venue du Caire, serait actuellement à Koufra, et qu’elle se
prépare à continuer sa route à travers le désert de Libye ;
la nouvelle m’est peu agréable. Si cette mission est composée
uniquement d’Égyptiens, peu m’importe ; je n’étais pas né
que des Musulmans parcouraient déjà la contrée, et que les plus
cultivés d’entre eux y recueillaient des observations pittoresques
ou intéressantes ; plusieurs ouvrages, dont nous possédons des
traductions, en témoignent. Mais il est fort à craindre pour
moi qu’un Européen, un Anglais peut-être, n’ait trouvé le
moyen de s’adjoindre à ces voyageurs ; dans ce cas, je risquerais
d’être devancé sur le secteur Sarra-Koufra, le plus important de
mon itinéraire.
Ce n’est que longtemps après, à Koufra même, que je devais être
tiré d’inquiétude[8].
Mes occupations à Fort-Lamy se sont complétées par divers achats de
matériel et de provisions. Quelques changements se sont produits dans
mon personnel. J’ai remplacé Somanakandji, le « marmata », trop
paresseux. Mon boy Ahmed, qui m’attendait ici, est venu reprendre
sa place à mon arrivée ; Denis, oublieux de sa jeune fiancée de
Léré, a épousé une robuste ouadaïenne du nom de Faadmé.
Il avait hésité jusqu’au dernier moment entre deux candidates à
sa main. L’autre était une femme du Batha, à la bouche massacrée
selon la mode de son pays d’origine : les lèvres et toute la
peau qui les entoure, sur une largeur de un à deux centimètres,
ont été criblées de trous à l’aide d’une épine enduite
d’une forte teinture noire ; cela fait, au milieu du visage
moins sombre, une sorte de mufle d’un noir franc, boursouflé,
et percé d’alvéoles multiples comme la face intérieure de
certains champignons. Résistant, finalement, à cette séduction,
il s’était décidé pour la première, dont la vigueur devait lui
assurer, en route, une aide plus efficace.
Je compte employer le temps qui me sépare du 15 juillet à aller
chasser dans le sud. Je remonterai ensuite vers Abéché afin de
m’y trouver à la date que j’ai fixée au chef de Koufra. Le
permis que j’ai obtenu m’autorise à tuer — si je puis — en
dehors du gibier banal, 6 éléphants, 6 rhinocéros et 6 girafes.
Ces trois espèces sont protégées, en territoire français,
par des règlements spéciaux. Les girafes m’intéressent peu,
quoique cet animal, par sa taille, soit, après l’éléphant, le
plus indiqué pour ma faible adresse ; mais il est doux, inoffensif,
et sa chasse, au point de vue sportif, se range dans une catégorie
très inférieure à celle des précédentes.
Je me suis assuré déjà le concours de mon vieux chasseur Paki,
actuellement à Fort-Archambault, qui va venir à ma rencontre, à
Miltou. Je vais remonter le Chari jusque-là, afin de rencontrer
M. Reste, qui arrive et a pris cette voie. Puis, selon les
renseignements que me donnera Paki, je gagnerai Kiya Bé par terre,
directement, ou je continuerai jusqu’à Fort-Archambault.
Mon séjour à Fort-Lamy s’est prolongé jusqu’au 24 avril. Ce
jour-là, je me suis embarqué avec une partie de ma petite troupe sur
une baleinière de trois tonnes. Des seccos, fixés solidement sur une
armature de bois, en abritaient la partie centrale, me rappelant,
en beaucoup plus grand et plus confortable, mon embarcation du
Logone. J’ai pris en outre une pirogue sur laquelle se tiendront
Denis et sa femme ; nous serions trop à l’étroit autrement.
Le Chari, en cette saison, où il n’occupe que son lit mineur,
atteint couramment, et dépasse parfois, 3 et 400 mètres de
largeur. Les bancs de sable y sont plus nombreux et d’un aspect plus
varié que sur le Logone. L’ensemble est à la fois plus pittoresque
et plus riant.
