ces arbres. Ils ne sont pas dessous. Nous les verrions déjà. Mon
regard se porte vers le suivant, passant vite sur l’intervalle,
une place herbeuse, en pleine lumière.
Il y a ici d’innombrables termitières, grandes et petites,
d’une argile jaune clair, avec un sommet arrondi. Aussi mes
yeux dépassent-ils avec négligence une calotte pâle, qui à 30
mètres de moi, émerge de cette herbe verte et ensoleillée. Mais,
tout de suite, ils y reviennent instinctivement. Elle a quelque
chose d’anormal, cette termitière. Elle donne une impression de
symétrie inaccoutumée : deux petits points sombres, bien nets, un
de chaque côté, et juste au milieu, une légère tache d’ombre
plus étalée. Je la regarde mieux.
C’est absolument immobile. Cela me regarde aussi, fixement, d’un
air méchant et froid, avec une attention extrême. Je distingue dans
l’instant deux courtes oreilles dressées, des joues épaisses de
chaque côté d’un nez large. J’épaule.
Le lion se lève brusquement, me tourne le dos d’un mouvement souple
et prompt, et se sauve au galop. Je ne vois plus dans l’herbe que
la petite cible ronde de sa croupe, qui s’élève et s’abaisse
à chaque foulée. Je tire.
Il s’arrête net, tourne la tête vers moi, et gronde. Mais il y a
actuellement plus de cent mètres d’espace découvert entre nous. En
revanche, l’étui de ma première cartouche vient de se bloquer
dans la culasse, et la seconde cartouche ne se place pas. Pendant que
j’ai la tête baissée vers mon arme, que je cherche, plus nerveux
maintenant, à recharger, Paki tire : j’entends Somali qui crie :
« Talata ! Talata ! » (Trois ! Trois !) et je vois deux autres lions
qui s’enfuient vers la gauche et disparaissent presque aussitôt. En
même temps, le premier, qui a repris sa course, tourne à droite,
en décrivant autour de nous un grand demi-cercle, et passe derrière
un petit monticule qui va le cacher un instant à nos yeux.
Paki part à toutes jambes pour tirer dès qu’il débouchera. Ma
cartouche s’est enfin mise en place, et je cours sur ses talons. Le
lion reparaît, mais il s’est encore éloigné. Il passe au galop,
à 150 mètres de nous pour le moins ; pendant quatre ou cinq secondes,
je le vois parfaitement, tout entier, de profil ; il est très grand,
beaucoup plus clair de robe que je ne l’aurais cru, et, chose
normale ici, n’a pas de crinière. Je tire encore. Il ne ralentit
pas, et disparaît dans les broussailles ; nous nous y jetons après
lui. Paki me montre tout de suite, sur une herbe droite et haute, une
goutte de sang. Pour le moment, nous n’en verrons pas d’autre. La
piste dénote une allure aussi rapide que l’épaisseur du fourré
le permet. Après une demi-heure, elle cesse ; nous nous arrêtons,
déçus.
Alors, Somali suggère de retourner à l’endroit où nous avons
découvert les trois animaux, et de nous mettre à la recherche
des deux autres qui, n’étant pas blessés, se seront peut-être
arrêtés dans le voisinage. L’idée est bonne, et nous voici
en route.
Nous prenons les premières empreintes qui se présentent. Elles
nous conduisent dans un autre fourré. Une vingtaine de minutes plus
tard, Paki s’arrête : il a eu le temps, plus heureux que moi,
d’apercevoir un lion qui se levait et fuyait. Nous avançons. Voici
la place où il était couché. Sur une feuille sèche, ici encore,
une goutte de sang tout frais. Le hasard nous a ramenés, je ne
sais comment, vers celui que j’ai blessé et nous avons pris
le change. Nous le poursuivons dans cette brousse dense et très
difficile, constamment sur nos gardes, car nous l’entendons ou
l’entrevoyons fréquemment, et nous marchons en quelque sorte
sur ses talons. Le coucher du soleil marquera seul l’heure de la
fin de la chasse, et ma défaite. Il n’y a plus rien à espérer,
même pour demain. Les animaux ont été effrayés et profiteront de
la nuit pour s’éloigner.
Nous regagnons le camp. Une girafe, arrêtée à cent mètres à peine,
nous regarde curieusement, puis s’épouvante soudain, et se sauve
de son grand galop maladroit.
