Je me suis remis en chemin le 26 mars. A mon personnel habituel,

le capitaine Monteil avait ajouté deux gardes, deux tirailleurs,

et un interprète excellent, nommé Djubairou. Celui-ci a séjourné

jadis en Allemagne et en France. D’une instruction exceptionnelle

pour un indigène, ayant beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup appris,

fort intelligent en outre, il devait me rendre de précieux services,

et j’ai pu, grâce à lui, préciser avec certitude quelques points

délicats de ma documentation.

Je passe le premier jour près de l’ancienne station cotonnière

allemande de Pitoa. Elle a permis jadis des expériences utiles.

La soirée est pénible, comme les précédentes : le calme

de l’orage et, de temps à autre, un grand souffle de vent qui

s’élève. Il n’est pas possible de coucher dehors, la moustiquaire

serait arrachée ; force m’est de laisser mon lit dans une case

du campement ; je passe la nuit dans un bain de transpiration ; par

moments, une brise fraîche entre par les orifices, qui me refroidit

et me sèche en quelques secondes ; j’ai l’impression, entre ces

murs d’argile qui restituent la chaleur absorbée durant tout le

jour, sous ce toit de paille, de dormir dans un four encore chaud,

dont la porte s’ouvrirait sur une pièce irrégulièrement ventilée.

Je laisse le surlendemain derrière moi l’ancien haras allemand

de Colombé. On y avait fait venir d’Allemagne, en vue de

croisements, quatre étalons. Les produits que j’ai vus çà et là,

reconnaissables en général à leur chanfrein fortement busqué,

ne semblent nullement supérieurs à ceux des races indigènes.

Somali, autrefois le meilleur de mes serviteurs, donne lieu, au cours

de ce voyage, à de fréquents reproches. Devant une observation

justifiée par sa négligence, il proteste aujourd’hui, s’insurge

et entre dans une telle fureur que pour le remettre à la raison je

dois le faire enfermer dans une case. Je renvoie en outre son cheval à

Garoua. Il fera les étapes à pied jusqu’à nouvel ordre. Si cette

punition, que je sais être encore plus sensible à son amour-propre

qu’à ses jambes, est inefficace, je le congédierai dès que je

serai à même de le remplacer d’une manière satisfaisante.

La route est étendue, sablée, facile, coupée de temps à autre par

des mayos de largeurs diverses, légèrement encaissés et tous à

sec en cette saison. Elle chemine à travers une savane aux arbres

maigres et poussiéreux.

La chaleur, qui reste accablante, me prive généralement, la nuit, du

repos nécessaire ; je me lève souvent dès une heure, ne pouvant plus

rester couché. Le jour, les envoyés des lamidos et leurs cortèges

continuent de me précéder une partie du temps. Les tam-tams, les

trompettes au son de cornemuse, les cavaliers vêtus de couleurs

éclatantes ne compensent malheureusement pas les inconvénients de

la poussière que soulève leur troupe turbulente et que je ne cesse

de respirer ; en revanche, animation bruyante qu’ils entretiennent

autour de moi détourne mon attention de la monotonie du paysage,

et la route me semble plus courte.

Le 30 mars, j’atteins le village de Biparé. Je suis là sur le

territoire du Tchad, mais pour quatre étapes seulement. Je dois

ensuite retrouver devant moi le Cameroun, que je ne quitterai

définitivement que quelques jours plus tard.

Le pays a pris cet aspect de verger normand si fréquent en Afrique

Centrale. Nous traversons deux mayos. Le second, le mayo Loué,

a environ quatre cents mètres de largeur ; assez escarpées, les

berges de son lit de sable atteignent vingt mètres. Dans le voisinage,

la roche affleure partout. L’un et l’autre sont à sec.

Je trouve, quand j’arrive, plusieurs groupes qui m’attendent. Il

y a l’ardo Bael, chef des Bororos de Figuil, accompagné de son

fils ; le chef de Hiré, un chef Kirdi, d’autres encore, chacun

avec sa suite, en tout de deux à trois cents hommes. Les politesses

d’usage échangées, je reprends mon chemin. A ce moment un nuage

de poussière s’élève à 1 kilomètre en aval, dans le lit du

fleuve ; c’est encore un chef qui arrive en retard, au triple galop,

avec tout son monde ; il a fait quarante kilomètres pour venir ;

je m’arrête à nouveau.

