Une demi-heure plus tard son interprète arrive. Je ne lui cache

pas ma manière de penser. Mais je comprends vite que, selon

mes prévisions, mon coup de caveçon fait son effet et que les

choses vont s’arranger. Il excuse son maître. Il argue de son

ignorance. Si celui-ci me rend visite le jour même, considérerai-je

sa maladresse comme réparée ? Je réponds oui, tout de suite. Bouba

sait parfaitement ce qu’on doit à un hôte de ma qualité ;

l’ignorance qu’il allègue est une vaine excuse ; il y a, même

dans ces cours barbares, un vague protocole ; dans quelques jours,

lorsque de grands chefs viendront à ma rencontre sur les routes, mon

interprète me dira fort bien que certains d’entre eux s’attendent

à ce que je descende de cheval lorsqu’eux-mêmes ont mis pied à

terre et s’avancent pour me saluer. Mais Bouba est un chef, et un

chef qui a donné aux Français, dans des circonstances importantes,

des preuves utiles de sympathie. Je désire, autant que lui, clore

l’incident, pourvu que ce soit de façon satisfaisante pour moi.

L’interprète part, revient. Le lamido sera là à cinq

heures. J’acquiesce. On me demande de reprendre les cadeaux ;

d’accepter, selon l’usage, un bœuf pour mes porteurs ; et, pour

moi, un très beau cheval. Je reprends les sagaies, les peaux, les

flèches, les objets de paille ; j’accepte le bœuf qui renforcera

la ration de mes hommes ; je refuse le cheval, avec toutes sortes de

remerciements toutefois, en donnant pour prétexte que je vais passer

dans une région infestée de tsé-tsés et qu’il y mourrait avant

peu. Les lamidos envoient souvent, aux gens de quelque importance,

des cadeaux d’une valeur réelle ; Bouba, notamment, qui est fort

riche. Mais ils comprennent très bien qu’on ait scrupule à les

prendre, et pourvu qu’on se retranche derrière un semblant de motif,

qu’on remercie avec courtoisie et qu’on accepte les menus objets,

on ne les désoblige aucunement.

Je lui envoie moi-même deux épées baïonnettes, que je sais devoir

lui faire grand plaisir. Nous voilà redevenus bons amis.

A cinq heures, une foule débouche, se range sur la place. Lentement,

le sultan arrive, porté haut dans un grand tippoy. Il descend. Je

vais au-devant de lui, et nous entrons, seuls avec son interprète. Un

esclave, toutefois, se tiendra accroupi près de la porte, de manière

à entendre tout au moins le son de sa voix ; et, à chaque phrase du

maître, il se penchera, les mains jointes, à droite et à gauche,

en prononçant d’une voix nasillarde et traînante, le mot na-am —

(oui, c’est bien), — que toute la foule assise dehors répétera

aussitôt après lui, ce pendant que mes paroles, à moi, seront

accueillies avec la plus parfaite indifférence.

Nous nous entretenons ainsi pendant près d’une heure. Il me

questionne sur l’aviation ; puis, sur ma demande, il fait venir deux

marabouts importants, de qui j’essaie de tirer des renseignements

utiles pour ma mission. Mais la présence du lamido, la mienne,

les impressionnent visiblement. Sur chaque point ou presque, ils

se retranchent derrière une feinte ignorance. Il faut que Bouba me

dise pour eux que tous les musulmans du pays appartiennent au rite

malékite, circonstance banale s’il en fût. Il s’étonne à cette

occasion de la science coranique dont je fais preuve. A la vérité,

je n’ai fait que placer quelques mots que je savais devoir lui donner

cette impression ; mon instruction islamique est encore rudimentaire.

Lorsqu’il part, nous sommes en très bons termes.

La nuit passe lentement et péniblement, étouffante dans la cour

exiguë, au milieu des ronflements de voisins trop proches ; une

mince cloison de seccos me sépare seule des cases voisines, et la

quasi-intimité de cette installation m’est insupportable.

Dès le matin, je me rends chez le lamido pour prendre congé de lui ;

sa demeure est sensiblement mieux aménagée que celles que j’ai

vues précédemment. C’est toujours le même style foulbé pourtant,

la même division en petites cours nues dont chacune entoure une

case. Mais certaines de ces cases, chez lui, s’éloignent, par leur

forme et par leur structure, de l’habituel modèle cylindro-conique ;

et l’ornementation curieuse, à la fois archaïque et modern-style

que présentent plusieurs d’entre elles, n’est ni sans goût,

ni sans ingéniosité.

