faible relief, mais presque abrupt. Quand nous quittons ce deuxième
campement, à quatre heures et demie du matin, les porteurs, que je
fais toujours partir les premiers car je marche plus vite qu’eux,
sont en route depuis une heure. Il fait nuit noire. Sur le flanc de
la colline qui, tout près, nous barre la route, un feu, soudain,
met sa tache vive. Je questionne : ce sont eux. Ils n’y voient
pas, et ils s’éclairent en mettant le feu aux herbes, devançant
simplement ainsi, d’ailleurs, l’initiative des gens du lieu.
Nous sommes à l’époque où on se débarrasse des petites
broussailles, des plantes gênantes, et, en même temps, des mille
insectes qui en font leur refuge, en allumant des incendies dont
l’usage est commun à toute une partie de l’Afrique ; ils
se propagent, selon le vent, selon la continuité et le degré de
sécheresse de la végétation, sur des surfaces d’étendues très
variables, ne laissant après eux qu’un sol couvert de débris
calcinés sur lequel les arbustes dressent les silhouettes précises
de leurs squelettes noircis.
Mais voici qu’un second feu s’allume presque en même
temps. L’éclat d’une troisième flamme, dont la lueur rouge,
sur la masse sombre, naît bientôt, s’élève et s’étend,
m’apporte un nouveau témoignage de la progression du convoi. Je
vois peu à peu la succession de ces brasiers s’étager jusqu’au
faîte en une ligne sinueuse qui jalonne les caprices du chemin.
Nous rencontrons, essouflés encore par la difficulté imprévue
de la montée, le premier d’entre eux. A la faveur d’un champ
où les herbes sont sans intervalles, il a formé une haie ardente
qui se développe et s’avance sur plus de trois cents mètres de
longueur. Je le laisse à droite, en passant vite, car il dégage
une chaleur suffocante. Nous retombons, cinquante mètres plus loin,
dans l’obscurité ; mais nous avons fait des torches.
L’orient pâlit à peine, quand nous achevons de gravir la pente
méridionale ; sur l’autre versant, un dernier feu a pris une ampleur
d’incendie. A travers un sombre rideau d’arbres dont les branches
et les feuilles se dessinent en noir avec une finesse de dentelle,
éclate la tache violente de sa flamme hardie aux crépitements
précipités. Au-dessus des cimes, sa fumée, lumineuse encore,
tourbillonne vers le ciel en un panache où montent et descendent
des étincelles. Une haute végétation, où tout se tait, emprisonne
cette bruyante ardeur.
Nous coucherons à Tekel. Le campement est sur une éminence isolée ;
on en découvre un panorama très étendu, verdoyant, mouvementé,
que bornent de plusieurs côtés des hauteurs lointaines. La guerre
y a attaché le souvenir d’une action victorieuse pour nous.
Nous avons franchi dans la matinée, sur un petit pont de bois,
l’étroite rivière Sirviri, limite du Tibati. Les villages sont
rares. C’est une région presque désertique.
Les cortèges et les tams-tams ont pris fin. Hier pourtant, un
chef vêtu de loques, seul, est venu à ma rencontre, au galop raide
d’un vieux cheval. Après avoir brandi son arc vers moi d’un geste
belliqueux, selon la coutume locale, il a fait demi-tour, s’est mis
à pousser des clameurs, puis a répété un certain nombre de fois,
très haut, une courte phrase.
Je m’informe. Il annonce, me dit-on — à la brousse sans doute
— l’arrivée d’un grand personnage. Légitimement flatté, je
rectifie ma position dans mon tippoy, où je me trouve justement alors ;
ce n’est pas toujours le cas : le terrain est très accidenté,
et j’ai dû hier marcher quatre heures et demie sur six.
Voici plusieurs jours déjà que nous sommes sur le plateau de
Ngaoundéré, réputé pour la salubrité de son climat. Il y a
peut-être là un peu d’exagération. Sous le soleil chaud, l’air
y est vif ; mais, en cette saison tout au moins — intermédiaire
entre la sécheresse et les pluies — une brume fraîche l’envahit
souvent, matin et soir, et vers l’aurore, lorsque la piste traverse
la moindre dépression, on est saisi par une fraîcheur humide et
pénétrante contre laquelle on éprouve le besoin de se protéger. Je
dois ajouter que la période à laquelle j’arrive est l’une des
moins saines de l’année.
