Je donne deux cartouches à Do, deux à Paki ; ils partent chacun

vers l’une des antilopes ; je me dirige, avec Somali, vers les

sangliers. Mais après une demi-heure, nous nous retrouvons tous

quatre sur le sentier sans avoir pu, les uns pas plus que les autres,

approcher à bonne portée.

Un peu plus loin, une piste de rhinocéros de la veille, puis

une nouvelle plaine ; c’est là, d’ailleurs, que nous devons

camper. Elle est pleine de tetels. Il y en a deux ou trois cents :

trois groupes, disposés en éventail par rapport à nous. Tout à

l’extrémité, deux girafes, qui nous ont vues, rentrent rapidement

sous bois. La région s’annonce giboyeuse.

Do prend le troupeau de gauche, Paki celui du milieu, moi celui de

droite. Nous nous hâtons, car une tornade est visiblement imminente ;

des nuages couleur d’ardoise nous encerclent complètement.

Do tire et blesse, tire encore — je ne vois plus rien se manifester,

il a dû manquer. Paki tire une fois et manque. Je tire deux fois

et blesse seulement ; une troisième fois, à 100 mètres, sur un

gros mâle qui, plus curieux que les autres, s’est arrêté pour

me regarder : ma balle l’abat. Comme pour l’outarde, je fais

demi-tour, quoique pour une raison différente ; le souffle de la

tornade s’élève.

Je cours, mais suis gagné de vitesse. J’atteins, sous une

tempête de vent, de tonnerre et de pluie, Denis et le groupe

des porteurs, qui sont restés à la lisière des arbres. Les

braves gens ne s’embarrassent pas pour si peu ; en dix minutes,

ma tente est solidement montée. Je leur donne le double toit pour

s’abriter aussi. Do, pendant ce temps, me rend compte qu’il a,

de son deuxième coup, achevé son antilope. Tout va bien, nous

avons ainsi tout ce qu’il nous faut. On laissera l’une des deux

bêtes dans la plaine. Demain, à la pointe du jour, nous irons

relever les traces près d’elle ; s’il est venu un lion, ainsi

que nous en avons l’espoir, nous prendrons immédiatement la piste

fraîche. L’animal, repu, ne sera pas allé loin ; et, sur le sol

détrempé par l’averse, les empreintes seront nettement inscrites.

La tornade, qui dure une partie de la nuit, me permet de me convaincre

que ma nouvelle tente résiste très bien. C’est une constatation

réconfortante au commencement de la saison des orages.

A l’aube, nous allons voir : rien près de l’antilope morte ;

les lions ne sont pas venus. Nous quittons la plaine pour nous engager

dans la brousse, n’espérant plus rien que du hasard.

Après plusieurs traces de girafes, mais de deux jours au

moins, nous trouvons l’empreinte fraîche d’un pied de

rhinocéros. Hésitation. C’est pour les lions que je suis venu

à Banda. Des rhinocéros, je sais où en trouver. Je crains de

lâcher la proie pour l’ombre. Après tout, puisque nous marchons

à l’aventure, nous avons autant de chances de rencontrer ce que

nous cherchons en suivant la piste ; elle est orientée dans un sens

satisfaisant par rapport au vent. L’animal a une grosse avance,

mais il se retarde en mangeant sans discontinuer, comme en témoignent

les petites branches cassées qui jalonnent sa route ; il se couche

même de temps en temps. Silencieux et rapides, les yeux à terre,

nous marchons à sa suite, sans hésiter, car ses pas sont marqués

avec une continuité rare.

J’ai conservé les lunettes jaunes que je mets pour me préserver

du soleil. Je dis qu’on m’avertisse lorsque nous serons tout

près, pour que je les change contre des verres non teintés, avec

lesquels je distingue mieux. Il est rare, en effet, dans les endroits

boisés, que la présence d’un grand quadrupède se révèle à sa

silhouette. C’est, le plus souvent, sa couleur qui le trahit. Il

n’apparaît pas tout entier. Une tache d’une nuance insolite, dans

la verdure, fixera d’abord l’attention du chasseur. Pour ce motif,

des verres de couleur peuvent diminuer la promptitude de la perception.

Mais nous sommes encore loin, me dit Do — et il a tort : car, tout

d’un coup, il s’arrête net, et Somali, qui me précède à un

mètre, me passe mon fusil avec une expression que je connais bien.