Il se tient, quand j’arrive, dans une longue galerie. Je remarque

d’abord près de la porte quelques ustensiles de toilette et de

vieux objets sans intérêt, entassés dans un coin ; plus loin,

un grand lit de cuivre et de fer peint en noir, décoré de nacre,

d’une fabrication très ordinaire, mais recouvert d’un magnifique

tapis rouge brodé d’or. Bouba est assis sur un divan. Il est coiffé

d’une simple calotte et son visage est découvert. Les traits épais

ne nuisent pas à l’expression intelligente et bienveillante de

sa physionomie.

Notre entretien est plus court que celui de la veille, nous avons

épuisé tous les sujets. Il me montre l’étoile du Bénin, qu’il

porte aujourd’hui. Je ne manque pas de le féliciter et de lui dire

que c’est là une grande décoration. Je le questionne sur la voie

suivie par les musulmans qui, de Rei, se rendent au pèlerinage de

la Mecque. Comme je vais partir, il me demande un remède contre les

maladies d’estomac.

L’après-midi, Faadematou, qui n’est pas encore remise de sa

chute, mais chez qui le souci de la parure n’a pas abdiqué, fait

procéder à sa coiffure dans un coin du campement. Il y a, dans

chaque village, des femmes connues pour posséder cet art. Celle

qui est là est une Bornouane. L’intéressée se confie à elle,

en spécifiant toutefois que ce n’est pas la mode bornou, mais la

mode arabe qu’elle désire ; gravement, l’autre acquiesce. Puis,

au milieu de jacassements de perruches, la coiffeuse défait une

à une, en s’aidant d’un poinçon de fer, toutes les petites

tresses, et les refait en agrémentant l’ensemble d’un motif de

fantaisie. Elle rase ensuite ce qui reste sur le haut du front. Le

tout dure environ trois heures.

La soirée ne m’apporte que sujets d’impatience. Ce sont des

provisions de route, nécessaires, qui n’arrivent pas ; un porteur,

malade depuis la veille, qui n’a rien manifesté, et qu’il faut

soigner, puis remplacer au dernier moment ; enfin, voici une diversion :

une captive que j’ai fait demander hier pour la petite blessée,

dont l’état exigera pendant quelque temps des soins et une aide,

et dont je désire ne pas avoir à m’occuper. L’interprète ne

m’envoyait personne ; alors, à tout hasard, j’ai dit qu’on

s’adresse au garde, le fameux garde dont j’ai si mal reçu la

communication à Cholliré, et qui, depuis lors, par ordre, sans

doute, est toujours là ; et, à ma grande surprise, en cinq minutes,

il m’a donné satisfaction.

Faadematou la désirait jeune, sa servante. Mais celle-ci, c’est un

bébé. Elle paraît avoir tout au plus dix ans. Elle arrive menue,

sans voix, pleine de crainte, par avance soumise à tout. Je caresse

sa petite tête pour la rassurer, puis j’envoie Somali prévenir que

cela ne peut aller, qu’il en faut une autre, plus robuste. Il serait

véritablement inhumain d’exiger de cet être minuscule une étape

quotidienne de 25 à 30 kilomètres et, à l’arrivée, un travail.

En attendant, elle reste là, dans la case, sage, assise par

terre. Elle est enveloppée jusqu’à la taille dans un petit

pagne blanc bien propre, comme un jupon très serré, qu’on lui a

sûrement mis tout à l’heure pour venir. Ses cheveux, comme ceux

des païennes d’ici, sont courts, presque ras, et rasés en rond

autour de la tête, de manière que seule subsiste une espèce de

calotte de sacristain. Ses jambes sont jointes et allongées ; ses

reins font un angle droit avec elles. Au-dessus, son buste enfantin se

penche en avant, et ses petites mains de travailleuse, au bout de ses

bras noirs, longs et grêles, viennent reposer sur ses tibias. Elle

exprime avec une intensité étonnante la passivité sans défense,

la résignation absolue, l’absence de toute conception qui ne soit

pas celle de l’implacable fatalité.

Mais l’autre arrive bientôt. Somali s’est adressé au même

garde. Que n’ai-je eu recours à ses offices plus tôt ! Le porteur,

les vivres, sont venus aussi, avec la même célérité, dès qu’il

a su que j’en avais exprimé le désir. L’interprète, lui,

n’a pas reparu.

