dépassé les chevaux durant le temps que ceux-ci ont cru devoir
m’attendre. A peine vêtus de loques sordides, ils marchent les
uns après les autres, à un mètre de distance. La procession de
leurs noires silhouettes, différentes par la taille, l’embonpoint,
la forme de la charge que leur tête, bien droite sur le cou raidi,
supporte avec une surprenante aisance, me montre de pauvres anatomies
de serfs, des faces bestiales indifférentes plus que résignées,
des regards placides et sans pensée ; mais, maigres ou gras, tous
sont forts ; la vigueur et la résistance des noirs suffiraient à
les différencier incontestablement de notre race.
Les chevaux viennent, eux aussi, le mien en tête, et me voici
en selle, de nouveau. Nous franchissons des hauteurs boisées par
un long col, nous descendons dans une vallée herbeuse où passe,
presque à sec en ce moment, le mayo Dagala, et c’est Haldou, où
je compte coucher. Les cases sont propres. L’endroit n’est pas
désagréable. La ration, copieuse, arrive presque aussitôt. C’est
un des charmes de cette vie que la soudaineté avec laquelle les
circonstances faciles et apaisantes y succèdent à des heures
d’inquiétude et d’irritation. Les besoins et les aspirations
y sont simples, et si réduits, que la moindre chose suffit à les
combler.
Le lendemain matin nous réserve, d’abord, une montée longue et
rude. Puis nous cheminons longtemps à la même altitude, sous un air
vif et léger. Je remarque pour la première fois de beaux cocons qui
pendent aux branches de certains arbres. Ils sont fuselés ; certains
dépassent vingt centimètres ; j’en ouvre un : il contient une
vingtaine de grandes chenilles vivantes. Une brochure de vulgarisation
que j’ai entre les mains signale une soie qu’emploient les Haoussas
de la Nigéria du Nord. Ce doit être celle-là. Je demande le nom
foulbé de ces cocons : « toumlagné », me dit-on. A tout hasard,
je prélève quelques chenilles pour le Muséum.
Les difficultés matérielles se renouvellent à l’étape, et il en
est de même le lendemain : le campement, proche du village de Man,
est sale ; il n’y a pas de vivres ; mon envoyé, parti la veille,
n’est arrivé que tard ce matin, et il y avait au plus trois heures
de route pour un indigène sans charge. La faute est flagrante. Au
surplus, il faut que ces complications cessent. J’ai des chevaux
et des porteurs qui travaillent, ils ont le droit de manger tous
les jours, et suffisamment. Je fais ligotter le coupable. Le chef du
village a montré de la mauvaise volonté : on l’attache aussi.
Hier soir, Denis m’a fait part d’une conversation qu’il avait
surprise. Le guide — celui des hommes de Rei Bouba qui marchait
avec nous — avertissait Yahia que tant que je ne leur aurais pas
donné, à lui et à son camarade, une large gratification, les mêmes
déconvenues m’attendraient.
Je dis au garde que c’est lui, désormais, qui me précédera
dans les villages pour faire préparer les rations. Quant aux deux
hommes de Rei Bouba, je les préviens, sans mettre Denis en cause,
que je les tiens pour responsables de ce qui se produit, et que je
les remettrai au lamido en arrivant, pour qu’il les punisse.
A peine ai-je communiqué cette décision qu’un colloque animé
s’engage entre le guide, Yahia et Denis. Je comprends bientôt,
au ton violent qu’il prend, que mon intervention est opportune,
et je demande de quoi il s’agit.
Voici. Le guide veut me mettre en garde contre l’imprudence du
procédé auquel je viens de m’arrêter. Si j’envoie un soldat,
tous les hommes des villages fuiront ; et je serai encore moins
avancé. Il s’engage, au contraire, si je veux passer l’éponge sur
le passé et ne rien dire au lamido, à m’assurer désormais tout
le nécessaire promptement et sans difficulté. Il va d’ailleurs
s’occuper lui-même, tout de suite, si je veux, de la ration
d’aujourd’hui. Il est sûr que je serai satisfait.
