Le lendemain matin, à quatre heures et demie, nous sommes en

route. Nous nous hâtons vers l’endroit où nous avons abandonné les

traces et nous les reprenons aussitôt. Nous les suivons longtemps,

sans recueillir aucun indice encourageant. L’animal a marché,

marché. Mon amour-propre attribue cette agitation à la blessure

que je lui ai faite. J’ai tiré, le voyant mal, trop en arrière

sans doute, et ma balle a dû perforer les intestins. Il en souffre

évidemment, mais c’est, pour le succès de la chasse, un coup de

fusil à peu près nul.

Nous arrivons à un champ de hautes herbes jaunes, toujours guidés par

des empreintes datant de douze heures au moins. Paki, toutefois, arme

son fusil, le lieu pouvant ménager des surprises, et machinalement,

devant son geste, je prends le mien des mains de Somali. Ces vieux

chasseurs indigènes ont vraiment une sorte d’instinct. Nous

n’avons pas fait cinquante mètres qu’une masse brune émerge

avec bruit des herbes, à quelques pas de nous, part au galop, et

disparaît en quelques secondes. C’est notre buffle. Il a passé la

nuit là. Je tire presque sans voir, et nous continuons à marcher,

en hâte, dans ses abattues.

Mon coup de fusil est une faute. Je l’ai jeté à peu près au

hasard, et j’ai dit tout à l’heure les inconvénients de la

précipitation en pareil cas. En outre, nous sommes aussi mal engagés

que possible. L’herbe est très dense et monte au-dessus de nos

yeux. Nous ne voyons pas à un mètre. Le sol est plein de trous. En

cas d’attaque de l’animal, celui qu’il prendra pour objectif

a peu de chances de l’éviter.

Nous atteignons sans incident, après vingt longues minutes, un terrain

meilleur, quoique très broussailleux, et, patiemment, rapidement,

en silence, nous continuons la poursuite.

Une heure s’écoule. Le buffle, depuis longtemps déjà, a ralenti

sa marche. Il tourne, retourne, nous apprenant par là que l’instant

approche où nous l’apercevrons soudain. En effet, le voici, de

nouveau, sous un arbre, debout, de profil, la tête et l’avant-main

bien en lumière. Je tire. Paki tire aussitôt après. Il part au

galop, traverse une clairière, où je lui envoie deux balles encore.

Puis tout recommence. Nous ne voyons plus que sa piste. Elle nous

ramène dans les broussailles, mais mes nerfs sont calmés par la

marche, par la chaleur, par la répétition surtout, depuis un temps

relativement long, de circonstances identiques. On s’accoutume à

l’insécurité jusqu’à l’oubli complet du risque. Par instants,

je pense à tout autre chose qu’à la chasse. Parfois aussi, une

attitude, un geste de Somali et de Paki me rappellent au sentiment

de la réalité. Alors je redeviens brusquement une sorte de machine

faite essentiellement de deux yeux, de deux oreilles, et d’un fusil,

et prête, dès l’alerte, à jeter automatiquement, avec le maximum

de promptitude, sa balle dans la direction de l’arrivant.

Bientôt pourtant, mon attention s’éveille à nouveau tout

entière. Les traces commencent à révéler les boucles, spéciales

au buffle, qui sont l’un des principaux dangers de la poursuite de ce

gibier redoutable. Après avoir suivi quelque temps la même direction,

il tourne court à droite ou à gauche, parcourt de la sorte une

certaine distance, revient prendre sa piste vers l’endroit où il

l’a laissée, et continue sa marche dans la direction initiale. Le

chasseur, qui croit l’avoir devant lui, est ainsi constamment

exposé à arriver à sa hauteur dans le moment où il parcourt une

de ces boucles ; s’il est alors senti, entendu ou vu, l’animal

sera sur lui en quelques instants.

Un deuxième aléa de la chasse au buffle, puisque j’ai abordé

ce sujet, se place au début. Il est dans le fait de ne blesser

que légèrement. Il arrive en ce cas — ce n’est pas une règle

— que l’animal charge au lieu de fuir. C’est une impression

intéressante, mais dont on ne goûte vraiment tout le charme que

lorsqu’elle est à l’état de souvenir. Toutefois, l’attaque se

produisant ainsi est moins dangereuse déjà ; on voit l’adversaire ;