Il y a, devant nous, à dix mètres, un arbuste, que d’autres

entourent. Derrière, le dépassant de la tête et de la croupe, la

bête. Elle était couchée. Elle a perçu une présence suspecte. Elle

ne nous a encore ni vus, ni sentis, mais, lentement, elle s’est

levée, et, de profil, énorme, elle regarde devant elle.

Je la mets en joue. Elle entend, et, en hâte, se tourne vers moi :

mon coup de feu la surprend au milieu de son mouvement ; je la touche

juste à la hauteur du cœur.

Elle part aussitôt au grand trot, dans la direction opposée à la

nôtre. Je tire encore. Elle disparaît. Nous nous élançons à sa

suite. Mais courir, dans cette petite brousse, est difficile ; nous

reprenons bientôt une allure normale, et ce n’est qu’un quart

d’heure après que nous la retrouvons, arrêtée sous un arbre. Elle

repart en nous voyant. Je tire trois fois, Do une fois. Elle tombe,

se relève, repart encore, et nous repartons aussi.

Bientôt, il est visible que ses forces la trahissent. Enfin elle

s’arrête, me fait face à 15 mètres à peine, mais ne semble pas me

voir. Je lui envoie deux balles encore ; Do, lui aussi, fait feu deux

fois. Elle tombe de nouveau, atteinte au cou, et ne se relève plus.

C’est une très grosse femelle. Chasse heureuse, comme on le voit,

mais sans péripéties intéressantes. Elle a duré une heure et

demie en tout. Après une pause d’une heure et demie encore —

photographie, enlèvement des cornes, prélèvement d’organes pour

le Muséum — nous nous remettons en quête de traces de lion. La

promenade est agréable, le site plaisant : des arbres de taille

moyenne, de formes pittoresques, d’un vert frais, semés à peu de

distance les uns des autres sur un sol où se montrent, tantôt un

beau sable à la croûte résistante, tantôt une herbe fine, courte,

toute nouvelle, qui met un tapis de soie claire sous nos pas. Nous ne

rencontrons que des tetels, une antilope de petite taille, et deux

longs quadrupèdes de la grosseur et de la couleur d’un renard,

mais plus bas sur pattes, dont le nom, ici, est lolokadjia, durban en

arabe, et que je ne connais pas. A 11 heures, nous regagnons le camp.

Bientôt arrivent une dizaine de femmes de Banda. Elles nous apportent

des bourmas pour l’eau. Nous n’avions oublié que cela. De taille

moyenne, les plus jeunes sont de proportions très harmonieuses. Les

autres sont lourdes. Toutes sont nues, à part un petit triangle de

cotonnade placé comme il sied.

J’ai appris ce matin, moitié par expérience, moitié par les

réponses de Do et de Paki, que lorsqu’un rhinocéros fait face, il

est vain de tirer à l’épaule ; le front, d’autre part, n’est

pas vulnérable. Il faut viser le poitrail, s’il lève la tête,

sinon, le défaut antérieur de l’épaule ou, mieux encore, quand

on le peut, se déplacer, afin de le voir au moins de trois quarts :

ceci, de même que tout ce qui suivra, s’applique au fusil dont je

me sers. Je ne parle pas des armes de gros calibre, puisque je n’en

ai pas.

Nous battons l’après-midi un nouveau secteur. En dieux

heures de marche rapide, nous ne relevons pas une seule empreinte

intéressante. Ou le grand gibier, très capricieux et très mobile,

a quitté la région, le rhinocéros de ce matin n’étant alors

qu’un attardé, ou Do ne juge pas mon tir suffisamment précis,

et s’arrange pour me ménager un minimum d’occasions.

Je tue encore une antilope pour mes hommes. Mais m’apercevant,

lorsque, vers cinq heures, j’exprime le désir de prendre mon tub,

qu’ils ont négligé d’aller chercher la provision d’eau qui

m’est nécessaire, afin de pouvoir manger plus vite, je reprends

la viande et je la fais brûler sous mes yeux. Leur gourmandise en

souffrira, mais non leur appétit lui-même, car ils ont avec eux une

large provision de mil — leur nourriture ordinaire ; aussi puis-je

me permettre sans inhumanité cette petite punition.

