Ce saint homme exagère. Le Coran n’en permet que quatre. Mais deux

d’entre elles n’ont rang que de concubines ; de la sorte, tout

est concilié ; et le jour du jugement dernier — yum ed dîn —

ne lui réservera pas de surprises. Nous allons ensemble à l’autre

village, tout proche, qu’habitent des Bayas. Les Bayas sont l’une

des tribus païennes qui forment la fruste population de cette partie

du Cameroun. Il y a tam-tam devant la porte du chef. Celui-ci arrive

des environs où il est allé voir son frère. Il l’a trouvé en

bonne santé. Le tam-tam a pour objet de répandre et de fêter, tout

à la fois, cette excellente nouvelle. Il est d’ailleurs parfaitement

lugubre. Autour des musiciens tourne lentement, à petits pas, avec

des déhanchements discrets, un cercle d’hommes et de femmes aux

mines graves, qui semblent remplir un devoir plutôt que rechercher un

plaisir. Puis voici le chef en personne, un noir robuste, à la face

souriante et brutale. Il veut me montrer une nouvelle case qu’on

lui construit.

Nous entrons avec lui. Nous traversons la pièce des réceptions,

où je retrouve la natte sordide et les peaux de bœuf déjà vues,

plus trois chevaux ; c’est, après, la petite cour habituelle ;

la case neuve enfin, cylindro-conique comme l’autre, mais avec

deux particularités : elle est propre, d’abord ; ensuite ses murs

sont couverts de peintures blanches, noires et rouges, de formes

géométriques, qui témoignent d’un certain goût.

La journée s’est achevée, tranquille, et j’ai fixé mon départ

au lendemain matin ; quelques étapes seulement me séparaient encore

de Tibati, où j’allais prendre un premier contact avec ces chefs

importants dont la présence conserve au Cameroun une couleur locale

toute particulière.

CHAPITRE IV

DE YOKO A TIBATI ET NGAOUNDÉRÉ

En grande pompe, précédé d’un drapeau, de deux clairons, d’un

tam-tam, des chefs, d’un groupe de femmes, et escorté de tous les

chiens du pays, j’ai quitté Yoko à la pointe du jour. Yakobou

m’a rejoint au passage. Il était vêtu d’une robe bleu foncé,

d’une calotte rouge, et portait une lance, un couteau, un arc et des

flèches. Nous arrivons de bonne heure à Bonguéré, petit village

où nous coucherons.

L’après-midi, je lui offre le thé, ainsi qu’aux principaux

du lieu. C’est pour moi une occasion d’apprendre à Denis à le

préparer et à le servir selon le code du savoir-vivre.

Il faut, autant que possible, deux théières. Dans l’une on

fait l’infusion avec du thé vert, le seul apprécié ici ; dans

l’autre, on met du sucre en abondance : de gros morceaux qu’on

détache d’un pain, bruyamment, avec un petit marteau de cuivre. De

la première théière, on verse le thé dans la seconde ; avec

celle-ci, on remplit un petit verre — il est d’usage de verser de

haut, c’est, paraît-il, plus élégant — et on goûte. Si c’est

assez sucré et satisfaisant en tous points, on reverse le fond du

verre dans la théière, et, dans d’autres verres analogues, on sert

ses hôtes. Cela se recommence trois fois, en ajoutant chaque fois de

l’eau sur le thé, et en l’additionnant, à la fin, de quelques

feuilles de menthe. J’ai vu aussi, — à Sioua, sur les confins

désertiques de l’Égypte — y mettre des feuilles de citronnier

doux, qui donnaient un parfum très agréable, et, à Abéché, y

verser quelques gouttes d’une lotion capillaire parfumée qui portait

l’étiquette d’un fabricant français ; c’était d’ailleurs

moins bon, je dois le reconnaître. On s’accoutume au thé pris

de cette manière, de même qu’on s’accoutume à tout, même à

des choses moins plaisantes ; et le mélange qui s’opère chaque

fois entre les verres, répartis au hasard, sans lavage préalable,

entre les assistants, finit par être indifférent.

El Hadj Yakobou ben Hadji Suleiman — c’est le nom exact de mon

hôte — s’est débarrassé des armes dont il s’était hérissé

pour la route. Il a conservé seulement un poignard, qu’un bracelet

de cuir passé au-dessus du coude retient à son bras. Il me le

montre. Je l’admire poliment. Il me confie qu’il le vendrait

volontiers pour dix francs, parce qu’il n’a pas de quoi payer

l’impôt, cette année. J’ai compris. Je lui donne les dix francs,

et je lui laisse, bien entendu, son poignard.