La nouvelle captive est plus vigoureuse, grande, lourde, jeune,

pourtant presque obèse ; aussi passive, d’ailleurs. Elle s’appelle

Hebbini. C’est chose faite, je l’emmènerai.

Puis, comme j’entends me mettre en route dans la nuit, je fais

tout de suite les présents d’usage : au chef du campement, au

garde. Je suis très large avec ce dernier. Je viens de voir quelle

est sa bonne volonté, et je désire compenser mon accueil un peu

rude de l’autre jour. Il n’y a que Guédal, le Guédal dont m’a

parlé M. Bonhomme, que je n’aie pas vu. Ce grand personnage n’a

pas daigné se déranger.

Au dernier moment, je me décide à m’en enquérir. J’appelle le

garde, puisqu’il semble être le plus débrouillard.

— Connais-tu, lui dis-je, ici, un grand captif du nom de Guédal ?

— Guédal, me répond-il simplement : mais c’est moi !

Personne, dans mon entourage, où on le savait, ne m’en avait averti ;

et Yahia, qui s’était si lourdement trompé en me présentant

cet homme à Cholliré, n’avait même pas pensé aux conséquences

de son erreur, et avait négligé jusqu’à la fin de la réparer.

Les insectes et les faux renseignements sont parmi les principales

plaies des pays noirs. L’indigène donne souvent des indications

incomplètes, parce que son attention se porte sur des points

négligeables à nos yeux et néglige en même temps ceux qui nous

préoccupent. Il donne, en outre, des indications fausses parce que

la notion de la vérité n’est chez lui que relative ; et devant

une question, il arrivera qu’il croie bien faire en nous faisant la

réponse qu’il suppose que nous désirons, et dont il imagine que

nous serons satisfaits, plutôt qu’en nous fixant avec exactitude

sur le fait.

Aussi ne faut-il pas hésiter, lorsqu’on veut acquérir une

certitude, à multiplier les interrogations, à les répéter en des

termes différents, à les reprendre un moment ou quelques jours

plus tard, et s’il arrive qu’on leur ait donné au début une

forme qui semble attendre l’affirmation, à leur donner ensuite

le caractère opposé. Ce n’est qu’au prix d’une patiente

persévérance qu’on découvre les sentiers qui percent la brousse

de son cerveau. Le cas, ici, était bien simple. Mais j’avais

été négligent.

Je me suis mis en chemin un peu avant le lever du jour, pour me diriger

sur Garoua. Une piste large, sablée, plane, facile, à gauche de

laquelle se profilent au loin les hauteurs du plateau de l’Adamoua,

que nous avons désormais quitté, nous conduit à Diouroum à

travers une végétation clairsemée. Vers huit heures, un homme qui

me précède me signale, dans un vaste étang, à 1 kilomètre de la

route, des hippopotames. Ce n’est pas une chasse bien intéressante,

mais elle me procurera de la viande pour les porteurs. Je me dirige

vers l’endroit d’où on les voit, et j’aperçois sur l’eau

brillante, à des distances qui varient entre 200 et 300 mètres,

un certain nombre de taches foncées, à peu près rectangulaires ;

c’est la partie supérieure de leurs têtes, leurs fronts, leurs

oreilles, leurs chanfreins, leurs naseaux proéminents. De temps à

autre, l’une de ces taches disparaît sous l’eau, ou bien c’en

est une nouvelle, au contraire, qui surgit brusquement avec un grand

souffle sonore. Tant que la répétition des coups de feu n’a pas

alerté la bande, on a beaucoup plus de temps qu’il n’en faut

pour ajuster. C’est du tir à la cible. Ensuite, les apparitions

deviennent très courtes, en même temps qu’elles se font rares.

J’en touche un. La tête plonge, un pied se montre, puis le ventre ;

tout s’enfonce encore, et c’est alors une série de convulsions

qui font émerger à de brefs intervalles tantôt l’une, tantôt

l’autre des parties de ce corps monstrueux. L’eau se teinte de

rose, en même temps. Mais comme l’animal tarde à s’immobiliser et

que ses mouvements m’ôtent le moyen de l’achever par une nouvelle

balle dans la tête, j’en vise un autre qui, lui, semble succomber

presque aussitôt. Il n’y a plus qu’à attendre le gonflement

qui ne va pas tarder à se produire, et qui fera remonter le corps

à la surface.

Je gagne un village voisin qui comporte un campement. La chaleur

continue d’être franchement pénible. Où est la sécheresse,

heureusement prochaine, des régions tchadiennes ! Il y a, avec

cela, tant de moustiques, que malgré la température, je mets,

pour déjeuner, des gants épais, en coton tricoté.

