a amené avec lui un autre noir qui a également un fusil. Je
m’étonne de ce déploiement de forces, mais il insiste, et
fidèle à mon principe de m’en remettre aux indigènes lorsque
je ne puis me guider sur mon expérience personnelle, je cède à
son désir. Somali, en arrière, avec l’interprète, portera mon
appareil photographique. Pour moi, j’ai l’un de mes deux fusils,
celui de mon précédent voyage, que je connais bien ; — et dût-on
sourire de cette prudence — un pistolet automatique du calibre de 11
millimètres 25. Les enrayages que j’ai eus au cours de mes chasses
antérieures — l’un à vingt mètres d’un éléphant blessé —
m’ont rendu circonspect à cet égard. Si je venais à me trouver
en difficulté, mon pistolet, que je laisse au cran d’arrêt et que
je suis à même d’utiliser en une seconde, pourrait, de près, en
raison de son calibre et de sa puissance, bousculer n’importe quel
animal et me donner du temps, peut-être même me tirer d’affaire.
Nous pénétrons dans l’enclos. Il circonscrit, je m’en rendrai
compte un peu plus tard, un grand entonnoir sombre, très boisé,
profond, presque à pic, au fond généralement marécageux. Nous
nous engageons sur une piste encadrée d’herbes très hautes, et
nous la quittons presque aussitôt pour entrer, à gauche, dans les
broussailles qui constituent le premier étage de la grande forêt.
Tout de suite, la difficulté de la marche est extrême. Il n’y a
plus aucun chemin. L’exubérance de la nature nous emprisonne dans
un réseau désordonné. Il faut, à chaque pas, éviter une tige,
une branche, une racine en arceau, une liane ; puis s’arrêter pour
dégager un pied, ou le fusil qui s’est accroché ; se baisser
pour passer dans des cerceaux, reculer parce que le casque qui,
lorsque l’on est ainsi courbé, masque la vue, vient de heurter
un enchevêtrement trop serré ; se coucher parfois : la suprême
ressource, car le sol ménage peu d’obstacles et c’est tout un
côté dont on n’a plus à s’occuper. Une descente glissante,
très raide, qui se présente devant nous, m’impose un surcroît
de précautions. Je dois, pour chacun de mes pas, chercher une place ;
si je n’en trouve pas, je me cramponne à des branches souvent
épineuses, mais dont le contact momentané est préférable à une
chute. Tout cela avec le soin constant d’éviter le bruit, ce qui
rend la tâche plus malaisée encore, et essouffle.
Un quart d’heure ainsi, et nous sommes au fond. Nous y trouvons un
marigot noir et fétide, où nous enfonçons jusqu’aux cuisses, au
milieu de troncs morts et de débris mystérieux. Nous le traversons
laborieusement, lentement. Puis une nouvelle pente se dresse, couverte
de la même végétation, et, comme l’autre, presque à pic. Il faut
la remonter. Nous suivons, depuis le commencement, des empreintes que
Mbala dit être celles du gorille mâle ; ce sont elles qui fixent
notre route ; ces grands singes, en effet, cheminent le plus souvent
sur le sol. De temps à autre, de vagues relents de pourriture,
communes d’ailleurs à toutes les parties de la forêt, décèlent
un cadavre d’animal qui retourne lentement à la terre. La chaleur,
à vrai dire, est tempérée par l’ombre ; mais l’atmosphère
humide et tiède de ce sombre séjour reste étouffante. Au repos
même, on respirerait mal.
La brousse devient plus dense encore. Nous arrivons à un
réseau tellement serré que nous sommes emprisonnés de toutes
parts. Cependant nous voici, soudain, au haut de la pente ; un peu
de soleil, maintenant, par endroits, transparaît en petites taches
gaies, encourageantes.
Mbala se couche pour passer. Il fait quelques mètres à plat
ventre. Je le perds tout de suite de vue ; puis il revient. Aller plus
loin, me dit-il, est impossible. Seul, et par ce moyen, il pourrait
encore avancer. Mais pour moi, l’endroit est impraticable ; il
n’y a plus rien à faire aujourd’hui.