Le premier jour nous ne faisons qu’une petite étape car nous sommes
partis tard. Mais nous marchons bien. Mon équipe — un capitat
ou chef, huit hommes — divisée en deux parties dont l’une se
tient debout sur l’avant, l’autre sur l’arrière, manœuvre
vigoureusement ses perches ; lorsque, parfois, le fleuve devient
plus profond, chacun s’accroupit, saisit une pagaie, et frappe
l’eau à grands coups bruyants. Pélicans, marabouts, canards, grues
couronnées, tous les hôtes habituels des rives se montrent dès le
début ; quelques tsé-tsé feront demain leur odieuse apparition. Nous
nous arrêtons vers 4 heures sur un magnifique banc de sable, car en
cette saison où les tornades sont encore exceptionnelles c’est
le meilleur et le plus agréable des campements. J’y relève des
empreintes d’antilopes toutes fraîches, des traces de panthères,
et deux pistes de lions, datant de plusieurs jours. Le fleuve, à
cet endroit, comme en maint autre, du reste, s’étale sur une large
surface et se divise en plusieurs branches. Je tire inutilement deux
crocodiles paresseusement allongés sur la rive. Ils sont sans vase,
très propres ; on voit leur dos gris et luisant, leur tête plus
claire, leur ventre blanc. Un troisième, à ma balle, se jette à
l’eau comme les premiers, mais quelque chose reste sur le sable et
se débat avec force. Somali part en courant. Il y a 150 mètres à
peine. Je le rejoins vite, et nous en découvrons un autre, long d’un
mètre au plus, qui était à côté du grand et de qui, sans le voir,
j’ai traversé la gorge. Nous le rapportons. Bientôt il se remet
un peu, et retrouve assez de vigueur et de tempérament pour courir,
la gueule ouverte, en soufflant avec fureur, vers quiconque fait mine
de le toucher. On l’achève, les hommes le mangeront. La ration
allouée aux pagayeurs est minime, et chaque voyageur se préoccupe
de la compléter en chassant.
Je voudrais toutefois leur donner mieux, et je cherche une seconde
victime. Nous entrons dans l’eau, qui semble peu profonde, et
guidés par les taches claires qui nous révèlent les bas-fonds,
nous arrivons, par une espèce de gué sinueux qui nous fait faire
plus d’un demi-kilomètre, sur l’autre rive, où nous poursuivons
vainement nos investigations. Je me rabats sur une bande de pélicans
posés ; j’en blesse un, qui reste là, seul, après l’envol
général.
La pauvre bête, dont l’aile brisée montre une grande tache de
sang, se met à l’eau pour s’enfuir. Deux vautours arrivent,
tournent au-dessus d’elle ; trois autres bientôt, puis deux encore ;
ils guettent la fin de son agonie. Je vois de loin, penché vers le
fleuve, son long bec en cône, que termine un crâne nu et arrondi ;
son cou grêle et pitoyable, sa silhouette grave et ridicule. Je me
reproche la souffrance de cet être sans défense ; je me demande
si ma balle aggrave ou atténue pour lui le fardeau du lourd tribut
qu’un jour, comme toutes les créatures, il aurait, même sans moi,
payé à la mort. Comment se termine la vie des animaux sauvages ? Ils
souffrent sans doute, et sans doute complètement passifs ; mais plus
heureux que l’homme, ils ne pensent pas ou, même s’ils pensent,
c’est trop confusément pour percevoir l’amertume du départ.
Combien de poissons, d’ailleurs, et tout aussi innocents que lui,
un pélican sain et de bon appétit ne dévore-t-il pas en quelques
heures ?
Il peut le faire, ici, sans risquer de dépeupler le fleuve. Il y en a
une quantité incroyable. Leur présence se révèle à tous moments
par des sauts bruyants. Aussi, me disait Somali tout à l’heure,
pendant qu’il me promenait dans l’eau, les crocodiles sont-ils
rassasiés dans ces parages ; pourvu qu’on fasse un peu de bruit
en marchant, ils ne s’approchent pas. L’homme inspire de la
crainte à presque tous les animaux. Il leur faut, pour la vaincre,
l’intervention d’une faim pressante, d’une violente irritation,
ou d’un inéluctable péril.
Mes noirs sont entrés dans le fleuve, et maintenant, sur la rive,
selon le rite musulman, ils tranchent la gorge de ma victime.
La baleinière rejoint et accoste tout près de moi, après un
assez long détour que le manque de fond lui impose. On installe,
à quelques mètres de l’eau, sur un sable fin, uni et blanc,
ma petite table, ma chaise. La nuit vient. La lune se lève et
répand sur nous une intense clarté. A quelque distance, quatre feux
pétillent et brillent, allumés par mes hommes. Le bois qu’ils ont
ramassé aujourd’hui est imprégné de résines aromatiques. Sa
fumée m’arrive chargée d’un léger parfum. Je vais procéder
à ma toilette un peu à l’écart. Denis m’apporte, pour dîner,
un filet de pélican dont il a su tirer un excellent parti.
