Après une heure et demie, nous tombons en arrêt sur une piste de

rhinocéros ; elle ne date que de quelques instants. Mais notre chance

n’ira pas plus loin. Nous avons suivi l’animal, sans le voir,

durant deux heures ; ensuite, comme nous nous étions arrêtés,

cherchant les traces devenues soudain moins nettes, près d’une

petite plaine, nous avons entendu, à cinquante mètres devant nous,

un souffle fort, quelques piétinements lourds dans de hautes herbes

violemment agitées, et nous avons compris que la bête, rejointe

enfin, nous avait éventés et avait fui.

Il y avait deux ans que je n’avais approché un de ces grands

animaux. J’ai retrouvé l’impression très particulière, un peu

troublante, que donne à l’homme, chétif près d’eux, la plupart

des manifestations de leur vie et de leur activité : le bruit de

leur souffle, puissant et profond comme celui d’un soufflet de

forge, celui de leur course, sourd et pesant, la vue de leur piste,

lorsqu’ils ont dû se frayer un passage à travers la végétation ;

l’intensité de l’odeur que certains — les buffles surtout —

dégagent et laissent derrière eux dans l’air, ou sur le sol où

ils se sont couchés.

L’être humain, habitué à vivre parmi des animaux dont le cheval

et le bœuf sont les plus forts, se sent d’abord déconcerté par

l’échelle à laquelle s’inscrivent pour ses sens les divers

indices de leur récent passage ou de leur présence proche.

On s’y fait vite, du reste.

Désappointés, mais connaissant par expérience que les

désappointements de ce genre ne sont que trop normaux en pareil cas,

nous avons repris notre marche, tantôt rapide quand le sol meuble

nous montrait des traces bien marquées, tantôt lente et hésitante,

quand il devenait plus dur et qu’il fallait chercher. Après une

heure, nous avons dû abandonner tout espoir. La bête ne cessait de

marcher rapidement ; elle ne s’était pas arrêtée une seule fois.

Nous n’avions plus qu’à prendre le chemin du retour en nous

dirigeant sur Niroum, ce que nous avons fait.

En route, comme nous nous préparions à traverser une large

dépression verdoyante, Somali signale, au milieu de celle-ci, un

troupeau d’une douzaine de gros animaux, qui, de loin, semblent

être des buffles. Nous nous glissons à travers de petits épineux qui

vont nous cacher à leurs yeux, et nous arrivons à 150 mètres. Ce ne

sont que des kobas — espèce d’antilope — mais énormes. J’en

tire un et je le blesse ; toute la troupe s’éloigne ; je ne la

poursuis pas.

Il y a cinq heures maintenant que je marche sous le soleil et je n’ai

qu’un très petit entraînement. Je suis las, et je cherche des yeux

depuis un moment, avec cette impatience de l’arrivée que connaissent

tous les voyageurs, les cases du village où m’attendent le repos,

mon campement, mon confort. Voici, là-bas, entre les arbres, deux

petites taches jaunes ; ne sont-ce pas leurs toits ? Elles sont

ici toutes neuves, en paille très claire. Je baisse les yeux, je

m’impose de cesser quelque temps de regarder, pour me ménager le

plaisir de les voir nettement tout à coup, et m’en faire un peu

la surprise. Mais ce n’était qu’un champ d’herbes sèches que

me laissaient voir les intervalles des arbres, un très grand champ,

et qu’il va falloir traverser. Une fois encore, un peu plus loin,

j’ai une fausse espérance. Puis, enfin, j’ai bien vu : ce sont

elles ; toute ma fatigue est oubliée.

A l’étape de l’après-midi, je marche deux heures. Le soir,

je constate avec consternation que je suis fortement blessé aux

pieds. J’ai voulu aller trop vite. Pourrai-je chasser demain ? Ici,

la moindre écorchure peut amener de l’adénite, et ce sont alors

plusieurs semaines d’immobilité forcée.

Je me fais porter, le lendemain matin, aussi près que possible du

terrain de chasse. Ce qui me gêne le plus est une ampoule du diamètre

d’une pièce de cinq francs, qui me prend tout le talon. Je n’ai

pas mis de chaussettes, et je me suis abondamment enduit la peau de

vaseline. Nous quittons la route après une demi-heure et je descends :

en appuyant surtout sur la pointe du pied, cela va quand même. J’ai

avec moi Somali, Dakour et deux hommes du village.

