis de grêles arbustes d’un vert frais, sans broussailles,

laissant partout la vue libre jusqu’à cinquante mètres au moins,

et permettant de se déplacer rapidement ; un site, en somme, monotone,

sauvage et sans grâce, mais qui devait nous amener dans de bonnes

conditions devant notre gibier.

Nous avons traversé presque aussitôt une petite clairière, bien

nette, au sol plan, à peu près dépourvue d’herbe, qui mettait,

dans ce sous-bois, un vide. Comme nous venions d’y entrer, un énorme

phacochère a débouché à notre gauche. Il était suivi d’un

plus petit. Il nous a regardés sans surprise, et, tranquillement,

s’est avancé sur nous. A une dizaine de mètres, il a fait deux

petits bonds de gaieté et s’est éloigné au grand trot. C’était

un jour où les rencontres fortuites devaient, comme on va le voir,

se multiplier. Déjà nous avions, en route, tué deux serpents,

dont l’un très redouté des indigènes, parce qu’il saute.

Longtemps nous avons suivi notre piste sans autre incident que la

charge pittoresque d’une bande de magnifiques tetels. Dérangés

par un des hommes qui m’accompagnaient, ils se sont lancés, à

fond de train, sans me voir, dans ma direction. Ils arrivaient si

droit sur nous que Paki a fait un geste du bras pour attirer leur

attention. Ils nous ont aperçus alors, et se jetant, dans leur

épouvante, les uns sur les autres, ils ont exécuté en désordre,

à cinq ou six mètres de nous, une brusque conversion qui les a fait

défiler sous nos yeux, en pleine action, avec leurs longues cornes

coudées, leurs belles robes alezanes, et leurs corps aux formes

lourdes qu’allégeait alors la rapidité de leur course.

Un peu plus loin, de nombreuses termitières en terre d’un rouge

franc, les seules que j’aie vues de cette couleur, ont égayé

notre sous-bois d’une note imprévue.

Vers onze heures, nous avons constaté que nous nous rapprochions des

buffles. Aux empreintes de la veille avaient succédé des traces

de la nuit. Mais voici que les hommes s’arrêtent, regardent le

sol, et commencent à discourir avec animation. Ils parlaient le

dialecte des Saras Kabas et je dus demander à Somali de quoi il

s’agissait. Je l’avais emmené tout de même, provisoirement,

car il devenait peu à peu un très bon pisteur ; mais j’avais,

à tout hasard, confié mon fusil à un autre.

— Comment, me répond-il, tu voir pas ? C’est pied éléphant !

Il me montre en effet, sur le sol très plastique à cet endroit,

la large dépression habituelle, sur laquelle se sont même inscrits

les trois petits ongles placés à la partie antérieure du pied.

Paki refroidit aussitôt mon enthousiasme en me faisant remarquer

qu’elle date de deux jours. Toutefois un fait très intéressant

est acquis : les éléphants sont revenus par ici.

La facilité avec laquelle ils se déplacent, la longueur des trajets

qu’ils accomplissent, les rendent difficiles à trouver. Il

faut, pour éviter de véritables voyages, dont le résultat, en

outre, demeure aléatoire jusqu’au dernier moment parce que les

renseignements d’après lesquels on se détermine, s’ils sont

exacts lors du départ, peuvent ne plus l’être à l’arrivée,

être conduit par la chance dans leur voisinage immédiat. C’est

ce qui venait de se produire pour nous.

Dans la satisfaction de cette heureuse nouvelle, nous nous asseyons

sous un arbre pour déjeuner ; nous y restons une demi-heure, puis

nous reprenons notre route. Les buffles ne semblent pas en disposition

de ralentir. Je ne sais pas quand nous les joindrons. Pourtant, voici

des empreintes du matin : elles n’ont plus l’aspect légèrement

défraîchi qui distinguait celles de la nuit.

Je m’efforce de faire diversion à l’extrême banalité du site

en songeant aux émotions que me ménage peut-être le moment attendu,

lorsqu’un nouvel arrêt se produit. Qu’y a-t-il encore ?

C’est une seconde piste d’éléphant. Seulement, celle-ci est

d’aujourd’hui. Le hasard ne pouvait nous offrir de plus précieuse

aubaine.

