La végétation, autour de nous, prenait un caractère moins

septentrional. Les palmiers deleb, par endroits, lançaient en nombre,

vers le ciel, leurs tiges droites, surmontées d’un bouquet de

feuilles, et les rives, dans les régions où leur élévation les

mettait à l’abri des inondations annuelles, étaient couvertes

d’une brousse assez épaisse d’où surgissaient de beaux arbres.

Enfin l’approche de la saison des pluies, après les coups de vent

de la semaine précédente, nous valait maintenant des orages, qui

n’étaient pas encore les grandes tornades, mais qui dépassaient

déjà l’intensité de ceux que nous connaissons en France.

Le 3 mai nous avons atteint Bosso. C’est un grand village, fait

de cases aux murs d’argile circulaires, surmontés d’un dôme

de paille aplati. Il appartient au pays Baghirmi, qui occupe la rive

droite du fleuve à la hauteur où nous étions. Comme dans beaucoup

d’agglomérations indigènes, des seccos entourent les groupes de

cases dont chacun forme une demeure. Les intervalles que ces seccos

laissent entre eux sont les rues. Parfois larges, ils se resserrent

souvent aussi de telle manière que je suis forcé de m’effacer pour

ne pas frôler à la fois deux clôtures de mes deux épaules. Le

tracé des voies de circulation ne paraît pas être intervenu dans

les préoccupations des constructeurs. Au lieu que dans une ville

moderne la ligne des rues commande la disposition des maisons, nulle

conception de cet ordre ne se manifeste ici.

Il y a à Bosso un poste télégraphique, tenu par un noir. J’y

trouve également un sergent télégraphiste en tournée. Il est,

quand j’arrive, en train de surveiller le travail de quatre hommes

du village qui finissent une grande pirogue, déjà creusée dans

le tronc d’un arbre de l’espèce appelée mouraï. Il a acheté

celle-ci à Miltou, un peu plus loin ; le prix en est de 250 francs ;

il vient la faire achever ici, car les habitants de Bosso sont

réputés pour leur habileté dans ce genre de fabrication ; les

bords, qu’ils façonnent en ce moment avec une sorte de hache,

sont aussi lisses que s’ils avaient été rabotés.

Nous essuyons le lendemain, comme nous venons de nous remettre

en route, la première vraie tornade de la saison. Elle n’est

pas spécialement forte, mais bien caractérisée. Vent furieux,

tonnerre, pluie violente. Nous n’avons même pas besoin de nous

diriger vers la rive, l’ouragan nous y pousse en un instant. Cette

fureur se calme vite, et nous repartons ; il y a, à cent mètres

devant nous, une nappe d’eau où le fleuve s’étale sur cinq ou six

cents mètres de largeur. Nous y sommes à peine entrés que le vent

s’élève encore et nous secoue fortement, menaçant de retourner la

baleinière dont mon abri de nattes, alourdi par la pluie, élève le

centre de gravité. Je ne veux pas m’aventurer dans ces conditions,

et je dis au capitat d’accoster de nouveau. Il m’objecte qu’il

n’y a plus rien à craindre étant donnée la direction du vent et

qu’on peut marcher. Je me borne à renouveler mon ordre, et nous

voici, une fois de plus, arrêtés. Moins d’une minute plus tard,

tout le monde se félicitait de ma décision, devant la violence avec

laquelle l’orage se déchaînait. Nous aurions sûrement chaviré.

En Europe, il y a chez le spécialiste un jugement, un raisonnement,

et souvent une conscience professionnelle qui font qu’on peut

d’ordinaire, en un cas difficile, s’en remettre presque

aveuglément à son avis ; si l’on vient à se trouver à bord

d’une barque de pêcheurs, en mer par gros temps, il est parfaitement

inopportun de prétendre donner des conseils. Trop de confiance serait

dangereux ici. J’ai fait une première expérience de cet ordre,

en 1921, sur le lac Tchad, où mon équipe, toute d’insulaires

du lac pourtant, a manœuvré, devant une tempête qui nous a mis

sérieusement en péril[10], avec une déconcertante maladresse.

L’indigène est insouciant avant tout. Lorsque son effort est lié

à la satisfaction d’un besoin impérieux, la faim, par exemple,

sa virtuosité devient extrême : rien de plus habile qu’un chasseur

noir. Mais les piroguiers du pays ne courent guère d’autre risque,

à voir chavirer leur embarcation, que celui d’un bain. Aussi

ne s’appliquent-ils pas à se perfectionner, et, dans un moment

difficile, ils sont généralement inférieurs à la situation. La

confiance de l’Européen dans ses auxiliaires indigènes ne doit

jamais exclure le contrôle de sa raison.