Au bout d’un instant, l’un de nos guides assure avoir entendu mugir

des buffles, et quoique je sois là surtout pour les rhinocéros,

je tirerai évidemment ce que je trouverai. Nous changeons donc

de direction pour aller du côté d’où vient ce bruit de bon

augure. D’empreintes, aucune.

Nous atteignons une petite mare entourée d’arbres, déserte. C’est

là, me disent les indigènes, qu’ils viennent boire ; mais

aujourd’hui, ils ont fini. Je le vois bien. Je donne l’ordre

de rentrer.

Nous voyons, au retour, une empreinte de rhinocéros. Elle est du

matin, affirme Dakour ; d’hier, dit Somali, qui prouve, en imprimant

son doigt à côté d’elle, et en comparant l’aspect des deux

traces, qu’il a raison.

Puis, un troupeau d’une vingtaine de katanbourous passe devant nous,

à 100 mètres. Je tire. Toute la bande, au trot, disparaît entre les

arbres. Nous allons voir le point où elle s’y est enfoncée. Comme

nous en sommes tout près, un souffle fort, bref, précipité,

venant des broussailles, nous arrête net, en alerte. Je complète

l’approvisionnement de mon fusil, et nous approchons, pas à pas.

Un bruit, un corps au pelage foncé qui se lève, part au galop,

et disparaît : c’est seulement l’un des katanbourous de tout à

l’heure ; il a le museau plein de sang ; la terre, à l’endroit

qu’il quitte, en est arrosée ; ma balle l’a touché aux poumons.

Nous prenons la piste, facile à suivre ; et, après deux minutes

à peine, nous le trouvons mort, sous un arbuste, où il est allé

cacher les derniers instants de sa courte agonie.

J’arrive bientôt au campement, que je voudrais quitter à trois

heures. Mais il est impossible d’avoir un renseignement précis sur

la distance qui nous sépare du prochain village. Je m’épuise à

poser successivement à Dakour, au chef, à un guide que le chef de

la région m’a donné, à mes gardes, la question traditionnelle :

« Si nous partons quand le soleil sera ainsi, où sera-t-il quand

nous arriverons ? » les temps de marche qu’on m’indique varient

du simple au double. Je finis par me résigner à ne reprendre la route

que le lendemain matin. Comme elle suit le fleuve, je louerai pour moi

une pirogue afin de ménager mes pieds et de pouvoir, l’après-midi,

chasser un peu.

Je suis reparti à l’aube. La pirogue n’était pas très

confortable. Nous étions en marche depuis un quart d’heure

lorsque l’eau commença à sourdre à travers la natte sur

laquelle j’étais étendu. Somali, que j’avais pris avec moi,

s’est employé à la rejeter par-dessus bord à l’aide d’une

calebasse, et nous avons marché sans incident jusqu’à un point

où il a été possible, avec un peu d’argile prise sur la rive,

et un morceau de bois, de pratiquer une réparation de fortune. Ces

pirogues sont d’un seul tenant, creusées dans un tronc d’arbre,

mais recousues souvent, en maint endroit, avec des liens pour le

passage desquels on pratique préalablement une série de trous. On

y met même des pièces. Pour assurer l’étanchéité, on place

alors, sur la section, un faisceau de paille qu’on prend et serre

dans la couture. Mon étape s’est passée sans autre incident que

la prise d’un assez gros poisson qu’un de nos deux pagayeurs,

celui de tête, a harponné, fort adroitement, d’un coup de sagaie.

Le paysage, ici, se modifie légèrement. Nous venons de laisser

derrière nous, sur la rive gauche — que nous avons, puisque nous

remontons le courant, à notre droite — la ligne longue et basse

des hauteurs boisées de Niellim. Le fleuve devient plus étroit, plus

herbeux. Des semis de rochers, d’ordinaire arrondis, s’y montrent.

A Coign, où nous arrivons à quatre heures — c’est aujourd’hui,

depuis Yaoundé, mon 2.000e kilomètre — je me renseigne sur la

faune du lieu. Buffles et girafes abondent, me répond-on ; mais les

gens qui passent — fonctionnaires, officiers, quelques commerçants

— tirent des coups de fusil nombreux qui éloignent le gibier de

la rive ; les chances d’en rencontrer sont faibles.

Je m’abstiens.

Je ne trouverai à Coign, en fait d’animaux, que des insectes de un

à deux centimètres de longueur, d’un si beau rouge et d’un si

bel éclat qu’on les croirait découpés dans une pièce de velours

cramoisi. Ils sont d’ailleurs communs ici.