Le chef de Bali m’attend pour me saluer. Maintenant, toute
la région semble bien disposée. On me favorise même, ce soir,
d’une révélation. Un capitaine est venu, dernièrement, chasser
ici. Il a tué un rhinocéros, plusieurs hippopotames et nombre
d’antilopes. Puis, au lieu de distribuer la viande aux villages
voisins, selon l’usage, il l’a envoyée à Fort-Archambault pour
les tirailleurs affectés à ce poste ; sans doute avait-il eu comme
moi un sujet de mécontentement, mais on n’a garde de me le dire. On
a aussitôt fait une conjuration à l’aide de farine et d’autres
ingrédients non moins efficaces, pour que le gibier, dans la suite,
s’éloigne systématiquement des blancs. Mais comme on voit que
je suis, moi, dans les bons principes, on va, aujourd’hui même,
détruire en ma faveur l’effet du sortilège, et mes chasses seront
heureuses désormais. Je veux l’espérer.
Repos, le jour suivant, jusqu’à deux heures. Tout le monde l’a
bien gagné. L’après-midi, je porte mon camp sur le bahr Hadid,
me rapprochant encore des villages.
Une constatation imprévue m’attendait le lendemain.
A midi, le chef de Bembe se présente. L’homme qu’il a envoyé au
nord de la localité vient d’arriver, me dit-il, sans avoir trouvé
aucune empreinte récente. Celui qu’il a chargé d’explorer la
partie sud n’est pas encore là. Il rendra compte dès son retour.
Je mande Paki. Il est sceptique. Il y a sûrement du gibier près
d’ici. Il va voir. Et il part vers le sud, lui. Deux heures après,
il est à la porte de ma tente. Il a une piste de rhinocéros.
Je n’emmène pas Somali. Depuis qu’il m’accompagne dans
la brousse, il se donne des allures indépendantes de chasseur,
et néglige de plus en plus son service. Je lui ai infligé pour
aujourd’hui cette punition qui l’humilie, et, par là, lui est
sensible entre toutes.
Nous arrivons bientôt, conformément au rapport de Paki, devant
les empreintes du matin ; nous les suivons un certain temps en
terrain découvert ; puis nous entrons dans un bois relativement
touffu. L’animal marche droit devant lui. La piste ne fait pas de
détours, ne trahit pas d’hésitation. Il n’a pas dû s’arrêter
là. J’ai tout le temps de prendre mon fusil.
Au même moment, un bruit de branches cassées nous arrête sur place,
et dans la brousse de plus en plus épaisse, nous entendons, sans le
voir, le départ lourd du rhinocéros.
Mon raisonnement était juste, mais la théorie a toujours à
apprendre de la pratique. La bête a bien cherché sa place ; mais
elle a commencé ses recherches un peu plus loin, et elle les a
continuées en revenant sensiblement en arrière. Jusque-là, rien
d’étonnant. J’ai commis une erreur ; elle n’est ni la première,
ni sûrement la dernière.
Voici, en revanche, quelque chose de plus singulier. A la place que
vient de quitter le rhinocéros, il y a des feuilles sèches. Paki
se baisse, et, sur l’une d’elles, il trouve une goutte de sang
liquide, donc frais. Or, je n’ai pas tiré aujourd’hui. Une
conclusion semble s’imposer. Le chef de Bembe me trompe pour
m’éloigner, et ses hommes, durant ce temps, chassent à la sagaie
pour leur compte. J’éclaircirai cela tout à l’heure, au retour.
Nous abandonnons bientôt la piste ; le vent nous est défavorable,
et nous sommes constamment sentis.
Nous sommes assez heureux pour en trouver une autre à quatre heures et
demie, et pour surprendre l’animal un quart d’heure plus tard. Il
est debout, assez loin, nous faisant face. Je tire, il part vers nous
— non sur nous, il semble ne pas nous voir. Une deuxième balle
l’abat au moment où il nous dépasse. C’est une femelle, et
c’est elle qui devait me fournir le fœtus demandé par le Muséum.
J’interroge, en rentrant, le chef de Bembe. Lui-même paraît
avoir été de bonne foi, mais la duplicité de deux de ses hommes au
moins se confirme avec certitude. On les amènera ce soir. Ils seront
châtiés comme il convient. Le village sera exclu des distributions
de viande durant tout le temps que je chasserai. L’incident est clos.
Voici, pour le rhinocéros, les points que je cherche de préférence
à atteindre.