L’après-midi, je trouve au campement le chef des Bororos de

Léré, Adamou, plus connu sous le nom de Sindijo. Comme le chef de

Figuil, il a gardé de son origine un type arabe qui le distingue

à première vue des Kirdis et même des Foulbès. Je manifeste

l’intention de lui poser quelques questions sur les procédés

d’élevage qu’il emploie ; les Bororos sont des maîtres en fait

d’élevage indigène. Il me déclare qu’il est tout prêt à me

renseigner, et qu’il ne manquera pas de le faire avec une parfaite

exactitude sur tout ce que je désirerai savoir ; mais je suis fixé

sur la valeur de ce genre de protestation. Quelques instants après,

comme nous parlons d’une maladie qui s’abat fréquemment, ici,

sur le bétail, je lui demande s’il y connaît un remède.

— « Aucun », me dit-il d’un air chagriné.

Sur ce, je lui expose tout le traitement. Il ne se trouble en rien.

— « C’est bien ainsi que nous les soignons », me répond-il avec

simplicité. Et il s’étonne de mon savoir. Quant à sa réponse

mensongère, elle lui paraît si naturelle qu’il n’y fait aucune

allusion. Je profite toutefois de la circonstance pour tirer de lui

des précisions intéressantes, et vérifier certaines indications

que je possède déjà.

A cinq heures je vais au village, où un tam-tam doit avoir lieu

en mon honneur. Un serpent de poussière traverse la plaine, à

peu près nue, qui y conduit ; il est soulevé par une succession

de travailleurs. C’est, me dit-on, un chemin qu’on a voulu

faire exprès pour moi : seulement on s’y est pris un peu trop

tard. L’intention est bonne ; je remercie, je retiens ma respiration,

et j’entre dans le nuage.

Biparé est Moundang. Le village est curieux, tout différent des

précédents. Chaque demeure s’y présente sous la forme d’une

enceinte à tourelles. Ces tourelles, à toits à peu près coniques,

sont des greniers à mil. Chacune d’elles, porte, en haut, une

ouverture qu’on obstrue quand c’est nécessaire — par exemple,

s’il pleut. Normalement, elles alternent avec des cases à toit en

terrasse, plus basses, réservées au logement des femmes. Au milieu,

l’habitation du chef de famille, et des bâtiments d’affectations

diverses. Tout cela est très petit, sillonné d’étroits passages

où règne une sordide malpropreté. De l’extérieur, on croirait

voir des réductions de châteaux forts, naïvement et grossièrement

édifiées avec de la boue et des madriers. On s’aperçoit

à l’examen que ces frustes logis sont en réalité fort bien

construits. On les enduit intérieurement d’un revêtement noir, dur

et poli, dont une écorce d’arbre convenablement traitée fournit

le principal élément. Leur toiture comporte un épais paillasson,

que protège une couche de terre. Ils ne craignent rien ni des termites

voraces, ni de la pluie, ni du vent. Ici, c’est beaucoup.

Le tam-tam commence. Il est primitif et sans aucun style. Tout le monde

y prend part, même les enfants à la mamelle, que les mères portent

contre leur flanc. De toutes petites filles — trois à quatre ans

— comiques de gravité, se trémoussent lentement dans le groupe,

comme les autres.

Le chef des Bororos, l’ardo, qui est là, et quelques-uns de mes

hommes, musulmans, regardent ces lourds divertissements de Kirdis

avec un dédain qu’ils ne cherchent pas à dissimuler.

Le merissé — c’est une boisson fermentée à base de mil, dont

les indigènes s’enivrent — a dû couler à flots au village. Le

chef est, comme il sied, le plus gris de tous.

Le jour suivant, après avoir traversé le Mayo Bindéré, affluent

du Mayo Kebi, et plusieurs rivières à sec comme lui, nous apercevons

sur notre droite une vaste étendue d’eau, le lac de Léré. En face

de nous, la rive s’élève en collines dénudées, d’ailleurs

pittoresques. De notre côté elle est d’abord plane. C’est

ensuite, sur une éminence, dominant la région voisine et ce beau

lac, le poste administratif de Léré. Une petite île, inhabitée,

couverte d’une végétation assez dense, émerge tout près.