Vers la fin de la dernière étape — la sixième depuis Tibati —
la végétation s’atténue beaucoup. Ce qui est arbres disparaît
presque complètement, et les ondulations qui, depuis quelques jours,
se succédaient sans interruption, s’aplanissent pour ménager
un vaste espace, à peine mouvementé, autour de quelques saillies
rocheuses qui, en revanche, s’accusent fortement. Au pied de l’une
d’elles s’étalent les petits groupes de cases, ceinturés chacun
d’une clôture, du village de Boka. Ngaoundéré est tout près,
derrière la plus proche de ces hauteurs.
Le plus aimable accueil m’y attendait. M. Lozet, chef de la
circonscription, s’était porté à ma rencontre ; il était
accompagné du lamido, âgé de quinze ans seulement. Celui-ci est
beaucoup plus favorisé en ressources que celui de Tibati. La richesse
du territoire sur lequel son autorité s’étend lui assure un revenu
annuel d’environ 300.000 francs. Aussi sa suite est-elle imposante et
ses dignitaires luxueusement vêtus. Le parasol habituel l’abrite. Il
a, parmi ses soldats, des fantassins porteurs d’immenses boucliers,
de l’effet le plus pittoresque, et certains de ses cavaliers sont
revêtus de cottes de mailles qui évoquent le souvenir du moyen
âge. Mais, grisé par une situation dont son âge comprend les
avantages mieux que les obligations, il s’est fait un maintien
impassible et sans grâce qui éloigne la sympathie.
Après les salutations d’usage, nous avons gagné le poste, où un
bâtiment spacieux m’avait été réservé. M. et Mme Lozet ont bien
voulu m’offrir, pour déjeuner, une hospitalité dont le plaisir
devait se renouveler plusieurs fois pour moi durant mon séjour.
Nous avions traversé le village en arrivant. Il s’étend sur un
large espace. Il est fait de cases presque toutes cylindro-coniques,
au milieu desquelles le marché met une tache grise rectangulaire. Ces
cases, qui n’apparaissent, de loin, que comme un semis serré
de points jaunes ou bruns, mêlé de verdure, sont associées
en petits groupes de trois ou quatre, circonscrits par un mur
grossier d’argile, et dont chacun forme une demeure. Deux artères
rectangulaires se dessinent, d’où partent dans toutes les directions
des ruelles étroites et capricieuses. Deux rivières longent ou
traversent l’ensemble. Dix à douze mille indigènes en constituent
la population.
Une longue avenue en pente douce conduit ensuite au sommet du mamelon
sur lequel le poste est construit. Les petits bâtiments de celui-ci
se dispersent sur une vaste plate-forme de terre nue, un peu en pente,
où des roches arrondies affleurent par endroits. De là, on découvre
Ngaoundéré, le plateau, et les reliefs arides, proches ou lointains,
isolés ou continus, qui achèvent, par la variété de leurs formes,
d’assurer à l’ensemble du tableau un pittoresque assez rude,
mais lumineux et plaisant.
Je comptais ne m’arrêter que trois jours. Le premier s’est
trouvé pris par des détails d’installation et de révision de
matériel. Un mouvement de fièvre, accompagné d’un violent mal
de gorge, avec une forte inflammation des ganglions du cou, m’a
incommodé le lendemain. Le jour suivant, je suis allé à cheval,
avec M. Lozet, qu’accompagnait M. Philippe, chef de la subdivision,
et un colon fort distingué, M. Bonhomme, de qui je parlerai tout à
l’heure, visiter, à une quinzaine de kilomètres de là, la mare
de Tizon et le lahoré de la M’Vina.