Aussitôt, il s’immobilise, prend un air pénétré, appelle

sur moi la bénédiction d’Allah, et, les yeux à terre, récite

avec volubilité une longue prière. Puis, tirant de ses vêtements

deux grandes feuilles de papier couvertes de dessins géométriques

maladroitement tracés et de caractères arabes, il me les présente :

ce sont, me dit-il, des ouargas, talismans extrêmement répandus en

Afrique, et dont la fabrication est le privilège des gens cultivés

dans la science de la religion, comme lui. Il me demande timidement

si j’aurais pour agréable qu’il me fît présent de l’un

d’eux. Je réponds affirmativement, et j’appelle mon Bournouan,

Yahia, qui justement se tient à la porte, pour lui dire de me

fabriquer au plus tôt le sachet de cuir où, comme c’est l’usage,

je le mettrai.

Visiblement flatté par ce témoignage du prix que j’y attache,

Yakobou me déclare alors qu’il va, de préférence, en fabriquer

un exprès pour moi. Il me demande à quel effet je désire qu’il

tende. Je le remercie. Je serais heureux d’être assuré de rentrer

en France en bonne santé, par le chemin que j’envisage. Sur son

invitation, je coupe, à la grandeur qui m’agrée, le papier qui

va recevoir le fruit de sa bienveillance et de son savoir.

Il y trace longuement, avec attention, des dessins, des lettres. Je

l’observe durant ce temps. Il est d’un noir franc sous sa calotte

rouge. Ses traits fins, son nez court, ses yeux petits et remontés

vers les tempes, font songer à quelque faune. Tout à l’heure,

lorsqu’il souriait, il montrait des dents teintes d’une

couleur rouge. Des larges manches de son boubou bleu sortent des

mains desséchées et longues, des avant-bras décharnés de singe,

avec des tendons apparents. Il a fini le talisman ; il me le donne ;

je puis être tranquille. Je le prends, très satisfait de voir

l’avenir de mon voyage si promptement et si heureusement assuré.

Puis il me remercie encore. Je sais que ce ne sont là que

paroles. Mais je préfère cette exagération dans les signes de

la gratitude, à la fausse dignité des gens qui n’hésitent

pas dans l’acceptation d’un bienfait, mais appréhendent

ensuite de se diminuer s’ils remplissent les devoirs qu’il leur

crée. D’ailleurs, cette gratitude, pour le moment, est certainement

sincère ; et par là même sa manifestation m’est agréable. S’il

existe un ciel dans le sens où les religions l’entendent,

c’est par la reconnaissance des faibles qu’on doit y être le

plus sûrement porté. Le présent naïf de ce vieux marabout, que

j’ai encore, m’a fait plaisir.

La nuit est fraîche, et jusqu’à huit heures du matin le brouillard

fermera la vue à 150 mètres. Le nombre des villages diminue, sans que

nul gibier se montre. Il y a bien quelques buffles dans la région,

j’en ai vu des cornes à Yoko ; mais elles étaient minuscules ;

ce ne sont pas les buffles du centre. L’absence de grands animaux

ôte beaucoup de charme à l’impression d’un voyageur. L’étape

s’achève, courte et banale.

Le soir, le mur de l’abri où je couche présente un certain nombre

de taches blanches, bien nettes, larges comme des pièces de cinq

francs. Somali les voit, et, du doigt, arrache vivement l’espèce

de pellicule qui ferme l’une d’elles. Il y a dessous, dans une

dépression, une grosse araignée noire qu’il me dit dangereuse et

qu’il tue. Il découvre de même les autres. Plusieurs sont vides,

du reste. Je m’habituerai bien vite à ce voisinage, car il n’est

guère de case où je ne sois appelé à trouver désormais cette

espèce de nids.

Je dois gagner le lendemain le point dit Benjiri ; ce sera mon premier

campement en pays Tibati. A quatre heures et demie, au départ, il

fait si humide et si froid que je prends le pas gymnastique pour me

réchauffer ; vers dix heures, au contraire, la chaleur est devenue

presque pénible. Alors je songe que ce soir la fraîcheur reviendra ;

tout à l’heure je pensais avec plaisir à la chaleur prochaine. Que

de vies ne connaissent d’autre forme du bonheur !