A. Le rhinocéros est de profil.
1o Toute la saillie osseuse et musculaire qui occupe la région de
l’épaule, et, mieux encore, le défaut de celle-ci[13]. On atteint
ainsi le cœur, les poumons, ou des os dont la fracture est, comme
pour le buffle, d’un effet décisif.
2o La région qui correspond à la pointe de la fesse.
La ligne qui va de ce point à l’articulation de la cuisse, vers
le bas, et à la colonne vertébrale, vers le haut, offre également
de grandes chances. Cette ligne est légèrement brisée, la pointe
de la fesse se trouvant un peu en arrière.
3o Immédiatement sous l’oreille, et, plus bas, la verticale qui
passe par la naissance de l’oreille jusqu’au-dessous de l’os
de la mâchoire, mais pas plus bas que le point qui se trouve juste
sous celle-ci.
B. Le rhinocéros présente la croupe.
En visant un peu au-dessous du niveau de l’anus, dans la partie
verticale du pli qui contourne la saillie anale, on atteint la région
utilement vulnérable correspondant à la pointe de la fesse.
C. Le rhinocéros est de face.
1o Entre les deux oreilles, un peu plus bas que la ligne droite
(imaginaire) qui les réunit. Il faut toucher juste au milieu. J’ai
retrouvé, aplatie dans l’os du crâne qu’elle n’avait pas
perforé, une balle du modèle M. que j’avais placée un peu trop
à droite.
2o Le défaut antérieur de l’épaule, mais bien en dedans, dans
la direction du cœur.
3o Le poitrail. Il faut alors mettre un genou en terre.
On m’a parfois demandé si la peau du rhinocéros était
assez résistante pour diminuer sensiblement la pénétration de
la balle. J’ai fait rechercher, à mon précédent voyage, une
balle D arrivée au défaut de l’épaule. Elle avait traversé,
et s’était logée sous la peau, de l’autre côté. La simple
réflexion exclut d’ailleurs cette hypothèse.
Nous sommes sur pied, le jour suivant, avant six heures, et je
vais d’abord photographier mon animal ; hier, je n’avais pas
mon appareil. Ce rite accompli, nous nous mettons à la recherche
d’une nouvelle piste, que nous trouvons vers sept heures et demie :
deux rhinocéros. Mais leur passage date du début de la nuit,
et nous aurons peut-être à marcher beaucoup pour les atteindre.
Nous sommes mal tombés. Je n’ai jamais vu d’animaux plus
indécis. Peu à peu, sur le sol durci d’une plaine abondamment
ensoleillée, semée d’arbres trop rares et d’innombrables
petites touffes d’herbe, nous suivons le fastidieux caprice de leurs
nocturnes fantaisies. Nous sommes sûrs de ne pas les voir là. Ce
n’a été, pour eux, qu’un passage. Nul abri n’apparaît qui
ait pu les tenter.
Cela dure trois heures. Ils ont tourné, retourné, s’approchant
par instants des limites boisées de l’immense plaine, puis s’en
éloignant à nouveau. Nous y voici quand même. Leurs empreintes
pénètrent dans un de ces petits bois verts et bas qu’ils
affectionnent. Se seront-ils enfin couchés là ?
Mais les mêmes hésitations les ont suivis dans cet agréable
séjour, où tout, pour un rhinocéros d’un caractère équilibré
et raisonnable, semble devoir inciter au repos. Ils ont dormi ici,
se sont relevés, ont encore dormi là. Il est onze heures. Je suis
fatigué. Je m’accorde une heure de halte.
Nous repartons à midi, sous le soleil aux rayons puissants. La piste
conserve le même caractère. Puis, vers une heure, nous arrivons à
une place qu’ils viennent de quitter. Ils ont pris le trot, dans le
sens du vent. Toutes nos espérances s’évanouissent. Au cours de
nos allées et venues, ils nous ont sentis, et dans cette direction,
nul espoir de les approcher. C’est fini.
Je me repose une demi-heure encore. Je n’ai rien emporté pour
déjeuner, et je viens d’achever mon bidon d’eau. Il fait
chaud. Mais nous sommes loin. Nous nous remettons en route.
A quatre heures, je demande à notre guide si nous approchons du
campement. Il me répond que non. Il a dû se perdre. C’est sans
inconvénient sérieux ; un léger retard, rien de plus.
Encore que l’appréciation des distances en kilomètres dépasse
naturellement les connaissances des indigènes, on arrive, avec un peu
d’habitude, à se faire une idée suffisamment approchée de ce que
représentent, pour la plupart d’entre eux, les expressions « très
loin », « loin », « pas beaucoup loin », « loin un peu », « près ».
