matin, pour arriver entre midi et 2 heures. J’avais cette habitude
pendant mon précédent voyage. Si résistant qu’on soit à la
chaleur pourtant, les rayons du soleil gardent une action nocive ;
le moins qu’on risque, avec ce procédé, est de s’anémier très
vite, et, qui plus est, sans s’en apercevoir. J’ai cru prudent,
à la suite de l’expérience que j’en avais faite, de l’éliminer
provisoirement, et j’ai décidé, pour cette période de début, où
les chemins s’annonçaient sans difficultés ni surprises, de m’en
tenir au premier de tous : départ de très bonne heure, arrivée avant
10 heures du matin ; la journée consacrée à la rédaction des notes
quotidiennes qui constitueront plus tard les bases du rapport final ;
aux petits déplacements susceptibles d’assurer des éléments de
documentation complémentaires ; aux conversations instructives avec
les indigènes ; à l’examen où à la réparation du matériel ;
à la préparation du lendemain ; au repos. Je me réservais de couper
les étapes de plus de 30 kilomètres et de marcher alors le matin
et le soir pour ménager davantage les porteurs.
J’en avait trente-quatre, vingt-six pour mes bagages et huit, formant
deux équipes, pour mon tippoy ; j’avais encore un interprète et
trois gardes, enfin Somali et Denis, naturellement. Denis avait, en
outre, engagé, à Yaoundé, un marmiton Sara du nom de Somanakandji :
non qu’il eût beaucoup de cuisine à faire : mon régime,
en voyage, est plus que fruste ; mais parce que, si peu qu’il en
eût, il souhaitait, par tempérament, en avoir moins encore. C’est
d’ailleurs un usage courant, chez les serviteurs noirs, de prendre
eux-mêmes des serviteurs ; j’avais constamment dans mon convoi des
gens que je ne connaissais pas et sur lesquels je ne posais même pas
de questions ; c’étaient des auxiliaires temporaires ou permanents
de ces messieurs ; ils les assistaient, en échange de leur nourriture,
d’un vieux vêtement, du seul plaisir de voyager en compagnie ;
pour le cuisinier, ce genre de combinaison était d’autant plus
aisé à réaliser, que le marmiton — qu’il appelait « Marmata »
— était en même temps une sorte d’apprenti ; employé
au nettoyage des assiettes et des casseroles, il assistait à la
confection du repas.
Mes bagages étaient divisés, selon l’usage, en charges de
vingt-cinq kilos au maximum. Tout ce qui était susceptible d’entrer
dans une caisse de petites dimensions était emballé dans des cantines
métalliques, grâce auxquelles la voracité des termites et l’action
de l’humidité étaient épargnées, dans la mesure du possible,
à mes effets. J’expédiais vers 3 heures et demie du matin le
gros des porteurs, accompagné du chef porteur et d’un garde. Je
consacrais l’heure qui suivait à ma toilette et au déjeuner. A 4
heures et demie je partais moi-même avec les derniers d’entre eux,
chargés des objets que ma présence avait immobilisés jusque-là,
l’interprète, mes serviteurs, un autre garde. Le troisième garde
me précédait généralement d’un jour sur la route, de manière
que je trouvais les villages avertis de mon arrivée.
C’est dans ces conditions que j’ai quitté, le 12 février, les
chutes de Nachtigall. Tout mon monde était rassemblé à l’heure
fixée, et le départ, qui, le premier jour, comporte toujours des
tâtonnements, à cause de la répartition des charges et, parfois,
de certains remaniements, s’est effectué avec une promptitude
satisfaisante. A quelque distance de Yaoundé, j’ai rencontré, pour
la première fois au Cameroun, des cases cylindro-coniques, au mur
circulaire d’argile, au grand toit débordant de chaume. Leur vue,
depuis bien des années, m’est familière. Cette forme domine dans
la plupart des régions de l’Afrique auxquelles je suis accoutumé.
La piste traverse ensuite une série d’ondulations assez faibles. Peu
ou pas d’arbres sur les reliefs ; des galeries forestières
dans les dépressions. Les panoramas sont étendus, mamelonnés,
et pittoresques. Les villages, petits, restent assez nombreux, les
cultures fréquentes. La citronnelle continue à border les chemins.