Je passe au poste la journée du lendemain. De là je vais voir

M. Rousseau, commerçant en bétail ; puis l’agent de la Société

France-Afrique, dont j’ai longé, en venant, la plantation de

coton ; création intéressante, malheureusement arrêtée dans

son développement par la trop grande difficulté d’expédier les

récoltes en France.

L’après-midi, nouveau tam-tam, au village de Léré, cette fois,

distant du poste de trois kilomètres. Pendant que les préparatifs

se terminent, je visite la maison du chef. Elle est du type que j’ai

déjà décrit, mais vaste : ce fruste personnage y loge environ deux

cents femmes.

Tout autour, les cases de celles-ci et les greniers à mil, formant

enceinte, alternent avec une parfaite régularité. Contre chaque

grenier, un beau madrier, posé obliquement, comme une échelle, et

entaillé d’une succession d’encoches, permet d’accéder à la

fois à l’ouverture supérieure et à la terrasse.

La fête n’est pas sans pittoresque : après une danse exécutée

par quelques hommes revêtus de robes multicolores et coiffés de

plumes, deux hautes figures sinistres s’avancent soudain. Elles ne

feront que circuler lentement, quelques minutes, ce pendant que tous

s’écarteront d’elles, et cette grave promenade silencieuse est

ce qui convient à leur aspect.

Elles ne montrent ni visage, ni rien de leur corps ; la tête

disparaît entièrement sous de longues franges serrées dont la

matière est une sorte de paille sèche et souple d’un brun presque

noir ; ce voile, épais de plusieurs centimètres, les coiffe comme

une capsule et descend, en cachant les bras, jusqu’à la taille. Là

commence une courte jupe de danseuse, faite aussi de paille, rigide,

épaisse, noire elle-même, puis les longues franges reprennent,

cachant les jambes et jusqu’aux pieds. Une grande pièce en forme

d’éventail est ajustée verticalement sur les épaules et encadre

la tête, qu’elle dépasse, augmentant la stature et amplifiant

l’ensemble. Ces hautes, sombres et lourdes silhouettes, marchant

lentement et sans parler, l’une près de l’autre, donnent une

impression singulière de deuil, de mystère et de sauvagerie. Elles

sont censées, me dit Djubairou, mon interprète, être des démons

soumis aux prêtres animistes. Ceux-ci gardent à l’écart les

hommes qu’elles dissimulent et ne les laissent voir de personne ;

on les nomme maoulis.

En rentrant, je me rends chez des missionnaires installés depuis peu,

m’a dit le fonctionnaire qui occupe le poste, dans un bâtiment

distant de quelques centaines de mètres de Léré. Je pénètre

dans une enceinte déserte, et je franchis le seuil d’une petite

maison dont la porte est ouverte. La première chose qui frappe ma

vue est un berceau dans lequel dort un enfant au teint parfaitement

blanc. Ce n’est pas le spectacle qu’en ce lieu j’attendais,

et je crains que ma visite, vraiment, ne soit indiscrète.

J’ai vite la clef du mystère : un homme vient à moi, qui parle

français, mais avec un accent américain très prononcé ; l’instant

d’après, il me présente à une jeune femme, qui est la sienne ;

ce sont des missionnaires, en effet, et fort respectables, mais

étrangers et protestants. Notre fonctionnaire, distrait sans doute,

n’avait pas fait la distinction.

Je rentre enfin au poste où j’arrive vers 6 heures ; je prends

quelques instants de repos, quand Denis arrive. Son front d’ébène

est sillonné de rides sinueuses et profondes. Ce signe a pour moi

une éloquence. Il est étranger aux soucis. Il me révèle que

mon brave cuisinier a bu une dose généreuse de merissé. Je dois

reconnaître que ni la dignité de son maintien, ni, ce qui importe

bien davantage encore, l’apparente intégrité de ma cuisine —

n’approfondissons pas — ne sont généralement altérés par les

effets de son intempérance.

Il est là, devant moi. Il attend. Il est bien maître de

son équilibre. Il n’a pas dû boire plus d’une bourma :

six litres. Je l’interroge. Denis, élève des Pères, parle un

français académique.

— Eh bien, Denis, qu’est-ce qu’il y a ?

— Ah ! (Un temps.) sidi, moi content marier.

— Allons, bon. Ça vient de te prendre ?

Il dédaigne mon ironie.

— Moi content toi voir mon femme.

— Je ne comprends pas. Voir ton femme ? D’abord, es-tu marié ou

non ?