on est encore en position de tir, et on a le temps de redoubler. Bien

entendu, il ne faut pas manquer, car lutter d’agilité avec lui

est une entreprise chimérique. Si on a réussi, par l’effet d’un

sang-froid et d’une adresse exceptionnels, à l’éviter au passage,

il s’arrête après quelques mètres, volte avec une extrême

agilité, et revient immédiatement, aussi redoutable. La ressource

ultime — ultime, je le dis bien, car elle n’est pas sûre, et ne

doit être employée que si on est rejoint — consiste à se coucher

à plat ventre en se collant bien au sol, de manière à ne laisser

aucune prise. Il se peut alors — l’émouvante aventure dont j’ai

parlé en est un exemple — que la bête, en raison de la forme et de

la position de ses cornes, ne réussisse pas à se servir de celles-ci

pour piquer, et s’il se produit une intervention assez prompte,

on peut être simplement piétiné ou mordu et sauver sa vie. Au cas

contraire il y a bien peu d’espoir. Le buffle s’acharne longuement,

et sa puissance est formidable.

Enfin, de même que tous les grands animaux, il est dangereux quand,

grièvement blessé, il sent qu’il ne peut plus fuir, et tient

tête ; on le conçoit aisément.

Je reviens à notre chasse. La vue des boucles que commence à former

la piste m’a enlevé toute tendance à la distraction. Presque

aussitôt après, Paki se porte vivement en avant d’une vingtaine

de mètres. Je presse le pas, mais il se livre à une mimique

désespérée pour me faire conserver ma distance. Somali me dit tout

bas que le terrain est aussi désavantageux que possible, car on ne

voit pas autour de soi, et que Paki, s’il est surpris, grimpera à

un arbre avec une célérité que je ne puis escompter pour moi-même ;

aussi dois-je rester en arrière pendant qu’il éclaire la route. Il

achève à peine sa phrase que Paki s’arrête, met précipitamment

un genou en terre, et tire à trois reprises sur un but manifestement

tout proche que, pourtant, je n’aperçois pas. Je suis presque

aussitôt à sa hauteur ; je distingue quelque chose de brun devant

nous, mon coup de fusil se confond avec le troisième des siens,

la masse brune disparaît, et Paki se met à courir en avant ; je le

suis de mon mieux, mais, plus rapide et plus adroit, il prend encore

une vingtaine de mètres d’avance, et je cesse de le voir. C’est

pour l’entendre, il nous appelle : l’animal est couché, là,

immobile, sur des branches basses que son énorme corps écrase.

On n’approche pas encore. De sa longue sagaie, un des pisteurs le

pique. Il ne tressaille pas. Un autre, s’avançant doucement, de

côté, lui lance un peu de terre dans l’œil. L’œil ne cligne

pas. C’est fini.

Il est brun, presque noir, le poil, par endroits, très clairsemé sur

la peau sombre. Nous cherchons ses blessures. Quelle atteinte à mon

amour-propre ! Hier, je l’ai manqué. Aujourd’hui, dans les herbes,

je l’ai manqué encore. Lorsqu’il courait, je l’ai de nouveau

manqué par deux fois. En revanche, quand je l’ai vu arrêté ce

matin, ma balle lui a brisé une côte, et s’est logée dans l’os

d’une des côtes opposées, après avoir traversé le cœur. Il en a

une deuxième dans le cou, récente, trop bas. C’est tout. C’est de

la première qu’il est mort. On voit par là ce qu’est la vitalité

de ces animaux. Ainsi blessé, il a pu courir près d’une heure.

Nous trouvons, tout de suite après, une seconde piste, de buffle

aussi. Il n’est que neuf heures. Nous laissons deux hommes pour

dépecer notre prise, et nous la suivons. Mais il y a trop de

brousse. Nous entendons bientôt un départ au galop, et la cadence

de quatre pieds lourds qui frappent le sol en s’éloignant : nous ne

voyons rien. Nous persévérons quelque temps. Puis la bête nous mène

dans de telles épines qu’il faut nous résoudre à nous arrêter.

Le village est loin. C’est l’heure d’en chercher la route. Nous

avons déjà fait cinq ou six kilomètres dans sa direction, et

relevé, chemin faisant, la trace d’un boa qui, d’ailleurs,

se perd presque aussitôt, quand nous découvrons, datant d’une

minute à peine, des fumées et des empreintes de rhinocéros. Comment

résister ? En avant !

Après une demi-heure, un reniflement violent, à quelques mètres,

nous arrête net ; une énorme et vague silhouette se dresse

bruyamment, disparaît dans l’ombre. C’est l’animal. Surpris,

je n’ai pas eu le temps de tirer. Sans paroles inutiles, nous

repartons derrière lui en pressant le pas.