Nous arrivons au campement vers 11 heures. Sur toutes les routes
coloniales un peu fréquentées, des cases spacieuses et propres
sont échelonnées de 25 en 25 kilomètres environ, pour abriter les
voyageurs et leur suite ; une grande, pour l’Européen ; autour,
de plus petites, pour les noirs. Lorsqu’elles sont bien entretenues,
ce qui n’est pas toujours le cas, la toiture ne laisse rien filtrer
des rayons du soleil ni de l’eau des pluies ; on peut y ôter son
casque le jour, y dormir à sec la nuit, et y prendre, malgré les
insectes divers qui y élisent domicile, un excellent repos.
Les porteurs sont déjà là. Ils ont posé leurs fardeaux et se
sont assis à l’ombre. Somali dispose ma table et ma chaise dans
un délicieux courant d’air ; Denis, après avoir stimulé par
des appels impérieux le zèle de son « marmata », m’apporte une
épaisse tranche d’ananas ; mes meubles, en cinq minutes, sont à
leur place ; je retrouve la route et tout son charme.
Je déjeune. Mon menu est simple ; je vis entièrement sur le pays,
et n’ai avec moi ni vin ni conserves. Il ne varie que lorsque la
chasse lui apporte un élément imprévu, et je néglige les ressources
de celle-ci dans les régions dépourvues de grand gibier : je n’ai
apporté que mes fusils Lebel, et tuer des perdreaux ou des lièvres
à balle dépasse la mesure de mon adresse.
J’écris ensuite mon journal de route. J’inspecte mes bagages,
je flâne dans le camp, je vais voir les alentours, je lis. Je dîne
à cinq heures pour profiter de la fin du jour. Après, j’attends
sept heures dans la fraîcheur de la nuit tombante, en laissant errer
ma pensée. Les constellations apparaissent. J’ai une carte du ciel ;
je m’amuse à en chercher le dessin, la place et le nom ; je connais
déjà beaucoup d’entre elles. Puis, loin des mornes alvéoles où
se superposent en couches serrées les ingénieux troglodytes de la
période quartenaire, fils de la civilisation moderne, devant ma case,
car il ne pleuvra pas, je prends possession de ma chambre à coucher :
un sol soigneusement balayé, bien net ; au-dessus, la voûte bleu
sombre d’un ciel tout étincelant d’étoiles, un air pur — frais
ce soir ; au loin, le concert des cigales où se mêlent parfois,
du fond de la brousse, des voix plus graves que je connais bien :
l’industrie des travailleurs conscients et organisés n’en a pas
encore construit comme celle-là.
Le lendemain, je pars un peu tard. Presque aussitôt après le village
de Bilanga, la route entre dans une nouvelle région forestière,
qu’elle traverse sur une douzaine de kilomètres ; on retrouve
ensuite un pays découvert et accidenté. De petits rongeurs allongés,
assez semblables à nos belettes d’Europe, sortent plusieurs fois
de touffes de citronnelle. Mes hommes s’amusent à les poursuivre,
vainement. Un serpent rentre à notre passage un bout de queue noire
qui dépasse la lisière des herbes. Je descends de mon tippoy pour
marcher un peu ; je devance bientôt mes hommes ; puis, pour les
attendre, je m’assieds à l’ombre d’un palmier.
Sur le sol, tout près de moi, un beau coléoptère vert, à
reflets métalliques, de la taille d’un gros hanneton, évolue,
tranquille. De longues fourmis de plus de deux centimètres, armées de
mandibules formidables, quêtent, rapides, çà et là. Brusquement,
l’une d’elles s’arrête et saisit un petit insecte blanchâtre,
allongé, lent sur ses pattes faibles et courtes, puis un autre, puis
un troisième ; elle les emporte en grande hâte vers un trou voisin,
disparaît, ressort, allégée de son triple fardeau, cherche un peu,
retrouve le petit groupe sur lequel elle a prélevé ses victimes,
et fait une nouvelle provision sans que les plus proches voisins de
ses prisonniers s’émeuvent ni même semblent s’en apercevoir :
ce sont de jeunes termites. Bon débarras.