Cependant, leur sens varie légèrement avec les individus, et
sensiblement avec les contrées. Il faut questionner d’abord une ou
deux fois pour fixer l’échelle. Ici, « près » c’est un ou deux
kilomètres ; en Libye, c’est trente kilomètres ; une fois qu’on le
sait, on est fixé.
Peu après, ce même guide s’arrête, fait ensuite rapidement
quelques pas vers la gauche, et se dispose à lancer sa longue
sagaie sur un objet qu’un grand buisson me cache. Nous sommes
dans une plaine qui longe un petit bois ; quelques arbres aux troncs
embroussaillés dominent les herbes jaunes.
Il a vu sans doute un de ces menus gibiers sur lesquels les pisteurs,
en route, s’amusent souvent à éprouver leur adresse. Je
m’immobilise pour le laisser faire, et tout le monde m’imite.
Au même moment, du pied même du tronc le plus voisin, et dans la
direction où il vise, une petite biche d’un joli roux part avec
de grands bonds qui tour à tour la font émerger de l’herbe, puis
disparaître, puis émerger encore. Il a trop attendu. Nous rions,
et je me remets en marche.
Mais il se baisse maintenant, très vite ; je suppose qu’il en a vu
une autre. Somali et Paki, qui sont juste derrière lui, regardent,
et, aussitôt, s’arrêtent. Somali recule, et, rapidement, me tend
mon fusil.
Je le prends, et, au même instant, je fais, moi aussi, un pas
en arrière pour me dissimuler derrière l’arbre. Je viens
d’apercevoir confusément, près de la lisière du bois, à deux
cents mètres, juste de profil, une grande et lourde silhouette qui
m’a paru celle d’un rhinocéros.
Déjà Paki m’a fait un signe. Nous courons ensemble, à peu de
bruit, en masquant nos mouvements à l’aide de deux petits buissons
que nous gagnons par bonds successifs. Lorsque nous sommes derrière
le second, je m’approche tout doucement d’une étroite solution
de continuité à travers laquelle je puis voir ; je regarde,
et j’aperçois deux buffles, énormes. L’un d’eux, le plus
éloigné, est celui que j’avais pris pour un rhinocéros. Il s’est
roulé dans une terre grise, et sa couleur naturelle a complètement
disparu. L’autre, brun foncé, presque noir, est plus près, à
cinquante mètres environ.
Il vient de nous voir ; il nous fait face, et nous regarde en
baissant la tête. Il reçoit au même moment ma balle entre le cou
et l’épaule. Puis, je tire sur l’autre, pendant que Paki tire
à son tour sur le premier, et comme celui-ci s’enfuit au galop,
je tire encore. Il tombe, s’agite, mais ne se relève pas. C’est
fini pour lui. Je l’abandonne aux pisteurs.
Dans cet instant, un troisième apparaît, venant je ne sais d’où,
et se hâtant vers la lisière du bois. Je fais feu rapidement, et,
avec Paki, nous nous élançons derrière lui. Il a déjà disparu
sous le couvert. Il saigne beaucoup, et se remet presque tout de suite
au pas. Après un quart d’heure environ, nous le distinguons une
première fois ; il se faufile entre les arbres. Une seconde fois,
sa silhouette immobile, debout, se dessine dans l’ombre d’un petit
fourré. Je vise. Comme je tire, il nous voit, fait un bond, s’enfuit
à nouveau. Nous repartons aussi. Mais bientôt, Paki s’arrête,
prend une poignée de poussière, la laisse retomber ; elle s’envole
dans la direction de la piste. Le vent nous est défavorable. Nous en
avons, si nous voulons le suivre, pour longtemps. Mieux vaut revenir,
et s’occuper du second, qui, lui aussi, a fortement accusé mon
coup de fusil, et qui est en ce moment derrière nous.
Nous retrouvons vite sa trace. Comme le dernier, il saigne
abondamment. Il s’est arrêté plusieurs fois, et chaque fois, une
flaque rouge, de la grandeur des deux mains, a marqué la place. Nous
allons le trouver d’un instant à l’autre.
Paki plisse le front. Il a l’air préoccupé depuis quelque temps. On
ne voit pas de loin, dans les arbustes, et nous y avons deux sérieux
adversaires.
Il m’arrête, et me fait ses recommandations.
