septentrional. Les palmiers deleb, par endroits, lançaient en nombre,
vers le ciel, leurs tiges droites, surmontées d’un bouquet de
feuilles, et les rives, dans les régions où leur élévation les
mettait à l’abri des inondations annuelles, étaient couvertes
d’une brousse assez épaisse d’où surgissaient de beaux arbres.
Enfin l’approche de la saison des pluies, après les coups de vent
de la semaine précédente, nous valait maintenant des orages, qui
n’étaient pas encore les grandes tornades, mais qui dépassaient
déjà l’intensité de ceux que nous connaissons en France.
Le 3 mai nous avons atteint Bosso. C’est un grand village, fait
de cases aux murs d’argile circulaires, surmontés d’un dôme
de paille aplati. Il appartient au pays Baghirmi, qui occupe la rive
droite du fleuve à la hauteur où nous étions. Comme dans beaucoup
d’agglomérations indigènes, des seccos entourent les groupes de
cases dont chacun forme une demeure. Les intervalles que ces seccos
laissent entre eux sont les rues. Parfois larges, ils se resserrent
souvent aussi de telle manière que je suis forcé de m’effacer pour
ne pas frôler à la fois deux clôtures de mes deux épaules. Le
tracé des voies de circulation ne paraît pas être intervenu dans
les préoccupations des constructeurs. Au lieu que dans une ville
moderne la ligne des rues commande la disposition des maisons, nulle
conception de cet ordre ne se manifeste ici.
Il y a à Bosso un poste télégraphique, tenu par un noir. J’y
trouve également un sergent télégraphiste en tournée. Il est,
quand j’arrive, en train de surveiller le travail de quatre hommes
du village qui finissent une grande pirogue, déjà creusée dans
le tronc d’un arbre de l’espèce appelée mouraï. Il a acheté
celle-ci à Miltou, un peu plus loin ; le prix en est de 250 francs ;
il vient la faire achever ici, car les habitants de Bosso sont
réputés pour leur habileté dans ce genre de fabrication ; les
bords, qu’ils façonnent en ce moment avec une sorte de hache,
sont aussi lisses que s’ils avaient été rabotés.
Nous essuyons le lendemain, comme nous venons de nous remettre
en route, la première vraie tornade de la saison. Elle n’est
pas spécialement forte, mais bien caractérisée. Vent furieux,
tonnerre, pluie violente. Nous n’avons même pas besoin de nous
diriger vers la rive, l’ouragan nous y pousse en un instant. Cette
fureur se calme vite, et nous repartons ; il y a, à cent mètres
devant nous, une nappe d’eau où le fleuve s’étale sur cinq ou six
cents mètres de largeur. Nous y sommes à peine entrés que le vent
s’élève encore et nous secoue fortement, menaçant de retourner la
baleinière dont mon abri de nattes, alourdi par la pluie, élève le
centre de gravité. Je ne veux pas m’aventurer dans ces conditions,
et je dis au capitat d’accoster de nouveau. Il m’objecte qu’il
n’y a plus rien à craindre étant donnée la direction du vent et
qu’on peut marcher. Je me borne à renouveler mon ordre, et nous
voici, une fois de plus, arrêtés. Moins d’une minute plus tard,
tout le monde se félicitait de ma décision, devant la violence avec
laquelle l’orage se déchaînait. Nous aurions sûrement chaviré.
En Europe, il y a chez le spécialiste un jugement, un raisonnement,
et souvent une conscience professionnelle qui font qu’on peut
d’ordinaire, en un cas difficile, s’en remettre presque
aveuglément à son avis ; si l’on vient à se trouver à bord
d’une barque de pêcheurs, en mer par gros temps, il est parfaitement
inopportun de prétendre donner des conseils. Trop de confiance serait
dangereux ici. J’ai fait une première expérience de cet ordre,
en 1921, sur le lac Tchad, où mon équipe, toute d’insulaires
du lac pourtant, a manœuvré, devant une tempête qui nous a mis
sérieusement en péril[10], avec une déconcertante maladresse.
L’indigène est insouciant avant tout. Lorsque son effort est lié
à la satisfaction d’un besoin impérieux, la faim, par exemple,
sa virtuosité devient extrême : rien de plus habile qu’un chasseur
noir. Mais les piroguiers du pays ne courent guère d’autre risque,
à voir chavirer leur embarcation, que celui d’un bain. Aussi
ne s’appliquent-ils pas à se perfectionner, et, dans un moment
difficile, ils sont généralement inférieurs à la situation. La
confiance de l’Européen dans ses auxiliaires indigènes ne doit
jamais exclure le contrôle de sa raison.