Le termite est un terrible destructeur. Dans les endroits, infiniment
nombreux, où il réside, les effets, le bois même deviennent sa
proie avec une inconcevable rapidité. A mon dernier voyage, j’ai
vu une paire de bottes mise hors d’usage en une seule nuit. Quand,
du sol, ils ne peuvent grimper sur l’objet de leur convoitise,
ils gravissent les murs, gagnent le plafond, et se laissent choir
adroitement au point voulu. Lorsque j’écris, à tout instant, il en
tombe un sur mon papier. En revanche, ils fournissent aux indigènes
un hors-d’œuvre apprécié : ceux-ci les exposent à la fumée
et les mangent ; c’est d’ailleurs presque insipide. D’un autre
point de vue, le termite présente encore un intérêt : c’est un
maçon laborieux et habile : il sème littéralement certaines plaines
de constructions en forme de champignons ou de cônes grossiers qui
peuvent atteindre plusieurs mètres ; ce sont ses demeures.
Je regrette souvent de ne pouvoir apporter, dans l’observation des
mœurs des animaux, la méthode et la persévérance nécessaires. Les
tableaux de la nature sont pleins d’enseignements. La volonté
du Créateur y reste inscrite dans sa forme primitive ; devant le
spectacle de l’ordre établi par sa main, il semble qu’on soit
mieux à même de le comprendre. Sans doute, simples et subtils n’y
discernent-ils pas les mêmes choses, mais les vérités qu’ils
y lisent sont entre elles comme les notes d’une même et parfaite
harmonie.
La nature parle un langage qui s’apprend avec la vie ; encore
que le sens profond n’en puisse être pénétré qu’au prix de
réflexions et d’efforts, chaque homme en possède la clef dans son
cœur. Par des leçons à la portée de tous, elle explique l’âme
de l’univers.
Ces grands poètes de la philosophie que furent la plupart des
prophètes se sont formés à son école. Les plus divins d’entre
eux vivaient au désert. Il n’est guère d’exemple d’une religion
fondée sur les marches d’un trône.
J’ai repris ma route, et j’arrive au campement vers midi. Les
porteurs tardent trois quarts d’heure ; je me suis pourtant reposé
deux fois. Ils m’observent et m’éprouvent, afin de savoir quel
degré de discipline je leur imposerai. Je fais les remontrances
nécessaires, et comme on m’en signale deux qui ont retardé,
par leur paresse, la file entière, je les fais sortir du rang et
les chasse au moment de la distribution des rations : rien ne leur
sera plus sensible. Je sais fort bien qu’ils mangeront au village,
et j’hésiterais davantage autrement ; mais l’exemple a fait
impression, c’est ce qu’il fallait.
A cinq heures, je vais visiter la petite agglomération près de
laquelle je suis campé. C’est Nguila. Il y a là deux ou trois
cents pauvres cases, habitées par des païens très primitifs, des
Bafias. A côté, se trouve un petit groupement Haoussa et Bornouan.
Les Haoussas et les Bornouans sont originaires de la région
qui s’étend à l’ouest du lac Tchad. On en rencontre dans
toute l’Afrique Centrale. Il n’est pas de piste où l’on ne
croise, de temps à autre, leurs modestes caravanes. De race noire,
islamisés pour la plupart, ce sont des artisans souvent habiles et
des commerçants toujours avisés. Ils achètent, dans les centres,
des marchandises d’importation européenne, et vont les vendre
souvent fort loin ; puis ils reviennent avec d’autres produits,
qu’ils vendent encore, doublant ainsi leur bénéfice.
A cette spécialité, les Bornouans surtout ajoutent l’exercice
de divers métiers. Nombre d’entre eux travaillent le cuir ; dans
le nord Cameroun, au Niger et au Tchad, on peut se faire faire des
bottes de filali pour une quinzaine de francs.
L’étape suivante a 34 kilomètres. Je décide de la couper en deux
et de déjeuner dans un village à moitié chemin. Comme j’approche,
les femmes viennent à ma rencontre. Elles sont une vingtaine. Les
unes ont pour costume le petit triangle d’étoffe et le petit
balai que j’ai déjà vus à Oukoua ; ce petit balai, les autres
le remplacent par une branche de feuillage fraîchement cueillie ;
nous retrouverons la même mode chez les Saras, bien plus loin,
à l’est de Fort-Archambault.
D’abord, elles poussent de longs cris d’accueil. Puis elles
m’escortent, cependant que l’une d’elles improvise une cantate
en mon honneur ; elle chante mes louanges, à courtes phrases, que
toutes reprennent ensemble.
Elles ont des voix glapissantes. On dirait un chœur de chats. Une
petite vieille, bientôt, se détache du groupe, et, seule, se met
à danser. C’est l’étoile. Comique, non sans quelque grâce,
elle égaie la fin de ma route.