— Ah ! (Un temps.) pas encore. Lui pitit. Moi marier lui un an

maintenant.

— Dans un an ? C’est bien imprudent. D’ici là, il peut se

passer bien des choses, mon pauvre Denis.

— Ah ! (Un temps.) pas moyen. Son mère ici, y garder lui.

— Enfin, c’est ton affaire. Alors, voyons, montre-la moi.

— Voilà lui.

Il se retourne, fait un signe, puis me regarde avec attention,

guettant mon impression d’un air satisfait.

Dans l’ombre de la galerie qui entoure le petit bâtiment où je

suis installé, silencieusement, une silhouette grêle s’estompe,

s’approche, se précise. Je vois apparaître une jeune personne,

assez grande, qui doit avoir quelque chose comme onze ans. Elle est

vêtue avec goût d’un petit triangle de coton bleu grand comme la

moitié de la main, qui cache ce qu’il est décent de dissimuler,

d’une ceinture de perles — un seul rang — et d’une petite tige

de bois de la taille d’une allumette, élégamment piquée dans sa

narine droite. Elle me salue avec une timidité qui n’est pas sans

grâce, et se met immédiatement à quatre pattes, en jeune fille

bien élevée qu’elle est. C’est d’ailleurs la première fois

que je vois adopter cette attitude en pareil cas. Elle la conservera

tout le temps que durera notre entretien, forcément assez bref. Sans

doute est-ce un raffinement de civilité dans l’expression de la

déférence. Je l’interroge avec bienveillance, en arabe maintenant :

— Es-tu foulbé ?

— Non, sidi, lui pas foulbé, répond Denis avec vivacité.

— Moundang ?

— Non, sidi, pas moundang.

— Toi, laisse-la répondre, je ne te parle pas... Alors, quoi ?

qu’est-ce que tu es ?

— Arabe.

Cela ne l’empêche pas, du reste, d’être noire comme les

ténèbres.

— Alors tu veux te marier avec Denis ?

Pas de réponse.

— Tu as raison. C’est très bien. Et quand l’épouseras-tu ?

Pas de réponse.

— Eh bien, c’est parfait. Je suis content de t’avoir vue.

La présentation est terminée. Elle reprend la position verticale

et s’en va. Je félicite Denis de la distinction de son choix. Mais

l’attendra-t-elle ? C’est possible. Sinon, il s’en consolera.

Denis est un parti. Il a été, affirme-t-il, au service du

lieutenant-colonel Brisset, lors de la conquête du Cameroun. Il

connaît tous les dialectes, tous les coins, et presque tous les boys

du Cameroun et du Tchad. Il a été infirmier et a quelques notions

de pansement. Il fait assez bien la cuisine. C’est quelqu’un.

Nous partirons dans la nuit. Je me suis procuré des bananes, rare

aubaine, et de la peau de lamentin pour faire des cravaches. Le lac,

qui contient un assez grand nombre de ces animaux, a, paraît-il, des

endroits dangereux, des tourbillons redoutés des indigènes. Mais

il est large et gai, et du village, les vastes pâturages qui

l’environnent m’ont rappelé d’une manière saisissante nos

belles prairies de France, si loin.

Le premier campement après Léré est celui d’Elleboré. Somali,

qui a l’air de se remettre au pas, m’apporte un serpent qu’il a

tué pour moi, en route. Je tire aussitôt de ma cantine une trousse

complète que m’a donnée, avant de partir, pour cet objet, le

docteur Coyon, et je commence à disséquer de mon mieux la tête

pour en extraire les glandes à venin selon ses indications ; il en

destine le contenu à des travaux de laboratoire, au Muséum. Mais

l’animal est petit, l’opération est difficile, et finalement,

je perce les glandes l’une après l’autre. C’est manqué. Je

tâcherai d’être plus habile la prochaine fois.

Un de ces beaux lézards si communs ici — il n’est pas rare

que j’en aie quatre ou cinq à la fois dans ma case — a suivi

l’opération avec une attention soutenue. Je l’examine à mon

tour. Il a la tête d’un rouge vif, le cou presque blanc, le corps

noir et brillant comme du charbon de bois, la queue grise, orangée

à son extrémité. Puis le bourdonnement d’une mouche mâconne

me distrait dans mon examen. Ces longs insectes noirs, à taille de

guêpe, au dard virulent, construisent sur tous les murs leurs petits

nids de terre agglomérée ; il n’est de gîte, à part ma tente,

où je ne les aie, sans plaisir, pour voisins.