Les gens de l’endroit vont voir ce qu’il advient des

hippopotames. Ils reviennent quelques heures plus tard, chargés

d’énormes quartiers de viande ; le premier avait disparu ; le

second flottait, ils l’ont ramené au rivage et dépecé.

Nous repartons pour coucher à Dobinga, un autre tout petit village

où je retrouve deux amis encore, deux amis de mon dernier voyage,

l’un et l’autre aperçus une ou deux fois déjà, mais par

exception, au lieu que maintenant on les sent bien chez eux : les

genêts du Cameroun, au tronc gris clair, aux feuilles vert pâle, aux

longues gousses ; ils me rappellent la petite maison du conquérant

Rabah, qui subsiste à Dikoa, environnée d’ombrage, et où j’ai

couché deux ans plus tôt ; puis les palmiers doum, aux troncs nus

assemblés par la base en bouquet très ouvert, aux têtes rondes,

évocateurs de bien des régions, mais surtout, pour moi, du Kanem,

du Kanem aux dunes arides que séparent de longues vallées vertes,

du Kanem au lac immense et perfide.

[Illustration : Tam-tam chez les Moundangs, au village de Léré,

près du lac de ce nom.

Les maoulis. (Page 103.)]

[Illustration : La place principale du village Moundang de Léré et

l’entrée de la demeure du chef.

(Page 103.)]

J’ai entendu, la nuit, distinctement pour la première fois,

le rugissement du lion. Quoique lointain, il s’imposait à

l’attention. Si sensible pourtant que je sois aux manifestations des

forces de la nature, je trouverais difficilement pour le décrire le

lyrisme qu’il a inspiré à quelques voyageurs. C’est évidemment

très puissant. Mais le voisinage des ménageries d’Europe nous a

dès longtemps révélé ses accents.

Les étapes suivantes ne présentent que peu d’intérêt. Toutefois,

à mesure qu’on approche de Garoua, la population devient plus

dense. Les villages se succèdent, dans la plaine découverte, avec

une continuité bien rare dans l’Afrique Centrale. Ils sont tous

à peu près les mêmes : un certain nombre de petites enceintes de

seccos, tantôt groupées au point de ne laisser entre elles que

d’étroites ruelles, tantôt dispersées sur un large espace et

isolées les unes des autres par de grands vides. Dans chaque enceinte,

souvent une ceinture d’arbres, en ce moment presque sans feuilles,

et les petites cases cylindro-coniques habituelles.

Des hauteurs fortement découpées bornent la plaine. Je couche, le

dernier soir, au pied de l’une d’elles, à Djebacké. Il n’y

a pas de campement, mais l’ardo — c’est, comme je l’ai dit,

un chef dont le rang vient immédiatement au-dessous de celui de

lamido — m’offre l’hospitalité dans sa demeure, semblable

à celles que je viens de décrire. Il me cède sa propre chambre,

c’est-à-dire la petite case où il se tient. Elle est occupée, pour

un quart, par un gros tas de mil. Une moitié du sol est d’argile

durcie. Sur l’autre, on a jeté une couche de dix centimètres de

gravier très fin, très propre, sans poussière. Il y a, au milieu,

un trou de la grandeur d’un chapeau, dans lequel fume encore un feu

mal éteint. Elle n’est meublée que d’un lit bas — dépourvu

de toute espèce de literie — qu’on nomme ici argao. L’ardo

emportera, en me cédant la place, un chapelet qui était dans une

calebasse, contre le mur, et une petite bouteille de parfum, à demi

enfoncée dans le gravier qui assurait son équilibre. Il n’y a

rien d’autre. Je suis d’ailleurs fort bien, et j’apprécie

d’autant mieux la fraîcheur relative de l’endroit que le soleil

continue d’être torride et que j’ai un mouvement de fièvre

assez prononcé.

Nous avons, ce jour-là, traversé le mayo Kebbi. Nous sommes à

la fin de mars. Il n’y a encore que très peu d’eau. Mon cheval

s’y est à peine mouillé les boulets.

La servante que j’ai engagée nous a donné des tracas. Elle est

restée en route, on ne savait où. J’ai fini par envoyer à sa

recherche un cavalier, qui l’a ramenée. Elle avait une ampoule

aux pieds et s’était arrêtée sans rien dire, sachant qu’on ne

la laisserait pas là. Cette fille, qui chez Bouda Rei devait être

astreinte à un assez gros travail, est devenue toute mollesse et

paresse, et ne voit dans la bienveillance que la possibilité d’en

abuser. Rien de plus près de l’animal.