Je n’ai vu le chef de Coign que le lendemain matin. Il était

absent quand je suis arrivé. On m’avait dit que c’est tout

près de là qu’Hubert Latham a trouvé la mort en chassant, et je

tenais, si c’était possible, à faire une pieuse visite au lieu

de l’accident.

Je n’étais pas des familiers de Latham, les circonstances ne nous

ayant pas rapprochés assez souvent pour cela. Mais j’avais une

sincère admiration pour sa remarquable bravoure, en même temps que

pour son exceptionnelle maîtrise d’aviateur. Je l’avais rencontré

à Mourmelon au début de 1910. J’y subissais les épreuves du

brevet de pilote. Lui, déjà célèbre, venait parfois y faire

quelques vols ; j’appréhendais de le trouver un peu grisé par

ses succès ; il s’est montré au contraire, très affable, très

gentleman, tout disposé à aider de ses conseils les débutants qui,

comme moi, ambitionnaient d’en recevoir de lui. Je lui ai gardé un

souvenir reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle, durant toute

une soirée que nous passâmes ensemble, il répondit aux multiples

questions que mon ami le regretté capitaine Dickson et moi-même

lui posions les unes après les autres.

Le chef est venu à sept heures ; mais dès le lever du jour,

un des plus anciens habitants du village, instruit de mon désir,

s’était offert à m’accompagner. Il n’y avait guère qu’un

kilomètre à faire. A travers une plaine sèche, semée de nombreux

arbustes et légèrement broussailleuse par endroits, nous sommes

arrivés au pied d’un assez gros rocher aux pentes verdoyantes

qui domine une dépression large et peu accusée, le bahr Kéré. A

droite du rocher, une petite place nue d’une quinzaine de mètres de

diamètre, circonscrite par un mince rideau de végétation. Devant,

dans la dépression, à trente mètres, quelques mares, perdues dans

l’herbe demeurée épaisse et verte à cet endroit. Près de ces

mares se trouvait le buffle.

Hubert Latham, venant de Fort-Archambault, descendait le fleuve sur

une embarcation. A l’embouchure du bahr, réputé giboyeux, il

accosta, vit l’animal, et, faisant un long détour pour n’être

pas aperçu, il gagna la place nue que je viens de dire ; de là,

dissimulé, il tira et toucha au ventre.

Le buffle prit la fuite, passa derrière Latham et s’arrêta, à

quelque distance, sous un arbre. Le chasseur le suivit, le rejoignit,

et lui brisa cette fois une jambe de derrière au-dessous du jarret.

Le buffle de qui on a brisé une jambe de devant au-dessus du

genou marche lourdement, mais assez bien, sur les trois pattes qui

lui restent ; au-dessous du genou, il croise la jambe brisée sur

l’autre, l’appuie de la sorte, et peut courir. La fracture de

la jambe de derrière au-dessus du jarret l’arrête et, souvent,

le jette à terre ; plus bas, elle lui laisse encore une certaine

mobilité : il se déplace en s’aidant de la partie indemne. Celui

qu’attaquait Latham s’enfuit encore une fois, quoique avec

peine, et se réfugia sous un autre arbre, très proche, où il

s’affaissa. C’est alors que Latham s’approcha de lui à quelques

mètres, avec sa hardiesse habituelle, afin de l’achever.

L’animal rassembla ses dernières forces et, brusquement,

chargea. Latham épaula rapidement et tira presque à bout portant. Son

fusil éclata, et dans l’instant, la bête furieuse se trouva sur

lui. Il avait avec lui trois indigènes, mais sans fusil, qui ne

purent le dégager.

Le buffle fut tué peu après par les habitants du village. Tel est

le récit que me fit mon compagnon. Il m’a donné une impression

d’exactitude. Le chef, qui est arrivé sur ces entrefaites, me

l’a confirmé de point en point.

J’ai pris des photographies des trois endroits. Une pyramide

de pierre doit s’élever aujourd’hui sur le lieu de

l’accident. L’administration avait fait construire un petit

monument de briques à l’embouchure du bahr Kéré, mais les crues

annuelles n’en ont rien laissé.

L’étape, assez longue, qui m’a conduit ensuite à Mairoum, a été

banale ; j’ai aperçu, comme presque chaque jour, des hippopotames,

dont certains, émergeant cette fois jusqu’au tiers du corps, se

chauffaient le dos au soleil ; plusieurs crocodiles, des biches qui

venaient boire, de nombreux oiseaux, et une petite tortue d’eau aux

yeux vifs et au museau allongé, que les piroguiers ont prise et qui,

lorsqu’elle atteint son entier développement est, paraît-il,

agressive, et redoutée des indigènes.

