Les environs de Pous sont occupés par des Massas. Ils vivent

dans de petits groupes de cases dispersés sur les faibles

reliefs que l’inondation annuelle respecte. Ces cases sont assez

décoratives. Ils les font d’une belle terre gris clair, en forme

d’obus. Eux-mêmes ne portent pour vêtement qu’une peau de

chèvre, attachée comme un tablier, mais par derrière. Les femmes

se percent les lèvres et y enchassent des ornements de métal dont

la taille dépasse celle d’une pièce de cinq francs. Cette mode est

sœur de celles de certaines peuplades Saras, mais chez celles-ci les

disques ou soundous sont en bois et d’un diamètre bien supérieur.

Je dîne à Pous, au bord du fleuve, dans un tourbillon

d’insectes. Puis le vent m’oblige à regagner la grande case

qui sert de campement, et je me couche dans un autre tourbillon,

de chauves-souris, cette fois, ce que d’ailleurs je préfère de

beaucoup, car les chauves-souris, elles, m’évitent.

Je m’embarque le lendemain matin sur une petite pirogue creusée

dans un tronc d’arbre. Une natte fixée sur des branches courbées en

arceaux m’abrite relativement du soleil. Mais l’abri est bas et je

ne puis m’y tenir que couché. Un certain nombre d’autres pirogues

semblables, sans natte toutefois, transportent mes gens et mes bagages.

Les tsé-tsé se révèlent bientôt, si nombreuses, que préférant

le supplice de la chaleur au harcèlement douloureux et irritant de

leurs piqûres, je fais installer ma moustiquaire sous l’espèce

de tunnel où je suis confiné, et passe ainsi toute la journée,

comme une chenille dans son cocon, près d’étouffer. Ce n’est pas

la tsé-tsé de la maladie du sommeil ; celle-ci n’est dangereuse

que pour le bétail ; on ne rencontre l’autre que plus au Sud. Je

me rappelle qu’il y a deux ans, j’ai remonté le Logone à la

même époque de l’année et que je n’ai pas été piqué. La

zone de la tsé-tsé s’étendrait-elle ? Quoique cette odieuse

mouche ne s’éloigne généralement pas de ses gîtes habituels,

sa prédilection pour l’ombre la porte à séjourner dans certaines

embarcations ; elle accompagne ainsi plus ou moins loin les voyageurs ;

peut-être se fixe-t-elle ensuite dans le voisinage du lieu où elle

les laisse.

Mes pirogues sont si petites que sur une partie d’entre elles, il

n’y a qu’un homme et une cantine. En revanche nous marchons vite,

et nous ne mettrons que trois jours et demi pour arriver au poste de

Kousseri ; d’ordinaire, il en faut six.

La largeur du fleuve varie, en cette saison, entre 80 et 100

mètres. Son eau est jaune et peu profonde. Nous avançons à la

perche ; nous touchons souvent. Les rives terreuses, à pic, ont

de 2 à 3 mètres, juste ce qu’il faut pour qu’on ne puisse pas

voir le paysage avoisinant. Quand, par hasard, celui-ci se révèle,

c’est, le plus souvent, une immense plaine toute couverte d’herbes

jaunes avec, de loin en loin, un arbre sec ; parfois aussi, sur une

éminence de la rive, un pauvre village.

Les oiseaux sont nombreux. On voit, pressés sur les bancs de

sable où on les approche facilement, des bandes de gros canards

et surtout de pélicans dont certaines comptent certainement plus

d’un millier d’individus. C’est pour moi l’occasion de coups

de fusil fructueux.

On me signale peu après, dans la plaine, des tetels, sorte de grosse

antilope. Je n’ai pas de peine à en tuer un. Mon tir reprend un

peu de justesse. Nous nous arrêtons pour déjeuner devant quelques

huttes misérables. Denis, qui a trouvé du merissé à Pous, me

fait attendre deux heures, quoique nous soyons déjà en retard sur

l’étape normale, un repas de poisson pourri et de viande gâtée,

dont je ne peux rien manger. Je donne une sanction immédiate à cette

négligence. La chaleur m’a fatigué durant ce dernier mois, et je

suis très amaigri. C’est pour moi une nécessité sérieuse de me

refaire par une nourriture suffisante, alors que je le puis encore.