Nous n’étions d’ailleurs pas exposés à nous noyer, la rive

n’était pas loin ; en revanche, mes cantines, mes papiers,

n’auraient été retirés que bien difficilement, en admettant

qu’ils eussent pu l’être.

Peu de temps après, quand la pluie, diminuant, a cessé de borner

le champ de ma vue, j’ai eu l’explication de l’optimisme du

capitat. Il y avait, de l’autre côté de la nappe d’eau, un

petit village. Il espérait arriver jusque-là, et aurait alors,

au contraire, trouvé d’excellentes raisons de s’arrêter.

Je me suis fait déposer à terre vers quatre heures, avec Somali,

pour essayer de tuer une antilope.

Nous avons marché longtemps sans en trouver à portée. Elles

se montraient au loin par petites troupes, pour s’enfuir

aussitôt. Pourtant la région était giboyeuse. C’était une

petite brousse sèche, assez épaisse, épineuse, — trop épineuse,

— où se mêlaient arbustes et beaux arbres, souvent espacés par

de pittoresques clairières. Nous y avons relevé les traces d’un

éléphant, vieilles d’un mois ; celles d’un lion, anciennes

aussi ; des empreintes d’hyènes, récentes et nombreuses ; puis

nous avons rencontré à deux reprises des cynocéphales qui, campés

effrontément sur leurs quatre pattes vigoureuses, nous regardaient

passer sans frayeur. Il y avait aussi des terriers profonds, que les

fourmiliers percent.

Dans les parties les plus voisines du fleuve, les visites des

hippopotames se révélaient aux larges dépressions, creusées de

deux pointes plus marquées à la partie antérieure, que laissent

leurs énormes pieds[11].

C’est vers cinq heures et demie seulement qu’une petite biche,

tout d’un coup, nous est apparue, dans l’ombre d’un fourré,

à distance raisonnable. Je l’ai tirée, quoique la voyant mal,

et manquée. Elle est partie à fond de train, et d’un second

coup heureux, où le hasard a été pour une large part, je l’ai

abattue, le cœur traversé ; elle était de formes particulièrement

élégantes, avec une robe d’un roux délicat, marquée d’une

ligne noirâtre le long de l’épine dorsale, de raies blanches

fines et nettes sur les côtes, et de taches blanches sur la partie

postérieure du corps.

Nous avons, aussitôt après, songé à retrouver la baleinière, car

le jour baissait. Somali a pris la petite bête sur son dos, nous nous

sommes frayé, comme nous avons pu, un passage à travers les branches,

et nous sommes arrivés dans une prairie située un peu en contrebas

de la partie boisée que nous quittions. Nous n’avions plus qu’à

la traverser pour atteindre la berge. La marche, d’ailleurs, était

peu agréable. Le sol était couvert d’herbes longues et fortes que

la tornade, sans doute, avait couchées. Il fallait littéralement

stepper ; le pied, en se posant sur ces herbes, fermait chaque fois

une sorte d’arceau qui constituait un piège pour l’autre pied.

Nous avons trouvé une rive à pic de plusieurs mètres de haut. Juste

en face, un superbe banc de sable ; mais de baleinière, point,

encore que la vue s’étendît assez loin. J’ai sifflé, Somali

a appelé. L’attente n’était pas déplaisante, dans le calme

de ce beau crépuscule, devant ce grand fleuve qui déroulait son

cours tranquille à quelques mètres au-dessous de nos pieds, sur

cette prairie verte et touffue que surmontait un peu plus loin,

en terrasse, la brousse où nous avions cheminé.

La nuit est venue sans rien amener de nouveau. Nous avons pris la biche

près de nous, car une hyène, à peu de distance, commençait à crier

timidement. Nous répétions nos appels de temps à autre. Enfin, le

bruit des perches glissant contre le bord de l’embarcation, puis

la voix des hommes, sont venus jusqu’à nous. Mais ils étaient

à plusieurs kilomètres et ne nous entendaient pas encore. L’eau

porte au loin les sons qui naissent à sa surface. Nous étions, nous,

trop au-dessus d’elle pour qu’elle nous servît de messagère.