La nuit est enfin froide et reposante. Depuis Ngaoundéré, je n’en
ai pas connu de semblable. Même à Fort-Lamy, la température
nocturne, bien que moins élevée qu’au cours de nos étapes
précédentes, était relativement pénible.
La journée du lendemain s’écoule de même, facile et sans
incidents. Je tue une antilope et un marabout pour les pagayeurs. Mais
je fais à cette occasion le compte de mes cartouches et je
m’aperçois que j’en ai été un peu prodigue. Il va falloir
me rationner. Je tiens à en conserver une large provision pour mes
chasses prochaines, plus sérieuses, et je fixe à trois, jusqu’à
Miltou au moins, ma dépense quotidienne. Je n’en ai emporté que
six cents. Ce n’est pas assez.
Cette excellente résolution ne m’empêche pas, du reste, d’entamer
le soir même ma réserve du lendemain. Comme nous arrivons à un
banc de sable dont j’ai fait choix pour camper, nous distinguons,
sur le bord, à 50 mètres l’un de l’autre, deux crocodiles
d’au moins 3 mètres, qui semblent dormir. En hâte, je prends
mon fusil. Pendant que j’enjambe les cantines dont le fond de
la baleinière est encombré, l’un d’eux, le plus proche, nous
entend. Il se lève sur ses pattes, et, en deux pas, il est au fleuve.
Je fais arrêter, je vise l’autre. Il se met en mouvement aussi
pour disparaître, et je me hâte de tirer. Ma balle le bouscule,
l’arrête. Nous croyons tous qu’il va rester sur place, nous
sautons dans l’eau, nous courons. Il fait un suprême effort, et
bien qu’il semble avoir l’épine dorsale brisée, il se traîne
sur le sable et plonge aussi. Le voici, arrêté sur un bas-fond. Il
est à quelques mètres. Personne n’ose approcher. De leurs perches,
les pagayeurs le frappent, pendant que je recharge mon fusil, où
je n’avais mis qu’une cartouche. C’est trop tard, il s’est
éloigné.
Il se montre plusieurs fois encore. Sa tête, son échine, affleurent
tour à tour. Sa mort est sûrement prochaine, mais désormais il
est perdu pour nous, le courant emportera son corps. Ses empreintes,
à terre, sont étonnamment nettes : cinq larges doigts à griffes
— quatre seulement aux pattes de derrière — une longue paume
couverte d’écailles dont le fin réseau s’est imprimé avec
précision sur le sable humide.
La nuit nous apporte à nouveau une réconfortante fraîcheur. En
revanche, la chaleur du soleil reste véritablement accablante,
et le jour suivant elle devient si forte que les indigènes même
en sont incommodés. La femme de Denis, qui est sur la pirogue,
sans abri, me fait demander la permission de venir se réfugier
sur la baleinière. Seuls les pagayeurs sont stoïques. Debout sur
le fer brûlant des compartiments pontés qui, à l’avant et à
l’arrière, forment plate-forme, la tête nue et rasée sous ce
rayonnement de fournaise, ils répètent inlassablement, dix heures
par jour, leur geste. J’observe ceux qui sont devant moi. Ils ont
près d’eux une petite calebasse de mil cuit. De temps à autre,
l’un se baisse, y plonge l’extrémité de sa main, en ramène la
valeur d’une cuillerée et porte l’aliment à sa bouche ; puis,
se baissant à nouveau, il rejette avec soin dans la calebasse les
quelques grains qui adhèrent à ses doigts humides ; et c’est le
tour d’un autre.
S’ils me demandaient à s’arrêter, j’acquiescerais tout de
suite, et je souhaiterais presque qu’ils me le demandent. Mais ils
ne donnent aucun signe de fatigue. Ils causent gaiement, et c’est
à peine si, sur leurs torses noirs et polis, je vois, de temps à
autre, une légère et passagère moiteur.
Pourtant, ce ne sont pas des athlètes. Grands, maigres, mal faits,
ils montrent de pauvres anatomies. Les matériaux dont la race noire
est faite ont, sur ceux qui président à la construction de nos
chétives personnes, une supériorité de qualité musculaire qui se
révèle ici tous les jours.