Nous n’étions d’ailleurs pas exposés à nous noyer, la rive
n’était pas loin ; en revanche, mes cantines, mes papiers,
n’auraient été retirés que bien difficilement, en admettant
qu’ils eussent pu l’être.
Peu de temps après, quand la pluie, diminuant, a cessé de borner
le champ de ma vue, j’ai eu l’explication de l’optimisme du
capitat. Il y avait, de l’autre côté de la nappe d’eau, un
petit village. Il espérait arriver jusque-là, et aurait alors,
au contraire, trouvé d’excellentes raisons de s’arrêter.
Je me suis fait déposer à terre vers quatre heures, avec Somali,
pour essayer de tuer une antilope.
Nous avons marché longtemps sans en trouver à portée. Elles
se montraient au loin par petites troupes, pour s’enfuir
aussitôt. Pourtant la région était giboyeuse. C’était une
petite brousse sèche, assez épaisse, épineuse, — trop épineuse,
— où se mêlaient arbustes et beaux arbres, souvent espacés par
de pittoresques clairières. Nous y avons relevé les traces d’un
éléphant, vieilles d’un mois ; celles d’un lion, anciennes
aussi ; des empreintes d’hyènes, récentes et nombreuses ; puis
nous avons rencontré à deux reprises des cynocéphales qui, campés
effrontément sur leurs quatre pattes vigoureuses, nous regardaient
passer sans frayeur. Il y avait aussi des terriers profonds, que les
fourmiliers percent.
Dans les parties les plus voisines du fleuve, les visites des
hippopotames se révélaient aux larges dépressions, creusées de
deux pointes plus marquées à la partie antérieure, que laissent
leurs énormes pieds[11].
C’est vers cinq heures et demie seulement qu’une petite biche,
tout d’un coup, nous est apparue, dans l’ombre d’un fourré,
à distance raisonnable. Je l’ai tirée, quoique la voyant mal,
et manquée. Elle est partie à fond de train, et d’un second
coup heureux, où le hasard a été pour une large part, je l’ai
abattue, le cœur traversé ; elle était de formes particulièrement
élégantes, avec une robe d’un roux délicat, marquée d’une
ligne noirâtre le long de l’épine dorsale, de raies blanches
fines et nettes sur les côtes, et de taches blanches sur la partie
postérieure du corps.
Nous avons, aussitôt après, songé à retrouver la baleinière, car
le jour baissait. Somali a pris la petite bête sur son dos, nous nous
sommes frayé, comme nous avons pu, un passage à travers les branches,
et nous sommes arrivés dans une prairie située un peu en contrebas
de la partie boisée que nous quittions. Nous n’avions plus qu’à
la traverser pour atteindre la berge. La marche, d’ailleurs, était
peu agréable. Le sol était couvert d’herbes longues et fortes que
la tornade, sans doute, avait couchées. Il fallait littéralement
stepper ; le pied, en se posant sur ces herbes, fermait chaque fois
une sorte d’arceau qui constituait un piège pour l’autre pied.
Nous avons trouvé une rive à pic de plusieurs mètres de haut. Juste
en face, un superbe banc de sable ; mais de baleinière, point,
encore que la vue s’étendît assez loin. J’ai sifflé, Somali
a appelé. L’attente n’était pas déplaisante, dans le calme
de ce beau crépuscule, devant ce grand fleuve qui déroulait son
cours tranquille à quelques mètres au-dessous de nos pieds, sur
cette prairie verte et touffue que surmontait un peu plus loin,
en terrasse, la brousse où nous avions cheminé.
La nuit est venue sans rien amener de nouveau. Nous avons pris la biche
près de nous, car une hyène, à peu de distance, commençait à crier
timidement. Nous répétions nos appels de temps à autre. Enfin, le
bruit des perches glissant contre le bord de l’embarcation, puis
la voix des hommes, sont venus jusqu’à nous. Mais ils étaient
à plusieurs kilomètres et ne nous entendaient pas encore. L’eau
porte au loin les sons qui naissent à sa surface. Nous étions, nous,
trop au-dessus d’elle pour qu’elle nous servît de messagère.