On nous a accueillis avec des cris de satisfaction, car on craignait

de nous avoir dépassés. Un incident, d’ailleurs dépourvu de

gravité, s’était produit en mon absence : un hippopotame était

à demi sorti du fleuve près de la pirogue et l’avait bousculée

assez brutalement. La femme de Denis était tombée dans l’eau. Cela

n’avait pas eu d’autre suite.

Nous avons traversé le Chari, pour camper en face, sur le sable

nu. Il n’y avait pas de moustiques, justement. On a dépecé

l’antilope. Ensuite les hommes ont pêché. Trois coups de

filet leur ont suffi pour entasser de multiples captures : un seul

spécimen curieux, tout petit, mais comme hérissé d’épines, et

fort dangereux lorsqu’on s’en fait piquer, me dit-on. Pendant

que je le regardais dans la nuit claire, Somali m’expliquait la

manière dont on fait sécher le poisson.

— D’abord, on ôte le sable qui le couvre, puis on le coupe

en tranches.

— On retire l’intérieur, avant ?

— Non. Blancs seulement tirer. Indigènes tout manger.

Grand bien leur fasse. Je n’insiste pas. La recette cesse de

m’intéresser.

Il est tard lorsque je m’endors. Mais, sous ma moustiquaire que

secouent des rafales, je goûte un sommeil calme et reposant. J’ai

retrouvé depuis peu la sensation d’euphorie dont m’avait

momentanément privé la rude chaleur du Cameroun. Les satisfactions

du voyageur sont simples. Elles empruntent directement à la nature la

plupart de leurs éléments. Telles quelles, elles sont incomparables.

Le jour suivant, Je chasse deux heures le matin, autant

l’après-midi, sans rien rencontrer que de très petites

antilopes. Je ne les tire pas, elles sont trop loin.

Une tornade nous inonde.

Le banc de sable où nous couchons est, de nouveau, infesté

d’insectes. Je suis forcé de dîner dans ma moustiquaire, sur

ma natte. La nuit, une hyène, dont les empreintes nous ont seules

révélé la reconnaissance, est venue voir silencieusement, au milieu

de notre campement même, s’il n’y avait pas quelque larcin à

faire. C’est la vie de famille.

Je repars en chasse le matin de très bonne heure. Je prends une

tortue amphibie, grosse comme les deux poings. Ses longues griffes,

qui s’agitent volontiers d’une façon gênante, me décident

bientôt à la relâcher. Peu après, comme je passe au pied d’un

beau palmier deleb, une bruyante agitation se déclanche à la cime ;

les feuilles remuent ; j’entends de multiples claquements. Je

regarde ; je ne vois rien tout d’abord ; et c’est, soudain,

l’envol d’une troupe de chauves-souris de la taille d’un gros

pigeon. Elles étaient là, en attendant que revienne la nuit propice ;

notre approche les a troublées. Elles tournent quelques instants,

déployant leurs grandes ailes, puis elles reviennent les unes

après les autres et s’accrochent de nouveau, rassurées. Un peu

plus loin nous trouvons un petit abri formé de quelques feuilles de

palmier que supportent, à un mètre du sol, des piquets rustiques ;

dessous, un tas de cendres noirâtres ; près de ce tas, deux groupes

de petits cônes gris, semblables à des pains de sucre grossiers ;

c’est du sel de deleb, et voici l’atelier.

Comme nulle antilope ne paraît, je regagne la rive pour y attendre

la baleinière. En face, sur le sable, sont de nombreux oiseaux ;

dans le fleuve, laissant voir à fleur d’eau la face supérieure

de leurs têtes, trois crocodiles. Beaucoup plus loin, c’est un

hippopotame qui souffle.

Ceux-ci, décidément, abondent. Dans l’après-midi, nous en

dépassons encore deux groupes d’une vingtaine qui viennent,

à brefs intervalles, se montrer à la surface. Mais ils sont plus

craintifs que ceux du Logone et n’émergent chaque fois que durant

une ou deux secondes. Ma maladresse use inutilement vingt cartouches

sur ces brèves apparitions, et je reste dépité ensuite de m’être

laissé sottement entraîner à cette vaine dépense. La nuit, nous en

entendons d’autres qui se battent à terre, avec des cris sauvages.