Blessé comme est notre animal, il sera probablement couché. S’il
nous sent ou nous voit, il nous chargera sans doute tout de suite. Il
faut marcher avec le maximum de précautions, puis, le moment venu,
tirer très vite, me jeter de côté, tirer encore. C’est entendu.
Les choses se passent beaucoup plus simplement. Après dix minutes de
marche l’arme prête, l’œil attentif, sur une piste à boucles,
nous le voyons à 100 mètres, debout comme le précédent, et,
comme lui, dans l’ombre. Je tire, il part droit devant lui, passe
dans un petit espace clair où je tire encore une fois : il tombe et
reste immobile.
Nous allons le voir, n’ayant plus rien à faire. Il est formidable ;
ses cornes sont les plus belles que j’aie encore. Ce sont vraiment
des animaux d’une puissance magnifique. Je le photographie, je
photographie le premier ; nous les couvrons de feuillage à cause
des vautours. On les dépècera demain.
Notre petit groupe se reforme, et nous voici de nouveau en marche. Je
sens tout d’un coup ma fatigue. J’ai soif, et l’eau de mon bidon
me fait défaut. Un phacochère se montre et me distrait un instant ;
je l’abats, car c’est une chair excellente ; je dois en ce moment
corser un peu ma nourriture. Puis c’est une tornade qui s’amasse,
et la nuit qui vient. Il faut se hâter. Tout le monde presse le
pas. Les dix premières minutes de notre dernière heure de chemin se
passent sous un ciel d’ardoise, aux nuages impressionnants, mais
au milieu des souffles d’un vent rafraîchissant ; les cinquante
autres, dans l’ouragan, dans l’averse et dans les éclairs. Nous
distinguons à peine le sol, où l’eau ruisselle. Il y a des trous
où nos pieds se prennent à tout instant.
A sept heures et demie, nous voyons les feux du campement. J’absorbe
en quelques minutes le contenu d’un bidon de deux litres. Puis je
dîne avec appétit, je me couche, et je m’endors d’un sommeil
sans rêves.
CHAPITRE IV
SINGAKO
Nous sommes au 9 mai.
La pluie a duré toute la nuit. Je n’ai pu songer, ce matin,
à rejoindre le buffle blessé hier soir. Les empreintes sont
certainement effacées. J’ai envoyé deux hommes relever les pistes
fraîches. En attendant j’expédie Somali et mon garde à Kioko. Ils
me rapporteront des cantines dont j’ai besoin, et ramèneront Ahmed,
qui sera plus utile ici que là-bas. Je demande aussi quels sont les
porteurs qui désirent être remplacés, puisque j’en ai à Kioko
qui ne font rien : il s’en présente quatre ; les autres, dans leur
sagesse, préfèrent rester le plus près possible de l’endroit
où on tue le gibier ; on est plus sûr ainsi de participer aux
distributions de viande, et la viande, comme je l’ai dit, joue un
rôle considérable dans leurs préoccupations.
Cette petite troupe est partie depuis peu, quand Denis vient tourner
autour de la table où j’écris, s’arrête et attend. Il agit
ainsi quand il a de graves communications à me faire. J’accueille
toujours volontiers celles-ci. Quand elles ne m’instruisent pas,
elles m’amusent par leur imprévu. Cette fois, voici de quoi il
s’agit :
Somali s’est entretenu avec lui et avec Paki, à plusieurs reprises,
de l’intention qu’il aurait de me tuer. Il m’en veut de la
rigueur avec laquelle je l’ai puni, sur la route de Garoua notamment,
quand je l’ai fait enfermer, puis privé de son cheval. Denis
m’engage à ne plus lui faire porter mon fusil et mon pistolet à
la chasse — ce pistolet que je dois toujours prendre et que je ne
prends jamais. Le fusil surtout, qu’il tient, parfois tout armé,
derrière moi. Mais même en dehors de cela, il sera bon que je me
tienne sur mes gardes.
Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Avec les noirs, la vérité est
toujours malaisée à découvrir. Denis, d’une part, est très
mal avec Somali, qui me dévoile ses petites roueries de cuisinier
voleur. D’autre part, Somali, c’est de toute évidence, n’apporte
plus dans mon service le zèle de jadis. Il me faut beaucoup de
patience pour le supporter. Ses regards haineux, que je surprends
quelquefois, m’étonnent. Enfin il est, je le sais depuis longtemps,
violent et brutal, et parfaitement capable d’un acte extrême. Mais
de là à m’assassiner, il y a un écart. Je fais venir néanmoins
Paki, puisque Denis l’a mis en cause.