Je le prends au mot. Il part en courant dans la direction du
village. Deux heures plus tard, en effet, les vivres sont là. Ils sont
abondants et de qualité parfaite. La manière forte a réussi. En
outre, les choses en sont à ce point que l’homme ne peut plus se
dérober désormais sans prendre une attitude d’hostilité ouverte ;
et j’aurais alors d’autres ressources. Mais cela ne se produira
sûrement pas, me dit Yahia. Bouba est rude dans ses procédés. La
moindre plainte de ma part aurait des conséquences capitales —
c’est bien le mot — et l’intéressé n’aurait garde de s’y
exposer.
Je fais détacher le chef et l’homme punis ; on a cédé, il sied de
rendre légèrement la main. Le soir, de nouveaux vivres arrivent. Les
chefs des deux villages qui les envoient sont là aussi, craintifs. Je
les rassure et paye largement ce qu’on apporte. Ils se confondent
en humbles remerciements : « Ousoko, Ousoko », répètent-ils en
frappant doucement dans leurs mains. Ce sont de pauvres sauvages,
sans calculs méchants.
Après Man, les reliefs boisés deviennent moins nombreux. On se sent
déjà moins enfermé, la route est facile, sauf près de Yet, à 20
kilomètres plus loin, où montées et descentes font une nouvelle
apparition. Elles nous réservaient un incident.
A chaque escarpement, je mettais régulièrement pied à terre,
pour ménager mon cheval. Les hommes montés — Denis, Somali, les
gardes — m’imitaient. Seule, Faadematou, invariablement, restait
en selle. Je la laissais faire, indulgent à sa nonchalance. Elle
n’était pas bien lourde. Elle ne faisait d’ailleurs pas partie
de mon personnel, et je n’avais pas à m’en occuper.
Elle nous précédait, ce jour-là, d’une centaine de mètres. Aux
passages difficiles, je la voyais souvent s’arrêter, pour chercher
sa route. Puis les petites jambes noires s’agitaient de chaque côté
du cheval, une minuscule cravache entrait en action, et le mouchoir
aux tons vifs dont elle parait sa tête commençait de s’enfoncer
lentement lorsque c’était un ravin, ou de progresser tout doucement
vers la crête s’il fallait monter.
Elle était arrivée devant une rivière à sec, encaissée, au
lit rocailleux ; il y avait un petit pont de bois, tout vermoulu,
qui semblait prêt à s’effondrer ; elle s’était arrêtée, et
elle hésitait. Je la rejoins, je la dépasse et traverse. Le cheval
de Yahia arrive à sa hauteur au même moment et, dans une soudaine
gaieté, mord le sien, qui se met à pointer. Elle tombe en arrière,
d’abord sur le sol de la berge, puis de pierre en pierre, de choc
en choc, elle roule lentement jusqu’au fond.
On l’a relevée ; elle semblait souffrir beaucoup. Je l’ai fait
asseoir sur le tippoy et on l’a portée jusqu’au campement.
L’après-midi, j’ai envoyé un message au lamido Bouba Rei afin
de l’avertir de ma venue prochaine. Puis je suis parti sur les
traces d’antilopes, que je n’ai pu rejoindre. Nous continuions
à manquer de viande, et je n’avais même pas la ressource du lait
quand par hasard on m’en apportait, car les gens de la région y
mêlent souvent des gri-gris pour s’assurer les bonnes dispositions
du voyageur qui passe, et ces drogues, sans être dangereuses,
peuvent incommoder.
A la fin du jour, les porteurs se sont groupés sous deux arbres
immenses qui couvrent de leur ombre tout le campement, et ont allumé
de grands feux. La petite blessée s’est assoupie dans une case. Elle
paraissait avoir une côte fracturée. J’ai fait monter mon lit
dehors, comme d’ordinaire. J’étais presque endormi, lorsque,
confusément d’abord, un bruit vint frapper mon oreille : une
galopade effrénée, ponctuée de chocs, comme d’un animal affolé
qui traîne un objet pesant après lui. Je me réveille tout à fait,
je vois des torches qui s’agitent, courent, s’éloignent dans
l’obscurité. En même temps, un vent violent secoue rageusement ma
moustiquaire, qu’il menace d’emporter. Je n’ai pas de peine à
comprendre ce qui se passe : une tornade — la première de la saison
— commence ; mon cheval a pris peur ; il a arraché le lourd piquet
auquel il était attaché, et s’est enfui ; gardes et porteurs se
sont élancés à sa poursuite à travers la nuit.