L’arrivée à Miltou, le lendemain, me ménageait une petite

déception. Je comptais y trouver mes porteurs, et surtout Paki. Il

n’y avait personne. C’est à Goré seulement, contrairement à

ce que je croyais, que j’étais attendu : deux jours de baleinière

encore.

Malgré ma hâte de me remettre en route, j’ai dû stationner

quatre heures à Miltou. Il a fallu ce temps pour obtenir que le

chef du village consentît à me faire apporter, contre argent, une

bouteille de miel, dix œufs, trois poulets, et environ un kilogramme

de farine de mil. Encore ai-je dû me rendre moi-même à sa case, le

faire prendre et le faire garder près de mon embarcation jusqu’à

ce que satisfaction m’eût été donnée.

Ces complications se répètent presque à chaque arrêt, depuis

Mousgoum. Mais, même devant des faits de ce caractère, et tout

en imposant, bien entendu, sa volonté, il ne faut pas se hâter de

sévir durement. On s’exposerait à être injuste. La mentalité des

indigènes n’est pas harmonique de la nôtre. Les déductions qui,

vis-à-vis d’un Européen, nous conduiraient infailliblement à la

vérité, risquent ici de nous mener droit à l’erreur.

Savoir ce qu’on veut, le vouloir avec froideur, avec fermeté,

et n’avoir d’abord qu’un seul objectif : l’obtenir. Ensuite

on punit si, pour l’exemple, il est nécessaire de punir ; mais de

manière à frapper l’imagination plutôt que l’individu. Ces

gens sont craintifs, bornés et rudes ; encore n’ont-ils pas de

vraie méchanceté, et des circonstances atténuantes, qu’ils ne

savent pas toujours plaider, — qu’ils n’osent pas toujours

exposer — s’attachent le plus souvent aux fautes que nous avons

à leur reprocher.

Surtout, pas de colère, pas d’excès, pas de concession instinctive

au besoin de détendre ses nerfs. Certaines mesures de force ne sont,

devant la conscience, que des actes de faiblesse. Au surplus, les

Africains perçoivent, avec beaucoup de finesse, tout ce qu’il y a

de vulgarité dans la véhémence, et se départir de son calme est

le meilleur moyen de se déconsidérer à leurs yeux.

[Illustration : Les cases curieuses que construisent les Massas,

photographiées au village de Pous, sur le fleuve Logone.

(Page 110.)]

[Illustration : Girafe abattue près de Motokaba, dans la région

de l’Aouk.

A droite, Paki. A gauche, Somali.

(Page 168.)]

En aucune circonstance, l’Européen ne doit oublier qu’il est

à leur égard un chef, et que la possession d’une autorité se

double de l’obligation de montrer, chaque fois qu’on l’exerce,

les qualités qui la justifient.

Le jour qui suit notre passage à Miltou, la chasse m’offre

dans la matinée deux belles occasions que je manque l’une et

l’autre : un hippopotame absolument énorme, d’abord, dont la

tête affleure, immobile, à cent mètres de moi ; je tire à loisir,

de la baleinière, en visant la tempe ; je touche, mais trop bas ;

il s’enfonce, et ne se montre plus. Je descends ensuite à terre

avec Somali. La région s’affirme de plus en plus giboyeuse. Ce

sont tout de suite des empreintes de girafes de la veille, puis des

empreintes de buffle, mais plus anciennes ; une tornade, déjà,

les a surpluées ; enfin, trois énormes sangliers, qui marchent en

file : la mère, le petit, le chef de famille. Je tire ce dernier,

il part au galop ; je le tire encore, il tombe net et reste par

terre, se débattant désespérément. Je remets mon fusil à la

bretelle et Somali, au pas gymnastique, se dirige vers lui pour

lui ouvrir la gorge. C’est une coutume que j’ai adoptée, par

souci d’hygiène, même pour les animaux comme celui-là, que ne

mangent pas les Musulmans. Il arrive près de l’animal et prend

tranquillement son couteau. Au même instant, le moribond se remet

sur ses pattes, le charge incontinent avec vigueur et disparaît en

un clin d’œil dans les broussailles, nous laissant stupéfaits et

vexés. Nous l’avons vainement cherché pendant près d’une heure.