Une heure encore, et puis Paki renonce de lui-même. Le rhinocéros,

depuis que nous l’avons réveillé, n’a cessé de courir. Il a

maintenant une grande avance. Continuer serait vain. Nous retrouvons

le sentier à midi et demi. Mon tippoy, qui nous rejoint bientôt, me

ramène au village. J’ai fait au moins trente kilomètres à pied,

et dans ce climat torride, c’est suffisant pour moi.

Même ainsi, sur ce siège que rien n’abrite, car pour circuler

dans ce pays boisé, il a fallu enlever arceaux et natte, le soleil me

paraît bien chaud. En revanche, que de joies au retour ! Le tub qui

m’attend, le verre d’eau fraîche sucrée de miel que m’apporte

Ahmed — il ne lui manque, à cette bonne eau, que la transparence,

mais nous ne sommes pas à Paris — et le déjeuner réconfortant

de Denis !

L’après-midi, repos.

Voici, puisque j’ai parlé des buffles, les points auxquels je les

vise de préférence :

A. Le buffle est de profil.

1o Toute la saillie osseuse et musculaire qui accuse la région de

l’épaule, et mieux encore le défaut de celle-ci ; on atteint

ainsi des os dont la fracture est d’un effet décisif, le cœur ou

les poumons ; si on tire un peu trop haut, la colonne vertébrale ;

trop bas, il y a encore la jambe.

2o Le cou, sous l’oreille, juste au-dessous des cornes.

3o La pointe de la fesse. La verticale correspondante, jusqu’à

l’articulation suivante de la jambe, en bas, et à la colonne

vertébrale, en haut, offre également de bonnes chances.

Il faut remarquer que la pointe de la fesse est très en arrière,

juste au-dessus de l’articulation précitée. On est tenté, en

général, de tirer plus en avant.

B. Le buffle présente la croupe.

La pointe de la fesse. Il faut viser alors à peu près au milieu de

la ligne qui va de la naissance de la queue à la face latérale de

la croupe, vers le pli qui contourne la saillie de la région anale.

C. Le buffle est de face.

1o Si la tête est haute, le défaut antérieur de l’épaule.

2o Si la tête est basse, la face supérieure du cou, de chaque côté

de la colonne vertébrale.

Un buffle blessé au cœur ou aux poumons ne songera qu’à fuir. Il

ne pourra devenir dangereux qu’acculé, au dernier moment.

Une balle dans le cou juste au-dessous des cornes, ou dans l’épine

dorsale, amène la chute instantanée — et définitive.

La fracture de la hanche immobilise tout l’arrière-train. L’animal

ne peut plus — lorsqu’il le peut — que se traîner lentement

sur le sol en se servant de ses jambes de devant. La fracture de la

cuisse le livre sans risques au chasseur prudent.

En revanche, la fracture de la partie inférieure d’un membre

n’est que d’un effet très relatif.

Un buffle dont une jambe de devant est brisée au-dessous du genou,

croisera souvent, je l’ai déjà dit, au sujet de l’accident

d’Hubert Latham, cette jambe sur l’autre et continuera à

courir. Si c’est la jambe de derrière, il sera plus gêné, mais

ne sera pas arrêté pour cela.

La préférence à donner à tel ou tel de ces coups dépend de la

position de l’animal, de la distance, de l’adresse du chasseur,

de l’arme dont il se sert. L’occasion que je préfère de beaucoup

est celle de l’épaule, de profil, en cherchant le cœur.

On lira avec fruit, sur cette question, l’appendice qui termine

les remarquables récits de chasse de M. Edouard Foa, de qui

l’expérience était très supérieure à la mienne. Je m’en suis

beaucoup inspiré, l’ayant étudié avec soin, avant de chasser

moi-même. Il est plus complet que ce bref aperçu, où je ne donne

que les coups que j’ai personnellement adoptés. On doit retenir,

— il le dit aussi, et je l’ai constaté — que les coups qui

n’atteignent pas les parties vitales ou motrices sont sans effet

utile.

La matinée du 2 juin est consacrée à des préparatifs de départ. Je

quitte Kioko à trois heures, y laissant une partie des charges et

n’emmenant avec moi que Denis, Somali, Paki et son boy, un garde,

huit porteurs, quelques pisteurs de bonne volonté pris au village.