Nous repartons à une heure et demie. C’est trop tôt, mais
que faire ici ? Pour un voyageur, dans le vrai sens de ce mot, le
campement le plus désirable est, le matin, celui du soir ; le soir,
celui du lendemain.
Les galeries forestières se font plus étroites et plus espacées. En
traversant l’une d’elles, les hommes s’arrêtent pour se baigner
dans un ruisseau qui, de part et d’autre d’un pont léger, coule
sous les lianes des eaux limpides et peu profondes.
Des singes, qui doivent être assez gros, si j’en juge par le bruit
qu’ils font, dégringolent lourdement d’un arbre tout proche, mais
si chargé de feuillage que nous les entendons sans les voir. Un groupe
de papillons admirables est posé sur des détritus. Ils éprouvent
tant de plaisir à plonger leurs longues trompes dans le mets qu’ils
savourent, que mon approche n’en fait envoler qu’un. Très grand,
délicatement nuancé de violet, de brun et de blanc, on croirait une
pensée qui flotte au souffle de la brise. Les autres ne déploient
même pas leurs ailes paresseuses.
Comme nous venons de nous remettre en route, un bruit de tam-tam
m’annonce que j’approche d’un point habité. Le prochain tournant
démasque une troupe qui, lentement, s’avance vers moi. En tête
est le chef, un grand homme sec et droit vêtu d’un ample boubou[2]
blanc ; derrière lui marchent un jeune homme et deux enfants, porteurs
chacun d’un long tambour suspendu horizontalement contre leur côté
gauche. De la main droite, ils frappent durement sur sa peau tendue,
avec une sorte de crochet de bois dont une corde assure la courbure,
et dont l’extrémité, plus large, est aplatie. L’avant-bras
gauche, qui repose sur la paroi cylindrique de l’instrument,
le maintient immobile sous les chocs, cependant que la main, par
un mouvement cadencé du poignet, s’élève et retombe doucement,
à plat, contre la face sonore. Cette succession de coups rudes et de
résonances très douces, le rythme ingénieux qui les scande, donnent
une impression singulière, tout à la fois harmonieuse et barbare, et
je trouve à cet étrange concert un charme que je n’attendais pas.
Le lendemain, je couche à Mankin, petit village Babouté. Le chef
est une femme, par droit d’hérédité. Le fait est fréquent dans
la région. Elle est vieille et désagréable.
Le jour suivant, je m’occupe à noter heure par heure, en prévision
du cas où ma montre s’arrêterait, la longueur de mon ombre et
l’angle qu’elle fait avec le nord. J’ai de la sorte une série
d’indications approximatives, et qui d’ailleurs vont perdre,
à mesure que j’avancerai, une partie de leur valeur ; mais les
postes qui sont sur ma route me procureront l’occasion de les
rectifier, et, de toute manière, cette échelle de temps fixera mes
idées. Le Parlement nous a montré que l’intérêt de l’heure est
essentiellement relatif ; au lieu de l’heure d’été, j’aurai
l’heure de Mankin, qui, en somme, en vaut bien une autre.
Quant aux limites extrêmes de la journée, j’abandonne à
la logique et aux faits le soin de les déterminer. Je me lève
ici quand l’étoile du matin — la planète Vénus, pour être
plus exact — fait un angle d’environ 30° avec l’horizon —
il est alors 3 heures et demie — parce que c’est en mettant les
porteurs en route peu après que je fais coïncider la fin de la marche
quotidienne avec le début de la forte chaleur ; et je me couche quand
la nuit commence, ce qui m’évite à la fois de diminuer ma réserve
de bougies et de voir ma table devenir le siège d’un véritable
meeting d’insectes. Sans cela, mon potage, à peine apporté, et
quoique je diminue le champ vulnérable en le prenant dans un gobelet,
paraît assaisonné de câpres, qui ne sont que des mouches victimes de
leur gourmandise, et n’ont ni le même attrait, ni la même saveur.
