Les villages de la région ont l’accueil agréable et

empressé. J’aime du reste les Saras d’ici, honnêtes et

travailleurs. Dès qu’on arrive, les femmes se précipitent, armées

de petits balais faits de faisceaux de paille, et nettoient le sol,

gaiement, comme satisfaites de voir un hôte. Leur costume est plus

que simple : j’ai déjà parlé de la branche de feuillage qu’elles

portent par derrière en petite queue pudiquement étalée ; quelques

verroteries, avec cela ; nous ne sommes pas encore chez les tribus où

elles enchassent dans leurs lèvres les plateaux dits soundous. Elles

dédaignent les artifices de coiffure, et y gagnent en propreté :

leurs cheveux sont tantôt ras, tantôt complètement rasés.

Je comptais repartir vers 4 heures, mais une tornade m’a bloqué

au campement.

La nuit m’a fait concevoir quelque espérance de trouver le lion

que j’ambitionne. Des rugissements se sont fait entendre à faible

distance du village. A six heures moins vingt, je me suis mis en route

avec Paki, Somali, et quatre hommes de l’endroit qui nous serviront

d’auxiliaires dans la recherche des pistes. Comme toujours, à

part moi-même, Paki est seul à disposer d’une arme à feu. Nous

traversons d’abord une belle plaine herbeuse irrégulièrement

boisée, où se montrent deux ou trois katanbourous ; à six heures

nous atteignons le bahr Aouk, où des hippopotames nombreux affleurent

et disparaissent tour à tour. Sa largeur est, à ce point, d’une

soixantaine de mètres. Ses rives, que de beaux arbres ombragent, sont

plaisantes, gaies et pittoresques. Une brise légère nous apporte par

instants les parfums d’invisibles fleurs. La marche est agréable,

dans l’atmosphère qu’a rafraîchie la pluie de la veille.

Un peu plus loin, nous traversons le bahr, facilement : l’eau ne

dépasse guère notre ceinture.

Ensuite, nous avons une fausse joie : l’oiseau bien connu des

chasseurs s’est fait entendre. Compagnon habituel du buffle, de la

girafe, de l’éléphant et du rhinocéros, son trille grasseyant

annonce d’ordinaire le proche voisinage d’un de ces animaux. Nous

nous dirigeons vite de son côté ; mais nous ne trouvons ni gibier

ni empreinte. Nous nous arrêtons un instant après pour déterminer

la date, douteuse à première vue, d’une trace de panthère. Elle

est de la veille.

Notre marche nous conduit maintenant dans ces belles clairières

à îlots ombreux que je connais déjà ; nous entendons encore

l’oiseau, et son appel, de nouveau, est mensonger. Nous relevons

des empreintes de rhinocéros, de deux jours ; de singe aussi. Puis

nous entrons dans la petite brousse, où nous ne trouvons d’ailleurs

rien de plus.

A huit heures, nous n’avons pas encore coupé la piste du

lion. Cependant, c’est bien de ce côté qu’on l’avait

entendu. Nous modifions légèrement notre direction, afin de

décrire un arc de cercle dont la dernière partie nous ramènera

vers le village. Somali me montre dans un arbre, tout près de nous,

une longue queue fine que je prends d’abord pour celle d’un grand

lézard, et qui appartient à un petit serpent. Nous traversons vers

neuf heures un bras du bahr, à sec : c’est une dépression de forme

irrégulière, encaissée, sablée, au milieu de laquelle se dressent

quelques arbres ; chacun d’eux sort d’un monticule de terre que

ses racines ont retenue pendant que l’eau creusait alentour. Paki

me dit que c’est un lieu d’élection pour les lions.

La sauvagerie de l’endroit est bien faite pour s’harmoniser avec

la présence de tels hôtes. Mais là encore, nous ne relevons aucun

indice de leur présence.

Voici le bras principal du bahr. Nous le passons comme la première

fois et nous nous engageons dans une grande plaine à l’herbe

jaunie. Un troupeau d’hamrayas s’arrête près de nous, dont je

prends une photographie.

Un peu plus loin, Paki se baisse et examine le sol longuement. Somali

et l’un des pisteurs, qui portent mes fusils, s’approchent à leur

tour. Je les rejoins. Ce sont les traces cherchées, enfin. Il s’agit

maintenant de voir où s’est dirigé l’animal. Les hommes se

dispersent, cherchent, courbés vers la terre, attentifs aux moindres

anomalies. La piste va et vient sur un petit espace ; elle n’accuse

pas d’orientation déterminée. Puis, on la perd. D’ailleurs elle

était déjà un peu vieille : du début de la nuit.