J’écris une lettre au capitaine Monteil, qui commande à Garoua,

pour lui annoncer mon arrivée. C’est un parent éloigné du glorieux

explorateur de ce nom.

CHAPITRE VI

DE GAROUA A KOUSSERI ET FORT-LAMY

Garoua, où je me rendais, est le centre administratif d’une des

circonscriptions les plus intéressantes du Cameroun. Des lamidos

assez nombreux, mais de puissances très inégales, s’y partagent

l’autorité indigène. Bouba Rei, dont j’ai déjà parlé, et le

lamido de Garoua, Ayatou, occupent parmi eux un rang particulièrement

important. La population de la circonscription, d’environ 130.000

têtes, est, à peu de chose près, moitié Foulbé, et moitié

autochtone, avec, en outre, quelques Bornouans, Haoussas, ou Arabes.

Les Foulbés, venant du Fouta-Djallon, étaient d’abord arrivés

paisiblement dans la contrée. Musulmans, ils s’y étaient si

complètement soumis aux chefs kirdis, qu’ils acceptaient de ceux-ci

le droit de cuissage. Mais il y a environ quatre-vingts ans, ils se

sont révoltés contre eux, et sous le commandement de leur chef Adama,

de qui le nom reste au plateau de l’Adamoua, ils les ont battus,

chassés en grande partie des plaines, et obligés de se réfugier dans

les montagnes. Nomades au début, ils se sont ensuite sédentarisés,

et partagent maintenant leurs soins entre l’élevage et la culture,

tout comme les païens ; seulement, chez eux, les travaux de la terre

sont réservés d’ordinaire aux captifs, Foulbés ou non. Le bétail,

la noix de karité, les arachides, la gomme arabique, la cire, le

coton, le mil, le riz, le kapok sont parmi les principales richesses

exploitées de la région. Il est, en outre, vraisemblable que des

prospections sérieuses y donneraient des résultats.

Mais le problème des moyens de transport se présente ici d’une

manière peu satisfaisante, et grève l’exportation — lorsqu’elle

est possible — de frais qu’un très petit nombre de produits sont

à même de supporter[3].

Ainsi que dans toute la partie du Cameroun où l’existence de chefs

puissants permet l’application de ce procédé, l’administration,

à Garoua et dans la région avoisinante, est laissée aux lamidos

pour une large part. Dans les villages kirdis, les arnados reçoivent

un mandat analogue. Ils sont associés au règlement des litiges,

perçoivent l’impôt, assurent l’exécution des travaux

d’intérêt général, veillent à la sécurité des voies de

communication. Ils sont en revanche responsables devant l’autorité

centrale.

Lorsqu’on veut, prématurément, appliquer une méthode

d’administration trop directe à des peuples primitifs, l’examen

superficiel de l’organisation qu’on réussit à leur imposer

peut donner l’illusion qu’on a fait œuvre de civilisation ; mais

l’observation attentive de la mentalité des individus montre qu’en

réalité on a fait œuvre de domestication seulement. Les populations

subissent sans comprendre. Le seul sentiment qu’on finisse alors

par développer chez elles est celui de l’impuissance et de la

résignation. Aussi le système que je viens de mentionner est-il

excellent. Il n’est pas réalisable, toutefois, dans n’importe

quelle colonie. Il suppose, je le répète, des chefs indigènes

d’une certaine valeur.

La justice est rendue avec le concours d’assesseurs indigènes,

et la coutume est, autant que possible, respectée. On y apporte

néanmoins, dans certains cas, une atténuation nécessaire. Le

capitaine Monteil m’a cité des peines dont l’application, si

elle eût été maintenue, n’aurait pas manqué de gêner quelque

peu la Société des Nations dans les éloges dont elle a honoré

l’administration française au Cameroun[4]. Voici quelques exemples

des rigueurs de l’ancien Code.

Meurtre avec préméditation : le criminel, enterré vivant, la tête

hors de terre, était lapidé.

Vol : première fois, coups de chicote et remboursement ; première

récidive : ligottage et emprisonnement de plusieurs mois ; deuxième

récidive : amputation du bras droit ; troisième récidive :

amputation de la jambe gauche.

Quand on songe, en outre, aux conditions chirurgicales dans lesquelles

devaient se pratiquer ces opérations, on s’étonne que le vol

n’ait pas été découragé à jamais par de telles perspectives.