Nous allons nous mettre à la recherche des éléphants, qui sont

signalés tout près, à Bali, et pour plus de mobilité, je coucherai

sous ma tente, au hasard de nos pérégrinations. La femme de Paki lui

a préparé un couscous spécial, dont elle m’offre, et qu’elle

veut qu’il emporte. Il y entre du mil, des arachides, du miel,

et même un peu de terre. Ce n’est d’ailleurs pas mauvais,

à part la terre, et malgré le dédain que Denis affecte pour ce

mets qu’il n’a pas confectionné. Elle me déclare qu’elle

va être très triste, ce soir, de notre départ, et qu’elle ne

manquera pas de pleurer l’absence de son époux. Je lui offre de

venir avec lui. Alors, elle me confie qu’elle préfère, tout de

même, rester tranquille. J’aime cette naïve sincérité. Elle est

essentiellement reposante. La paix de l’âme est auprès des simples.

Nous arrivons après une heure au petit village de Bembé. Paki avait

fait prévenir de mon passage, pour que deux hommes, connaissant bien

les possibilités de chasse de la région, se tiennent prêts à nous

accompagner. Nous le trouvons à moitié vide. Il n’y reste que

des femmes, quelques malades, et les vieillards. Le chef est parti,

m’assure-t-on, avec tous ceux qui auraient pu nous être utiles,

dès qu’il a connu notre approche. La mauvaise volonté paraît

indiscutable.

Je dis à ceux qui sont là que j’entends voir le chef se

présenter le lendemain à mon campement sous peine d’une punition

sévère. Personne ne semble impressionné. Malgré tout, je demeure

circonspect. Je ne parle pas le Sara, et je ne puis rien saisir des

propos qui s’échangent. Il est bien surprenant que ces gens, me

sachant si près, aient pris une attitude aussi étrange. Au surplus,

je reste dans la région, et je suis sûr d’avoir le dernier.

Notre file, une vingtaine d’hommes, s’engage dans le sentier

de brousse qui, vers cinq heures, nous conduira devant le bahr

Hadid. Nous en descendons la rive argileuse, haute de cinq à six

mètres et presque à pic. Il n’y a d’eau que dans les parties

profondes. A notre droite, à notre gauche, s’étendent de grandes

mares. Devant nous, le lit du fleuve est presque à sec ; on y voit

grouiller les poissons ; Denis s’amuse à les poursuivre.

Nous voici maintenant dans de hautes herbes vertes ; puis nous

remontons une pente, et gagnons la rive opposée. C’est une vaste

plaine où des bouquets d’arbres puissants sèment des îlots

d’ombre et de mystère. Le fleuve s’y montre et disparaît selon

les caprices de son cours encaissé et sinueux. Nous marchons quelque

temps encore. Puis, au milieu d’une clairière silencieuse, les

porteurs posent leurs charges, et je fais monter ma tente. On dresse

près d’elle ma table. Les feux s’allument. La nuit est venue,

sans lune encore, mais constellée d’innombrables étoiles. Des

souvenirs traversent ma pensée. Je m’arrête à certains d’entre

eux. Quelle sérénité l’on acquiert à voir de loin, devant la

nature, tout ce dont, jadis, on s’est ému !

Le jour levant nous trouve en route. Nous apercevons quatre girafes,

que je laisse. Nous suivons plus de deux heures une piste de

buffles. Nous les apercevons deux fois, mais de loin chaque fois, et

déjà en alerte. Le vent souffle derrière nous, et ils nous sentent.

Nous rentrons ; trois girafes, encore, passent si près de nous,

que je sacrifie l’une d’elles à la convoitise de mes hommes.

Je campe, le soir, un peu plus loin, dans une grande prairie bien

verte, découpée comme à l’emporte-pièce sur la brousse

avoisinante. Au milieu, elle se creuse un peu, et une étroite

et longue ligne d’arbres, plusieurs fois interrompue, marque la

présence d’un marigot, invisible de ma tente. Il nous fournira

l’eau.

Le lendemain, nous couchons au bord du Bahr Keita. Je tue un

hippopotame. Le chef de Bembe ne vient toujours pas ; je commence

à m’irriter. Nous manquons de renseignements, par la faute du

village, et nous chassons à l’aventure. Puis nous rencontrons

un de ses hommes, et tout paraît s’expliquer. Il se trouve,

m’assure-t-on, depuis plusieurs jours, à quelque distance, pour

pêcher ; les habitants sont presque tous avec lui. Aucun d’eux

n’a connu ma venue. Où est, dans tout cela, la vérité ?