L’après-midi, les bandes de canards et de pélicans ont

disparu. Mais, de place en place, des oiseaux dont la grosseur n’est

généralement pas inférieure à celle d’un cygne, se tiennent

sur la rive et nous regardent curieusement passer. Ils me rappellent

les petits commerçants qui, les soirs d’été, s’échelonnent,

assis devant leurs portes, le long de certaines rues de Paris.

Je compte mes pirogues. Il y en a quinze. Elles marchent sans ordre,

à grande vitesse, tenant toute la largeur du fleuve. On croirait

assister à des régates barbares. Nous ne terminerons l’étape

qu’à minuit.

Le lendemain, le fleuve s’élargit. Les rives, toujours à pic,

se couvrent d’herbes vertes et montrent quelques arbres. Un

courrier m’apporte une lettre de M. Montchamp, directeur du Bureau

politique à Fort-Lamy, que j’ai rencontré au cours de mon dernier

voyage. Il a connu mon arrivée et me souhaite fort aimablement la

bienvenue. Une deuxième lettre m’arrive le soir, du chef de Cabinet,

celle-là. Elle m’apprend, hélas ! que j’ai manqué de quelques

jours M. Lavit, gouverneur du Tchad, de qui j’ai été l’hôte

il y a deux ans, et que j’aurais eu un vif plaisir à rencontrer

encore. Il rentre en France avec Mme Lavit, et vient de partir. Un

courrier rapide, que je lui ai envoyé de Ngaoundéré pour m’éviter

précisément cette déconvenue, n’est jamais parvenu à destination.

Je campe le jour suivant à Karnak Logone, dans une grande case

d’argile, plaisante, aérée, construite en terrasse sur le fleuve ;

c’était, il y a deux ans encore, un poste ; nous avons cessé de

l’occuper ; il est tout près de Kousseri, où l’administration

du Cameroun est déjà représentée.

Le village de Karnak Logone est d’une importance moyenne. Je

reçois presque aussitôt la visite de son lamido, seigneur de

petite envergure. A peine est-il parti que Somanakandji arrive,

tenant dans ses bras un animal que je n’ai jamais vu, construit

en forme de poire, presque sans cou, avec une petite tête conique

et une grosse croupe ronde, au pelage joliment cerclé de gris et de

brun foncé. C’est une espèce de mangouste. Les indigènes le nomment

ougnar. Il se nourrit d’œufs, de poulets, et mange les serpents :

bonne note.

Ce nouvel hôte, qui paraît très doux, se laisse caresser. Puis

il se met à fureter dans la case en poussant de temps à autre un

trille strident comme un coup de sifflet, et que j’aurais pris pour

un cri d’oiseau si je n’en avais pas vu l’auteur.

Je me décide à l’acheter. Le propriétaire attend là. Il lui passe

une ficelle autour des reins et l’attache à une de mes cantines.

Mais le petit sauvage donne des signes d’impatience. Il n’aime

pas être tenu ainsi. Je veux le délivrer, il me mord avec rage. Je

me relève la main pleine de sang et je l’envoie promener d’un

coup de pied. Prompt comme l’éclair, il se relève, se retourne,

et, furieux, se précipite vers moi. Sa ficelle, qui l’arrête

à temps, m’évite seule une nouvelle morsure. J’admire tant de

courage, mais je ne veux plus de cette belliqueuse bestiole, et je

la rends incontinent à son maître, tout déconfit de manquer une

bonne affaire. Quand il me prendra fantaisie de posséder un animal

irritable, je chercherai une petite panthère, et si je suis mordu

ou griffé, je n’aurai qu’à m’en prendre à moi ; mais par

cette espèce de lapin, non. Cela me désoblige.

Je voulais partir le lendemain avant l’aube, afin de coucher

à Kousseri. Le chef piroguier m’a objecté qu’on rencontre,

non loin d’ici, un endroit infesté d’hippopotames et qu’il y

a deux ans, un Européen, pour avoir voulu passer de nuit, a vu son

embarcation bousculée, quoique ce fût une baleinière de deux tonnes,

infiniment plus lourde et plus stable que mes modestes pirogues, et

s’est noyé. C’est vrai : je me rappelle qu’on m’a parlé,

à l’époque, de cet accident. J’étais justement au Tchad.

Nous ne quittons donc Karnak Logone qu’assez tard ; après trois

heures, mais en plein jour, nous nous heurtons, en effet, aux animaux

annoncés ; c’est un véritable barrage. Leurs têtes, qui émergent

à fleur d’eau, sont réparties sur toute la largeur du fleuve. Je

fais faire halte à ma petite flottille, j’accoste. Je fais 200

mètres le long de la berge, et je m’arrête à peu de distance de

ce cénacle. Personne ne se dérange.