Rencontrer un lion sans le chercher, soudain, c’est un hasard,

mais qui n’a rien d’exceptionnel, encore que les fauves restent

souvent cachés toute une partie du jour et circulent principalement

après le coucher du soleil. Le rejoindre en suivant ses traces

est, en revanche, une entreprise qui exige des circonstances

particulièrement favorables. Le lion, comme tous les félins, a

des griffes rétractiles, qu’il tient ordinairement rentrées,

et qui, par conséquent, ne marquent pas le sol. Quant à ses

pattes elles-mêmes, elles sont arrondies et relativement molles,

de sorte qu’elles ne s’impriment que sur les terrains très

meubles ou détrempés. C’est ainsi qu’on peut marcher sur une

piste de lion pendant plusieurs heures, et la voir tout d’un coup

s’interrompre définitivement. Le procédé le moins aléatoire

consiste à ménager à l’animal, dans un endroit où l’on croit

qu’il viendra, la possibilité d’un repas copieux. Rassasié, il

ne va presque jamais loin. Il se couche, alourdi, dans le plus proche

voisinage, et on l’y découvre facilement. Ce système présente

un avantage : lorsqu’il est repu, le lion prend de l’assurance ;

au lieu de fuir aussitôt qu’il aperçoit l’homme, ainsi qu’il

le fait le plus souvent, il cède alors la place de mauvaise grâce,

lentement, de sorte qu’on a plus de temps pour le tirer. Toutes ces

remarques s’appliquent aux panthères ; il faut noter seulement que

celles-ci grimpent volontiers dans les arbres pour dormir : du moins

me l’a-t-on dit, je ne l’ai pas vu moi-même.

Je décide finalement de tuer un hippopotame, puisqu’il y en a tout

près. Les allées et venues que nous avons constatées cherchaient

certainement à surprendre les petits de ces animaux au cours de

leurs pérégrinations nocturnes. Nous le laisserons sur place et,

demain, au jour, nous viendrons voir. Si cette invitation discrète

attire quelque convive de qualité, nul doute que nous le trouvions

ensuite sans peine.

Nous nous dirigeons vers le fleuve. Les empreintes des hippopotames

sont très nombreuses. On les prendrait pour des traces de rhinocéros,

si elles n’étaient un peu plus allongées et ne présentaient

quatre saillies onglées au lieu de trois. Il y en a en ce moment

une dizaine qui viennent les uns après les autres souffler à la

surface de l’eau.

Je tire, je retire, et à ma septième balle je n’ai encore obtenu

aucun résultat.

Je m’impatiente ; cette chasse est stupide ; je m’irrite tout à

la fois de l’avoir tentée, et des insuccès qui la marquent. En

voilà assez. Nous partons.

Un peu plus loin, désireux de savoir si je dois douter de mon adresse

ou de mes cartouches, je fais un essai sur un arbre. Il est assez

satisfaisant. Je suis seul coupable.

Alors, je me calme, je reviens, je tire cinq fois encore, et je touche

deux fois sur les cinq. L’un des animaux commence ses contorsions

d’agonie. Son ventre émerge, rentre. Sa tête, brusquement, se

dresse hors de l’eau, se renverse en arrière, disparaît. Mais la

blessure est très visible. Il a, sous l’oreille, une large tache

rouge. Il sera mort dans quelques instants.

Je rentre déjeuner au village. J’ai maintenant un bon

entraînement. Quand je reviens — en tippoy, car j’ai assez marché

le matin — la victime de mon jeu de massacre flotte, montrant son

abdomen d’un jaune rosé. On la tire, non sans difficulté, sur le

rivage. C’est une femelle. Elle mesure 3 mètres de l’extrémité

du museau à la naissance de la queue. Ses paupières, le tour de

ses yeux, ses joues, sont de la même teinte jaune rosé, sa nuque

brune, entre deux oreilles presque roses, son muffle gris, tout

piqueté. Les hommes l’ouvrent, pour que les lions en sentent mieux

les émanations. Je m’éloigne au même moment pour les éviter.