L’impôt est payé sans résistance, sans difficultés même. Sur

quelques points, toutefois, la perception de la taxe de capitation,

en argent, déroute encore l’indigène.

Le principe même d’une redevance n’est pas discuté. Il est

admis depuis fort longtemps par tous. La terre est considérée comme

appartenant au lamido. Celui qui la détient reconnaît aisément

qu’il est, de ce chef, redevable à son immuable possesseur d’une

partie des produits qu’il en tire. La récolte, tant qu’elle est

sur pied, n’est pas tout à fait sa propriété. Elle tient encore

par un lien au sol dont elle naît.

De même pour le bétail qui vient au monde. Le prélèvement d’une

gerbe ou d’un animal lui donne ainsi l’impression d’un partage

avec une sorte d’associé, détenteur en outre du pouvoir. Mais

l’argent, quelle qu’en soit la source, lui semble être son

bien propre, exclusivement. Il n’y reconnaît plus les dons de la

nature. C’est à lui, et à lui seul. De quel droit vient-on le lui

prendre ? La conception est simpliste, mais nous sommes en présence

de simples.

Certes, l’impôt de capitation n’est pas négligeable. D’abord,

c’est un facteur de l’équilibre du budget ; il impose aux

populations l’obligation d’un travail ; il constitue en outre

un gage et un symbole de leur soumission ; il témoigne enfin,

si on se place à un autre point de vue, de l’autorité, de

l’activité et de la vigilance des chefs chargés d’en assurer

la perception. D’autre part, il ne peut être question de le faire

payer autrement qu’en espèces. Qu’en feraient nos administrateurs ?

Mais c’est parfois un instrument à double tranchant. Dans les

régions à populations peu nombreuses et susceptibles d’émigration,

l’élévation de l’impôt demande une circonspection très grande,

une connaissance parfaite des ressources des éléments qu’elle

frappe, et, ajouterai-je, un examen préalable attentif des tarifs

en vigueur dans les colonies voisines. Ici, le premier des biens,

c’est la main-d’œuvre ; les sacrifices qu’on fait pour la

retenir — pour l’attirer — sont des sacrifices rémunérateurs.

Combien plus intéressantes m’apparaissent les recettes

douanières. Elles attestent la production du pays, d’abord ; puis,

ses capacités d’absorption — par là, le nombre de ses colons,

le degré de civilisation de ses indigènes, la prospérité des uns

et des autres. Elles sont enfin la contribution de la richesse. La

taxe de capitation est trop souvent celle de la pauvreté.

L’arrivée est sans pittoresque. Le poste domine le village, qui

compte environ six mille habitants ; très étendu et presque tout

entier de cases rondes à toit de chaume conique, celui-ci descend en

pente douce jusqu’à la rivière Bénoué, à peu près sans eau à

l’époque de mon passage. Des hauteurs capricieusement découpées,

d’une faible élévation, les unes proches, les autres lointaines,

bornent l’horizon de toutes parts.

Le capitaine Monteil me ménageait à la fois l’agrément de la

réception la plus cordiale, et la satisfaction d’un ensemble de

constatations qui m’a laissé, du territoire placé sous ses ordres,

l’impression d’une administration remarquablement comprise et

conduite.

J’ai pu visiter en entier, avec lui, la demeure du lamido. Après

les petites cours à une case unique que je connaissais déjà, j’y

ai trouvé des cours plus vastes, où plusieurs de ces cases étaient

groupées ; au milieu de l’une d’elles, un feu, et une dizaine

de bourmas, le tout très propre : c’est la cuisine ; ailleurs,

une large pierre sur laquelle on broie le mil pour en faire de la

farine ; quelques cases, enfin, de formes différentes, adroitement

disposées pour éviter au lamido, de qui elles constituent les

appartements personnels, l’ardeur du soleil, mais toujours petites

et sommairement meublées.

J’ai remplacé, à Garoua, la jeune Hebbini par une autre servante

du nom de Padamasou. Depuis quelques jours le goulot de mon bidon

exhalait une odeur répugnante de graisse et de poisson séché

dont je cherchais vainement la cause. J’en ai eu brusquement

l’explication : Faadematou a surpris la dite Hebbini au moment

où, le tenant dans ses deux mains et la tête rejetée en arrière,

elle y buvait avec une satisfaction évidente. Faadematou m’a fait

prévenir par Denis. La coupable a repris le chemin de Rei Bouba.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 7 / 34 段