Je choisis l’animal le plus rapproché, je tire, et je manque. Mon

second coup de fusil est plus heureux et ce sont tout aussitôt les

convulsions habituelles, dans une eau qui se teinte de rouge.

Je laisse deux pirogues et quatre hommes pour dépecer la bête qui

va bientôt reparaître, gonflée, à la surface, et nous apporter

la viande. Je remonte dans mon embarcation et je fais passer tout le

monde très près de la rive ; par surcroît de précaution, je me

tiens prêt à tirer en cas d’espièglerie de nos lourds voisins,

maintenant invisibles, mais, sans nul doute, toujours présents.

Les fantaisies agressives des hippopotames ne sont pas absolument

rares ; soit que la venue d’une pirogue les égaie, soit qu’elle

les irrite, soit qu’elle les inquiète, principalement dans le

cas d’une mère avec un petit, il arrive qu’ils la bousculent,

la soulèvent même, et il est très dangereux de tomber dans l’eau

si près d’un animal de cette puissance et de cette brutalité.

Je vois, peu après, quatre crocodiles, dont je tue l’un ; puis, tout

proches les uns des autres, de véritables bancs d’oiseaux ; chacun

est composé d’une espèce différente : il y en a un de pélicans

blancs, un autre de gris, un d’énormes canards, un de grues

couronnées ; enfin, quelques isolés, non moins décoratifs, mais dont

j’ignore les noms. C’est ensuite, s’élevant brusquement de la

rive, l’étincelante nuée d’un vol de martins-pêcheurs très

communs ici, en tunique rouge, avec des ailes vertes et une tête

d’un bleu verdâtre qu’on retrouve dans les plumes de la queue.

Les tsé-tsé, cependant, gâtent pour moi l’attrait du

spectacle. J’étouffais littéralement sous ma moustiquaire ;

je me suis décidé à la faire ôter, et me voici couvert

de piqûres. J’enveloppe mon casque et ma tête d’une pièce

de gaze verte que m’a donnée avant mon départ mon vieil ami

Pierre Perrier, et je mets des gants. Je dois être comique, ainsi

accoutré, couché sous l’étroit tunnel de mon abri de nattes,

et lançant à travers mes lunettes jaunes et ma voilette des regards

courroucés. Cela ne suffit pas. Je suis encore piqué à travers mes

vêtements. L’ombre, qu’elles aiment, les attire. Je me décide

à sortir ; mais elles aussi.

Le lendemain, 17 avril, au jour levant, j’arrivais à Kousseri :

un petit poste perché sur la rive, assez haute à cet endroit ;

derrière, un village qui fut important, et qui ne présente

maintenant que peu d’intérêt. Le chef de poste est un adjudant,

qu’un sergent assiste.

De Kousseri, on est tout de suite au confluent du Logone et du

Chari. Fort-Lamy est presque en face. J’y étais une heure

plus tard. J’entrais là dans notre colonie du Tchad, laissant

définitivement le Cameroun derrière moi.

Royaumes tous deux dans l’empire du soleil, ils réservent les mêmes

joies aux fatigues des voyageurs. Ils assureront aux colons la même

abondance le jour où l’initiative nationale aura achevé la tâche

d’aménagement préparatoire qui les livrera dans des conditions

pratiques à l’exploitation raisonnée. Sous une forme rude, mais

éminemment favorable à la culture de l’énergie physique et morale,

ils ménagent, à quiconque possède le goût de l’indépendance

et de l’action, les éléments d’une vie intense et pleine de

sensations. On comprend mal, dans leurs majestueuses solitudes,

l’étrange travers qui nous incite à toujours rester groupés en

troupeaux, à végéter pressés les uns contre les autres, sous

un ciel avare de lumière, de chaleur et de fécondité, lorsque,

là-bas, restent inhabités, incultes, d’immenses espaces où la

nature ne demande qu’à récompenser le moindre effort avec une

générosité magnifique.

[Illustration : Chez le chef de Léré, qu’on voit vêtu de noir,

au milieu.

A droite, les greniers à miel alternent avec les cases des femmes.

(Page 103.)]

[Illustration : Deux jeunes filles foulbés, dans les rochers qui

dominent le village de Maroua, au Cameroun.

(Page 109.)]