Les notes pittoresques du reste de la route, jusqu’à Maroua d’où

me séparent encore quatre étapes, sont les villages de Lara et de

Mindif. Lara est un pauvre hameau kirdi, construit au pied d’un

relief rocheux. La pierre de ce relief est parfois lisse, mais le

plus souvent très fractionnée ; des arbustes sortent des moindres

intervalles ; il abrite les cases et sert de refuge éventuel à

leurs habitants. Dès qu’un sujet d’inquiétude vient troubler

le calme de leur vie monotone, ceux-ci en gravissent les pentes avec

une agilité de singes, et disparaissent en un instant. Lorsque nous

arrivons, deux femmes passent justement, qui portent du mil dans

des calebasses. Elles nous voient, s’arrêtent, hésitent, puis

s’enfuient, en abandonnant leurs fardeaux pour courir plus vite. Leur

toilette est celle des femmes Saras ; un petit coin d’étoffe par

devant, une branche de feuillage qui pend par derrière, telle une

queue verte, brève et étalée. J’envoie deux cavaliers, de deux

côtés différents, pour surprendre les hommes de l’endroit ; ils

y réussissent, arrivent lorsqu’ils sont encore là, les rassurent

et m’amènent le chef et cinq d’entre eux.

Le costume des Laras, qu’on retrouve dans plusieurs régions de

l’Afrique, est assez imprévu. C’est un étui de paille claire

et brillante de la langueur et du diamètre d’une banane, et dont

on se demande s’il a pour objet de dissimuler dans sa gaine, ou

de signaler par sa couleur, tranchant sur la peau noire, ce que le

vêtement le moins ambitieux s’efforce de dérober à la fois à

l’attention et aux regards.

J’explique au chef que je ne veux de mal à personne ; que je

désire du mil pour ma troupe, et que je le paierai largement. Il me

fait apporter de très bonne grâce ce qui m’est nécessaire ; mais

quand, l’après-midi, je manifeste l’intention de photographier un

groupe de mes hôtes, c’est aussitôt une fuite éperdue, et je me

divertis de la célérité avec laquelle hommes et femmes, grands et

petits, escaladent les rochers avoisinants, où je les perds de vue

en moins d’une minute. On trouve toutefois un homme et une petite

fille qui étaient restés dans une case, ignorants du péril. On me

les amène. L’homme, un de ceux qui sont venus le matin, n’a pas

peur ; il accepte de tenter l’aventure. Il fait même habiller la

petite pour la circonstance : un long collier de verroteries et trois

petites tiges de bois piquées, l’une dans la narine droite, une

autre au milieu de la lèvre inférieure, la troisième au milieu de la

lèvre supérieure ; elle est prête ; elle se place près de lui. Je

vise les deux patients avec mon appareil. Le père commence à donner

des signes d’inquiétude. Néanmoins, il fait bonne contenance, se

bornant à bien assurer son équilibre et à se raidir dans l’attente

du projectile que cet engin bizarre va probablement lui lancer. Il est

tout surpris quand je lui annonce que c’est fini, et sa bonne figure

naïve s’épanouit devant le menu présent que je lui fais remettre.

La nuit est cruelle. Dans une atmosphère étouffante, baigné

de sueur, dévoré d’innombrables puces, je cherche en vain

le sommeil. Vers dix heures, un cavalier apporte le lait qui

doit constituer mon dîner ; atteint, depuis la veille, d’un

commencement de dysenterie, j’ai renoncé, par prudence, à toute

autre alimentation. Mais il faut l’aller chercher au loin dans la

brousse, où sont les troupeaux.