Le banc de sable où nous couchons le soir est entouré d’une région
particulièrement peuplée en animaux. Nous dérangeons, en arrivant,
sept crocodiles ; et la nuit est à peine tombée que j’entends à
quelques centaines de mètres un hippopotame qui clapote lourdement
dans l’eau, puis monte sur la berge en poussant son cri sauvage,
ce pendant qu’un peu plus loin de petits grondements brefs et comme
irrités me révèlent la présence d’un fauve.
J’ai l’habitude, ici, de faire monter mon lit à une centaine
de mètres du campement, pour mieux jouir de l’admirable solitude
de ces contrées si particulières, et Somali, qui pense à tout,
m’apporte mon fusil et quelques cartouches ; la lune du rhamadan
nous inonde de sa pâle lumière, et si, curieux, l’un des hôtes
de la rive venait à se risquer trop près de moi, ce pourrait être
l’occasion d’une balle bien placée.
Le village de Mousgoum, que nous rencontrons le lendemain, se
montre peu hospitalier. J’ai besoin de mil pour mon personnel et
je ne puis me ravitailler que là. Comme les cases sont à plusieurs
centaines de mètres du fleuve, qu’il est midi, et que je suis un
peu fiévreux, je charge Denis d’aller en acheter. Au bout d’une
heure impatienté de sa longue absence pour une chose aussi simple,
je lui dépêche Ahmed pour lui dire de revenir immédiatement. Il
arrive les mains vides, accompagné d’un indigène, qui déclare
remplacer le chef du village, absent.
— Il n’y a pas de mil, dit ce dernier.
Denis, lui, soutient qu’il y en a. Cela ne peut, d’ailleurs, faire
aucun doute. C’est le fond de la nourriture de ces gens. C’est un
peu comme si une ville française déclarait qu’elle n’a ni blé,
ni farine, ni pain.
Je me décide à me lever. Je me dirige vers Mousgoum. La demeure
du chef est la première, j’y entre. Des greniers frappent ma vue
dès l’abord.
— Il n’y a pas de mil ? dis-je à l’homme.
— Il y en a dans les greniers, répond-il, mais il n’est pas battu,
et on ne peut pas l’utiliser ainsi.
Je constate. C’est vrai.
— Mais on en mange, dans le village ?
— Oui, mais on le bat à mesure, et on n’en bat que ce qu’il
faut.
C’est encore vraisemblable.
Il y a chez le chef, outre les greniers, une vingtaine de cases.
— Alors, dans aucune de ces cases il n’y a de mil battu ?
— Dans aucune.
Je dis à Denis et au chef pagayeur de les visiter l’une après
l’autre. A la troisième, on trouve une bourma pleine de grain,
elle en contient plus de dix kilos.
Je retourne au menteur qu’entourent, intéressés, une douzaine
de voisins.
— Tu manges, lui dis-je, et tu ne fais rien. Mes pagayeurs
travaillent ; je veux qu’ils mangent aussi. On m’a trompé. Je
ferai punir le village.
En attendant, un geste énergique achève de lui exprimer mon
mécontentement.
Puis je lui demande la valeur du mil et je paie le prix, d’ailleurs
normal, qu’il m’indique.
Alors, les figures changent. Tous sont contents, y compris celui que
je viens de châtier. Ces gens ne sont ni cruels ni malfaisants. Au
fond de leurs résistances, il y a presque toujours une crainte, rien
d’autre. Ils nous savent forts, et de cette force, ils craignent
confusément l’abus ; préventivement, ils prennent le maximum
de précautions. Ceux-là avaient cru que je ne les paierais pas,
et que j’exigerais sans doute, dans ces conditions, tout le mil
dont je viendrais à apprendre l’existence. Il faut, pourtant, les
traiter avec fermeté, autrement on n’obtiendrait rien : compter sur
la conscience des êtres très primitifs est le plus souvent un leurre.
Maintenant, je demande deux hommes pour porter, en pirogue, un pli à
M. Reste, dont je vais croiser la baleinière d’un jour à l’autre,
et que je désire aviser par avance. On les trouve dans l’instant
et je leur remets la lettre que j’ai préparée.
Je dis alors que puisqu’on a mis de l’empressement à me les
fournir, j’oublie la mauvaise volonté du début, et que le village
ne sera pas puni.
Cette nouvelle est accueillie avec des grognements qui témoignent
de la plus haute satisfaction.
Ce sont de grands enfants.