Puis je tiens conseil avec Do et Paki — Paki, tant que Do est là,

se borne à nous accompagner et à exprimer des avis ; je ne veux

pas plus d’un chasseur armé avec moi. Nous décidons de repartir

pour Banda le lendemain matin. Après quoi nous passerons le fleuve

et tâcherons de gagner le soir même le petit village de Bambara,

qui m’est également signalé comme un centre excellent, et qui,

de toute manière, se trouve sur notre route vers l’Est.

Au lever du jour, on plie ma tente. Les méharistes de nos compagnies

sahariennes, si supérieurs pour tout ce qui concerne le désert,

et ceux de nos sections soudanaises, il y a deux ans, n’ont jamais

pu procéder convenablement ni au remontage ni au démontage de

celle-ci. C’étaient toujours des à-coups, de faux mouvements,

dont mon pauvre matériel souffrait d’une manière de plus en plus

évidente. Je suis surpris de l’adresse et du soin avec lesquels les

porteurs Saras s’acquittent de cette opération, sous la direction

éclairée du savant Denis, il faut le dire. Le point faible de

beaucoup de tentes, c’est, à mon avis, la tige métallique qui,

fixée à la partie supérieure de chacun des deux montants, dont elle

prolonge l’axe de quelques centimètres, reçoit l’extrémité,

trouée pour son passage, de la traverse constituant l’arête

du toit. Si, durant le dressage, l’homme qui tient l’un des

montants l’incline à droite, pendant que celui qui tient l’autre

l’incline à gauche, ce qui se produit constamment, les trous de

la traverse, qui restent parallèles entre eux, exercent, sur ces

tiges métalliques, un effort de torsion qui, souvent répété,

les coude d’abord, les brise ensuite, et rend alors la tente

inutilisable. Faire donner aux tiges menacées un diamètre qui leur

assure une très grande résistance, vérifier en même temps si le

collier métallique qui enserre et consolide le bois dans lequel elles

sont plantées, est d’une bonne épaisseur, ne pas mettre la clavette

qui empêche les deux parties de la traverse horizontale de tourner

l’une dans l’autre, emporter, par surcroît de précaution, un

montant de rechange, ou simplement une moitié supérieure de montant,

tels sont les moyens que j’emploie pour parer à cet inconvénient,

et sauvegarder tout ensemble mon confort, mon hygiène et mon repos.

Je déjeune à Banda, où je trouve ma case pleine de termites. Ils

ont vite remarqué ma présence, et dès ce moment, ils commencent

à se laisser tomber du toit, sur ma tête, sur mes épaules, sur

ma table, où mon assiette et mon verre ne sont pas épargnés. Ils

sont inoffensifs, ne mangeant que les effets — avec une incroyable

célérité, du reste, comme je l’ai déjà dit ; mais ces espèces

de grosses fourmis blanchâtres restent d’un commerce sans agrément.

Je viens de parler de mon verre : une indication pratique à ce

propos. Si l’on vient, en route, à perdre son gobelet, et qu’on

ne veuille pas boire dans une calebasse, on prend une bouteille

— il est bien rare qu’on n’en ait pas dans ses bagages

— et on la ceinture, à mi-hauteur, de deux grosses ficelles ou

cordelettes bien serrées, séparées entre elles par un espace d’un

centimètre. Elles auront pour objet d’empêcher une troisième

ficelle, dont je vais expliquer le rôle, de s’écarter à droite

ou à gauche. Cette troisième ficelle, d’un mètre environ, sera

nouée par l’une de ses extrémités à un point fixe, le tronc

d’un arbre par exemple ; à l’autre extrémité on attachera par le

milieu une petite traverse de bois d’une quinzaine de centimètres ;

un homme, faisant face au point fixe, prendra la ficelle, la passera

une fois autour de la bouteille entre les deux cordelettes guides,

sans la nouer, et, rapprochant ses jambes l’une de l’autre, la

maintiendra entre elles, tendue, au moyen de la traverse. Alors,

prenant la bouteille à deux mains, il imprimera à celle-ci

un mouvement de va-et-vient entre le point fixe et ses jambes de

manière à échauffer, par frottement, la surface en contact avec

la ficelle ; il suffira de quelques instants, après lesquels un

aide versera doucement, sur ce verre chaud, un peu d’eau froide ;

le verre se cassera, et la bouteille sera divisée en deux par une

section circulaire, la partie inférieure constituant un robuste

et profond gobelet. On limera ensuite légèrement les bords afin

d’aplanir les saillies coupantes.

Une autre recette.