Je rentre à cinq heures et demie à mon campement animé et paisible ;

la viande des girafes se fume lentement, au-dessus de feux que des

groupes d’indigènes entourent. Le ciel, vers l’est, est couleur

d’ardoise. Notre nuit aura sa tornade.

Ahmed m’apporte un petit rongeur à la queue touffue, au joli pelage,

de la taille d’un rat, qu’il appelle sabarou. Je m’en amuse

quelques instants, puis je le remets en liberté.

Le lendemain, nous ne trouvons que des empreintes d’hyènes. Après

quoi nous marchons quatre heures dans la petite brousse sans voir

absolument rien.

Le surlendemain, nos constatations sont encore négatives. J’envoie

les porteurs et mes serviteurs à Gongo, et je m’y rends par la

brousse, où sont des traces nombreuses, — toutes de la veille,

c’est de la malechance.

Las de ces marches inutiles, où s’usent vainement mes forces,

je charge trois hommes de Gongo d’aller inspecter les environs. Ils

rapportent, le soir, que le nombre, la diversité et la date des pistes

sont encourageants ; le gibier n’a pas déserté la région. Nous

faisons le lendemain une vingtaine de kilomètres, et malgré leur

pronostic, nous ne trouvons que quelques empreintes de girafe,

datant du matin, et celles de trois sangliers, d’antilopes, puis

une troupe d’aigrettes. Je rentre sans avoir brûlé une cartouche,

et je fais lever le camp afin de coucher à Diabata, autre petit

village peu éloigné.

Je dispose d’un temps limité, puisqu’il me faut être au

Ouadaï avant la fin du mois de juillet, et que d’ailleurs les

pluies m’obligeront bientôt, de toute manière, à quitter la

zone giboyeuse afin de remonter vers le nord, où elles sont un peu

plus tardives. Tandis que je rumine ma mauvaise humeur, Somali,

triomphalement, me révèle qu’il a trouvé la cause de nos

déceptions successives.

Avec Paki, il a, sans m’en parler, consulté un homme de Gongo,

qu’on sait expert dans l’art de percer les mystères. Après de

savantes opérations, celui-ci lui a livré la clef de notre triste

situation. La lumière, enfin, est faite. Maintenant, il faut aviser.

Je l’interroge. Et comme c’est simple !

Je me rappelle bien qu’à Banda, parce que les hommes m’avaient

mécontenté, j’ai fait brûler la viande d’une antilope ? Ce

fait devait avoir des conséquences que j’étais bien loin de

soupçonner. C’est en lui, en lui seul, a révélé le sorcier,

qu’il convient de voir la cause de mes échecs. Je ne rencontrerai

plus de grand gibier désormais. Ainsi en ont décidé les puissances

occultes, soulevées contre moi par cet acte attentatoire aux droits

de la gloutonnerie.

Mais cet homme éclairé a eu soin d’indiquer, en même temps,

un moyen de réparer tout le mal. Il suffit que je prenne la même

quantité de viande, que je la présente quelque temps à un feu

en ayant soin de ne pas la brûler à nouveau, et que je la fasse

jeter ensuite, non loin de là, dans la brousse, où il est plus que

vraisemblable qu’elle ne sera pas perdue pour tout le monde.

Je ne sais pas trop comment je dois accueillir la communication

de Somali. Si ce nigaud venait, avec Paki, à se mettre en tête

qu’un mauvais sort est désormais attaché à mes chasses, je

risquerais fort, guidé par eux, de ne plus rencontrer souvent le

genre d’animaux que je désire. Nous avons appris hier que deux

chasseurs indigènes ont été tués tout dernièrement, à peu

de jours de distance, l’un par un éléphant, l’autre par un

rhinocéros ; la crainte de subir le même sort déterminerait bien

vite, chez les miens, une secrète résolution dont je supporterais

les désagréables conséquences.

Je lui demande d’abord d’un air aimable si ce personnage à

l’heureuse clairvoyance est parmi les hommes de Gongo qui nous

accompagnent. Non. Il n’est même pas au village. Il s’est

absenté momentanément. Je réponds alors que je regrette d’autant

plus de ne pouvoir faire sa connaissance que je possède une cravache

parfaite, avec laquelle, bien plus sûrement que par tout autre moyen,

j’excelle à conjurer l’effet des maléfices de ce genre. Il

comprend et se met à rire. Notre entretien ne va pas plus loin.