On nous a accueillis avec des cris de satisfaction, car on craignait
de nous avoir dépassés. Un incident, d’ailleurs dépourvu de
gravité, s’était produit en mon absence : un hippopotame était
à demi sorti du fleuve près de la pirogue et l’avait bousculée
assez brutalement. La femme de Denis était tombée dans l’eau. Cela
n’avait pas eu d’autre suite.
Nous avons traversé le Chari, pour camper en face, sur le sable
nu. Il n’y avait pas de moustiques, justement. On a dépecé
l’antilope. Ensuite les hommes ont pêché. Trois coups de
filet leur ont suffi pour entasser de multiples captures : un seul
spécimen curieux, tout petit, mais comme hérissé d’épines, et
fort dangereux lorsqu’on s’en fait piquer, me dit-on. Pendant
que je le regardais dans la nuit claire, Somali m’expliquait la
manière dont on fait sécher le poisson.
— D’abord, on ôte le sable qui le couvre, puis on le coupe
en tranches.
— On retire l’intérieur, avant ?
— Non. Blancs seulement tirer. Indigènes tout manger.
Grand bien leur fasse. Je n’insiste pas. La recette cesse de
m’intéresser.
Il est tard lorsque je m’endors. Mais, sous ma moustiquaire que
secouent des rafales, je goûte un sommeil calme et reposant. J’ai
retrouvé depuis peu la sensation d’euphorie dont m’avait
momentanément privé la rude chaleur du Cameroun. Les satisfactions
du voyageur sont simples. Elles empruntent directement à la nature la
plupart de leurs éléments. Telles quelles, elles sont incomparables.
Le jour suivant, Je chasse deux heures le matin, autant
l’après-midi, sans rien rencontrer que de très petites
antilopes. Je ne les tire pas, elles sont trop loin.
Une tornade nous inonde.
Le banc de sable où nous couchons est, de nouveau, infesté
d’insectes. Je suis forcé de dîner dans ma moustiquaire, sur
ma natte. La nuit, une hyène, dont les empreintes nous ont seules
révélé la reconnaissance, est venue voir silencieusement, au milieu
de notre campement même, s’il n’y avait pas quelque larcin à
faire. C’est la vie de famille.
Je repars en chasse le matin de très bonne heure. Je prends une
tortue amphibie, grosse comme les deux poings. Ses longues griffes,
qui s’agitent volontiers d’une façon gênante, me décident
bientôt à la relâcher. Peu après, comme je passe au pied d’un
beau palmier deleb, une bruyante agitation se déclanche à la cime ;
les feuilles remuent ; j’entends de multiples claquements. Je
regarde ; je ne vois rien tout d’abord ; et c’est, soudain,
l’envol d’une troupe de chauves-souris de la taille d’un gros
pigeon. Elles étaient là, en attendant que revienne la nuit propice ;
notre approche les a troublées. Elles tournent quelques instants,
déployant leurs grandes ailes, puis elles reviennent les unes
après les autres et s’accrochent de nouveau, rassurées. Un peu
plus loin nous trouvons un petit abri formé de quelques feuilles de
palmier que supportent, à un mètre du sol, des piquets rustiques ;
dessous, un tas de cendres noirâtres ; près de ce tas, deux groupes
de petits cônes gris, semblables à des pains de sucre grossiers ;
c’est du sel de deleb, et voici l’atelier.
Comme nulle antilope ne paraît, je regagne la rive pour y attendre
la baleinière. En face, sur le sable, sont de nombreux oiseaux ;
dans le fleuve, laissant voir à fleur d’eau la face supérieure
de leurs têtes, trois crocodiles. Beaucoup plus loin, c’est un
hippopotame qui souffle.
Ceux-ci, décidément, abondent. Dans l’après-midi, nous en
dépassons encore deux groupes d’une vingtaine qui viennent,
à brefs intervalles, se montrer à la surface. Mais ils sont plus
craintifs que ceux du Logone et n’émergent chaque fois que durant
une ou deux secondes. Ma maladresse use inutilement vingt cartouches
sur ces brèves apparitions, et je reste dépité ensuite de m’être
laissé sottement entraîner à cette vaine dépense. La nuit, nous en
entendons d’autres qui se battent à terre, avec des cris sauvages.
L’arrivée à Miltou, le lendemain, me ménageait une petite
déception. Je comptais y trouver mes porteurs, et surtout Paki. Il
n’y avait personne. C’est à Goré seulement, contrairement à
ce que je croyais, que j’étais attendu : deux jours de baleinière
encore.