Mais, dans leur hâte, ils ont abandonné leurs feux. Le vent, de
plus en plus puissant, disperse les foyers et lance sur tout le camp
des étincelles et des tisons incandescents. Les cases sont en paille
sèche. L’une d’elles abrite la jeune Foulbé, incapable de se
mouvoir sans aide ; dans une autre est mon matériel de mission. Un
incendie serait un désastre.
Je rallie difficilement quelques hommes, car le bruit de la tornade
domine ma voix. On éteint avec de la terre, comme on peut, tout ce
qui brûle encore. C’est ensuite un instant de répit, dans les
ténèbres profondes, au milieu des mugissements de l’ouragan, avec
seulement, de temps à autre, l’éblouissement d’un éclair. Voici
que les torches, d’abord lointaines, apparaissent de nouveau,
se rapprochent, reviennent. Comme elles arrivent, nouvelle alerte,
dans un fracas terrible : un des grands arbres qui nous abritent vient
de s’abattre, sous l’effort de la tempête. On crie que la case
du cuisinier est écrasée et qu’il est dessous. Tout le monde se
précipite de ce côté.
A tâtons, on la trouve. Elle est intacte, Denis indemne.
Le vent s’apaise enfin ; la pluie commence à tomber, et tout
se calme.
Je demande si on a rattrapé mon cheval. Il est là, déjà
rattaché. Chacun regagne son gîte. Nous nous rendormons.
C’est la mauvaise saison qui s’annonce. Je suis parti six semaines
trop tard, et l’époque des pluies étant plus tardive à mesure
que j’approcherai du Ouadaï, je vais marcher jusqu’à Abéché,
c’est-à-dire jusqu’au commencement d’août, dans des conditions
climatériques éminemment défavorables. Le côté pénible de mon
voyage devait s’en trouver très accru.
Nous ne repartons qu’à l’aube. Tout le monde est fatigué,
d’abord ; puis le ciel est couvert, et la nuit trop noire pour que
les porteurs puissent marcher plus tôt. La ressource des torches nous
fait défaut, toute l’herbe, dont on les fabrique, est mouillée.
Nous sommes entrés ce jour-là dans une zone véritablement torride,
pour n’en sortir que deux semaines plus tard. Nous sommes arrivés
à une heure et demie au campement — le village de Cholliré. Le
soleil avait tant de puissance que, pour la première fois depuis
que je voyage, je m’en suis senti incommodé. J’ai envoyé Somali
chercher de l’eau. Il y en avait dans le voisinage. Je me suis fait
un couvre-nuque de mon mouchoir mouillé, et je suis parti au galop
de mon cheval avec l’impression qu’il était nécessaire que
j’arrive le plus tôt possible, car la route n’offrait aucun abri.
Cholliré est un village étendu, où jadis habita Bouba, me dit-on ;
il est en partie démoli maintenant. Qu’on imagine, au pied d’une
colline qui forme la fin d’une chaîne, un vaste emplacement plan
au sol sans herbes, irrégulièrement planté de quelques arbres,
notamment des baobabs, aux énormes troncs, à l’écorce d’un
gris argenté, aux branches relativement chétives, dépourvues de
feuilles ; de petits enclos circulaires, circonscrits par des seccos,
et dont chacun contient quatre ou cinq cases, en occupent quelques
points, disséminés à des distances qui varient entre 100 et 300
mètres. L’un, plus grand, plus soigné, est l’ancienne résidence
de Bouba.
L’effet de la lettre que j’ai fait parvenir à ce dernier se
manifeste à mon arrivée. Un capitat du lamido est là, qui se
porte à ma rencontre. Il m’exprime les souhaits de bienvenue
de son maître, et me précède au campement, où m’attendent
des présents : ce sont, soigneusement alignées, quatre énormes
calebasses de riz, dix bourmas de miel, six corbeilles d’ignames,
quatre autres calebasses de gâteaux de miel et de farine aussi vastes
que les premières, des jarres d’hydromel. Le lamido, me dit-il,
me prie de coucher demain à Taparé et d’en partir le matin de
manière à arriver dans sa ville vers dix heures : il me prépare
une grande réception.