L’étape suivante est Mangueb, un pauvre village, comme ceux qui

précèdent, comme ceux qui suivront, mais noyé de verdure et baigné

de soleil, fait pour l’insouciance, la misère et la liberté. Les

cases sont surmontées maintenant d’une sorte de champignon qui,

sur le grand cône de leur toit, met un autre cône minuscule ;

quelques-unes sont tout en paille et hémisphériques.

Pour la première fois depuis mon départ, le cri des pigeons verts,

ce « kourkourou » que j’ai entendu si souvent, il y a deux ans,

en Nigéria, et qui, je ne sais pourquoi, à cause de son obsédante

répétition peut-être, est resté dans ma mémoire comme l’un des

caractères les plus évocateurs de ces régions, est venu ce matin

frapper mes oreilles, réveiller mes souvenirs, où tant de belles

émotions sont attachées.

L’aspect, d’abord, varie peu. Les arbres, petits et clairsemés

sur les reliefs où l’herbe jaunie a crû sans ombre, se massent

et s’élèvent puissamment dans les dépressions ; le fond de

celles-ci ne voit jamais qu’une demi-clarté ; un ruisseau s’y

cache d’ordinaire, qui glisse sous les feuilles une eau brune, rapide

et peu profonde. De quelques points culminants, la vue s’étend sur

la contrée verdoyante et mouvementée. Ensuite, tout s’aplanit, la

végétation s’appauvrit, et quand je découvre Tibati, importante

agglomération de cases que j’aperçois de loin, étalée sur une

large éminence, il n’y a plus à l’entour qu’un vaste plateau

herbeux.

Hier, deux captifs du lamido sont déjà venus me saluer de sa

part. Une quinzaine de kilomètres avant l’arrivée, un cavalier

vêtu de couleurs vives, coiffé d’un turban blanc, apparaît,

met pied à terre, et me dit que son maître s’est porté à ma

rencontre et m’attend tout près, sur la route. Je vais voir, pour

la première fois, un de ces chefs importants à qui l’autorité

française délègue le soin d’administrer encore, sous son

contrôle, les vastes territoires sur lesquels s’exerçait jadis

leur pouvoir absolu.

Les vieilles coutumes, les décors d’autrefois se sont réfugiés

dans leur entourage, et j’attends curieusement le cérémonial de

leur accueil.

Cent mètres plus loin, je dépasse un nouveau cavalier, arrêté. Puis

des tams-tams retentissent soudain, auxquels se mêlent les plaintes

sauvages de puissantes trompettes, et, d’un tournant, surgit tout

un cortège en tête duquel marche seul, à pied, un seigneur de belle

mine, de haute taille, au teint brun foncé, vêtu d’une robe blanche

brodée mais très simple, coiffé d’une calotte blanche autour de

laquelle s’enroule un cheich bleu foncé, sorte d’écharpe qui

joue le rôle de voile et ne laisse apparaître que les yeux. Je

descends à mon tour de mon tippoy, je lui donne la main. Je lui

fais dire par Yahia que je connais son nom, que je suis heureux de

le voir. Il me répond avec une courtoisie déférente, non sans

dignité. Alors, côte à côte, en silence, avec la lenteur qui

convient à des personnages de nos rangs, nous faisons une centaine

de mètres, après quoi je le prie de remonter à cheval, tandis que

je reprendrai mon tippoy.

Par la route trop étroite que des arbres maigres encadrent sans

l’ombrager, le cortège, inversé tout à l’heure, se reforme, sous

le soleil aveuglant, dans la poussière, au milieu d’une brillante

agitation. Des hommes à pied, armés de sagaies, encadrant les

tams-tams, font un premier groupe. Des cavaliers les suivent, vêtus

de costumes où le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le rouge,

le jaune, se mêlent sans se heurter. Après eux, accompagné d’une

vingtaine de captifs d’ailleurs assez déguenillés, le lamido

s’avance sur un beau cheval. Un homme qui marche à côté de lui

élève au-dessus de sa tête un haut et grand parasol jaune, auquel il

imprime, de temps à autre, un mouvement de rotation rapide. Derrière,

deux porteurs d’éventail chassent tour à tour, d’un geste

prompt et d’un vif frémissement, les mouches qui tenteraient de

se poser sur sa nuque ou sur son visage. Enfin, viennent une dizaine

de femmes, très simplement habillées de pagnes bleu sombre, et mon

tippoy que précède un captif à cheval, serviteur de confiance,

et qu’entourent, en désordre, une trentaine de piétons et de

cavaliers. Le chef doit marcher devant l’hôte qu’il honore.