J’ai déjà dit ce qu’est un photophore ; cela se casse ; d’une

manière générale, il n’est guère d’objet, si solide soit-il,

qui résiste longtemps aux soins quotidiens d’un serviteur noir. On

peut alors remplacer le bougeoir par un gobelet de ce genre ; pour

le verre, on prendra la partie supérieure d’une bouteille de la

forme dite de Saint-Galmier, coupée à une hauteur choisie de telle

manière que son diamètre, à cet endroit, soit un peu inférieur

à celui de la partie « bougeoir », et privée, toujours par le

même procédé, de sa partie la plus rétrécie — le goulot ;

cela donnera une sorte de tronc de cône. On remplira le « bougeoir »

d’un sable dans lequel on plantera la bougie et sur lequel on

posera le verre. C’est là une seconde application de l’opération

facile que je viens de décrire — et une raison de plus pour avoir

toujours avec soi trois ou quatre bouteilles vides.

Nous partons après déjeuner. Le Chari présente bientôt un gué dont

nous profitons ; puis nous nous enfonçons, par un étroit sentier,

dans une brousse basse, verte, claire et gaie.

La nuit que je passe au petit campement Bambara, isolé en plein bois,

est marquée par une violente tornade. L’eau coule à travers le toit

de ma case et a bientôt inondé mon lit. Je me lève et j’attends

la fin ; cela dure une heure ; puis, sur une natte demeurée à peu

près sèche, je retrouve repos et sommeil.

Le lendemain matin, 22 mai, nous partons pour la chasse un peu

après 6 heures, dans la direction du Sud-Est. Notre intention est

de décrire un demi-cercle de ce côté, le matin ; un autre, du

côté opposé, l’après-midi. Les circonstances, d’ailleurs,

devaient en décider autrement.

Nous entrons tout de suite dans ce que j’appellerai la petite

brousse, très fréquente sous cette latitude ; elle est faite

d’arbustes de 3 à 4 mètres, rapprochés sans être pressés ;

entre leurs troncs grêles croît parfois une herbe dure, longue

d’un mètre environ, tantôt droite, tantôt couchée et, dans ce

cas, gênante pour la marche, parce que le pied s’y prend.

Après avoir relevé quelques empreintes, malheureusement anciennes,

de buffles et d’élans, — je passe sous silence le petit gibier

— nous traversons une dépression herbeuse dont le fond retient

encore un peu d’eau, puis nous tombons sur une piste fraîche de

rhinocéros que je décide de suivre.

A la petite brousse succède bientôt une végétation plus riante ;

une herbe verte comme du gazon, encore si courte qu’elle semble

rasée, tapisse agréablement un sol plan où de gros arbres mettent

de nombreuses taches d’ombre. Le tronc de beaucoup d’entre eux

s’enchâsse jusqu’à deux et trois mètres dans l’argile jaune

d’une termitière ; des lianes, des broussailles s’élancent de

leur pied pour rejoindre en désordre leurs premières branches.

Nous observons, chemin faisant, des empreintes de girafes et d’autres

empreintes de buffles, mais toutes de la veille.

[Illustration : Un hippopotame, tué quelques heures plus tôt,

est ramené au rivage pour y être dépecé.

(Page 172.)]

[Illustration : Femmes Saras à soundous, dans la région de Kiya-bé.

(Pages 174 et 406.)]

Quoique nous marchions très rapidement, il ne semble pas que nous

gagnions de terrain. Je commence à désespérer, quand, vers 10

heures, Do et Somali, qui me précèdent, s’arrêtent brusquement,

reculent d’un pas et se baissent. Somali, sans parler, vite, me

passe mon fusil et me montre un point, devant lui.

Je regarde, mais il y a, à une quinzaine de mètres, derrière un

arbuste aux branches étalées, une grosse termitière qui me bouche

la vue.

« Là, là », me dit tout bas Somali, sur un ton pressant. Je ne

vois toujours rien, c’est à ne pas comprendre. Je fais doucement

un pas vers la droite. La termitière, à ma stupeur, se déplace du

même côté, avec un reniflement sonore : c’est le rhinocéros en

personne. Il s’est roulé dans la boue argileuse, et en a pris la

couleur et l’aspect.