Je pars le lendemain de bonne heure avec l’intention de déjeuner

à Oua, très petit groupement Sara, tout proche, et de gagner

Kiya bé, l’après-midi, par la brousse. Deux heures plus tard,

j’aperçois, à 200 mètres du sentier, un troupeau d’abouhourf,

grandes antilopes, je l’ai dit, à crinière en brosse. Je n’en

ai jamais tué de cette espèce, et notre provision de viande est

de nouveau épuisée. Je m’approche un peu, et à 100 mètres,

j’en abats une d’une seule balle.

Je regarde Somali. Mais c’est lui qui prend la parole. Rien

d’étonnant. Il s’est livré la veille au soir à l’opération

suggérée. Maintenant, c’est fini, me dit-il, nous allons avoir

du gibier tous les jours.

Il est grand temps. J’en accepte l’augure.

Nous trouvons, à Oua, les premières femmes à soundous. Quant

au grand gibier, qui m’intéresserait davantage, la situation se

précise encore ; il n’y en a pas aux environs. En revanche, j’ai

une consolation ; on me fournit cette fois une explication. Des Arabes

de Melfi viennent de chasser à cheval, à la sagaie, dans tout le

pays. Ils ont abattu des élans, des buffles ; et les animaux sont

partis plus loin.

Ces chasseurs indigènes, s’ils tuent relativement peu — je ne

parle pas de ceux, en très petit nombre, qui sont autorisés à

chasser au fusil — restent néanmoins, pour le grand gibier, si

farouche, si vite inquiet, de dangereux ennemis. Nombreux, résistants,

braves d’ailleurs, ils le pourchassent longuement, l’affolent,

et par la ténacité de leur poursuite, par l’agitation dont

s’accompagnent leurs entreprises, ils le troublent profondément

dans sa quiétude, nuisent à son alimentation, à sa reproduction,

à la multiplication des individus en même temps qu’à la qualité

de l’espèce.

Je me remets en route à 2 heures, et après deux heures de tippoy

et deux heures de marche au cours desquelles je passe le bahr Keita,

large, divisé, et d’ailleurs presque à sec, j’arrive à Kiya bé.

C’est un grand village formé de plusieurs quartiers, dont chacun

est entouré d’une longue clôture de seccos. On voit, dépassant

celle-ci, les toits généralement coniques, parfois hémisphériques,

de nombreuses cases de paille.

Ces quartiers sont séparés les uns des autres par des rues droites et

propres ; elles rayonnent régulièrement autour d’une vaste place

et se perdent bientôt dans les défrichements plantés d’arbres

et de mil qui baignent les abords du village d’une immense mer de

verdure. Sur la place même donne la maison du chef, haute, étroite,

flanquée de deux tourelles, unique par cette architecture inusitée

ici. Tout près subsistent, plus importantes, les constructions

d’un ancien poste, devenu un excellent campement. De beaux arbres au

feuillage foncé et dru, aux cimes amples et arrondies, l’ombragent

par endroits. L’ensemble est agréable, riant et paisible, et réunit

les caractères de la plupart des localités de moindre importance que

le voyageur rencontre ensuite, vers l’est, jusqu’aux pâturages

du Salamat. Toute cette région m’est familière ; j’y retrouve,

presque à chaque pas, les souvenirs d’un séjour antérieur.

CHAPITRE III

LE BAHR HADID ET LE BAHR KEITA

Je n’ai passé à Kiya bé que la soirée et la nuit. Je n’avais

rien à y faire. J’avais hâte de me remettre à chasser, tout en

me dirigeant vers Am Timane, d’où je devais gagner Abéché.

Banale a été la journée suivante : une étape de 30 kilomètres

que ne marque aucun incident. La route est magnifique, large de 15

mètres, soigneusement aplanie. Depuis le monoroue jusqu’au chariot

à bœufs, des véhicules à roues rendraient de grands services dans

ce pays ; l’automobile elle-même y passerait aisément. D’ailleurs

l’administration emploie cette dernière, déjà, dans une partie

du Tchad et de l’Oubangui.