Je suis frappé, une fois de plus, par le goût que montrent

les indigènes dans l’association des couleurs. On a souvent

présenté l’Africain comme une pauvre brute pour qui le comble

de l’élégance est dans l’opposition criarde des tons les plus

violents. Partout où j’ai vu, pour ma part, son initiative se

manifester en cette matière, j’ai constaté chez lui un sentiment

très sûr de l’harmonie des nuances.

Devant le campement des hôtes de passage, vastes cases dispersées

sur une large esplanade, parfaitement tenue, et que circonscrit une

clôture basse au-dessus de laquelle le regard s’étend au loin,

le lamido, comme moi, met de nouveau pied à terre. Il m’accompagne

encore jusqu’à la porte du logement qui m’est réservé, puis

me quitte après que je lui ai dit que j’irais moi-même le voir

l’après-midi.

Je m’installe, en attendant. C’est promptement fait. J’ai été

hier soir, à nouveau, la proie des fourous, et j’enrage. Je me

frotte les mains et le cou avec du jus de citron. L’expérience,

tout dernièrement, m’a montré l’efficacité de ce remède.

A quatre heures, je traverse le village par la rue centrale, large

d’au moins quinze mètres. Il est formé de groupes de cases

dont chacune s’isole des autres par une frêle enceinte de paille

tressée ou « secco ». A l’intérieur, dépassant cette enceinte,

des arbres, parmi lesquels des bananiers nombreux, montrent leurs

sommets dispersés. L’entrée est généralement constituée par

une case isolée intercalée dans la clôture et dont le toit, par

devant, se prolonge et s’étale en tablier pour abriter un petit

espace rectangulaire, sorte de vestibule extérieur.

Entouré de dignitaires, le lamido, que j’ai fait prévenir,

m’attend devant sa demeure ; celle-ci procède du même style,

avec toutefois de hauts murs d’argile au lieu de seccos. Nous

entrons. Contrairement à ce que pourrait faire supposer, du dehors,

l’ampleur de l’ensemble, c’est une succession de toutes

petites cours, dont chacune contient une modeste case, d’une

affectation déterminée ainsi qu’il en est pour les pièces d’un

appartement. On passe d’une cour à la suivante par une case

intermédiaire, à double entrée. Par endroits, quelques mètres

carrés sont couverts d’un sable fin, presque blanc, très uni,

entouré d’une étroite bordure d’argile : nous sommes chez des

musulmans ; c’est un lieu de prière.

Je ne vois aucun meuble ; tout est nu ; mais c’est là, me dit le

sultan, sa maison nouvelle ; il s’y installe demain seulement ;

et il désire maintenant me montrer sa résidence actuelle. Nous y

allons à pied, c’est tout près.

Elle ne diffère de l’autre que par sa vétusté, et par les

naïves peintures noires et rouges qui couvrent quelques-uns de ses

murs. Partout, la disposition est la même ; presque partout c’est

la même nudité. Il me prie, comme je vais terminer ma visite, de

m’asseoir avec lui dans une chambre où sont deux lits bas. Nous

causons par l’intermédiaire de mon interprète. Les quelques

hommes qui sont entrés se sont eux-mêmes assis sur le sol ;

chacun d’eux a posé une main sur un des pieds du lit du lamido,

et s’est immobilisé dans cette position. Quand, par ailleurs, un

indigène parle au souverain, ce n’est que respectueusement incliné,

les mains appuyées sur ses genoux. Notre entretien est d’ailleurs

très banal, et nous n’échangeons guère, Yahia se révélant assez

faible dans son rôle de traducteur, que des paroles de courtoisie.

Nous sortons. Tout un groupe de captifs le précède, en répétant

sans cesse, à très haute voix, deux ou trois phrases qui reviennent

à tour de rôle. Ce sont, m’explique Yahia, des louanges ; puis

ils l’exhortent à marcher lentement, avec majesté, comme il sied

à un chef de sa dignité, et sans accident. Ce cérémonial barbare

n’est pas sans une certaine allure. Le lamido me laisse à la porte ;

nous convenons que je reviendrai demain pour prendre sa photographie.

Au campement m’attend un bœuf, dont il me fait présent pour mes

serviteurs. C’est la coutume, une sorte d’hommage.