Pour la première fois, j’ai revu tout à l’heure des talhas,
avec leur bois rougeâtre, leurs petites feuilles vert foncé, leurs
longues épines blanches, droites, pointues, si dures qu’on en
fait des épingles ; ils me rappellent tout à la fois la Nigéria
du Nord, le Tchad, le Ouadaï, le Niger, le Sahara, et me donnent,
comme il y a quelques jours le « kourkourou » des pigeons verts,
l’impression qu’eux aussi sont là pour me saluer de la part de
ces contrées si chères à ma mémoire.
Bientôt arrive un deuxième émissaire ; je m’enquiers : un simple
garde, esclave quelconque, me dit Yahia. Je devais avoir peu de
jours plus tard, à ce sujet, une nouvelle preuve de la facilité
avec laquelle se produisent les malentendus dans ces contrées,
et de l’inconvénient des interprètes insuffisants.
Vers le soir, ce même homme, accompagné de Yahia, se présente et
demande à me parler. Il aurait une communication importante à me
faire. Voici : le lamido a un interprète, mais il désire que nous
nous entretenions le moins possible devant celui-ci, car sa discrétion
est sujette à caution, et nos conversations risqueraient d’être
répétées ensuite un peu partout. Il convient, si je désire lui
être agréable, que je me serve de mon interprète à moi.
Une communication d’un caractère aussi confidentiel, par un
tel intermédiaire ? C’est peu vraisemblable. Mais un détail,
que mon souvenir évoque soudain, éclaire pour moi la situation :
il est d’usage, en pareil cas, que l’interprète reçoive un
cadeau, et Bouba Rei est un grand chef, donc un chef généreux. Or
mon interprète, c’est Yahia. C’est lui qui sera de la sorte le
bénéficiaire du présent. Les deux compères ont dû s’entendre
et pensent me prendre pour dupe de leur petite combinaison. Je les
congédie assez brusquement. Ils s’en vont, visiblement déconfits.
Je m’arrête le lendemain, comme me l’a demandé le lamido,
à Taparé. Ce n’est qu’à une demi-étape, 15 kilomètres. Le
campement est construit à la manière des demeures foulbés ;
de petites cours sablées et nues, contenant chacune une case,
parfois deux, rarement plus. Communiquant entre elles par des portes
étroites, elles forment, dans leur ensemble, une sorte de labyrinthe
à compartiments.
On ne tarde pas à m’apporter une lettre du lamido. Elle est
écrite dans un français assez correct par son interprète. J’y
note une phrase qui montre bien le caractère familial que prennent
fréquemment en Afrique les rapports entre esclaves et maîtres, et
l’importance des situations auxquelles peuvent accéder les premiers.
« Mais je vous fais connaître, me dit Bouba, que je suis un peu
triste, car mon grand captif, nommé Maicodé, est mort le jour de
mercredi 14 mars 1923. »
« Mais quand même, ajoute-t-il, je monterai dans ma voiture pour
vous recevoir à ma place nommé Djoulol, et là vous me trouverez. »
Certes la traite des esclaves, que la civilisation a d’ailleurs
réussi à réprimer presque partout, et dont elle poursuit les
rares et dernières pratiques avec une sévérité légitime, a
été l’occasion de cruautés. Le caractère de valeur d’échange
qu’elle prêtait à l’esclave, en dehors des avantages directs
qui s’attachaient à sa possession, incitait les tribus puissantes
à s’assurer de gros contingents de captifs. Celles-ci, pour
s’approvisionner, multipliaient les opérations guerrières contre
leurs voisines moins fortes ou moins courageuses, sur lesquelles
pesait ainsi une lourde oppression. De véritables chasses même
s’organisaient parfois, comme je l’exposerai en parlant du
Ouadaï. Il y avait ensuite la vente, le voyage, l’expatriation
définitive, et c’étaient là, même pour des races dont l’apathie
et la passivité sont extrêmes, de dures épreuves, qu’aggravaient
encore l’insensibilité et la rudesse naturelles de ceux qui en
réglaient les modalités.