L’après-midi, je poursuis pendant dix minutes, sans réussir à

les approcher, deux grandes antilopes grises qu’on appelle des

katanbourou ; je tire un sanglier, mais de loin, et mal placé ;

quoique visiblement atteint, il m’échappe aussi. Une autre antilope

de belle taille — un tetel — qui, arrêtée entre deux arbres,

me regarde avec curiosité, me donne moins de peine. Ma première

balle l’atteint en plein poitrail et lui traverse le cœur. Elle

tourne sur elle même, part au galop et disparaît. Mais Somali

m’affirme qu’il vient de l’entendre tomber ; nous la trouvons

bientôt, morte.

Au retour, nous en apercevons une beaucoup plus petite, de cette jolie

espèce à robe rousse tachée de blanc que j’ai déjà rencontrée

il y a quelques jours. Elle est couchée dans un endroit découvert

et me laisse approcher à vingt mètres ; elle me regarde, mais elle

ne bouge pas. Les hommes ont assez de viande, et je suis heureux de

pouvoir épargner cette gracieuse petite bête. Je marche droit sur

elle pour voir ce qu’elle fera. Ce n’est que lorsque je suis à

dix mètres qu’elle se lève brusquement, fait deux grands bonds,

et fuit.

Goré devait marquer la fin de notre navigation. J’ai fait encore, ce

jour-là une partie de la route à pied. Nous avons vu des singes que

j’ai dédaignés, et une troupe d’une vingtaine de katanbourous,

dont j’ai tué l’un. Il y avait aussi de petites antilopes,

de nombreuses traces de sangliers, des traces de lion. Celles-ci

m’ont surpris par cette particularité que les griffes avaient

marqué le sol. Les félins, qui ont des griffes rétractiles, les

tiennent ordinairement rentrées. On m’a expliqué qu’ils les

sortent légèrement, lorsque, sur un terrain glissant, après une

pluie par exemple, elles peuvent contribuer à assurer la sûreté

de leur marche.

A Goré m’attendaient le chef de la région, des porteurs, deux

gardes. Mais de Paki, qui m’est indispensable pour commencer à

chasser sérieusement, aucune nouvelle. Ce contretemps va m’obliger

à me détourner de Kiya-bé et à passer par Fort-Archambault, où

il est sans doute. D’ailleurs, ce n’est pas plus long, et j’y

aurai plutôt avantage, en raison des facilités de ravitaillement

que présente ce poste important.

Il n’y a en ce moment à Goré aucun chasseur indigène qui sache se

servir d’un fusil ; mais on me signale à Nyo, ma prochaine étape,

d’excellents pisteurs. Quant au gibier, la région, au sud de Nyo,

abonde, me dit-on, en buffles et en rhinocéros. On trouvait autrefois

des rhinocéros, également, entre Nyo et Goré ; les habitants y

ont beaucoup chassé, et il n’y en a plus.

J’ai blessé l’après-midi deux sangliers, que je n’ai pas pris,

et abattu un katanbourou.

Jusqu’ici, je n’ai chassé qu’au hasard des rencontres,

encore que Somali déploie, dans la recherche des animaux, un flair

remarquable. Je vais maintenant pénétrer dans la véritable région

du grand gibier, et apporter plus de méthode, plus de prudence aussi,

dans mes tentatives.

CHAPITRE II

FORT-ARCHAMBAULT. — LE BAHR AOUK ET KIYA-BÉ

Avant d’aborder la période de mon voyage qui commence à Nyo,

c’est-à-dire à une trentaine de kilomètres au sud de Goré, et

qui en constitue la partie purement cynégétique[12], je ne crois

pas inutile de rappeler les armes dont je me sers.

Mon fusil habituel est un Lebel du modèle 1902, à chargeurs de

trois cartouches, dit indo-chinois. Il y a mieux. Les carabines

spéciales qu’on emploie souvent pour la chasse au grand gibier

(éléphant, rhinocéros, girafe, buffle, fauves), doivent à leur

gros calibre une précieuse supériorité : tout coup bien dirigé,

c’est-à-dire dirigé sur une des parties que j’indiquerai en

temps et lieu pour les espèces d’animaux que je connais, amène,

sinon la mort instantanée, tout au moins la chute immédiate ;

au lieu qu’avec un fusil Lebel, il est exceptionnel, à moins

de coups très difficiles et par là hasardeux, qu’on obtienne

ce résultat. L’animal blessé grièvement par une arme comme la

mienne ne chargera généralement pas sur le coup, et c’est déjà

un avantage très appréciable, mais il tentera de s’enfuir. Il

faudra le poursuivre, le rejoindre et l’achever. La poursuite

peut réserver des surprises, avec le buffle principalement ; et

l’animal rejoint et acculé retrouvera souvent assez de force, dans

sa terreur ou dans sa rage, pour renverser momentanément les rôles et

mettre le chasseur en difficulté. Ce fusil, toutefois, m’a suffi

jusqu’ici, et habitué que je suis à son emploi, je n’ai pas

l’intention d’en changer. Il est d’un prix modique, robuste,

léger, suffisamment précis et d’un fonctionnement très régulier.