Les buffles sont immédiatement oubliés — la fatigue aussi ; sans

perdre de temps en paroles inutiles, nous nous engageons, d’une

allure rapide, sur les traces des pachydermes. Cette piste, du reste,

ne présente pas le caractère brutal et presque grandiose de celles

que j’ai déjà vues. Je ne retrouve pas les avenues de dévastation

qui disent, ailleurs, la formidable puissance de ces gigantesques

promeneurs : herbes écrasées, arbres brisés du diamètre du bras,

d’autres, plus gros encore, renversés, montrant, arrachée du sol,

la pelote terreuse de leurs longues racines. Il semble ici qu’ils

aient marché un à un, bien sages, avec le souci de ne rien déranger ;

même je me demande s’ils sont plusieurs, mais j’évite de

questionner Paki. Un bruit inopportun, en pareil cas, peut se payer

de plusieurs heures de marche supplémentaire, lorsque ce n’est

pas d’un insuccès. D’ailleurs, nous approchons visiblement. En

deux endroits le sol est humide d’urine ; et au deuxième, sur une

feuille, dans cette région où tout s’évapore si vite, un peu

de liquide n’a pas encore eu le temps de sécher. Les pisteurs

ne regardent plus les empreintes que distraitement ; c’est la

brousse même, maintenant, que tous les yeux interrogent. D’une

seconde à l’autre, ce peut être l’impressionnante apparition,

puis l’instant de l’action décisive.

L’arrêt brusque, l’attitude de Somali viennent de nous immobiliser

tous. Mon cœur, soudain, bat plus fort.

Paki se baisse un peu, regarde à travers les feuilles, me fait

un signe et me conduit en silence à deux mètres plus à gauche :

je les vois.

Ils sont là dix ou douze, à 30 mètres à peine, immobiles, à

l’ombre, groupés à se toucher. Seules, leurs larges oreilles

s’agitent lentement comme de grands éventails. Je les trouve

laids. Sans être petits, ils n’ont pas l’ampleur de ceux que

j’ai chassés déjà. Puis ils se sont roulés, ou bien frottés

contre les termitières rouges que j’ai remarquées tout à

l’heure, et ils sont tout poudrés d’une poussière rougeâtre.

Le bruit de mon premier coup de fusil, dirigé sur le plus grand, les

affole. Ils s’enfuient en hâte vers notre gauche, semblant ne pas

nous voir. Nous tirons au passage, moi et Paki, le plus vite que nous

pouvons, sans sacrifier toutefois la précision à la rapidité. Ils

disparaissent. Nous courons à leur suite. Il n’y a plus que Somali

avec nous. Le seul pisteur qui fût encore là vient de se sauver à

toutes jambes.

Bientôt, je dois m’arrêter pour souffler un instant. Paki en

profite pour regarder les traces. L’un des animaux a la patte

cassée ; son pied laisse, par endroits, un sillon sur le sol.

Nous reprenons la piste en hâtant le pas. Paki me dit alors que si

nous ne courons pas, il ne faut pas espérer les rattraper.

Je rassemble mon énergie, et dans la chaleur torride que nul souffle

ne vient tempérer, je me mets au pas gymnastique. Mon effort est

récompensé. Sept ou huit minutes plus tard, j’aperçois, entre

les arbres, la grande masse brune de l’un d’eux. Il nous a vus,

il s’arrête, fait face, sa longue trompe, large à la base, mince

au bout, tombant toute droite presque jusqu’à terre. Il se jette en

avant à ma première balle, en reçoit une autre dans le poitrail,

une autre, de Paki celle-là, dans la jambe, et il tombe en poussant

des cris de fureur.

Sans nous en occuper davantage, car pour l’instant nous avons mieux

à faire, nous reprenons le pas de course. Je le soutiens quelque

temps, puis, étouffant, je ralentis et j’envoie Somali demander

un bidon, afin de me mettre un mouchoir mouillé sur la tête. Paki

a déjà pris une cinquantaine de mètres d’avance. Je fais un

grand effort et je repars pour le rattraper. Nous rejoignons presque

aussitôt un second éléphant, qui tombe sous nos balles ; mais il

se relève, un autre s’approche, et les deux bêtes disparaissent à

nos yeux : nous n’avons plus de cartouches ni l’un ni l’autre ;

Somali porte la réserve, je n’y ai pas pensé. Le voici heureusement

qui revient. Deux minutes plus tard nous trouvons le blessé,

arrêté et seul, dans de hautes broussailles. En nous apercevant,

il vient franchement vers nous. Nous l’abattons sans incident en

quelques balles rapidement ajustées.