La mare de Tizon remplit, presque au sommet d’une colline, un
ancien cratère. Ce genre d’excavation est assez fréquent dans
la région, où des roches volcaniques témoignent en maint endroit
d’éruptions anciennes. Nous montons jusqu’à ses bords, d’où
nous tirons, à balle, et vainement, des canards. Nous redescendons
par un autre versant, mais des mouvements de terrain, où des arbres
grêles et rares dominent un sol à l’herbe épaisse, limitent
notre vue. Soudain, la pente se fait continue et rapide. Invisible
jusque-là, un plateau s’étend devant nous. A l’horizon, des
hauteurs l’encadrent ; un cours d’eau, qui passe à nos pieds,
en marque le début. Des taches sombres, où l’œil perçoit une
animation, un grouillement, ponctuent son sol baigné de lumière. Nous
approchons. Ces taches sont de grands troupeaux de bœufs. Près de
nous maintenant, de l’autre côté du cours d’eau que dans un
instant nous franchirons — sa largeur n’atteint pas 100 mètres,
et l’eau ne dépassera pas le poitrail de nos chevaux — l’un
de ces troupeaux se presse autour d’un trou d’une vingtaine de
mètres de diamètre, aux bords terreux, à pic, que remplit presque
une eau boueuse. Les sources qui l’alimentent se trahissent en deux
ou trois points par un léger bouillonnement. De son périmètre
rayonnent, en guise de canaux, de nombreuses pirogues reposant sur
un sol fangeux et piétiné ; on en a mis autant qu’il en peut
tenir. Quatre femmes, dans l’eau jusqu’aux épaules, alimentent
sans arrêt, à l’aide de grandes calebasses, les ruisseaux qui
s’écoulent par ces pirogues. A l’autre extrémité, le canal
devient abreuvoir et des hommes y font boire les bœufs.
Ces mares constituent le lahoré de la M’Vina. On trouve dans la
région toute une série de lahorés analogues. Les principaux sont
ceux de N’gao-Danzi, de Falcombré, Galim, M’ba, M’boula,
Yakouba, etc...
[Illustration : Un campement au Cameroun : le village de Cholliré.
(Page 81.)]
[Illustration : La place de Rei Bouba, vue de l’entrée de la
demeure du lamido, le jour de mon arrivée.
(Page 86.)]
Ils présentent un intérêt particulier pour l’hygiène des
bovidés. Les troupeaux viennent chaque année s’y abreuver à
plusieurs reprises, et leur prospérité trouve un élément très
actif dans cette eau chargée de sels, et notamment de natron. Le
natron est un sesqui-carbonate de soude plus ou moins pur qui joue
un grand rôle dans l’alimentation du bétail de presque toute
l’Afrique Centrale. On le rencontre, en dehors de ces sources, dans
certaines cuvettes plus ou moins voisines du lac Tchad ; il forme le
fond de ces dernières ; les indigènes l’y découpent en plaques,
et il fait ensuite l’objet d’un commerce relativement important. Sa
présence se révèle encore en maint endroit.
Il y avait là environ 4.000 bovidés. Il n’est pas rare d’en voir
jusqu’à 30.000. Les troupeaux témoignaient par leur aspect des
soins assidus dont ils sont l’objet. Sans même parler de ceux de
M. Bonhomme, qui, triés par robe, sont exceptionnellement décoratifs,
ceux des indigènes se font remarquer par leur bonne mine. Ici comme
au Tchad, du reste, le pasteur a, pour son bétail, de minutieuses
attentions. Si ses méthodes d’élevage restent rudimentaires
et empiriques, du moins peut-on dire qu’elles ont emprunté à
l’expérience le maximum de ce qu’un observateur sans culture,
mais attentif, peut en tirer. Le bétail est pour l’indigène une
source, tout à la fois, de richesse et de fierté.
J’avais eu la bonne fortune de rencontrer, à bord de l’_Asie_,
M. Faure, et, à Ngaoundéré, comme je l’ai dit, M. Bonhomme. Ce
sont les deux grands éleveurs européens du Cameroun. Après avoir
passé au Tchad un certain nombre d’années, ils sont venus se
fixer dans notre nouvelle colonie, où ils possèdent actuellement
de nombreux et magnifiques troupeaux. Ils y offrent l’exemple des
résultats que peut obtenir l’initiative intelligente associée
à l’énergie et à la persévérance. Il arrive trop souvent,
en effet, dans certaines de nos possessions africaines, qu’on voie
dans le bétail un objet de commerce ou de spéculation exclusivement ;
ce n’est pas l’intermédiaire qui est intéressant en pareil
cas, c’est l’éleveur ; ce sont les progrès que l’élevage,
par lui, réalise.