J’ai un deuxième Lebel du même modèle ; Somali, que je n’ai

jamais vu lâcher pied, et de qui je suis sûr à cet égard, le tient

tout prêt derrière moi. Ce n’est qu’une arme de sûreté, pour le

cas où la première viendrait à se bloquer, ce qui m’est arrivé

plusieurs fois ; pour le cas aussi où j’aurais épuisé mes quatre

premières cartouches (trois dans le chargeur, une dans le canon)

et n’aurais pas le temps de recharger. Je complète en principe cet

équipement, comme je l’ai dit à l’occasion de mon essai de chasse

au gorille, par un pistolet automatique Colt du calibre de 11 m/m 25,

à chargeur de sept cartouches, également de pure précaution, et que

d’ailleurs, dans la pratique, je néglige bien souvent d’emporter.

J’ai commis cette fois la faute de ne pas essayer mes armes avant

mon départ, et j’ai eu constamment, pour l’une d’elles, une

correction à faire. Le tir doit être parfaitement juste à une

distance d’environ cinquante mètres lorsqu’on veut chasser dans

cette région. Dans les contrées tout à fait découvertes, il faut

naturellement tirer de beaucoup plus loin.

Je décrirai, à mesure que j’y serai amené par les circonstances,

ma manière de procéder dans les différents cas. J’y apporterai une

minutie qui sera peut-être jugée excessive, mais qui aura du moins

l’avantage d’assurer l’exactitude et la précision de mon récit.

Sans trouver dans ce dernier de véritables règles, que je n’ai

pas l’autorité nécessaire pour formuler, ceux qui viendraient à

me lire avant de pratiquer ce sport si intéressant pourront y puiser

des renseignements empruntés à l’expérience, sur le gibier de

la partie de l’Afrique que nous allons traverser. Il n’est pas

inopportun de rappeler ici que les caractères des animaux et les

conditions dans lesquelles on les aborde varient avec les pays. Il

y a des régions de l’Afrique où les éléphants, par exemple,

font preuve d’une extrême irritabilité, d’autres où ils sont

très placides. Il est bien évident aussi que la chasse en montagne

diffère de la chasse en plaine, et que la chasse en forêt n’est

pas la chasse au Sahara.

J’avais laissé à Goré ma baleinière et ma pirogue. J’y

avais trouvé un tippoy, 26 porteurs et 2 gardes, que le chef de la

subdivision de Melfi, prévenu de mon passage, m’avait envoyés.

A défaut de Paki, j’ai emmené, en quittant Nyo, un chasseur

indigène nommé Dakour. Je considérais ce début comme une sorte

de mise en train, aussi n’ai-je pas jugé utile d’interrompre le

cours de mes étapes. J’ai donc décidé de déjeuner à Niroum,

à quinze kilomètres de Nyo, et de dîner à Farar, à quinze

kilomètres plus loin ; j’ai mis tout mon monde en route, Denis,

sa femme, Ahmed, les porteurs, les gardes, et je me suis engagé dans

la brousse avec Somali, Dakour, et un homme pour servir d’agent de

liaison et porter mon appareil photographique.

Le site, près de Nyo, est très favorable à la chasse : des bois

d’épineux peu serrés, alternant avec des clairières parfois

semées de grands arbres et avec de petites plaines à longues

herbes. On voit devant soi et on peut en même temps se dissimuler. Mon

objectif est le rhinocéros, car il n’y a pas d’éléphants ici,

et, pour le buffle, je sais par expérience devoir rencontrer plus

au sud une espèce dont les cornes sont sensiblement plus belles.

Ce n’est plus l’aimable promenade des jours précédents,

où biches et sangliers venaient tour à tour s’offrir à mes

balles. Nous négligeons les quelques antilopes que nous voyons, et

marchons les yeux attachés au sol, cherchant et lisant les empreintes ;

c’est la chasse âpre, silencieuse, méthodique, qui n’attend

du hasard qu’un concours minimum.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 11 / 34 段