Je diffère ma décision ; rien ne presse. A 3 heures, une mauvaise

nouvelle me parvient. Paki, que j’ai envoyé reconnaître les

environs, me rapporte qu’il n’a trouvé aucune empreinte

récente d’éléphants. Les moins anciennes datent de dix

jours. J’apprendrai bientôt qu’un chasseur indigène a tiré des

coups de fusil à tort et à travers près de Bali, blessé plusieurs

de ces animaux pour en abattre un et, finalement, provoqué un exode

général.

Pour employer la fin de l’après-midi, je vais faire une courte

reconnaissance. Je blesse un rhinocéros, mais ne puis le rejoindre

ensuite. Je passe sur les détails de la poursuite, que nous avons

poussée jusqu’à la fin du jour sans que les indices nous aient

donné un seul moment de véritable espoir. Quand on suit une piste

de ce genre, il est rare, en effet, qu’on ne puisse prévoir

à l’avance le moment où on va découvrir l’animal. Il est

généralement aisé de déterminer si son allure est lente ou rapide,

comme l’explique fort bien Edouard Foa, qui ne fait qu’adapter sur

ce point aux grands animaux des principes généraux de vènerie. Au

pas, le pied de derrière se pose presque sur le pied de devant du

même bipède latéral ; l’empreinte est à peu près également

appuyée partout. Au trot, l’animal marche par bipède diagonal ;

les empreintes sont également espacées ; la pince est plus enfoncée

que le talon ; au galop, le talon est encore moins visible. Enfin, aux

allures rapides, trot ou galop, il y a derrière chaque empreinte, si

la nature du sol s’y prête, pour les pieds de derrière surtout, une

traînée de terre projetée par l’effort de propulsion du membre.

Si un animal marche vite et droit, sans hésiter, j’ai

personnellement constaté qu’il ne faut guère s’attendre à

le voir tout de suite. Il n’a fait que passer. On peut marcher

rapidement et prendre un minimum de précautions : exception faite pour

le buffle, à cause de ses boucles soudaines. Mais si on se trouve

dans la petite brousse, ou sur un terrain découvert présentant des

îlots d’ombre, et qu’en même temps les empreintes, fermes et

nettes, dénotent une marche lente et posée, avec des hésitations,

des détours, c’est que l’animal, ou s’est attardé à manger,

ou bien a cherché là un endroit qui lui plaise pour s’y coucher ;

et comme il reste souvent à la même place durant toute la chaleur

du jour, il faut, même si les traces datent de plusieurs heures,

progresser pas à pas, sans bruit, l’arme prête, et s’attendre

à le découvrir tout d’un coup.

[Illustration : Un des plus beaux buffles de mon tableau.

(Page 199.)]

[Illustration : Petit rhinocéros capturé le 11 Juin au Sud-Est du

village de Komda.

(Page 209.)]

Le jour suivant, nous chassons de nouveau presque toute la journée

sans résultat. En rentrant, je trouve enfin le chef de Bembe,

qui m’attend. Il a appris mon mécontentement, me dit-il ; il est

accouru ; il m’apporte une poule et quelques œufs, en témoignage

de son désir de m’être agréable. Je n’ai pas de raisons,

pour le moment du moins, de ne pas accepter son explication, et je

lui fais bon accueil.

Je décide, après un jour encore, de transporter mon camp à douze

kilomètres plus à l’Ouest, jusqu’à un autre point d’eau plus

proche de son village ; lui-même dépêche un homme aux habitants,

pour qu’ils recherchent s’il y a des pistes fraîches aux environs,

et m’en informent sans retard. Je ne vois rien en route, sauf une

petite troupe de girafes, que je laisse en paix.

A neuf heures, nous sommes arrivés, et on s’installe. Je me demande

comment je vais employer ma journée, faute d’aucun renseignement

qui me guide, lorsqu’un de nos pisteurs, qui est près de moi, me

montre du doigt deux empreintes sur le sol. Elles sont parfaitement

nettes, et je ne puis m’y tromper. Ce sont des traces de lion,

récentes. J’appelle Paki. Elles datent de la nuit. Il ne peut

préciser l’heure.

Je suis indécis. Il est assez tard, et le soleil est chaud ; puis

l’animal, peut-être, est déjà loin. Je suggère de prendre la

piste. Une mauvaise humeur si évidente se peint aussitôt sur les

visages que, ne fût-ce que pour rappeler mes gens à un sentiment

plus exact de la discipline, je donne immédiatement l’ordre du

départ. J’emmène seulement Paki, Somali et un pisteur — le

minimum de monde, pour faire le minimum de bruit.