Malgré ma hâte de me remettre en route, j’ai dû stationner
quatre heures à Miltou. Il a fallu ce temps pour obtenir que le
chef du village consentît à me faire apporter, contre argent, une
bouteille de miel, dix œufs, trois poulets, et environ un kilogramme
de farine de mil. Encore ai-je dû me rendre moi-même à sa case, le
faire prendre et le faire garder près de mon embarcation jusqu’à
ce que satisfaction m’eût été donnée.
Ces complications se répètent presque à chaque arrêt, depuis
Mousgoum. Mais, même devant des faits de ce caractère, et tout
en imposant, bien entendu, sa volonté, il ne faut pas se hâter de
sévir durement. On s’exposerait à être injuste. La mentalité des
indigènes n’est pas harmonique de la nôtre. Les déductions qui,
vis-à-vis d’un Européen, nous conduiraient infailliblement à la
vérité, risquent ici de nous mener droit à l’erreur.
Savoir ce qu’on veut, le vouloir avec froideur, avec fermeté,
et n’avoir d’abord qu’un seul objectif : l’obtenir. Ensuite
on punit si, pour l’exemple, il est nécessaire de punir ; mais de
manière à frapper l’imagination plutôt que l’individu. Ces
gens sont craintifs, bornés et rudes ; encore n’ont-ils pas de
vraie méchanceté, et des circonstances atténuantes, qu’ils ne
savent pas toujours plaider, — qu’ils n’osent pas toujours
exposer — s’attachent le plus souvent aux fautes que nous avons
à leur reprocher.
Surtout, pas de colère, pas d’excès, pas de concession instinctive
au besoin de détendre ses nerfs. Certaines mesures de force ne sont,
devant la conscience, que des actes de faiblesse. Au surplus, les
Africains perçoivent, avec beaucoup de finesse, tout ce qu’il y a
de vulgarité dans la véhémence, et se départir de son calme est
le meilleur moyen de se déconsidérer à leurs yeux.
[Illustration : Les cases curieuses que construisent les Massas,
photographiées au village de Pous, sur le fleuve Logone.
(Page 110.)]
[Illustration : Girafe abattue près de Motokaba, dans la région
de l’Aouk.
A droite, Paki. A gauche, Somali.
(Page 168.)]
En aucune circonstance, l’Européen ne doit oublier qu’il est
à leur égard un chef, et que la possession d’une autorité se
double de l’obligation de montrer, chaque fois qu’on l’exerce,
les qualités qui la justifient.
Le jour qui suit notre passage à Miltou, la chasse m’offre
dans la matinée deux belles occasions que je manque l’une et
l’autre : un hippopotame absolument énorme, d’abord, dont la
tête affleure, immobile, à cent mètres de moi ; je tire à loisir,
de la baleinière, en visant la tempe ; je touche, mais trop bas ;
il s’enfonce, et ne se montre plus. Je descends ensuite à terre
avec Somali. La région s’affirme de plus en plus giboyeuse. Ce
sont tout de suite des empreintes de girafes de la veille, puis des
empreintes de buffle, mais plus anciennes ; une tornade, déjà,
les a surpluées ; enfin, trois énormes sangliers, qui marchent en
file : la mère, le petit, le chef de famille. Je tire ce dernier,
il part au galop ; je le tire encore, il tombe net et reste par
terre, se débattant désespérément. Je remets mon fusil à la
bretelle et Somali, au pas gymnastique, se dirige vers lui pour
lui ouvrir la gorge. C’est une coutume que j’ai adoptée, par
souci d’hygiène, même pour les animaux comme celui-là, que ne
mangent pas les Musulmans. Il arrive près de l’animal et prend
tranquillement son couteau. Au même instant, le moribond se remet
sur ses pattes, le charge incontinent avec vigueur et disparaît en
un clin d’œil dans les broussailles, nous laissant stupéfaits et
vexés. Nous l’avons vainement cherché pendant près d’une heure.