Maintenant c’est fini. Tout le troupeau est loin. Nous revenons

doucement sur nos pas. Je suis étonné de la distance que nous

avons parcourue.

Peu à peu, les indigènes qui s’étaient dispersés reparaissent,

accueillis par nos rires et, assis sur le sol, de nouveau tous

groupés, nous prenons, en commentant les péripéties de la chasse,

une demi-heure d’un repos bien gagné. A cinq heures, nous repartons,

car le campement est loin.

La chance devait me combler ce jour-là. Cinq minutes plus tard,

nouvelle piste, celle d’un éléphant isolé qui vient de passer

à l’instant. Nous ne résistons pas à la tentation. Elle nous

mène presque tout de suite dans d’épaisses broussailles ; mais

l’animal y a lui-même frayé notre sentier.

Vers six heures, au moment où des fumées chaudes viennent attester

à nos yeux son voisinage immédiat, un souffle sonore et bien connu,

à dix mètres sur notre gauche, nous surprend. J’ai à peine le

temps de voir émerger des buissons une corne et une partie d’un

dos gris sombre : un rhinocéros, dont nous étions bien loin de

soupçonner la présence, nous a sentis, et nous charge.

C’est la première fois que je me trouve en présence d’une telle

spontanéité et d’une telle franchise dans l’attaque. Je ne sais

qui de nous deux, Paki ou moi, tire le premier : le péril est imminent :

Somali, qui n’a pas l’émotion facile, me dira un peu plus tard,

visiblement impressionné encore, qu’il a cru que je n’éviterais

pas le choc.

La bête, frappée, hésite. Nous redoublons aussitôt. Elle tombe,

se relève, mais paraît sérieusement touchée. Elle piétine un

instant encore sur place. Elle montre une fureur, un acharnement

rares. Nous l’achevons enfin. Quand l’élan d’une attaque de

ce genre est brisé, on peut considérer la partie comme gagnée.

Et, maintenant, nous comprenons : quelque chose court en tous sens,

avec bruit, invisible, dans les arbustes. C’était une femelle,

et il y a un petit.

Déjà les pisteurs prennent leurs sagaies. Je leur crie violemment

de ne pas frapper. Je veux l’avoir, et sans blessures.

On le cerne et on finit par s’en emparer. Ce n’est pas

absolument facile ; il résiste désespérément ; il n’est pas

plus gros qu’un mouton, mais il est méchant, et d’une incroyable

vigueur. Il a quelques semaines. Ses cornes ne sont encore qu’à

peine indiquées. On lui lie les pieds deux par deux avec des cordes

que l’écorce d’un arbuste nous fournit. On coupe un autre arbuste

dont on lui passe le tronc entre les jambes ; une lanière découpée

dans la peau maternelle entoure ses reins et lui applique le ventre

contre ce bâton ; une seconde lui soutient la tête. Il ne peut

plus bouger, et se contente de pousser de longs cris de crainte et

de fureur, semblables à ceux d’un porc qu’on égorge.

Deux hommes le prennent, et en route. Quant à l’éléphant, inutile

de s’en occuper. Après tout ce bruit, il doit avoir pris la fuite.

Le soleil se couchait déjà. Nous nous sommes perdus au retour,

et nous ne sommes arrivés qu’à quatre heures et demie du matin,

ayant péniblement cherché notre route au milieu des obstacles que

la végétation, les trous, les marigots ménageaient, dans la nuit,

à nos pas.

J’ai fait attacher aussitôt mon jeune pensionnaire à un arbre

par une corde de deux mètres d’une solidité à toute épreuve,

une lanière de peau, comme celles de la veille. Il était plein

de santé et donnait les preuves du même caractère irascible que

sa mère. Denis a voulu l’amadouer en lui apportant une calebasse

d’eau dans laquelle il avait délayé un peu de farine de mil. Le

petit animal a fait rapidement un pas en avant et, d’un bon coup

de tête, a envoyé la calebasse à trois mètres, cependant que

Denis, dans sa précipitation à reculer, s’asseyait par terre,

à la joie générale.