Notre promenade avait été interrompue par la poursuite d’une
antilope, qui s’était imprudemment montrée à 400 mètres de nous
et que M. Lozet, excellent tireur, avait blessée. Nous n’avions
d’ailleurs pu la rejoindre ; la vitalité de ces animaux est
extrême, et leurs jarrets leur fournissent, pour échapper au
chasseur, d’incroyables ressources. Nous y avions gagné grand
appétit, et c’est avec cette sensation de bien-être qui suit
une saine dépense physique, que nous nous sommes installés, pour
déjeuner, dans une petite ferme que M. Bonhomme faisait justement
aménager tout près de là ; quelques grandes cases rondes, au toit
conique de chaume épais, sur une éminence dénudée.
Le bellaka des M’Bums nous y attendait pour nous saluer. Les M’Bums
descendirent autrefois au Cameroun d’une région qu’ils disent
être le Fouta-Djallon. Ils soumirent les populations qu’ils y
trouvèrent et s’installèrent dans le pays en conquérants. Les
Foulbés suivirent plus tard leur exemple, vinrent, et les soumirent
à leur tour. L’administration du pays est actuellement confiée
aux sultans foulbés — les lamidos. — Ils exercent leur autorité
sous notre contrôle et selon nos directives. Par là nous nous
rapprochons beaucoup, et avec raison, du système anglais, qui consiste
à laisser aux peuplades indigènes leurs chefs naturels pourvu que
ceux-ci fassent preuve, à l’égard de la nation colonisatrice,
du loyalisme, et, au besoin, de la docilité nécessaires.
Mais le bellaka demeure, au-dessous du lamido, le chef des M’Bums. On
assure qu’il continue d’accepter certaines astreintes curieuses
que la tradition attache à son titre, notamment l’interdiction
de se laisser voir, même accidentellement, la tête découverte,
sous peine de mort : la tête, non le visage ; car il ne portait ce
jour-là, pour coiffure, qu’une sorte de chéchia rouge. Un boubou
blanc complétait son costume.
Puisque je suis amené à parler des populations de la région,
je dois nommer aussi les Bororos, pasteurs nomades, les Dourous,
les Baias, les Yangérés, les Mbérés, les Lakas, les Nyams-Nyams,
les Kakas, les Mabilas, les Tikars, les Ouaks, les Koutines, les
Voutés. Les Mabilas, notamment, voisins de la frontière nigérienne,
se font remarquer par cette particularité qu’il n’y a chez eux ni
cimetières, ni tombes. Ils paraissent être encore anthropophages,
mais avec tact, avec sentiment même, en ce sens que les morts
d’un village ne sont pas mangés par les gens de celui-ci ; ce
sont les centres voisins qui bénéficient, si l’on peut dire,
de leur consommation : à charge de revanche.
Ma suite s’est accrue, à Ngaoundéré, d’une unité. C’est une
jeune foulbé de 13 à 14 ans, du nom de Faadematou, qui va rejoindre
sa mère à Maroua. Un des captifs de confiance du lamido m’a
demandé pour elle, de la part de son maître, l’autorisation de se
joindre à mon convoi, ce qui lui épargnera les difficultés de la
route, et, fidèle à mes habitudes accueillantes, j’y ai consenti.
Elle est petite, vive, rieuse et bavarde. Chacune de ses oreilles
porte deux trous ; il y en a un, également, dans sa narine droite ;
ce dernier est destiné à recevoir, aux jours de parure, un bouton
de faux corail. Ses ongles, le bout de ses doigts sont teints en
rouge ; ses dents vont l’être dès qu’elle se sera procuré les
fleurs de tabac dont le suc, mêlé avec celui de la noix de kola,
lui permettra cette définitive élégance. Des gri-gris renfermés
dans de petits portefeuilles de cuir pendent à son cou.
Elle a gardé, de plusieurs années passées au Tchad malgré qu’elle
soit bien jeune encore, l’habitude de la coiffure arabe, en tresses
multiples et minuscules, retombant autour de la tête à la Jeanne
d’Arc. Elle la complète, selon l’une des nombreuses variantes
par lesquelles se distinguent entre elles les modes locales, d’une
sorte de cimier bas auquel pend un très petit anneau d’argent. Elle
s’habille de pagnes choisis avec un goût discret, et noue volontiers
sur sa tête un petit mouchoir de couleur.