DEUXIÈME PARTIE

=CHASSES AU TCHAD=

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

FORT-LAMY. — EN REMONTANT LE CHARI

Une large allée ombragée, le long du fleuve ; puis une ligne

de constructions de briques, entourées de jardins verdoyants ;

derrière, une autre allée, une autre ligne de constructions et

de jardins semblables ; derrière encore, une immense place où

conduisent une série d’avenues perpendiculaires aux premières,

et que limite finalement le marché, toujours animé et pittoresque :

c’est à peu près, plaisante, mais sans caractère, la ville

européenne de Fort-Lamy, siège du gouvernement du Tchad, fondée

le 29 mai 1900 par le commissaire du gouvernement Gentil.

Autour, plusieurs villages indigènes. La population, composée

de Saras, de Ouadaïens, d’Arabes, de Bornouans, de Haoussas,

etc..., atteint 7.000 habitants. Les Européens, fonctionnaires,

officiers ou commerçants, sont une centaine. Il y a, dans la ville,

trois grandes factoreries européennes. On trouve, parmi les artisans

locaux, des bouchers, des tailleurs, des potiers, des cordonniers,

des teinturiers, des forgerons, des vanniers, des tanneurs. Ces

mêmes industries, auxquelles il faut ajouter le tissage du coton, se

répètent d’ailleurs dans presque toute la colonie. Doud Mourrah,

l’ancien sultan du Ouadaï, destitué, est interné là, dans une

vaste demeure. On le voit parfois traverser la place, grand et fort,

très noir, l’œil intelligent encore impérieux, tout de blanc

vêtu. Il monte généralement un très petit cheval chargé de

broderies d’or, au pas pressé, et s’abrite sous une ombrelle

claire. Des cavaliers le précèdent, ce pendant qu’une quarantaine

de serviteurs se pressent derrière son cheval jusqu’à en toucher

la croupe. Dans cet appareil qui nous semble, ici, un peu étrange,

il garde un assez grand air.

Quelques mots maintenant sur notre colonie du Tchad. Ses limites sont

le lac, le Chari et le Logone, à l’Ouest ; au Sud, une ligne qui

descend un peu au-dessous de Laï-Béhagle et de Fort-Archambault pour

remonter ensuite, le long du fleuve Aouk, vers le N.-E. ; à l’Est,

le Soudan anglo-égyptien ; au Nord, la Libye et le prolongement

oriental de la colonie du Niger.

La température est ordinairement élevée, mais sèche et aisément

supportable, avec des nuits souvent assez fraîches. A Fort-Lamy,

une cinquantaine de jours de pluie par an, entre juillet et

octobre. La géologie est à peine étudiée encore. Le sol est

en grande partie argilo-siliceux ; la latérite est fréquente. Le

terrain reste généralement plat ; quelques massifs granitiques de

faible altitude s’accusent pourtant, quelques grès dans le Sud,

quelques calcaires près du lac, des gneiss et des micaschistes dans

l’Est. Le Tchad possède un réseau fluvial important, mais dont

les éléments occidentaux sont seuls accessibles à la navigation

permanente, sous la condition, d’ailleurs, d’employer, pendant la

saison sèche surtout, des embarcations à faible tirant d’eau. Les

autres bahrs sont temporaires sur presque toute leur longueur.

Mais alors que la Nigéria anglaise, pour environ 860.000 kilomètres

carrés, a plus de 17.000.000 d’habitants, pour notre colonie du

Tchad qui s’étend à peu près sur 1.110.000 kilomètres carrés,

le recensement de 1920 accusait 1.245.416 habitants seulement,

chiffre certainement inférieur à la réalité, qui est toutefois

bien faible encore.