La matinée du 12 a été consacrée à un repos légitime. J’en

ai profité pour étudier mon nouvel hôte. Son odorat est d’une

extrême finesse, son ouïe bonne, sa vue plus que faible. Dès

que quelqu’un passe dans le vent, il renifle avec bruit, pousse

ce souffle bref et sonore que j’ai entendu tant de fois, et charge

avec fureur jusqu’à ce que sa corde l’arrête. Si l’arrivant se

déplace alors, il s’arrête, écoule, tourne, sent le vent, mais

ses yeux ne paraissent lui rendre que peu de services. Je m’amuse

ainsi à reconstituer à l’aise des attitudes, des mouvements que

je n’avais encore perçus que dans des conditions peu favorables

à un examen posé ; l’observation de cette petite bête complète

ce que je savais du rhinocéros et de la manière dont il procède

lorsqu’on l’approche.

J’ai aussi fait venir Somali, pour liquider la situation dont on

m’avait fait part. Il a, naturellement, nié ses menaces, et s’est

répandu en protestations de dévouement. Son embarras m’a confirmé

dans l’impression qu’il avait bien tenu les propos qu’on lui

prêtait. Je lui ai parlé comme il le fallait. J’ai décidé,

devant son attitude, qui témoignait d’un repentir véritable, de

surseoir provisoirement au renvoi de ce serviteur ancien déjà, qui,

longtemps, s’était bien comporté, et, tout récemment encore,

à la chasse, avait partagé sans hésiter des risques dont il

s’émouvait cependant pour moi. Paki et Denis ne manqueraient pas,

je le savais d’ailleurs, de surveiller désormais ses dispositions.

L’après-midi, je suis parti à deux heures avec Paki et quelques

hommes pour aller prendre des photographies de mon gibier pendant

qu’on commencerait à enlever dents et cornes. Mais nous avions fait

moins de détours que nous ne l’avions cru ; à quatre heures, nous

en étions encore bien loin. Nous sommes revenus, et, le jour suivant,

nous nous sommes mis en route plus tôt. J’avais donné des ordres

pour qu’en mon absence on transportât le camp au village de Komda,

habité par des Saras Tiés. Je ne pouvais plus, après les coups de

fusil de la veille, espérer rencontrer de nouveau des éléphants ;

et, pour les rhinocéros et les buffles, j’en trouverais aussi

bien partout.

Lorsque je suis arrivé sur le lieu de ma chasse, le soleil avait

fait son œuvre ; éléphants et rhinocéros étaient gonflés, les

pattes écartées, semblables à des animaux de baudruche. Déjà,

les gens du village voisin, accourus pour demander leur part de

viande — sauf ceux de Bembe, bien entendu — avaient commencé le

dépeçage. L’odeur était épouvantable. Mais elle ne les rebutait

pas. « On ne mange pas l’odeur », disent les noirs.

Il faut plusieurs heures pour enlever les défenses d’un éléphant ;

on coupe d’abord la trompe ; puis on procède, au couteau et à la

hache, à un travail long et assez délicat. Les pointes extraites,

on les nettoie. On ôte la moelle ; dans la longue alvéole qu’elle

laisse à la base, on bourre du crottin, et on ferme la cavité

pleine avec un morceau d’intestin qui se rétrécit et se fixe en

séchant. Sans cette précaution, l’ivoire se fendrait.

J’étais, vers trois heures, installé sous un arbre au feuillage

clair, m’abritant à l’ombre de son tronc que je suivais à mesure

qu’elle tournait vers l’Est, quand, à ma grande surprise, j’ai

vu arriver Denis, le visage décomposé. Il avait, me dit-il, pris

notre trace pour m’avertir d’un événement qu’il savait devoir

m’irriter, mais pour lequel il déclinait toute responsabilité :

le petit rhinocéros était mort.

Je l’avais laissé plein de vie. Il s’accoutumait déjà à sa

condition nouvelle et commençait d’accepter la nourriture. On

devine l’accueil que je fis à cette communication.