Actuellement, dans toute la partie de l’Afrique soumise à notre
autorité, il n’existe guère plus que des esclaves en quelque
sorte volontaires ; nos lois se refusent partout à sanctionner leur
condition, et dès que l’un d’eux se plaint d’un abus, nos
représentants officiels interviennent et le libèrent. Chez les gens
de condition moyenne, ils forment d’ailleurs une véritable annexe de
la famille. Ils sont traités sans morgue, souvent affectueusement. Les
grands chefs sont nécessairement plus distants ; ainsi le veut leur
prestige ; mais les esclaves auxquels ils accordent leur confiance
deviennent vite riches, puissants et respectés ; au Cameroun, la
plupart des ministres des lamidos se recrutent parmi eux.
Ainsi compris, l’esclavage ne présente aux colonies que des
inconvénients bien atténués. Il n’est nullement excessif
d’ajouter qu’une modification prématurée de la situation actuelle
léserait gravement la plupart des intéressés, à commencer par les
plus humbles. Si, par une exaltation sentimentale inconsciente des
réalités, on brusquait inconsidérément l’évolution en cours, une
profonde perturbation économique et sociale serait la conséquence
immédiate d’une telle erreur. Nous avons tari les sources de
l’esclavage. Nous en surveillons les vestiges, nous en réprimons
les excès, nous assurons la libération de tout captif qui fait appel
à notre autorité. Tel est le programme nécessaire et suffisant
sur lequel s’accordent à la fois les faits et les principes.
La dépendance est une loi commune à toutes les sociétés. Dans
les groupements normalement ordonnés, la masse est soumise à
l’élite. Ailleurs, c’est l’inverse qui se produit, sans avantage
ni pour les uns ni pour les autres. Mais on ne vit sans contrainte
qu’à l’état de solitude. Ce qu’en Europe on nomme liberté
se réduit au droit d’opter entre un certain nombre de servitudes ;
c’est à quoi nous nous résignons d’ailleurs sans peine, contents
du mot. Les modalités du servage évoluent d’elles-mêmes avec la
sensibilité et la mentalité des individus.
J’ai répondu au lamido, que son envoyé me disait en outre un
peu souffrant, que je le priais de se borner à me recevoir devant
sa demeure.
Ce n’est pas sans curiosité que j’attendais mon arrivée à Rei
Bouba. C’est, comme je l’ai dit, l’un des points du Cameroun
où les vieux usages et la couleur locale subsistent avec le plus
de liberté.
Le lamido, dont le vrai nom est Bouba Djana, exerce sur un territoire
étendu une autorité que nul indigène ne songerait impunément à
discuter. Son grand-père est venu du Fouta Toro à Lamé, près de
Léré, avec un certain nombre de Foulbés comme lui. Il a poussé
ensuite jusqu’à Djouroum, à une vingtaine de kilomètres de Rei,
alors occupé par les Damras. Après avoir guerroyé contre eux, il
a épousé la fille de leur chef. L’aspect de Bouba se ressent de
cette alliance. Au lieu d’avoir le teint cuivré ou même presque
blanc de la race paternelle, il est sensiblement noir. D’ailleurs,
sauf un très petit nombre de foulbès qui constituent une partie de
son entourage immédiat, tous ses gens sont des noirs païens —
on désigne en Afrique Centrale sous le nom de kirdi cet élément
de population.
Je me mets en route au jour. Le paysage s’est transformé. C’est
maintenant une grande plaine où le pâturage domine. Le plateau
central du Cameroun est derrière nous. Je m’arrête à deux
reprises, pour tirer une sorte d’échassier qu’on me dit fournir
une viande appréciée des porteurs, puis une oie de Gambie. J’ai
remarqué que mon tir, faute d’exercice évidemment, n’avait plus
la même précision que lors de mon dernier voyage ; j’ai senti la
nécessité de m’entraîner un peu avant d’aborder de nouveau le
buffle et les grands animaux, et toute cible m’est bonne. Je manque
les deux fois.
J’aperçois bientôt à l’horizon la longue ligne d’arbres
par laquelle se révèlent généralement, en plaine, les villages
indigènes. Les constructions n’atteignent nulle part la ligne
des cimes ; mais dès qu’on regarde attentivement, on remarque
au-dessous de celle-ci de nombreuses taches grises, que font les cases.