Le sentier, le lendemain, chemine à travers la savane sèche,

épineuse, aux arbustes clairsemés, que j’ai déjà connue

en Nigéria. Devant nous se profilent les deux sommets de roche

lisse et dénudée du mont Mindif, isolé dans la plaine. A une

vingtaine de kilomètres du village, deux cavaliers, habillés très

simplement de cotonnade bleu sombre, viennent me saluer de la part

du lamido. Celui-ci est, par l’importance de son commandement

et par l’autorité de son caractère, l’un des plus notables

du Cameroun. Dix kilomètres plus loin, un troisième cavalier,

qui m’annonce que son maître va se porter à ma rencontre :

deux kilomètres encore, et c’est, dans un nuage de poussière,

une troupe d’une vingtaine d’hommes vêtus, cette fois, avec

richesse, que précède un sonneur de trompette. Leurs chevaux,

comme ceux de Bouba Rei, portent des housses sur lesquelles certains

dessins rappellent les pièces du blason. L’un d’eux se détache

des autres, met pied à terre. C’est un grand dignitaire. Le sultan,

me dit-il, est derrière lui.

Mais j’aperçois déjà le village, et je distingue en même temps un

long cortège de costumes éclatants ; deux cents cavaliers environ,

plus une vingtaine de fantassins, armés de fusils de modèles

divers. Au milieu, seul, en blanc, avec un turban bleu foncé, le

lamido Bokhari. Il s’arrête, met pied à terre et s’avance vers

moi. Je l’imite ; nous échangeons des politesses ; je le félicite

de la tenue de ses hommes ; les fantassins, notamment, sont formés

d’une manière qui révèle un commencement d’instruction militaire ;

il se montre très sensible à mon éloge. Puis il me conduit au

campement et regagne ses cases. Il a l’air intelligent, énergique.

Les cadeaux habituels ne tardent pas à arriver : riz, miel, arachides,

gâteaux, hydromel, dans de grands récipients qu’on aligne sur

deux rangs devant la case que j’occupe ; six bœufs, huit moutons,

quatre chevaux, deux pièces d’une très belle cotonnade qu’on

fait à Mindif. J’accepte le riz, les provisions et un bœuf pour

mes porteurs. Je renvoie le reste sous des prétextes quelconques,

avec force remerciements, et je fais remettre à mon hôte quelques

objets d’Europe que je sais devoir lui être agréables.

Je vais le voir l’après-midi. Nous nous entretenons de la

guerre. Son père a été fusillé par les Allemands.

Je suis arrivé à Maroua le lendemain, 6 avril. De loin, on aperçoit

le poste. Les petites constructions de ce dernier sont perchées avec

beaucoup de pittoresque sur de hauts reliefs rocheux qui dominent le

village — exceptionnellement important, car il a 20.000 habitants

— et la vaste plaine avoisinante ; un mayo, entièrement à sec,

large et sablé, met, tout auprès, nette, sa traînée blanchâtre ;

la multitude des cases, généralement cylindro-coniques, à toits

de chaume, étend en contre-bas une immense surface grise tachetée

d’un vert poussiéreux et discret, qu’une avenue droite et claire,

d’environ douze cents mètres, divise en deux parties inégales.

Maroua est actuellement la grande agglomération du Nord-Cameroun. La

circonscription de ce nom se prolonge, à l’Ouest, jusqu’à la

Nigéria, au Nord jusqu’au lac Tchad, à l’Est jusqu’au Logone

et au Chari. A côté de montagnes relativement élevées — la

chaîne granitique du Mandara — elle comprend d’immenses plaines

alluvionnaires inondées aux pluies et des herbages abondants.

Les principales peuplades qui l’habitent sont les Foulbés, les

Bororos, les Mandaras, les Mousgoums, les Choas, les Kotokos. Elle

possède notamment de nombreux troupeaux de bœufs, des moutons et

des chèvres, de beaux chevaux, et produit du mil, du coton, du maïs,

des arachides, du riz, de l’indigo, etc. Mais, comme pour la région

de Garoua, l’exportation n’y est guère possible qu’au profit

de la Nigéria anglaise, faute de moyens de transport français.

Reçu fort aimablement par le capitaine Têtu, je suis reparti le

8 avril. Je laissais, à Maroua, la petite Faadematou, arrivée à

destination, et guérie.

La contrée qui sépare Maroua de Pous, petit centre indigène de la

rive gauche du Logone, est essentiellement plane ; c’est d’abord

la savane, avec son herbe maigre et ses arbres épineux ; puis un

interminable pâturage, où rien n’échappe à l’ardeur du soleil.

On couche trois fois en route et on arrive à Pous. J’ai retrouvé

les troupes de cavaliers, les rudes musiques, qui depuis quelque temps,

pour honorer ma venue, me noient chaque jour, durant les trois quarts

de l’étape, dans les flots de leur poussière.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 8 / 34 段