Ces habitants se divisent en deux grandes catégories, les musulmans

et les animistes ou kirdis. Les premiers avant notre domination,

pressuraient et pillaient les autres ; maintenant tout est rentré

dans l’ordre. On y trouve beaucoup d’Arabes, la plupart au

teint noir ; quelques Foulbés qui se localisent principalement

dans le Baghirmi, près de Massenya et de Melfi ; des Yal-Nas,

nouveau groupement ethnique de la région de Melfi, signalé par le

lieutenant — aujourd’hui lieutenant-colonel — Derendinger ; les

Saras, qui occupent les rives du Bahr Sara et celles du Chari, près

de Fort-Archambault, et, au nombre de près de 300.000, constituent

la population la plus laborieuse et la plus utilisable de tout le

Tchad ; les Boudoumas et les Kouris, habitants des îles du lac, les

Kanembous, qui peuplent le Kanem, et seraient venus jadis du Tibesti,

des Gorânes, Tedas, ou Toubous, dispersés au nord de la ligne

Abéché-Lac Tchad ; les Mabas, Kibets, Kondongos, etc., au Ouadaï,

et, près d’Abéché, capitale de ce même Ouadaï, un tout petit

village de Touareg qu’on nomme là des Kindin. La maladie du sommeil

limite jusqu’ici ses ravages, pour le Tchad, à l’extrême sud de

la colonie. On ne saurait mettre assez de diligence, d’attention

et de ténacité, à lutter contre ce fléau, et c’est un point

qui mérite d’être particulièrement signalé. L’organisation

rationnelle de la lutte contre la maladie du sommeil, à l’aide de

moyens suffisants, est une des mesures les plus indispensables à la

prospérité présente et surtout future de notre Afrique équatoriale.

Le sous-sol du Tchad est mal connu. On n’y avait pas encore

prospecté sérieusement quand j’y suis passé. Mais le cuivre,

le zinc, le plomb argentifère, l’étain, le fer, sont signalés

parmi ses ressources.

Le Nord, le Borkou, l’Ennedi, fournissent du sel ; au Kanem on

trouve du natron, à la surface du sol, ou près de celle-ci, dans

des cuvettes caractéristiques de cette région.

Les principaux produits de la terre sont le coton[5], le gros et le

petit mil, l’arachide, le blé, le riz, le maïs, les haricots,

les patates, le sésame, le karité, le manioc, la gomme, le tabac,

l’indigo, le ricin, le kapok, le garad, employé pour le tannage

des peaux, de nombreuses essences de bois parmi lesquelles l’ambadj

est à remarquer à cause de sa faible densité, les palmiers deleb,

dattiers et hyphènes (doum) ; une partie d’entre eux toutefois

assez étroitement localisée. La mission Chevallier et la mission

Périquet, notamment, ont étudié d’une façon très complète,

et bien avant moi, les végétaux de la région.

Certains de ces produits sont susceptibles, on le voit, de fournir

soit de l’huile, soit de l’alcool, et méritent à cet égard

une attention toute particulière, car une des difficultés qui

s’opposent à la prompte solution du problème des transports

mécaniques en Afrique Centrale, est le prix de revient du combustible,

et les ressources locales de cet ordre doivent être rangées parmi

les plus précieuses.

Les jardins des postes, lorsque la terre y est convenablement

travaillée, produisent, de Fort-Archambault au Ouadaï, et du Kanem au

Salamat, c’est-à-dire partout, presque tous les légumes d’Europe.

Comme animaux, un immense troupeau d’abord, qui a été évalué,

pour les bovidés seuls — pour la plupart zébus — à près

de 1.500.000 têtes ; de bons chevaux de trois types différents,

beaucoup d’ânes, des moutons, mais presque pas de moutons à laine,

des chèvres, des poules, des canards, etc., quelques porcs importés ;

en outre, tout le gibier, gros et petit, des régions les plus

favorisées de l’Afrique centrale. Par endroits, des abeilles.

Il faut ajouter, pour être juste, que la viande du bétail y est

d’une très médiocre qualité, et que son amélioration est un

problème dont les conditions climatériques rendent la solution

très difficile.

Toutes ces richesses sont peu utilisées, faute de moyens

d’exportation convenables[6]. Les autorités françaises, au prix

d’efforts qu’on n’apprécie pas toujours comme ils devraient

l’être, ont déjà doté le Tchad d’un réseau de routes important ;

mais les desiderata du commerce sont plus complexes.

La construction du chemin de fer du Cameroun, celle du chemin de fer

de Brazzaville à la côte, qui sont activement poussées l’une et

l’autre, permettent à cet égard d’heureux espoirs. Je rappelle

toutefois qu’aussi longtemps qu’une solution commercialement

pratique n’aura pas été entièrement réalisée, l’exploitation

du Tchad, malgré toute la bonne volonté de l’administration locale,

restera à peu près impossible, et que c’est à l’Angleterre,

maîtresse des meilleures voies, que profitera surtout la faible

activité qu’y entretient la courageuse persévérance de nos

rares colons.