De même qu’à Yoko et à Tibati, j’ai questionné, à
Ngaoundéré, le principal marabout et quelques indigènes connus pour
leur instruction dans la religion musulmane et pour leur piété. Mais
nos entretiens ont été plus rapides qu’avec El Hadj Yakobou à
Yoko et avec le lamido à Tibati. Lorsqu’un voyageur a l’occasion
de séjourner dans un lieu où se trouvent d’autres Européens, la
plus grande partie de son temps s’écoule très naturellement hors
de l’ambiance indigène proprement dite, et s’il s’assure plus
rapidement alors, grâce aux emprunts qu’il fait à l’expérience
toujours complaisante de ses compagnons, une bonne documentation
moyenne, l’observation directe, toujours plus féconde, intervient
dans des proportions bien moindres. C’est pourquoi j’estime que
la solitude où je me complais, dans mes voyages, n’est pas sans
avantages à cet égard.
J’ai quitté Ngaoundéré le 9 mars. Je résume en quelques
lignes les caractères de la région : pays peu peuplé ; climat
relativement sain, grâce à l’altitude moyenne — 1.100 mètres
— du plateau qui constitue toute cette partie du Cameroun ; cultures
indigènes à peu près limitées au maïs, à la patate, au manioc,
au mil, à la banane, auxquels il faut ajouter un peu de coton ;
possibilité de faire produire aux jardins des postes, moyennant des
soins assidus, la plupart des légumes d’Europe. Élevage, bovidé
surtout, florissant, cheptel déjà considérable ; circonstance
exceptionnellement favorable des puits natronés ; constitution
géologique vraisemblablement intéressante pour un prospecteur ;
intérêt de l’extension de la culture du coton dans la mesure des
ressources en main-d’œuvre, et d’expériences méthodiques dans
ce but.
CHAPITRE V
DE NGAOUNDÉRÉ A GAROUA PAR REI BOUBA
J’espérais que la traversée de la région comprise entre
Ngaoundéré et Rei Bouba apporterait à mon voyage un pittoresque
particulier. Dès qu’on a quitté le pays de Ngaoundéré,
c’est-à-dire peu après le départ, on entre dans une contrée
d’administration indigène, sans fonctionnaire européen, quoique
placée sous notre suzeraineté. Le lamido Bouba, qu’on nomme
aussi Bouba Rei, y exerce seul le pouvoir. C’est d’ailleurs
un vassal fidèle, et la situation qu’on lui laisse, étant
donnée sa personnalité considérable, a plus d’avantages que
d’inconvénients.
Le trajet, tout au moins, m’a déçu. Le peu de gibier que j’ai vu
— quelques troupeaux d’antilopes — était si sauvage qu’à
la fin je ne cherchais même plus à l’approcher. Cependant,
un peu de viande, pour moi comme pour mes hommes, eût été fort
utile. D’autre part, malgré la bienveillance avec laquelle j’ai
coutume de traiter les gens, le vide se faisait à mon approche
dans les villages et la question des vivres était un problème tous
les jours.
M. Lozet avait eu l’amabilité de me procurer un bon
cheval. J’étais délivré de mon tippoy, que je conservais pourtant
en prévision du cas où j’aurais un malade en route. On verra que
cette précaution ne devait pas être superflue.
J’ai loué des chevaux aussi pour Denis, pour Somali ; la petite
Faadematou en a un. J’emmène encore, outre mes porteurs, Yahia
et Somanakandji, un garde, un cavalier du lamido de Ngaoundéré et
deux hommes de Rei Bouba qui retournent chez eux. L’un me servira de
guide, l’autre me précédera d’un jour pour avertir les villages
et assurer notre ravitaillement. J’ai d’ailleurs pris des notes
sur l’itinéraire, et M. Bonhomme, qui est allé à Rei Bouba, m’a
donné en outre une indication précieuse : « Pour tout ce que vous
désirerez, m’a-t-il dit, adressez-vous là-bas à Guédal. C’est
un des grands captifs du lamido ; il a la confiance de Bouba ; par lui,
vous obtiendrez promptement satisfaction. »
Je ne quitte Ngaoundéré qu’à sept heures du matin, afin de
recevoir les adieux du lamido, qui m’attend, avec toute sa suite,
sur la place du marché. Je traverse, par une chaleur assez forte,
un vaste plateau à peine ondulé, sans arbres ou presque, couvert
d’une herbe sèche et jaune où les feux de brousse ont laissé de
larges plaques noires, entouré de longues collines — les monts
Mbang et la montagne de Ganga — d’où se détachent quelques
cônes bien caractérisés. J’y rencontre plusieurs troupeaux de
bœufs foulbés. J’arrive à deux heures à Gangassao, distant de 34
kilomètres, et dès ce premier campement les complications commencent :
six porteurs à remplacer ; trois sont malades, trois se sont
enfuis. Je fais appeler le chef du village, qui complète mon effectif.