L’après-midi, je poursuis pendant dix minutes, sans réussir à
les approcher, deux grandes antilopes grises qu’on appelle des
katanbourou ; je tire un sanglier, mais de loin, et mal placé ;
quoique visiblement atteint, il m’échappe aussi. Une autre antilope
de belle taille — un tetel — qui, arrêtée entre deux arbres,
me regarde avec curiosité, me donne moins de peine. Ma première
balle l’atteint en plein poitrail et lui traverse le cœur. Elle
tourne sur elle même, part au galop et disparaît. Mais Somali
m’affirme qu’il vient de l’entendre tomber ; nous la trouvons
bientôt, morte.
Au retour, nous en apercevons une beaucoup plus petite, de cette jolie
espèce à robe rousse tachée de blanc que j’ai déjà rencontrée
il y a quelques jours. Elle est couchée dans un endroit découvert
et me laisse approcher à vingt mètres ; elle me regarde, mais elle
ne bouge pas. Les hommes ont assez de viande, et je suis heureux de
pouvoir épargner cette gracieuse petite bête. Je marche droit sur
elle pour voir ce qu’elle fera. Ce n’est que lorsque je suis à
dix mètres qu’elle se lève brusquement, fait deux grands bonds,
et fuit.
Goré devait marquer la fin de notre navigation. J’ai fait encore, ce
jour-là une partie de la route à pied. Nous avons vu des singes que
j’ai dédaignés, et une troupe d’une vingtaine de katanbourous,
dont j’ai tué l’un. Il y avait aussi de petites antilopes,
de nombreuses traces de sangliers, des traces de lion. Celles-ci
m’ont surpris par cette particularité que les griffes avaient
marqué le sol. Les félins, qui ont des griffes rétractiles, les
tiennent ordinairement rentrées. On m’a expliqué qu’ils les
sortent légèrement, lorsque, sur un terrain glissant, après une
pluie par exemple, elles peuvent contribuer à assurer la sûreté
de leur marche.
A Goré m’attendaient le chef de la région, des porteurs, deux
gardes. Mais de Paki, qui m’est indispensable pour commencer à
chasser sérieusement, aucune nouvelle. Ce contretemps va m’obliger
à me détourner de Kiya-bé et à passer par Fort-Archambault, où
il est sans doute. D’ailleurs, ce n’est pas plus long, et j’y
aurai plutôt avantage, en raison des facilités de ravitaillement
que présente ce poste important.
Il n’y a en ce moment à Goré aucun chasseur indigène qui sache se
servir d’un fusil ; mais on me signale à Nyo, ma prochaine étape,
d’excellents pisteurs. Quant au gibier, la région, au sud de Nyo,
abonde, me dit-on, en buffles et en rhinocéros. On trouvait autrefois
des rhinocéros, également, entre Nyo et Goré ; les habitants y
ont beaucoup chassé, et il n’y en a plus.
J’ai blessé l’après-midi deux sangliers, que je n’ai pas pris,
et abattu un katanbourou.
Jusqu’ici, je n’ai chassé qu’au hasard des rencontres,
encore que Somali déploie, dans la recherche des animaux, un flair
remarquable. Je vais maintenant pénétrer dans la véritable région
du grand gibier, et apporter plus de méthode, plus de prudence aussi,
dans mes tentatives.
CHAPITRE II
FORT-ARCHAMBAULT. — LE BAHR AOUK ET KIYA-BÉ
Avant d’aborder la période de mon voyage qui commence à Nyo,
c’est-à-dire à une trentaine de kilomètres au sud de Goré, et
qui en constitue la partie purement cynégétique[12], je ne crois
pas inutile de rappeler les armes dont je me sers.
Mon fusil habituel est un Lebel du modèle 1902, à chargeurs de
trois cartouches, dit indo-chinois. Il y a mieux. Les carabines
spéciales qu’on emploie souvent pour la chasse au grand gibier
(éléphant, rhinocéros, girafe, buffle, fauves), doivent à leur
gros calibre une précieuse supériorité : tout coup bien dirigé,
c’est-à-dire dirigé sur une des parties que j’indiquerai en
temps et lieu pour les espèces d’animaux que je connais, amène,
sinon la mort instantanée, tout au moins la chute immédiate ;
au lieu qu’avec un fusil Lebel, il est exceptionnel, à moins
de coups très difficiles et par là hasardeux, qu’on obtienne
ce résultat. L’animal blessé grièvement par une arme comme la
mienne ne chargera généralement pas sur le coup, et c’est déjà
un avantage très appréciable, mais il tentera de s’enfuir. Il
faudra le poursuivre, le rejoindre et l’achever. La poursuite
peut réserver des surprises, avec le buffle principalement ; et
l’animal rejoint et acculé retrouvera souvent assez de force, dans
sa terreur ou dans sa rage, pour renverser momentanément les rôles et
mettre le chasseur en difficulté. Ce fusil, toutefois, m’a suffi
jusqu’ici, et habitué que je suis à son emploi, je n’ai pas
l’intention d’en changer. Il est d’un prix modique, robuste,
léger, suffisamment précis et d’un fonctionnement très régulier.