L’étape qui suit est Bembé. A chaque village intermédiaire, le
cérémonial de l’avant-veille s’est renouvelé. Chef, musiciens
et femmes sont venus à ma rencontre ; mais je n’ai retrouvé nulle
part le rythme heureux du premier tamtam. Des instruments nouveaux, en
revanche, se sont révélés à moi : une petite boîte rectangulaire
sur l’une des faces de laquelle sont des lamelles de bois fixées
par une de leurs extrémités ; leurs vibrations donnent des notes
différentes. C’est le tumbilé, me dit-on ; deux cornets de métal
accouplés et parallèles, qui rendent au choc un son mélancolique et
doux : on les nomme kongsiré. Souvent, un troisième artiste tenait,
d’une main, un long bâton de bois dur qui portait une série de
petites entailles transversales ; son autre main imprimait à un
anneau de cuivre, au travers duquel ce bâton passait, un mouvement
de va-et-vient rapide. Le frottement du cuivre sur les entailles
produisait un bruit analogue au souffle pressé d’une machine à
vapeur qui gravirait difficilement une côte. C’est le kara.
Les chefs me présentent aussi des cadeaux : des bananes, une poule,
des œufs. Je me borne ordinairement à prendre un œuf, car ces gens
sont pauvres ; et je leur fais, en échange, un don minime. Puis Denis,
qui a circulé partout, et sait quelques mots du dialecte local,
leur dit, de ma part, que je suis pourvu de toutes choses, mais que
leur présent m’est aussi agréable que si je l’acceptais tout
entier, et que je les remercie. Je m’efforce ainsi de répondre
à la bonne grâce de ces humbles d’une manière qui leur laisse
le sentiment qu’ils ont été appréciés et compris, et que le
modeste rang qui les élève au-dessus de leurs voisins de village
n’est pas indifférent à mes yeux.
Les femmes que je vois ici portent leurs enfants, non sur le dos,
comme c’est si fréquent en Afrique, mais sur le côté, soutenus
par un large baudrier.
La route descendra maintenant presque constamment jusqu’à
Ngliemi. Je traverse de petits centres Baboutés, Voutés, etc. Les
mêmes cérémonies se succèdent presque sans interruption. J’arrive
littéralement saturé de musique et de poésie. Le site s’est
transformé, et de tous côtés apparaissent des collines.
La question de la nourriture des porteurs est compliquée. Tantôt,
ils n’ont pas assez, tantôt — le fait se produit à Ngliemi pour
la seconde fois — le manioc qu’on leur apporte est nocif.
Un jour encore et c’est Yoko, poste français. Une succession de
montées et de descentes, une végétation plus régulièrement
répartie, aux teintes fraîches et printanières ; devant nous,
à gauche, en arrière, s’élèvent maintenant des lignes de vertes
collines ; nous franchissons l’une d’elles par un col ombragé ; à
notre droite, en contrebas, au pied d’un ravin, un torrent invisible
coule avec bruit sous les grands arbres sombres ; nous bénéficions
de sa fraîcheur. Insensibles aux beautés de la nature, Somali et
Denis s’asseyent au bord du chemin pour extraire les chiques qui
ont élu domicile dans la chair de leurs pieds. Cet insecte est
la plaie — l’une des plaies — de certaines contrées. Il se
glisse insidieusement sous la peau, s’y fixe, s’y nourrit, y
vit. Une démangeaison bientôt, puis une vive douleur, annoncent sa
présence ; il faut alors expulser le locataire gênant à l’aide
d’une épingle, en desquamant la petite tumeur sous laquelle il est
abrité. L’opération est délicate, mais tous les noirs y excellent ;
il n’y a qu’à se confier à eux lorsque se produit cet accident ;
c’est l’affaire de quelques minutes. On désinfecte ensuite le
logis vide avec une goutte de teinture d’iode.
J’arrive au poste — banal — qui domine la région. Petites
constructions maçonnées, vaste cour carrée plantée de manguiers et
d’orangers, ces derniers chargés de fruits ; au dehors, bananiers,
palmiers à huile, cotonniers, etc... Le fonctionnaire européen
qui y réside habituellement est en tournée. Je suis reçu par un
interprète indigène nommé Martin, brave garçon des services et
de l’empressement de qui je n’aurai d’ailleurs qu’à me louer.
Le séjour dans un poste est, pour le voyageur, un plaisir, un repos
et une fatigue.
C’est un plaisir, parce qu’à part de rares exceptions, il y est
reçu avec une cordialité sincère et touchante. A leur seul accueil,
on distingue les véritables coloniaux, ceux de qui la mentalité
s’est formée au contact des pays neufs, parmi les luttes, les
difficultés et les satisfactions viriles.