De chaque côté, une végétation uniforme, basse, épaisse, très

verte, fait la haie sur notre passage. Nous n’arrivons qu’à

9 heures du soir. Il y a peu de moustiques, le clair de lune est

éclatant, et dans la petite enceinte qui circonscrit les trois

cases du campement, sous l’arbre immense dont les sombres rameaux

l’ombragent tout entier, j’attends sans impatience que Denis ait

achevé la confection de mon menu de chaque jour et de chaque repas :

des œufs, un de ces très petits poulets décharnés et coriaces qui

sont la spécialité du pays, du riz, du café ; comme boisson, de

l’eau bouillie, que je filtre à travers un peu de coton hydrophile

lorsqu’elle est trop épaisse.

Je m’amuse à observer Khadidja, la sœur de la femme de

Paki. Elle est née d’un Égyptien d’El Facher, et d’une Arabe

du Salamat. Elle est noire, longue et étroite. Elle parle d’une

voix nasillarde et plaintive, et semble toujours sous le coup d’une

catastrophe. Tout pour elle est difficulté. Elle n’est pas faite

pour les voyages.

Elle est là, à quelque distance, paresseusement étendue sur

sa natte. Elle porte un pagne bleu sombre, une petite blouse de

cotonnade noire dont elle paraît très fière, et que Faadmé, la

femme de Denis, lui a prêtée. Les échanges de vêtements se font

constamment entre indigènes, du moins entre ceux qui en portent.

Hier, elle s’est fait coiffer. Elle a maintenant une corne de

cheveux qui, de la partie antérieure de la tête, s’incurve, en se

rétrécissant, vers l’arrière ; sur les côtés, une multitude de

petites tresses descendent de part et d’autre de la raie médiane

et se terminent en grosses touffes crépues. Le haut du front est

rasé. Aujourd’hui elle complète cette parure en se rougissant

les dents par le procédé habituel, kola et fleur de tabac.

La femme de Paki, à dessein peut-être, car elle a beaucoup à

apprendre en matière de travaux domestiques, la laisse s’organiser

elle-même. Elle se donne beaucoup de peine, avec la minuscule Hâmé,

pour préparer ses repas, faire ses provisions dans les villages,

satisfaire aux nécessités de la vie nomade que j’impose à

mes gens. Elle sait que je n’entends pas être importuné sans

nécessité. De temps à autre seulement, quand elle atteint le

comble du désarroi, elle se rappelle que si je suis le chef, je suis

aussi le protecteur. Alors elle vient me trouver comme sa ressource

suprême, et me met au courant de ses difficultés ; ce sont les

gens du village qui ne lui ont pas apporté de farine de mil, ou de

daou-daoua, ou de derraba, condiments recherchés ; ou bien, c’est

sa sœur, de mauvaise humeur ce jour-là, qui lui refuse soudain

le précieux concours de son expérience. Elle est bien intimidée

pour m’expliquer cela ; elle termine en levant un peu les bras,

puis les laissant retomber le long de son corps, pour m’exprimer

son découragement, son impuissance, s’excuser de me déranger ainsi.

Maintenant, comme elle est fatiguée, elle se fait masser, sous

l’arbre où elle a élu domicile. Elle est couchée à plat ventre,

toute vêtue, et debout sur son dos, la petite Hâmé lui piétine

doucement les épaules, les reins, les jambes. A Fort-Archambault,

on m’avait dit, de cette Hâmé, que c’était sa servante. Elle

l’appelle sa sœur, et c’est en réalité son esclave. Légalement,

cette enfant, née de captifs depuis l’occupation française, est de

condition libre ; mais l’esclavage revêt un caractère si familial

dans certaines parties de l’Afrique que sa mère ne songe pas à

réclamer pour elle une indépendance qui n’aurait d’autre effet

que de la priver de leur commune famille d’adoption ; si elle désire

un jour être affranchie, il lui suffira de se présenter devant le

représentant de notre administration, et ce sera fait à l’instant

même. Il est plus que probable qu’elle n’en aura jamais l’idée ;

elle y perdrait bien plus qu’elle n’y pourrait gagner. Le titre

de sœur que lui donne Khadidja n’est pas un vain mot ; ce sont en

réalité deux associées devant les petites difficultés matérielles

par lesquelles la nature rappelle ici chaque jour que sa généreuse

fécondité n’exclut pas l’obligation du travail. Aucune des deux

ne sert l’autre, à proprement parler. Elles s’entr’aident

durant le jour, et le soir, la même natte les rapproche, serrées

l’une contre l’autre, lorsque les nuits sont froides, sans souci

du lendemain, dans la sécurité de mon camp.