Les pagayeurs ont suivi l’incident. L’un d’eux m’apporte, pour
me remercier peut-être d’avoir assuré leur ration, un pauvre petit
oiseau d’un beau vert émeraude, avec un bec noir effilé et des
yeux grenat, auquel il a coupé les ailes. Il croit me faire plaisir.
Je me rembarque. Le soir et le lendemain matin, de longs vols
de sauterelles passent sur le campement. Les dernières semblent
incertaines de leur direction. Au milieu du fleuve, la colonne hésite,
se masse, très bas, au point de me cacher l’eau, tourne à angle
droit. Tout ce qui suit exécute le même crochet, à la même place.
Somali, qui a fait une partie de la route à pied depuis la veille,
me donne l’idée de marcher aussi.
Mon premier essai est plein de pittoresque. Je tombe, dès le
début, dans une bande d’antilopes et j’en tue deux : deux
jours de viande. Je poursuis quelques instants une loutre qui,
finalement, m’échappe. Enfin, je vois des traces d’éléphants,
anciennes déjà, mais caractéristiques, néanmoins, du changement de
région. Je m’arrête après deux heures pour attendre la baleinière
que j’ai dépassée. Je suis fatigué. Des moustiques innombrables,
qui sont entrés, je ne sais comment, sous ma moustiquaire, m’ont
privé de sommeil une partie de la nuit.
Je pensais que la lettre que j’avais envoyée de Mousgoum à
M. Reste était déjà entre ses mains, quand j’ai eu la surprise de
trouver contre un banc de sable la pirogue qui devait la porter. Elle
m’attendait là. Les piroguiers n’avaient pas pensé à emporter
de provisions. Les villages riverains avaient refusé de leur donner
à manger. Alors, ils s’étaient arrêtés. Je les ai payés et
leur ai pris ma lettre pour la faire porter par d’autres. Je leur
ai fait donner de la viande, et je leur ai dit que les hommes des
villages n’avaient fait que les traiter comme on traitait chez
eux les voyageurs. Ils n’ont pas eu l’air de comprendre. Ils ont
pris leur argent, leur viande, et sont partis pour rentrer chez eux,
sans que leur visage ait reflété de pensée.
Tous les indigènes, fort heureusement, ne sont pas ainsi. Les rives
du Chari sont habitées par des païens particulièrement arriérés.
A mesure qu’on avance, le fleuve, d’abord large et banal, devient
plus pittoresque. Les immenses bancs de sable, coupés de petites
dépressions herbeuses, qui prolongent ses bords en maint endroit,
alternent avec des bancs plus petits, encerclés par l’eau de
toutes parts, qui divisent capricieusement son cours et en rompent
la monotonie. Une végétation plus épaisse apparaît sur les
rives basses. Souvent l’une de celles-ci se relève soudain, se
couronne de grands arbres, et devient verticale et si lisse que la
terre argileuse dont elle est faite évoque l’idée du mur d’un
parc de vieux château, que dépasseraient les cimes des chênes.
Nous avançons avec lenteur, cherchant souvent le chenal, évitant,
par de fréquents détours, les dépôts amassés devant les méandres
convexes. Parfois aussi ce sont des creux subits, où les perches
cessent de trouver le fond. On marche alors à la pagaie. Peu de
rencontres, en revanche. Nous ne croisons guère plus de deux ou
trois pirogues par jour.
Au pittoresque de la nature s’ajoute l’imprévu de la vie. Ce
matin, à peine dans la baleinière, un parfum délicieux est arrivé
jusqu’à moi. J’en ai cherché la provenance et j’ai constaté
qu’il se dégageait de la caisse de cuisine. Cela sentait l’huile
de géranium à vingt pas. J’ai questionné Denis, dont la noire
personne répandait elle-même des senteurs de bouquet. Il m’a
répondu, d’un air gai, qu’un flacon de ce précieux liquide,
qu’il avait acheté à Tibati pour ajouter, à son élégance
naturelle, la note d’un suprême raffinement, s’était cassé
dans les provisions.
Que vais-je manger ces jours-ci, grands dieux !