J’ai aperçu devant moi, durant quelques minutes, la baleinière

d’un jeune officier qui allait, lui aussi, à Fort-Archambault,

mais je n’ai pas cherché à le rejoindre. Nous nous étions

rencontrés hier déjà et j’avais eu le plaisir de causer fort

agréablement avec lui durant une demi-heure ; cela suffit, ici,

à mes ambitions. Je ne sais rien des événements d’Europe, et

les sujets de conversation sont vite épuisés.

Peu de villages sur le fleuve, un ou deux, très petits, et dont l’un

n’était qu’une sorte de campement où on faisait du sel avec du

bois de doum. Ce sel n’est pas mauvais, mais brûle légèrement

la langue.

Le lendemain, j’arrivais à Fort-Archambault. C’est, en cette

saison, un des séjours les plus plaisants du Tchad. De vastes places

plantées de manguiers aux excellents fruits et de flamboyants aux

fleurs écarlates alternent, le long du Chari, avec des groupes

de petites constructions simples — bâtiments administratifs,

logements de fonctionnaires, une factorerie — entourées de jardins,

espacées entre elles, tantôt alignées, tantôt disposées avec

une irrégularité heureuse.

A trois cents mètres environ du fleuve, une grande et belle

avenue suit la ligne de son cours sur une longueur de plusieurs

kilomètres. D’autres avenues sensiblement perpendiculaires à

la première s’amorcent vers l’intérieur des terres ; entre

deux de celles-ci, le camp qu’occupaient les tirailleurs avant

que la garnison eût été réduite à un détachement de quelques

hommes, puis le marché. L’ensemble est aéré et clair. Des

villages indigènes, qui réunissent un total de plusieurs milliers

d’habitants — Saras, Baghirmiens, Bornouans, Haoussas, etc. —

s’espacent autour de la ville.

Une aimable réception m’y attendait. En l’absence du chef de

circonscription, en tournée, M. Bélan, chef de la subdivision,

M. Fourastié, M. Libéral, directeur des Postes, ont tout

fait pour m’en rendre le séjour agréable et ont parfaitement

réussi. Quelques heures après mon arrivée, M. Bélan, qui emploie

ses congés à la chasse — il a même connu l’émotion rare,

et peu enviable, d’être renversé et piétiné par un buffle

blessé qu’un chasseur indigène a abattu fort opportunément —

me donnait des indications précieuses pour mes projets : lions à 30

kilomètres, élans dans la région. Je décidai séance tenante de

partir le lendemain matin pour deux ou trois jours afin d’essayer

de joindre ces deux gibiers si tentants. Ma nuit, toutefois, a

été fâcheusement troublée. Je m’étais levé vers une heure,

chassé de mon lit par la chaleur, et je m’étais assis, ma lampe

allumée, devant la porte ouverte de ma chambre. Deux grandes mouches

grises de plusieurs centimètres de long, sont entrées bientôt,

puis d’autres, puis tout un essaim ; les indigènes les nomment

andennan et en craignent particulièrement la piqûre ; j’étais

entouré de leur bourdonnement ; je ne pouvais faire un geste sans

en heurter une. Je me suis réfugié en hâte sous ma moustiquaire

étouffante ; mais le bruit qu’elles ont continué de faire pendant

plus d’une heure en tournant autour de mon lit me causait une

inquiétude irritée.

Michelet, dans un beau livre, porte sur l’insecte son attention

apitoyée. Il blâme, avec une finesse où l’on sent un peu

d’émotion, la cruauté dont l’humanité fait preuve à son égard.

« Provisoirement, dit-il, on le tue. Il est si petit qu’avec lui,

on n’est pas tenu d’être juste. »

On sent dans cette phrase de la pitié, quelque amertume et une

manière de leçon.