Ce n’est pas toujours un avantage de trop approcher son gibier,

à moins qu’on ne l’ait vu de loin et qu’on ne se soit dirigé

en conséquence. Il devient, en effet, très difficile de manœuvrer

sans attirer son attention. Or il ne faut pas oublier que sur les

animaux d’une certaine taille, et, je le répète, avec un fusil de

petit calibre, il n’y a que quelques points où la balle produise

un effet appréciable ; toucher ailleurs, c’est, pour le résultat

de la chasse, exactement comme si on ne touchait pas. On peut ainsi

manquer une occasion qui laisse d’autant plus de regrets qu’elle

semblait, à première vue, plus favorable. On risque encore, si la

bête est irritable, de déterminer une réaction, et d’avoir alors

bien peu de temps pour aviser.

Mon rhinocéros, justement, est aussi mal placé que possible : il

se présente de face, a la tête baissée, et me regarde. Au front,

ma balle ne traversera probablement pas son crâne. Je ne vois pas

son poitrail, qui serait, lui, vulnérable. Je me décide à viser

l’épaule et, la situation comportant une certaine circonspection,

je fais signe à Do de se préparer à tirer aussi. Nos deux coups

portent. Pendant que je recharge en toute hâte, prêt à sauter

de côté, la bête fait un demi à gauche et se sauve au grand

trot. Do se précipite à sa suite, et m’empêche par là de placer

une deuxième balle. Paki, puis moi, puis Somali, nous suivons à

toutes jambes.

La difficulté du terrain — nous venons de rentrer dans la petite

brousse, et il y a des herbes et des trous — nous oblige, après

quelques minutes, à reprendre notre allure habituelle, et, silencieux,

attentifs aux indices, à pas pressés, nous marchons sur les traces.

Je ne les trouve pas encourageantes. Un peu de sang d’abord,

puis rien. Un court sillon que le membre antérieur droit creuse

parfois dans le sol atteste une fracture, mais c’est insuffisant

pour donner la certitude du succès final. A 10 h. 50, pourtant,

le terrain révèle une chute ; à 11 h. 45, nous constatons que

l’animal est encore tombé ; aucun arrêt prolongé, néanmoins.

Il nous emmène souvent, maintenant, dans de hautes herbes serrées,

où, malgré toute notre ardeur à le rejoindre, nous souhaitons

chaque fois ne pas le rencontrer. Nous ne l’y verrions pas à

un mètre. S’il nous sentait, nous l’aurions sur nous dans

l’instant. Nous les traversons, pas à pas, l’oreille aux aguets,

le fusil prêt, et c’est chaque fois avec satisfaction que nous

en sortons.

Nous nous arrêtons dix minutes. Puis, comme nous nous éloignons de

plus en plus, j’envoie un homme à Bambara dire que tout le monde

se mette en route pour le village de Motokaba, dont nous suivons

sensiblement, me dit-on, la direction.

A 1 heure, nouveau repos, d’une demi-heure cette fois. Il est

troublé par une multitude de petites mouches, qui s’assemblent

en essaims, tourbillonnent autour de nos têtes, se posent sur nous,

entrent dans nos yeux, dans notre bouche, dans nos oreilles. Elles ne

piquent pas, mais sont odieuses quand même ; en outre, si lentes à

s’envoler que chaque fois qu’on veut les chasser, on en écrase

cinq ou six ; elles laissent alors sur la peau une odeur pénétrante

et désagréable. Leur nombre augmente de plus en plus, et malgré

que la fatigue commence à se faire sentir, c’est avec soulagement

que nous reprenons notre marche.

Cette halte avait aussi, d’ailleurs, un motif tactique. En voyant que

l’animal ne s’arrêtait pas, j’ai pensé que nous le suivions

peut-être de trop près, et que le bruit constant de notre approche

le privait de la quiétude nécessaire à la pause et peut-être au

sommeil qui auraient pu nous le livrer.

A deux heures, il marchait toujours. Nous tînmes un rapide

conciliabule ; Do et Paki qui, au début s’étaient montrés pleins

de confiance dans le succès, se trouvèrent d’accord pour exprimer

cette fois un avis pessimiste. Cette persistance de la bête à fuir

sans arrêt, ou presque, déroutait leurs prévisions. Son avance,

maintenant, ne cessait d’augmenter. Il n’y avait plus grand’chose

à espérer.