Nous approchons. Devant nous, un groupe multicolore se tient immobile,
au soleil. Il y a là deux cents soldats, fantassins ou cavaliers. Un
de ces derniers se détache et vient à ma rencontre ; deux hommes
le précèdent, habillés de rouge. C’est un des principaux
captifs du lamido, et le premier par son rang. Il me renouvelle les
souhaits de bienvenue de son maître ; puis de longues trompettes
jettent des clameurs barbares, et toute la troupe fait demi-tour
pour me précéder. Les cavaliers portent de très beaux costumes,
avec des casques de métal brillant, à plumes. Leurs chevaux sont
couverts de longues housses où les teintes se répètent en dessins
régulièrement disposés. Les fantassins sont vêtus de tuniques
demi-longues aux nuances vives. Ils sont munis d’armes primitives,
— lances, arcs, flèches, sabres, couteaux — et d’énormes
boucliers.
Mais voici la porte de la ville : une case à deux hautes ouvertures,
l’une sur l’extérieur, l’autre sur l’intérieur, interrompt
le mur bas, de terre jaunâtre, qui forme l’enceinte. Les fantassins
sont déjà entrés. Je m’arrête pour laisser aux cavaliers le
temps de les suivre. Ils se pressent sous le soleil ardent, dans
la blanche poussière ; tour à tour, pour passer, ils baissent la
tête, inclinant en avant les longues plumes de leurs casques ; à
mesure que leur groupe diminue, s’égrenant lentement sous la case,
je vois par-dessus la muraille, en une longue file irrégulière qui
se hâte au galop vers le centre du village, le haut de leurs corps
secoués par les caprices de leurs montures.
Je passe à mon tour. Quelques minutes de lente progression dans
une rue modeste, et j’arrive sur une petite place d’environ cent
mètres de diamètre, entourée, sauf d’un côté, de seccos que
l’air et la pluie ont brunis. C’est vers ce côté qu’on me
dirige : un haut mur, qui domine toutes les cases avoisinantes, et,
au milieu, une sorte de péristyle, abrité d’un toit de chaume que
soutiennent de robustes piquets. Tout autour de la place, sauf là,
les soldats, maintenant, sont massés.
Sous le péristyle, dans un fauteuil, vêtu d’une ample robe bleu
sombre, le visage très noir, voilé et laissant voir seulement
les yeux, le lamido est seul. Il se lève et, lentement, s’avance
à ma rencontre. Je mets pied à terre, je vais à lui, nous nous
serrons la main et je m’assieds sur un siège préparé à côté
du sien. Son interprète, un jeune noir, celui-là même qui m’a
écrit, traduit, à demi prosterné, le visage tourné vers la terre,
les phrases banales que nous échangeons.
Les soldats se livrent ensuite en mon honneur à quelques évolutions
simples et à des danses naïves qui secouent contre leur dos leurs
lourds carquois. Puis je prends congé après avoir annoncé à Bouba
ma visite pour l’après-midi.
Au lieu de se lever comme moi, ainsi que j’étais en droit de
l’attendre, il reste majestueusement assis dans son fauteuil et se
borne à me tendre la main négligemment. Je crois qu’il n’a pas
compris et je me rassieds moi-même. Mais quand, un moment après,
je recommence, c’est la même immobilité. Alors je lui fais dire,
par son interprète, que je le sais fatigué, et que je le prie
de ne pas se lever, puis je pars assez irrité. Cette désinvolture
publiquement affichée, bien que j’aie pris soin de l’instruire de
mon caractère officiel, dépasse ma personnalité et est d’autant
moins acceptable.
Je trouve, tout près, le campement ; très exigu, il est
incomplètement nettoyé. Mon impatience s’accroît de ce nouveau
manque d’égards. Je cherche l’occasion de prendre ma revanche ;
et comme j’aperçois, disposés avec ordre, les cadeaux que Bouba
y a fait placer pour moi — une peau de lion, une peau de léopard,
des sagaies de cuivre, des arcs, des flèches, des chapeaux, des
paniers et des plateaux de paille — je fais appeler l’homme qui
vient de me conduire et je l’invite sèchement à les remporter
sans délai. Il semble atterré. C’est l’une des marques de
mécontentement le plus caractéristiques que comportent les usages
africains. J’envoie en outre un homme prévenir le lamido que le
voyage m’a fatigué, que je ne lui ferai pas la visite annoncée,
et que je repartirai dans la nuit.