J’ai un deuxième Lebel du même modèle ; Somali, que je n’ai
jamais vu lâcher pied, et de qui je suis sûr à cet égard, le tient
tout prêt derrière moi. Ce n’est qu’une arme de sûreté, pour le
cas où la première viendrait à se bloquer, ce qui m’est arrivé
plusieurs fois ; pour le cas aussi où j’aurais épuisé mes quatre
premières cartouches (trois dans le chargeur, une dans le canon)
et n’aurais pas le temps de recharger. Je complète en principe cet
équipement, comme je l’ai dit à l’occasion de mon essai de chasse
au gorille, par un pistolet automatique Colt du calibre de 11 m/m 25,
à chargeur de sept cartouches, également de pure précaution, et que
d’ailleurs, dans la pratique, je néglige bien souvent d’emporter.
J’ai commis cette fois la faute de ne pas essayer mes armes avant
mon départ, et j’ai eu constamment, pour l’une d’elles, une
correction à faire. Le tir doit être parfaitement juste à une
distance d’environ cinquante mètres lorsqu’on veut chasser dans
cette région. Dans les contrées tout à fait découvertes, il faut
naturellement tirer de beaucoup plus loin.
Je décrirai, à mesure que j’y serai amené par les circonstances,
ma manière de procéder dans les différents cas. J’y apporterai une
minutie qui sera peut-être jugée excessive, mais qui aura du moins
l’avantage d’assurer l’exactitude et la précision de mon récit.
Sans trouver dans ce dernier de véritables règles, que je n’ai
pas l’autorité nécessaire pour formuler, ceux qui viendraient à
me lire avant de pratiquer ce sport si intéressant pourront y puiser
des renseignements empruntés à l’expérience, sur le gibier de
la partie de l’Afrique que nous allons traverser. Il n’est pas
inopportun de rappeler ici que les caractères des animaux et les
conditions dans lesquelles on les aborde varient avec les pays. Il
y a des régions de l’Afrique où les éléphants, par exemple,
font preuve d’une extrême irritabilité, d’autres où ils sont
très placides. Il est bien évident aussi que la chasse en montagne
diffère de la chasse en plaine, et que la chasse en forêt n’est
pas la chasse au Sahara.
J’avais laissé à Goré ma baleinière et ma pirogue. J’y
avais trouvé un tippoy, 26 porteurs et 2 gardes, que le chef de la
subdivision de Melfi, prévenu de mon passage, m’avait envoyés.
A défaut de Paki, j’ai emmené, en quittant Nyo, un chasseur
indigène nommé Dakour. Je considérais ce début comme une sorte
de mise en train, aussi n’ai-je pas jugé utile d’interrompre le
cours de mes étapes. J’ai donc décidé de déjeuner à Niroum,
à quinze kilomètres de Nyo, et de dîner à Farar, à quinze
kilomètres plus loin ; j’ai mis tout mon monde en route, Denis,
sa femme, Ahmed, les porteurs, les gardes, et je me suis engagé dans
la brousse avec Somali, Dakour, et un homme pour servir d’agent de
liaison et porter mon appareil photographique.
Le site, près de Nyo, est très favorable à la chasse : des bois
d’épineux peu serrés, alternant avec des clairières parfois
semées de grands arbres et avec de petites plaines à longues
herbes. On voit devant soi et on peut en même temps se dissimuler. Mon
objectif est le rhinocéros, car il n’y a pas d’éléphants ici,
et, pour le buffle, je sais par expérience devoir rencontrer plus
au sud une espèce dont les cornes sont sensiblement plus belles.
Ce n’est plus l’aimable promenade des jours précédents,
où biches et sangliers venaient tour à tour s’offrir à mes
balles. Nous négligeons les quelques antilopes que nous voyons, et
marchons les yeux attachés au sol, cherchant et lisant les empreintes ;
c’est la chasse âpre, silencieuse, méthodique, qui n’attend
du hasard qu’un concours minimum.