Il est impossible, à quiconque a vécu aux colonies, de partager sa

sollicitude et son scrupule. Les insectes y sont nos ennemis les plus

cruels et les plus dangereux tout ensemble. Leurs attaques y troublent

notre paix, notre repos, gâtent les admirables spectacles que nous y

ménage la nature, nous inoculent les maladies les plus redoutables. On

a coutume de dire que les principaux dangers de ces contrées, pour un

voyageur, sont les fauves. Cela fait, je dois le reconnaître, beaucoup

mieux dans un récit. Mais les pauvres fauves, malgré leur puissance,

à part des incidents absolument exceptionnels, ne demandent qu’à

nous céder la place ; il faut même, j’en sais quelque chose,

se donner beaucoup de peine pour les approcher. L’insecte, lui,

nous poursuit inlassablement de ses piqûres, de son venin, de son

répugnant contact. C’est une perpétuelle et odieuse obsession.

L’après-midi me ménageait la bonne surprise de voir arriver

mon vieux chasseur Paki. Il a enfin retrouvé ma piste. Ahmed me

l’annonce, et dans l’instant il est devant moi. Je le regarde. Il

est tel qu’à mon précédent voyage. Sa barbe, qui était déjà

grise, est presque blanche. Mais ses petits yeux vifs et enfoncés

gardent leur expression mécontente, et quand il sourit, son front se

plisse et ses sourcils se froncent sévèrement, comme pour tempérer

par un correctif l’amabilité de cet instant d’abandon. Il porte

une vieille chéchia rougeâtre, qu’il enfonce, replie, arrange en

calotte ; un large pantalon sac, serré aux chevilles, à la mode

indigène, qui jadis fut blanc. Il est sec, et me vient à peine

à l’épaule. Tel qu’il est, c’est un merveilleux pisteur,

un chasseur plein d’adresse et de sang-froid, et un brave homme.

Sa présence va changer un peu mes projets. Au lieu de partir demain,

je partirai après-demain, ce qui permettra d’ailleurs à tout

mon monde de passer tranquillement ici l’aïd el feter, fête de

la rupture du jeûne, : car la lune du Rhamadan est finie ; on a vu

la nouvelle lune hier soir ; c’est, comme on le sait, la condition

exigée — rigoureusement exigée — par la religion musulmane pour

le début et la cessation de cette période, de telle sorte qu’un

ciel nuageux peut en retarder la date ou en prolonger la durée. Puis,

au lieu de revenir ici après la pointe que je vais pousser dans le

sud, je me dirigerai directement, cette pointe faite, sur Kiyabé,

à l’est. Les renseignements qu’apporte Paki sont extrêmement

satisfaisants. Les éléphants, qui sont toujours les plus difficiles

à joindre, et dont la recherche doit dominer les préoccupations

dans un programme de chasse, abondent, me dit-il, tout près de là.

Nous quittons Fort-Archambault le 19 mai. M. Bélan a bien voulu

me céder 100 cartouches, ce qui porte ma provision à 628. Je suis

à peu près sûr, avec cela, de ne pas en manquer. J’ai engagé

un deuxième chasseur, nommé Do, qui connaît, mieux que Paki, la

région où je veux aller d’abord, et que je garderai, à cause

de cela, trois ou quatre jours. Ma petite troupe, en dehors de lui,

se trouve sensiblement augmentée. Paki emmène sa femme, la sœur

de sa femme, nommée Khadidja, son boy, le boy de sa femme, le boy

de son boy, et une petite servante, jeune personne d’environ sept

ans, nommée Hâmé, et qui est affectée à Khadidja. J’aime avoir

des indigènes avec moi. Ils animent mon entourage sans compliquer

ma vie ; et c’est le meilleur moyen d’observer leurs mœurs et

d’étudier leur caractère. En route, je marche d’ordinaire seul

avec un serviteur et un garde ; le reste du détachement suit. Au

campement, j’occupe la grande case — ou l’unique case, s’il

n’y en a qu’une, ou ma tente, s’il n’y en a pas. Ma petite

troupe se répartit comme elle veut alentour, à quelque distance

néanmoins pour que je ne sois pas gêné du caquetage de tout ce

monde, et seuls pénètrent chez moi mes serviteurs personnels. La

nuit, personne ne couche sous mon toit, quand j’en ai un, et si

je couche dehors, j’impose à tous une distance d’au moins 30 à

40 mètres, désireux que je suis de jouir en paix de l’espace qui

constitue ici l’un de mes privilèges les plus chers.

Je suis de nouveau, pour quelque temps, condamné au tippoy, car je

vais passer par des endroits où l’on rencontre assez fréquemment

la tsétsé.