Je me suis rangé, non sans regret, à cet avis de

l’expérience. J’avais, je m’en suis rendu compte ensuite,

commis une faute dès le début. Au lieu de tirer dans des conditions

si défavorables, j’aurais dû mettre en joue simplement,

et attendre. L’arbuste qui me séparait du rhinocéros était

assez résistant pour qu’il ne pût me charger sans le tourner

d’abord. Au surplus, il n’était pas sûr qu’il me chargeât,

et peut-être aurait-il simplement détalé. Dans les deux cas,

je l’aurais vu un instant de côté et c’était suffisant pour

loger utilement ma balle.

Une balle mal placée nuit plus qu’elle ne sert. C’est un coup

de fouet qu’on donne à un animal qu’on veut approcher.

A 4 h. 30, nous sommes arrivés à Motokaba ; nous avions fait à

peu près 45 kilomètres, en grande partie sous le soleil, et pour

rien. Mes serviteurs m’y ont rejoint vers huit heures, m’apportant

à la fois mon déjeuner et mon dîner. Une nouvelle tornade, un toit

dans le même état que celui de la veille, me ménageaient encore

une douche pour la nuit. C’est peut-être ce qui m’a reposé,

car je me suis réveillé vers 5 heures dispos, les pieds intacts et

les jambes légères. Tous les secrets de l’hygiène ne sont pas

connus. J’ai immédiatement réglé les détails de la journée :

départ de Do, que je n’avais engagé que pour trois jours, et

sur l’assurance qu’il m’avait donnée de me faire trouver un

lion ; il est d’ailleurs d’une suffisance dont je ne saurais

m’accommoder longtemps ; observations bien senties au chef, sur

l’état du toit de son campement ; paiement des vivres fournis par

le village ; fixation de l’étape du jour — Béguégué — où

Denis, Ahmed, les gardes et les porteurs vont se rendre directement,

pendant qu’avec Paki et Somali, je tenterai de nouveau la fortune.

Aujourd’hui, il me faut absolument refaire ma provision de

viande. Tout le monde est fatigué ; c’est, actuellement, pour nous,

un aliment indispensable. Si nous ne rencontrons rien d’intéressant,

nous nous attaquerons aux tetels. J’abandonnerai à Paki, selon

mon habitude lorsque j’ai un chasseur avec moi, le soin de cette

opération sans attrait.

Nous coupons d’abord des pistes anciennes d’hyènes,

d’éléphants, d’élans, puis nous tombons sur des empreintes

de girafes datant de quelques minutes. Bientôt, à 500 mètres,

j’aperçois trois de ces animaux. L’endroit est très favorable à

l’approche : plaine découverte, avec de petits arbres clairsemés

aux branches descendant jusqu’à terre ; on peut marcher vite, et

voir constamment sans cesser de se couvrir. Une demi-heure après,

les trois grands corps clairs tachés de fauve sont étendus immobiles

sur le sol.

Je ne comptais pas tuer de girafes cette année. Ce sont des êtres

doux et décoratifs, et ce massacre me répugne un peu. Mais, comme

je l’ai dit tout à l’heure, il me fallait me réapprovisionner

en viande ; et je préfère, les jours qui vont venir, ne pas

être obligé de tirer des antilopes, parce que les coups de fusil

risqueraient d’inquiéter et d’éloigner l’espèce de gibier que

je recherche. J’ajoute que la viande de la girafe est de beaucoup

la meilleure que j’aie mangé sous cette latitude.

Une antilope, nous en verrons une tout à l’heure, si familière

que nous nous en amusons tous ; elle nous regarde, s’approche,

s’arrête, puis nous suit. Pour un peu, elle nous accompagnerait au

campement. Après elle, une autre troupe de girafes croise ma route,

à 200 mètres. Je les épargne cette fois.

Vers dix heures et demie — il y a quatre heures que nous avons

quitté Motokaba — nous nous arrêtons un quart d’heure. Je mange

une sorte de gros navet sauvage qui, à défaut de goût, est très

aqueux et désaltère ; il y en a une assez grande quantité, et de

temps à autre les hommes en déterrent un ou deux. On trouve aussi

dans toute la région des fruits ronds, de la couleur d’une prune de

mirabelle, un peu plus gros, à la fois sucrés, amers et acides, très

rafraîchissants. Leur nom, en arabe, est amedeke. Puis d’affreuses

petites mouches semblables à celles d’hier s’assemblent autour

de nous et nous chassent. A 11 heures, nous apercevons les quelques

cases de Béguégué.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 13 / 34 段