Paki, sans embarras, sans réticences, nettement, me confirme de
point en point les dires de Denis.
C’est plus sérieux.
Il n’y a pas urgence ; Somali est absent jusqu’à demain ; mais
je vais aviser.
La chasse de l’après-midi est rapide — je ne m’en plains pas,
après celle de la veille. Elle est assez émouvante aussi. On a
relevé ce matin, à peu de distance du campement, de nouvelles
traces de rhinocéros. A une heure et demie nous partons, à deux
heures et quart nous avons la piste, et tout de suite elle nous mène
dans un fourré très épais. Dix minutes plus tard, un violent
reniflement, tout proche, le bruit d’un animal invisible qui se
lève précipitamment dans les broussailles, souffle avec force, puis
part au galop pour s’arrêter brusquement après quelques mètres ;
et, de nouveau, un silence complet.
Nous nous sommes arrêtés aussi, cloués sur place. La situation est
délicate. Nous ne voyons absolument rien, tant la végétation est
dense. Il est certain, d’autre part, que la bête est tout près
de nous, qu’elle nous guette, et la manière dont elle procède, ce
reniflement furieux, ce brusque arrêt, sont les indices indiscutables
de dispositions agressives.
Nous faisons cinq ou six pas, en nous frayant laborieusement
un chemin à travers les broussailles qui, littéralement, nous
emprisonnent. L’endroit est aussi mal choisi que possible. Après
chaque pas nous nous arrêtons pour écouter et essayer de voir. Paki
et moi nous sommes en tête, à côté l’un de l’autre, le doigt
sur la gachette du fusil. Derrière nous, un peu à droite, un pisteur.
Mais celui-ci a tendu le bras, très vite. Je regarde en hâte dans
la direction qu’il indique. A une dizaine de mètres on voit,
dans un trou de feuillage, une tache noirâtre grande comme les deux
mains. Au même moment, un nouveau reniflement, un départ puissant,
des branches cassées ou écrasées ; il arrive. Il n’y a pas une
seconde à perdre.
Je tire immédiatement, presque au jugé. Paki tire aussi. Nous
redoublons tous deux. Il s’est arrêté.
Il était presque sur nous. Maintenant, à travers les feuilles et les
lianes, je vois distinctement, tantôt son énorme tête qu’il secoue
avec fureur, tantôt son épaule ou sa croupe. Il semble déconcerté,
tourne sur place, s’agite violemment, piétine avec bruit. Comment
ne franchit-il pas la distance si courte qui nous sépare ? En
hâte, nous tirons encore. Il tombe, se débat un instant, se remet
sur ses jambes. Ce tumulte, cette force, tout près de nous, sont
impressionnants. Enfin, à la neuvième balle, il reste par terre. Nous
n’avons que quatre pas à faire pour arriver jusqu’à lui.
Il est tombé sur ses pattes pliées, la tête droite, ses deux cornes
presque verticales. Je l’achève d’une balle sous l’oreille,
car il remue encore.
Comme je montre à Paki, en la touchant du doigt, la trace d’entrée
de cette dernière balle, pour lui demander un renseignement
anatomique, l’animal trouve la force de tourner la tête vers
moi. Nous sautons en arrière. Mais ce sera son dernier mouvement.
Nous sommes de retour à quatre heures. Les nouveaux porteurs, le
garde, Somali, Ahmed, sont là. Avec eux sont venues la femme de
Paki et sa sœur. J’emmène ces dernières à l’écart. Je les
questionne sur l’attitude générale de Somali. Elles me confirment
ce qu’on m’a dit tout à l’heure.
Paroles que tout cela. Somali n’osera jamais. Telle est ma conclusion
finale. Néanmoins, je vais l’observer et me tenir sur mes gardes,
car il devient évident qu’il a bien tenu les propos rapportés.
Une fausse manœuvre marque la journée du 10. Désireux de ménager
un peu mes jambes, et le procédé m’ayant déjà réussi, j’ai
envoyé, à l’aube, deux hommes chercher une piste. Ils sont revenus
vers dix heures, ayant relevé des empreintes de buffles de la nuit.
Quand nous y sommes arrivés, après deux heures de route, nous
avons reconnu, à l’ancienneté relative du passage des animaux,
que nous ne pouvions guère espérer les rejoindre avant le coucher
du soleil. Il n’y avait qu’à rentrer, ce que nous avons fait.