Nous quittons, le 30 au matin, la belle route, et nous rentrons,

par un sentier, dans la brousse, où nous allons de nouveau tenter la

fortune. De-ci, de-là, apparaissent des indigènes, qui récoltent

des noix de karité, très nombreuses. Ils mangent la pulpe sucrée

qui entoure le noyau, et de l’amande que celui-ci contient, ils

extraient une bonne huile alimentaire. Les cultures régionales sont

surtout le mil, l’arachide, un peu de maïs et de manioc, le sésame,

les haricots. Du bétail, point, à cause de la tsétsé.

Le seul incident du jour est la capture d’un long serpent, mince

comme un fouet, d’un vert uni et délicat de jeune feuille,

le ventre à peine teinté d’or. Dès que je l’aperçois, se

glissant dans ma case, j’appelle Somali. Dans l’organisation de

mes services, Somali assure notamment la police des reptiles et des

insectes impressionnants. Chaque fois que je vois près de moi une

bestiole inconnue, je le fais venir en toute hâte, et je lui demande

si c’est méchant. Dans la négative, je laisse la visiteuse vaquer

à ses occupations, si elles sont compatibles avec les miennes. Dans

l’affirmative, on s’en débarrasse. Somali, très adroitement,

tue le serpent d’un coup de bâton, et j’en fais ôter la peau pour

remplacer mon bracelet de montre, dont le cuir est usé ; grattée de

toute chair, puis tendue, séchée à l’ombre, et frottée de cendres

ou mieux encore de savon arsenical, elle se conservera fort bien.

Je chasse trois heures dans l’après-midi, sans résultat, et couche

au village de Kioko. J’y laisse mon monde le lendemain matin et

vais au petit jour explorer la brousse. La malechance persiste.

Nous verrons qui se lassera le plus vite, elle ou moi.

Comme je rentre, deux indigènes me disent avoir vu, pas très loin,

une piste de buffle du matin. Je déjeune et je repars à deux

heures. A trois heures et demie, nous sommes aux empreintes. Elles

sont nettes, profondes, avec les ergots très marqués. Nous les

suivons, et j’aperçois bientôt, à deux cents mètres, dans

la petite végétation où nous cheminons, une lourde silhouette

qui disparaît immédiatement. Nous nous orientons pour couper sa

route. Peu après, Paki m’arrête, et me montre silencieusement,

à moins de quatre-vingts mètres, dans l’ombre d’un buisson,

une grosse masse noirâtre. C’est l’animal. Mais je le vois trop

peu. Je ne tire pas.

J’ai pour principe de chasser avec mes jambes tout autant qu’avec

mon fusil, et j’ai remarqué souvent qu’une demi-heure de marche

de plus, lorsqu’elle a pour effet de ménager au premier coup de

feu des conditions favorables, peut avancer l’heure du succès

d’un temps sensiblement plus long.

Je résiste donc à la tentation. Elle se représente, du reste,

presque aussitôt après, et Paki, de nouveau, m’engage à

tirer. Nous sommes cette fois à cinquante mètres. Le buffle est au

milieu d’arbustes, sous les feuilles, dans une demi-obscurité. Je

ne vois ni sa tête, ni sa croupe. Le milieu de son corps seul

m’apparaît. Je cède pourtant, je vise, en cherchant l’épaule,

et je presse la gachette.

Il part au galop. En hâte, nous prenons la piste. La brousse est très

épaisse. Je pense l’avoir touché, mais où ? Je marche l’arme

prête, avec les précautions qu’on devine. Pourtant lui-même

ne songe, en ce moment, qu’à fuir. Sa route est aussi droite que

la végétation le permet. Ses empreintes, piquées brutalement, la

terre que ses larges pieds ont chassée derrière chacune d’elles,

nous disent qu’il est lancé à toute allure.

Nous allons constater bientôt qu’il ralentit sa course, et le

coucher du soleil nous trouvera à dix kilomètres de là, occupés

à suivre, à pas lents, une piste capricieuse et tranquille, qui se

recoupe en boucles, va, revient, hésite, et nous révèle le très

proche voisinage d’un animal qui se croit en pleine sécurité. Mais

l’obscurité nous arrête. Il faut rentrer. Nous arrivons au village

à neuf heures. J’ai d’ailleurs pu me servir de mon tippoy à

l’aller et au retour, et je n’ai fait à pied qu’une vingtaine

de kilomètres.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 14 / 34 段