Nous atteignons le lendemain des collines boisées à travers
lesquelles toute l’étape s’effectue. Vers la fin, je mets pied
à terre pour tirer un grand oiseau noirâtre, aux ailes marquées
d’un peu de blanc, qui court sur le sol. Je ne puis l’approcher,
et en le poursuivant, j’en fais lever quatre autres, perchés par
couples dans les arbres. Ces oiseaux, dont j’ignore le nom, et que
je n’ai vus que là, sont, paraît-il, bons à manger. Leur taille
atteint celle de l’outarde. C’est dans ces cas-là que je regrette
de n’avoir pas avec moi de fusil à plombs. Mais j’hésite toujours
à compliquer mon équipement au delà du strict nécessaire.
Nous faisons halte à 11 heures du matin à un vieux campement en
pleine brousse. Je pensais y trouver des vivres, grâce à l’homme
que je faisais marcher en avant ; un petit village, en effet, se
trouve près de là ; mais mon envoyé m’attend seul : tout le monde
s’est sauvé, me dit-il. La surprise est désagréable. Les porteurs,
fatigués, peuvent difficilement doubler l’étape. Cependant tout
s’arrange toujours. Je finis par apprendre, à force de questions,
qu’il y a deux autres villages un peu plus loin ; j’y envoie mon
garde ; il y trouve quelques indigènes, les rassure, et finalement
les rations arrivent ; pour moi, j’ai du riz.
Le pays, d’ailleurs, n’est pas aussi sauvage qu’on pourrait le
croire d’après cet incident. Des Européens y passent parfois. Mais
les populations y sont très arriérées. L’argent qu’on leur donne
a pour elles moins d’intérêt que les vivres qu’elles cèdent en
échange, car il n’y a pas de factorerie dans le voisinage, et comme
elles ne quittent guère le pays, elles n’ont pas l’occasion de
l’utiliser ; aussi se dérobent-elles de leur mieux à des marchés
dans lesquels elles ont toujours l’impression d’être lésées.
Quand nous repartons, le matin, au clair de la lune, une panthère
nous accompagne assez longtemps ; elle est très loin, perdue dans la
brousse serrée où chemine le sentier ; seuls de petits grondements
brefs, de temps à autre, nous révèlent sa présence. Je les entends
à peine ; les indigènes, au contraire, avec l’acuité de leurs
sens, les perçoivent très bien.
Peu après le lever du jour, j’aperçois, non loin de la piste, un
troupeau de grandes antilopes qui s’enfuient. Je laisse mon cheval
et, avec le garde et Somali, je pars dans la direction qu’elles
ont prise ; elles nous fourniraient une provision de viande fort
opportune. Mais je comprends vite l’inanité de ma tentative. Le
sol est jonché partout de feuilles épaisses, très sèches, qui font
beaucoup de bruit sous le pied, et qui leur annoncent notre approche
par des craquements sonores. Après une heure de marche sous bois,
je renonce à continuer ; je regagne le sentier, et je m’assieds
sur un bloc de roche qui affleure là ; je ne vois pas d’empreintes
fraîches, mon convoi n’est donc pas encore passé, et je n’ai
qu’à attendre mon cheval.
Voici des voyageurs. Ils sont rares ici ; nous n’avions encore
rencontré personne. C’est d’abord une petite femme très maigre,
presque une enfant ; elle porte allègrement sur la tête une énorme
corbeille qui paraît lourdement chargée. Derrière elle, le mari,
avec un boubou bleu qui s’effile sur son dos et autour de ses
jambes en longues guenilles crasseuses, une calotte sur le crâne et
des sandales aux pieds ; sa seule charge, à lui, consiste en une
lance, un sabre, un arc et un carquois plein de flèches. Ils me
regardent avec un peu de crainte, puis, comme je ne leur dis rien,
ils continuent leur chemin.