Nous arrivons vers 11 heures au petit village de Banda, sur

la rive gauche du fleuve, à 18 kilomètres environ au sud de

Fort-Archambault. C’est à 10 kilomètres de là, vers l’ouest,

que se trouve le marigot qui m’est signalé et près duquel les

lions sont, paraît-il, nombreux. Je déjeune à Banda, je choisis

quelques objets qui me sont nécessaires pour passer vingt-quatre ou

quarante-huit heures dans les bois, et je me dispose à me mettre en

route avec Do, Paki, Denis, Somali, un garde et une demi-douzaine de

porteurs, laissant au campement le reste de ma troupe.

Quelques instants avant de partir, comme je m’agite, affairé,

dans ma case, veillant à ce qu’on n’oublie rien, Denis arrive,

d’un air triomphant. Il s’est mal conduit la veille, m’a fait un

dîner immangeable pour avoir fêté immodérément la fin du jeûne,

que d’ailleurs, étant chrétien, il n’avait pas pratiqué,

et cherche visiblement à rentrer en grâce.

« Il y a, me dit-il en hâte, une outarde qui se promène tout près

du camp. »

Il tombe très mal. Je suis maintenant tout au gros gibier. Je

n’ai aucune envie de tirer une outarde. Je sors pourtant, par

acquit de conscience. Denis, de moins en moins bien inspiré,

a attiré l’attention générale ; tout le monde est debout pour

assister au trépas de l’imprudent oiseau. Le malheur est que depuis

quelque temps, je manque en général quatre oiseaux sur cinq ; je

vais probablement me couvrir de ridicule et, en outre, faire perdre

confiance à Do qui, soucieux de sa sécurité et de la mienne, se

montrera alors beaucoup moins empressé à me mettre en présence

d’animaux susceptibles de réagir. Rien de plus fréquent avec

les chasseurs noirs, lorsqu’ils accompagnent un Européen. Outre

le souci de leur propre personne, ils sentent qu’ils ont un peu la

responsabilité de la sienne, sans posséder cependant l’autorité

qu’il faudrait quelquefois pour l’obliger à la prudence. Quand,

en outre, un animal réputé difficile ne compense ce caractère

par aucun avantage matériel bien établi à leurs yeux — grande

quantité de viande ou trophée de prix — leur enthousiasme se

trouve encore diminué. C’est le cas du lion, dont la peau, dans

le centre africain, est sans valeur, parce qu’elle est presque

toujours pelée et abîmée par endroits.

L’outarde est toujours là. Elle marche avec lenteur. Pendant que

je cherche un prétexte pour me dérober, j’entends Somali charger

mon fusil derrière moi. Il faut en prendre mon parti.

J’avance. J’avance à pas lents. Je n’ose pas taper du pied

franchement, cela se verrait ; mais je marche exprès sur les petites

branches sèches, je fais du bruit, je tousse un peu. Rien n’y

fait. Impassible, ne se doutant de rien, l’outarde continue avec

dignité son innocente promenade. Peut-être est-elle sourde ? Voilà

bien ma chance.

J’arrive à 60 mètres. Somali veut me passer mon fusil. « Toi

tirer, toi tirer, bientôt lui partir », me suggère-t-il tout bas.

« Trop loin », dis-je d’un ton sans réplique, à haute voix.

Mais qu’attend-elle donc !

Il n’y a plus que 50 mètres. Allons ! Il faut s’exécuter. Je

prends mon fusil, j’épaule avec lenteur, je vise, je tire. Des

ailes, un brusque envol. C’est, près d’elle, un oiseau plus

petit que des herbes me cachaient, et qui fuit en hâte. Elle, elle

est là. Elle a à peine bougé. Ma balle l’a tuée net.

Alors, négligemment, d’un air d’indifférence, comme si nul

doute n’était jamais entré dans mon esprit, je mets mon fusil

à la bretelle et je rentre à pas lents. Je ne vais même pas la

voir. Je laisse Somali courir à elle et lui ouvrir la gorge. Je

m’occupe d’autre chose. Je pose.

Après cela, enfin, nous partons.

Une heure de marche, d’abord, parmi des arbustes serrés. Toute

la faune du Jardin des Plantes, grossie de celle du Jardin

d’Acclimatation, serait ici que nous ne pourrions la voir, dans la

végétation drue qui nous entoure. Au bout de ce temps, une belle

plaine, et, tout de suite, un abouhourf (antilope cheval), un tetel,

une troupe de sangliers nous apparaissent. Rien de tout cela n’est

bien tentant, mais nous avons besoin de deux animaux : l’un pour

dîner, l’autre pour attirer les lions.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 12 / 34 段