La piste, tout de suite, apparaît difficile. Mais mes auxiliaires

sont repris très vite par leur tempérament de chasseurs, et font

de leur mieux pour découvrir les traces, presque invisibles dès

que le terrain durcit un peu. Nous restons souvent plusieurs minutes

au même point, durant lesquelles chacun va et vient de son côté,

à pas lents, la tête inclinée et les yeux fixés au sol, à la

recherche de la plus petite raie, de la plus légère dépression

d’une forme anormale ; s’il découvre la moindre chose, il se

baisse aussitôt, examine avec soin ; quand cet examen révèle la

présence d’un des éléments dont l’ensemble constituerait

le dessin du pied cherché, il prévient les autres d’un petit

claquement de langue et, d’un geste, il indique la direction ;

alors on se groupe à nouveau, et on continue.

A onze heures et demie, la situation ne s’est modifiée en

rien. Aucun indice ne permet de croire que nous soyons près des

fauves — il y en a plusieurs. Nous nous en sommes certainement

rapprochés, car les lions marchent la nuit, et dorment le jour. Ils

doivent donc être arrêtés depuis ce matin. Mais ils peuvent être

très loin encore.

Une autre question, intéressante pour nous, reste sans réponse

dans notre esprit : ont-ils mangé ? Que ce soit digestion lourde ou

assurance consécutive à un bon repas, le lion repu ne s’enfuit

d’ordinaire que lentement, ainsi que je l’ai dit. Le chasseur qui

le découvre a tout le temps de tirer. A jeun, au contraire, il semble

plus mobile, plus craintif ; on a donc moins de chances pour soi.

Nous avons vu, à un certain endroit, que l’un d’eux au moins

avait poursuivi une antilope. Les empreintes des deux animaux se

confondaient presque, et le lion, qui courait, avait sorti ses griffes ;

elles marquaient profondément le sol, où se dessinait leur section

allongée. Toutefois, ni sang, ni débris ne révélaient qu’il

eût réussi.

La chaleur était forte, et j’avais justement fait emporter un peu

de viande et du café. Je ressentais une certaine fatigue. Je me suis

arrêté à l’ombre d’un grand arbre, et nous nous sommes reposés

là une heure et demie ; j’ai déjeuné et dormi ; à une heure,

je suis reparti.

La carcasse de ma dernière girafe était tout près de nous, la piste

nous y avait conduits. Le sommet d’un arbre chargé de vautours dont

notre approche avait troublé le repas nous indiquait sa place. Nous

y sommes allés, mais les lions n’y étaient pas venus.

Nous avons alors repris notre progression, tantôt lente et tantôt

rapide. Et, brusquement, nous sommes entrés dans une nouvelle phase

de notre chasse. La piste venait de nous conduire à un arbuste sous

lequel deux corps lourds, visiblement, étaient restés longtemps

couchés. Les lions y avaient dormi, et s’étaient levés quelques

minutes seulement avant notre arrivée. A moins de malechance, nous ne

pouvions plus manquer de les voir bientôt. Tous les espoirs étaient

dès lors permis.

Nous nous arrêtons là un instant, pour échanger des regards de

satisfaction, et, à voix basse, des observations brèves. Paki a

repris cette attitude que je connais si bien, le fusil à la main,

l’œil au guet. Je m’arme, moi aussi, de mon fusil, et nous nous

remettons en route.

L’endroit est parfait. Une grande plaine, avec une herbe tantôt

semée en petites touffes courtes et rèches, tantôt serrée, plus

haute alors et plus dense à la fois, mais ne dépassant jamais le

genou ; sur cette étendue verdoyante, espacés entre eux d’une

cinquantaine de mètres en moyenne, de gros arbres aux troncs entourés

de lianes et de petites broussailles mettent, dans le gai soleil,

des taches d’une ombre épaisse et pourtant lumineuse. C’est sous

l’un d’eux que doivent être les lions. Ils ne nous attaqueront

pas. Ils nous céderont très certainement la place. Je considère,

au surplus, leur chasse comme moins périlleuse que celles de

l’éléphant et du buffle. Nous apercevront-ils les premiers,

les verrons-nous dans des conditions favorables à un tir précis,

s’éloigneront-ils immédiatement, telles sont, pour le moment,

les seules questions qui se posent ; mais elles sont d’un intérêt

passionnant pour un chasseur.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 15 / 34 段