La pêche m’est, à cet égard, une agréable ressource. Le chef
pagayeur a justement acheté, pour dix francs, un vieux filet dans un
des villages riverains. C’est une bande de 30 mètres de long sur 1
m. 20 de large, sur laquelle sont fixées, de distance en distance,
des traverses de bois. Le soir, après le coucher du soleil, quand
nous sommes campés, il le prend, avec ses hommes. Ils se déploient,
entrent dans l’eau, vont aussi loin que le fond le leur permet
sans perdre pied. Puis ils incurvent leur ligne de manière à former
un arc de cercle et s’avancent ainsi, lentement, vers la rive, en
râclant le fond. En moins d’une heure, ils rapportent généralement
quatre ou cinq gros poissons de 50 à 60 centimètres de longueur,
sans compter les petits. Je note, parmi les espèces représentées,
des capitaines, des silures, d’autres encore que je ne connais pas,
et un poisson électrique de couleur très claire, à petites taches
foncées, très nettes, irrégulièrement disposées. Ces pêches,
lorsqu’il y a clair de lune, comme en ce moment, sont divertissantes
à suivre.
Je questionne Somali sur les mœurs des crocodiles. Je voudrais
être nettement fixé. Sont-ils ou non dangereux ici ? Et sinon,
pourquoi ? Certains le sont, me dit-il, mais certains seulement. Une
circonstance fortuite les a fait manger de la chair humaine ; ils y ont
pris goût, et ils la recherchent. Mais le cas est exceptionnel. Comme
espèce, ils ne diffèrent pas des autres. Somali connaît fort bien,
en général, tout ce qui touche à la brousse, à la chasse, et aux
habitudes des animaux. Je n’ai pu contrôler toutefois l’exactitude
de ses dires, et je les reproduis sans en garantir l’exactitude. Je
croirais plus volontiers à l’existence d’espèces différentes,
dont certaines seulement se nourriraient exclusivement de poissons.
Parfois, le ciel se couvre et nous essuyons un furieux coup de vent. Ce
sont les perturbations atmosphériques de la saison des pluies qui
s’esquissent. On veille alors avec soin, car l’abri disposé sur ma
baleinière donne prise, et nous serions vite retournés. Mais nous
sommes toujours avertis par la disposition des nuages d’abord,
puis, au dernier moment, par des tourbillons de poussière qui
s’élèvent au loin sur les rives, et nous gagnons promptement la
berge. Les nuages de l’Est et de l’Est-Nord-Est constituent seuls
une menace imminente.
Cette partie du trajet devait me valoir le plaisir de rencontrer
M. Reste qui venait, comme je l’ai dit, pendant le congé de
M. Lavit, exercer les fonctions de gouverneur, et de présenter
mes respects à Mme Reste, qui l’accompagnait. Ils descendaient
le Chari, que je remontais, et leur baleinière a croisé la mienne
tandis qu’à terre je poursuivais une grande antilope blessée. On
est venu me chercher en hâte. Ils m’ont accueilli avec la plus
aimable bonne grâce et j’ai été ce jour-là leur hôte, à
déjeuner, sur leur embarcation. Ma lettre, en revanche, n’était
pas parvenue à M. Reste. Le porteur, ne le rencontrant pas aussitôt
qu’il l’escomptait, avait dû se lasser.
Quelques jours avant d’atteindre le village de Bosso, j’ai
commencé d’être incommodé chaque nuit par les moustiques comme
je ne l’avais encore jamais été. Je couchais sur le sol, sans lit,
parce qu’il me semblait que je pouvais mieux assurer ainsi le contact
des bords de ma natte avec ma moustiquaire. Malgré les précautions
les plus minutieuses, je ne pouvais me glisser sous celle-ci sans en
entraîner une douzaine à ma suite, et, réveillé dans mon premier
sommeil par des démangeaisons intolérables, car ils étaient en
même temps d’une exceptionnelle virulence, je ne passais pas moins
d’une heure et demie à deux heures, mon photophore[9] à la main,
à les pourchasser sous ce vain refuge.
Les hommes se plaignaient, eux aussi, de ne pouvoir dormir. Nous
aspirions tous à la fin de notre voyage. Durant le jour, en revanche,
nous étions parfaitement tranquilles, et les tsé-tsé ne se
montraient plus.
Peu à peu la navigation devenait plus difficile. La profondeur
diminuait à mesure que nous remontions le fleuve. Il fallait faire
de longs détours pour suivre les caprices du chenal. Le fond nous
arrêtait souvent, d’un frottement doux qui faisait frein et
nous immobilisait vite. Alors, les hommes sautaient à l’eau et
l’embarcation, allégée, poussée par eux, gagnait une dépression
voisine, où nous flottions de nouveau.