C’est pendant qu’on l’attachait que l’accident s’était

produit. Les explications de Denis étaient si confuses que j’ai

renoncé, sur le moment, à comprendre. Je l’ai renvoyé à sa

cuisine.

Notre besogne était achevée au coucher du soleil. Mais les Saras

Tiès sont à ce point sédentaires qu’ils semblent ignorer le

monde, en dehors de leur village. L’obscurité nous a surpris

en route. Notre guide nous a conduits par des chemins impossibles,

si pleins de trous qu’il fallait qu’on me guidât par la main

— les indigènes y voient un peu quand l’obscurité est déjà

complète pour moi. Nous ne sommes arrivés qu’à minuit à Komda,

après avoir essuyé le déluge d’une violente tornade. Denis,

parti bien avant nous avec un homme du pays, n’était pas encore

rentré. L’hypothèse d’une attaque de rhinocéros n’était

pas vraisemblable ; cela ne se produit pas tous les jours. Il avait

dû coucher dans un village voisin.

On m’a présenté le corps du petit animal mort, qu’on avait

apporté. J’ai su que celui-ci s’était débattu, que les gens

avaient pris peur et que, pour le maîtriser, ils lui avaient si

brutalement renversé la tête en arrière, qu’ils lui avaient brisé

la colonne vertébrale. Denis, que j’avais spécialement chargé,

avant de partir, de la surveillance de l’opération, s’était

montré aussi négligent que maladroit.

C’est presque à regret que je me suis retrouvé dans une

case. Durant ces derniers jours, je traversais, chaque fois que je

partais pour la chasse ou que je rentrais, une région exquise :

un sol plat comme celui d’un tennis, couvert d’une herbe verte,

égale, veloutée, de trois à quatre centimètres à peine, doucement

nuancée de reflets gris ou noirs, selon la couleur de la terre

qu’elle laissait transparaître ; sur cet admirable tapis, de petits

groupes d’arbres dont les branches, capricieusement enchevêtrées,

supportaient de mystérieux bosquets de lianes et se terminaient soit

en larges touffes sombres, soit en fines dentelles de feuillage. Le

pied des ces groupes était souvent noyé, jusqu’à deux et trois

mètres alentour, dans de longues herbes blondes et brillantes qui

mettaient un îlot d’or, aux bords nettement découpés, sur la

verdure avoisinante. Nous circulions pendant une demi-heure dans les

petites clairières aérées qu’ils formaient entre eux ; chaque

détour ménageait à nos yeux la grâce nouvelle d’une disposition

différente, mais toujours si heureuse qu’on l’aurait attribuée

à un art ingénieux et délicat plutôt qu’aux hasards de la nature.

De même que je l’ai fait pour le rhinocéros et pour le buffle,

j’indique ici les objectifs qui, avec le fusil que j’emploie,

m’ont paru les plus efficaces sur l’éléphant. J’ai contrôlé

ces constatations par les dires de Paki. Comme pour les deux espèces

d’animaux précédentes, cette énumération n’a pas la prétention

d’être rigoureusement limitative.

A. — L’éléphant est de profil :

1o Toute la saillie de l’épaule, depuis sa limite inférieure

jusqu’au niveau du bord inférieur de l’oreille : de préférence,

à une main environ au-dessous de celui-ci[14]. Le défaut de

l’épaule.

2o La dépression située entre l’œil et l’orifice de l’oreille,

très légèrement au-dessous de la ligne imaginaire qui va de l’un

à l’autre.

3o La pointe de la fesse, et la ligne à peu près verticale qui va

de ce point à l’articulation de la jambe située immédiatement

au-dessous ; la balle qui, tirée trop haut dans cette région,

atteindrait la colonne vertébrale, serait bonne aussi.

B. — L’éléphant se présente de dos :

Les deux points situés de part et d’autre de la queue sur la ligne

imaginaire qui va de la naissance de celle-ci à la pointe de la fesse.

C. L’éléphant est de face :

1o Le poitrail à la naissance du cou.

2o La partie osseuse de l’épaule.

3o La naissance de la trompe.