Le lendemain, je consacre la matinée à mon courrier, puis je

reçois la visite de deux marabouts et de deux hadjis ; j’ai à

peine besoin de rappeler que ce dernier titre désigne les musulmans

qui ont accompli le pèlerinage rituel de la Mecque. Pendant que je

m’entretiens avec ces graves personnages, un cavalier richement

vêtu de blanc, de rouge, de jaune, s’arrête devant nous. Il a

quelque peine à mettre pied à terre ; on le sent peu accoutumé

à l’effort. Il est corpulent, avec des traits mous, une figure de

vieille femme sévère. Il vient me saluer. Je me renseigne. C’est

un eunuque chargé de la surveillance de l’élément féminin.

Je prends l’heure de midi pour vérifier approximativement la marche

de ma montre.

C’est une opération facile, qui peut se faire de plusieurs façons ;

la boussole Peigné, dont la description technique dépasserait

le cadre de ce livre, et que connaissent bien tous les officiers

et les voyageurs, y suffit ; faute de cet instrument, on trace sur

le sol une ligne orientée nord-sud, on tend une ficelle exactement

au-dessus d’elle, et quand l’ombre de la ficelle coïncide avec

la lignée tracée, c’est que le soleil passe au méridien. Bien

entendu, l’indication que donnent ces moyens rudimentaires demeure

assez vague, et dépourvue de toute valeur scientifique : nombreuses

sont les causes d’erreur.

Ma nouvelle entrevue avec le lamido n’a d’intérêt que par

les photographies qu’il me laisse prendre. Il s’y prête avec

satisfaction et me fait promettre de lui en envoyer des épreuves ;

il est un peu déçu lorsque je lui dis qu’il devra les attendre

plus d’un an, car j’ai encore un long voyage à faire.

Un instant, pendant que nous nous tenons dans une case, il s’émeut

d’apprendre que l’un de mes gardes est entré chez lui derrière

moi. Cela lui paraît une marque de défiance. Je fais congédier

le garde aussitôt ; un Européen ne court nul risque ici ; je ne me

fais escorter que par nécessité d’apparat.

La sérénité revient sur son visage. Il se montre également

sensible à ce que, sollicité quelque temps plus tôt par deux

hommes de régler une contestation, j’ai sanctionné son autorité

en renvoyant les gens par devers lui ; on le lui a rapporté. Nous ne

laissons à la plupart de ces chefs qu’un faible pouvoir effectif ;

ils s’en contentent parce qu’il le faut ; mais toute atteinte à

leurs dernières prérogatives les blesse et les inquiète inutilement.

Le moment de mon départ me réservait une demande imprévue ; le

lamido exprimait le désir que je lui fasse don de la chéchia que je

portais. J’avais coutume, en effet, aux heures où le soleil est bas,

de mettre cette coiffure commode. Elle venait de Tamanrasset. Lorsque,

de Zinder à Alger, j’avais traversé le Sahara, l’officier qui

commandait au Hoggar me l’avait donnée pour remplacer mon casque

colonial.

Notre désert a ses usages. Quand on arrive dans un poste saharien,

il sied de s’habiller pour la circonstance, et cette habitude est

observée même par les indigènes. Dès qu’on aperçoit au loin

la tache claire du poste, avant même, on s’arrête, et on revêt

une tenue impeccable ; les méharistes suivent cet exemple, et dix

minutes plus tard, la petite troupe qui cheminait depuis des jours

et des semaines à travers la plus ingrate des contrées, se trouve

aussi nette, aussi correcte, que si elle venait de quitter un lieu

plein de ressources. Le commandant du poste, en tenue aussi, vient à

sa rencontre. Le premier repas se prend dans ces conditions. Ensuite,

tout cérémonial est abandonné. Cette jolie tradition est d’une

élégance très française.

On risque également de faire sourire en se chargeant, là-bas,

d’armes inutiles. On laisse porter les siennes à son chameau, sauf

dans les endroits, bien rares, où la rencontre d’un rezzou reste

possible. Encore les rezzous n’ont-ils généralement nulle envie

d’attaquer les Européens ; ce sont, le plus souvent, des troupes

de pillards qui recherchent avant tout un butin facile, prélevé par

surprise et sans pertes sur d’autres indigènes peu armés, et qui

se préoccupent ensuite, uniquement, de le mettre en sûreté. Enfin,

le casque est ostensiblement négligé par les Sahariens éprouvés. Je

ne conseillerai d’ailleurs à personne d’exagérer le dédain de

cette coiffure protectrice. L’été, et même dès le début de la

chaleur, je n’hésiterais pas à l’adopter, ou tout au moins à

en emporter un, prêt à le mettre si le soleil m’incommodait ;

la question de l’insolation possible doit dominer les autres. En

revanche, l’hiver, je crois que n’importe qui peut s’en passer.