C’est un repos, parce que c’est, pour un jour ou deux, une
impression de stabilité ; aussi, et davantage encore, parce que
l’hôte, en pareil cas, s’il est de la catégorie que je viens de
dire, s’ingénie amicalement à réconforter, par tous les moyens
dont il dispose, le passager qui s’arrête chez lui. Il le fait
avec cette ingéniosité délicate et sensible qui se développe
particulièrement dans la solitude — encore que ce ne soit pas son
seul milieu. L’expérience personnelle vient encore la guider. Chez
les voyageurs comme chez les soldats, certains détails, minimes en
apparence, prennent une importance toute particulière. Est-il excessif
d’employer le mot joie pour traduire le sentiment du combattant qui,
dans un secteur noyé de boue, durant la guerre, touchait une paire de
brodequins neufs, ou tout autre effet d’habillement ? L’explorateur
connaît ces ambitions modestes et cet ordre de satisfactions.
Enfin, c’est une petite fatigue. Les conversations, le changement
de vie, provoquent une effervescence cérébrale qui se développe
d’autant plus que l’inaction physique succède brusquement à
l’effort accoutumé. La fièvre est fréquemment la conséquence
de cette absence de transition.
Je m’installe avec satisfaction dans une grande pièce sombre où
sont une table, un sommier muni d’un matelas, trois fauteuils de
paille. Ce mobilier d’un luxe inaccoutumé me ravit. J’en jouis
une demi-heure, puis je sors. Il y a, près du poste, deux villages,
dont l’un haoussa. Je vais voir ce dernier.
Le chef, averti de ma présence, m’invite à entrer dans sa
demeure. Je pénètre dans une case cylindro-conique, faite d’argile
et de chaume. C’est son salon. Une entrée s’ouvre sur le chemin,
l’autre sur une cour intérieure. Ce salon ne contient que quelques
ustensiles misérables, deux peaux de bœuf sur lesquelles il donne
ses audiences, et un cheval attaché. Bientôt entre un Bornouan,
qui vient me saluer ; puis un marabout haoussa, homme instruit
qui a fait le voyage de la Mecque. Le premier voudrait retourner
à Garoua, qui est sur ma route. Il me demande la permission de
m’accompagner jusque-là. Il est cordonnier ; il travaillera pour
moi, si je le désire. Je lui réponds que je n’ai pas besoin,
pour l’instant du moins, de son travail ; mais qu’il peut venir
s’il veut, et que je me chargerai de sa nourriture aussi longtemps
qu’il marchera avec moi et se conduira bien. C’est un usage que
j’ai adopté. Il n’entraîne qu’un très faible surcroît de
dépenses, et m’assure l’animation d’une suite relativement
nombreuse, fréquemment renouvelée. Comme mon Bornouan me dit,
au surplus, qu’il parle le haoussa, le foulbé et le toucouleur,
outre l’arabe et un peu le français, je me promets, si ma bonne
impression se confirme, de l’engager comme interprète, car Denis,
ici, n’est plus suffisant.
Le soleil est très ardent à Yoko. Le poste est bien construit
et relativement frais, mais j’ai découvert un endroit plus
frais encore ; refuge spécial d’un usage bien déterminé, où
d’ordinaire on ne se rend que par nécessité ; il est en outre
très vaste et d’une méticuleuse propreté. J’ai grande envie
de m’y installer pour la journée ; je résiste toutefois à cette
tentation ; je craindrais d’étonner les indigènes, et de laisser
derrière moi une légende étrange et fâcheuse.
Je retourne au village l’après-midi. On a moins chaud quand on se
déplace. Je vais voir le marabout de ce matin, El Hadj Yakobou. Je
lui pose quelques questions, principalement sur la route qu’il a
suivie en se rendant à la Mecque. Il prend, pour me répondre, un
paquet de vieux portefeuilles de toutes tailles, dénoue lentement le
cordon qui les lie, les ouvre les uns après les autres. Il cherche
longtemps. Je vois des feuillets enluminés, couverts de caractères
arabes. Enfin, il a trouvé, et j’ai le renseignement que je désire.
Il me dit ensuite qu’il serait heureux, lui aussi, de
m’accompagner, mais seulement jusqu’à la première étape. Il va
voir une de ses femmes, qui se trouve là pour le moment. J’acquiesce
volontiers. Je lui demande combien il a de femmes.
« Six », me dit-il.