Il faut citer pourtant, parmi les produits que le Tchad exporte dans

les difficiles conditions actuelles, le bétail sur pied, les peaux,

l’ivoire, les cornes de rhinocéros, quelques plumes, un peu de

coton ; parmi ceux qu’il importe, des étoffes, des conserves,

des verroteries, des ustensiles de cuisine, de la parfumerie, de

la verrerie, des vins et spiritueux, du sucre, du tabac, des kolas,

du thé, etc.

Je mentionnerai enfin, puisque je parle du commerce, le mouvement

de colportage très actif alimenté, dans la colonie même,

par l’activité incessante des petits marchands, principalement

Bornouans ou Haoussas — comme au Cameroun — qui en sillonnent

les routes dans toutes les directions.

On en rencontre couramment, conduisant de petites troupes de bœufs

ou d’ânes. Ces animaux sont employés pour le transport des

marchandises ou des bagages, sauf dans l’extrême-sud, où il

faut recourir aux porteurs, parce que la tsé-tsé tue les animaux

domestiques, et dans l’extrême-nord, où il faut prendre des

chameaux. Quant aux voyageurs eux-mêmes, les Européens tout au moins,

et d’ailleurs bon nombre d’indigènes, se servent de chevaux,

excepté dans ces deux régions.

Je ne saurais terminer cet exposé rapide sans adresser le plus

déférent des hommages aux explorateurs de la contrée que je viens

de décrire sommairement : Oudney, Denham, Clapperton, Barth, Vogel,

Monteil, furent les premiers d’entre eux.

Nombreux sont les Français qui visitèrent et étudièrent

encore cette partie si intéressante de l’Afrique. Parmi ceux

dont j’ai consulté les travaux avec fruit à l’occasion de

mon voyage, je citerai les noms de Lenfant, Gentil, de Béhagle,

Lancrenon, Faure, Moll, Auguste Chevallier, Largeau, Périquet,

Bastet, Bruel[7], Carbou, Derendinger, Delingette, Audoin, Tilho,

Foureau, Lamy. Cette énumération est bien loin de constituer la

liste complète des hommes de qui le dévouement, le patriotisme

et le courage assurèrent dans l’Afrique centrale le prestige du

drapeau français, et je m’incline ici, modeste voyageur, avec

autant de respect que de gratitude, devant les grands coloniaux qui

ont écrit là — souvent avec leur sang — l’une des pages les

plus glorieuses de notre histoire nationale.

Lorsque j’arrivai à Fort-Lamy, M. Lavit était parti, comme je

l’ai dit, non sans avoir laissé à mon sujet des instructions

qui m’apportaient un nouveau témoignage de son intérêt pour

ma mission et de sa délicate courtoisie à mon endroit. M. Reste,

le gouverneur intérimaire, était en route pour rejoindre son

poste. Reçu très amicalement, j’ai eu le plaisir de m’entretenir

souvent, au cours de mon séjour, avec le colonel Thiry, commandant

le régiment de tirailleurs réparti dans les divers postes de la

colonie, avec M. Léon Mathey, l’un des plus anciens colons du

Tchad, actuellement à la tête d’une importante firme commerciale

à laquelle il consacre l’initiative et l’activité qui lui sont

propres, avec M. Sieutat Lacaze, chef du cabinet du gouverneur,

ainsi qu’avec MM. les administrateurs Montchamp et Devallée,

le commandant Reymond, et les principaux Européens de la localité.

Mon temps s’est partagé entre l’agréable et l’utile :

réceptions pleines de cordialité, dont les aimables hôtes que je

viens de nommer ont bien voulu me ménager le plaisir ; envoi d’une

lettre, en guise de ballon d’essai, à Koufra. Je l’adresse

impersonnellement au chef de l’oasis, à qui je fais part de mon

désir de lui rendre visite. Je lui demande de me faire parvenir un

sauf-conduit à Abéché, capitale du Ouadaï, où je serai, lui

dis-je, au milieu de juillet. Faute d’avoir reçu celui-ci pour

le 15 septembre, dernière limite, je conclurai à une décision

négative de sa part, et je m’abstiendrai. Je précise la nature

de ma démarche en ajoutant que je ne suis qu’un voyageur ami de

l’Islam et curieux d’inconnu, et non un envoyé du gouvernement

français. Je prends aussi l’avis de Doud Mourrah, qu’on soupçonne

d’avoir encore des intelligences avec les Senoussia. Doud Mourrah

me déconseille nettement l’entreprise.

Qui vivra verra.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 9 / 34 段