Nous voici bien loin du Cameroun.

Revenons à Tibati et à ma chéchia. Je tenais surtout à celle-là

en raison du lieu où je l’avais acquise et du souvenir qui s’y

attachait pour moi ; mais son succès, ici, devenait gênant. Depuis

trois jours, c’était la cinquième demande dont elle faisait

l’objet. Le matin encore, les deux marabouts que j’avais reçus

m’avaient avoué sans détour tout le plaisir que leur eût fait

un tel cadeau.

Je dis au lamido le regret que j’éprouve à ne pouvoir le

satisfaire. Il me confie alors que son ambition de posséder

un souvenir de moi n’est pas exclusive, et qu’une paire de

chaussettes, à défaut de la chéchia, répondrait à ses vœux. Je

lui en ai généreusement envoyé deux.

Dans la nuit, hyènes et panthères se font entendre au loin, pour

la première fois, depuis que j’ai quitté la côte.

Le lendemain matin, c’est un palabre. Somali m’avertit que mon

garde ayant trouvé à acheter un tarbouch — encore une coiffure

rouge — a prétendu en fixer le prix sans l’avis du marchand,

et s’en est emparé, remettant cinq francs à celui-ci, qui en veut

dix. Le dépossédé n’est pas content et vient se plaindre. Il est

assis par terre, auprès de ma porte. Il ne dit rien. Impassible,

il attend que se déclenche la justice réparatrice et vengeresse

des blancs. J’admoneste le garde et je rends le tarbouch à son

propriétaire.

Je vais ensuite visiter des maisons d’indigènes de condition

modeste. C’est partout le même labyrinthe de courettes, avec une

case, d’ordinaire, dans chacune, et d’étroits passages contournés

pour se rendre d’une cour à l’autre ; la pièce d’habitation

contient un lit couvert de minces étoffes, et quelques calebasses

et poteries grossières.

En entrant, je ne manque pas d’adresser à mes hôtes de

quelques minutes, par l’intermédiaire de Yahia, une phrase

bienveillante. Le caractère de ma visite est ainsi défini d’une

manière à laquelle ils sont sensibles. Leurs âmes frustes, leurs

visages fermés, n’impliquent pas toujours l’indifférence. Au

surplus, n’y a-t-il pas une sorte de bien-être à se montrer

courtois ? Notre civilisation, depuis quelques années surtout,

où sont montés à la surface trop d’éléments inférieurs,

manifeste une tendance marquée à méconnaître la valeur de la

politesse. Beaucoup semblent y voir un vain formalisme, une fastidieuse

complication. Je n’éprouve pas d’estime pour leur mentalité. La

politesse est mieux et davantage ; elle a ses racines dans le cœur ;

l’éducation l’oriente vers certains rites, lui enseigne des

modalités répandues ; mais il est des gens sans éducation qui savent

être parfaitement polis. Distante et froide, elle isole, et c’est

à ce titre une merveilleuse arme défensive ; sincère et cordiale,

en revanche, elle s’élève jusqu’à devenir une forme délicate

de la bonté. Les gens impolis sont rarement de braves gens.

Je regagne le campement ; je me repose. Le garde, Somali, Somanakandji

dorment à l’ombre. Yahia et Ahmed se promènent majestueusement

à quelque distance, avec un individu d’un noir d’ébène, vêtu

d’un superbe boubou blanc que la brise gonfle comme une voile,

et coiffé d’une calotte bleu ciel. Important, Denis les accompagne.

Je quitte Tibati à deux heures et demie ; le lamido est devant sa

demeure et vient me saluer. Je gagne le campement de Mayo Maure —

mayo, au Cameroun, signifie rivière — par une région très peu

peuplée, que couvre une petite brousse claire. Presque au début,

nous traversons le mayo Beli, étroit, encaissé, où coule lentement

une eau limoneuse. Je tire, mais sans succès, sur une antilope :

elles sont là cinq qui nous regardent, à deux cents mètres de la

piste environ. Une outarde, gros oiseau brun plus ou moins clair et

blanc, dont la taille dépasse celle d’une oie, se lève ensuite. Je

vais peut-être voir un peu de gibier.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 4 / 34 段