Ce dernier coup est à éviter, si on n’est pas de face très

exactement ; autrement, on risque d’atteindre et d’abîmer la base

des défenses. Je ne le conseille du reste qu’aux très bons tireurs,

munis d’armes d’une précision et d’un réglage parfaits ;

un peu trop haut ou un peu trop bas, il est sans effet utile.

De face et de profil, les parties osseuses correspondant au genou

et au jarret peuvent également, faute de mieux, en cas d’urgence,

faire l’objet d’un tir efficace.

L’éléphant, comme le rhinocéros, a un excellent odorat. Son ouïe

est peu à craindre lorsqu’il marche, à cause du bruit qu’il

fait. Sa vue est bonne, mais ses oreilles, dont il s’évente

presque constamment, lui cachent souvent les objets. J’ai pu, il

y a quelques années, marcher plusieurs minutes sur le flanc d’un

troupeau, à soixante mètres, sans en être aperçu.

Le meilleur moyen d’éviter un animal qui charge, à défaut d’arme

et de refuge, consiste, avant tout, à sortir de son vent. J’avais

l’habitude, autrefois, de toujours repérer, quand je suivais une

piste, l’angle de la direction du vent avec l’ombre ; je l’ai

négligé, à tort peut-être, dans la suite.

Denis est arrivé le lendemain matin vers huit heures. Il

s’est laissé tomber, devant moi, sur le sol, affectant

l’épuisement. Puis, saisissant une cuvette qu’on avait préparée

là pour ma toilette, il y a trempé des lèvres avides. Cette comédie

m’a agacé. Je connais la résistance des noirs. L’étape qu’il

venait de faire n’était rien pour lui. Quant à sa prétendue soif,

il avait eu en route, et dans mon campement même, avant d’arriver

jusqu’à moi, mainte occasion de l’étancher. Comme il commençait

une explication, me jugeant suffisamment apitoyé par sa détresse,

je l’ai interrompu et congédié sèchement.

Une heure plus tard, je l’ai fait venir et je l’ai questionné, sur

le rhinocéros d’abord, puis sur les causes de son retard. Pour le

rhinocéros, il était, bien entendu, innocent comme un nouveau-né. Il

avait surveillé, vu et constaté avec peine une mort subite, que

rien, aucune circonstance extérieure, aucun fait, ne pouvaient

expliquer. J’étais déjà fixé sur ce point, et dans le sens

contraire.

Pour son absence, il m’a répondu, reproduisant une remarque qu’il

m’avait entendu faire, que les gens du pays ne connaissaient pas

même le chemin de leurs villages, et que le guide que je lui avais

donné l’avait perdu et mené à Singako. Puis, comme une tornade

menaçait — celle que j’avais reçue — il y avait passé la nuit.

Je l’ai congédié à nouveau. J’ai alors appelé son guide. Je lui

ai fait dire que je ne comptais nullement le punir, s’il s’était

perdu ; que cela m’était tout à fait égal ; mais que je désirais

le savoir.

Il m’a déclaré, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait au

contraire voulu mener Denis à Koumda, puisque j’y campais, et que

Denis avait insisté pour aller à Singako.

Le sieur Denis commençait à m’agacer, avec sa prétention de me

prendre pour dupe. Il s’était cru, là encore, très habile, en

s’absentant du campement de manière à laisser mon mécontentement

se passer sur les autres. Je l’entendais à ce moment même,

alors que je restais affecté de la perte de ma capture, si rare,

rire joyeusement, non loin de ma case, avec sa femme, trompé par

mon silence de tout à l’heure et croyant m’avoir définitivement

donné le change.

Je l’ai fait venir, et je lui ai notifié une punition qui a mis

fin à sa gaieté.

Denis, de tous mes serviteurs, est le moins sûr, et quoi qu’il soit

adroit et actif, sa mentalité, peu intéressante, veut un contrôle

fréquent et une fermeté continuelle.

Vers midi, deux pisteurs, que j’avais envoyés reconnaître les

environs, sont venus me faire un rapport négatif. J’ai donné

aussitôt l’ordre de boucler les cantines, et, avec quelques hommes,

je suis allé camper à une dizaine de kilomètres de là, de l’autre

côté du bahr Hadid.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 17 / 34 段