Une heure et demie seulement s’est écoulée depuis que nous avons
franchi la palissade. Devant moi sont les traces fraîches d’un
gibier intéressant entre tous. Je ne retrouverai peut-être jamais
l’occasion qui m’échappe. Pourtant je sens si bien qu’il
dit vrai, je suis tellement écrasé par la puissance de ce qui
m’entoure, que je m’épargne le geste vain d’insister.
Nous cessons de nous préoccuper de la piste ; tandis que les hommes
cherchent la direction à prendre pour sortir du fourré avec le
minimum de travail, je me débarrasse des fourmis, tombées des
branches, qui me dévorent le cou et la nuque ; trop absorbé par
les obstacles que tout opposait à ma marche, j’avais renoncé,
depuis quelque temps, à les chasser. Avec des coupe-coupes, lentement,
péniblement, on ouvre un passage. Dix minutes plus tard, je vois la
lumière crue ; puis, presque tout de suite, la palissade. Nous nous
asseyons un instant.
Il faut réparer cet échec. Nous tenons conseil.
Je suggère à Mbala d’épier les gorilles, de voir où ils gîteront
ce soir. Nous irons, à l’aube, les surprendre. Il paraît trouver
l’idée bonne. C’est entendu. Je reprends espoir. Je vais coucher
ici pour être sur place en temps utile.
Il y a justement, non loin de nous, une case isolée. Elle occupe
l’angle médian d’une clairière, triangle défriché dont les
côtés, d’une cinquantaine de mètres chacun, sont constitués
par la forêt, cependant que sa base est la palissade même. Entre
ce gîte et la palissade, une petite place bien nette, d’abord,
où le sol est nu ; puis, ombrageant une herbe drue, une trentaine
de beaux bananiers aux grandes feuilles vertes.
La famille qui habite la case, spontanément, s’installe un peu
plus loin ; dans dix minutes une hutte de branchages, diligemment
construite, l’abritera tout entière. On m’apporte de l’eau,
des bananes ; aussi, pour poser ma tête, un billot de bois qu’on
recouvre d’une feuille. Je m’étends sur le sol avec délices.
Un petit groupe d’hommes et de femmes, de ceux qui ont construit
l’enceinte, arrivent bientôt pour camper là. Au crépuscule, un
peu plus tard, ils allument trois feux, presque sans flammes, car
l’humidité règne partout, qui répandent dans l’atmosphère
une fumée redoutée des moustiques. Assis en cercles, ils causent
gaiement. Le jour achève de tomber, et des lucioles saluent la venue
de la nuit qu’elles aiment en commençant de voler dans l’ombre ;
elles multiplient autour de moi le caprice de leurs étincelles
intermittentes ; cela me rappelle mes soirées dans les îles du lac
Tchad, où ces insectes sont si nombreux.
Cependant Somali est allé chercher Denis à Oukoua, et je suis
inquiet de ne pas les voir. Je crains que l’obscurité ne les ait
surpris en route. Le sentier est mauvais ; ils le connaissent à peine.
Soudain, j’entends leurs voix joyeuses. Ils m’apportent mon
dîner, avec une couverture et mes affaires de toilette. La famille que
j’ai expropriée a emporté les quelques calebasses qui constituent
le principal de son mobilier ; la case, au sol de terre, car les
planchers sont un luxe inconnu des indigènes dans tous les lieux où
je suis passé, contient encore, toutefois, un lit, qu’on a eu la
prévenance de laisser à mon intention. C’est un cadre de bois sur
lequel sont fixées, rangées dans le sens de la longueur, les unes
près des autres, des tiges de bambous. Un peu court, toutefois. Les
noirs couchent d’ordinaire les jambes pliées, en chien de fusil,
et les dimensions ont été calculées en conséquence : le bord
m’arrive au genou. Mais sont-ce les fourmis de tout à l’heure,
celles dont la chasse m’a fait négliger l’invasion ? Sont-ce
de petites mouches noires presque imperceptibles qu’hier soir,
en dînant, j’ai remarquées sur moi ? toujours est-il que des
démangeaisons cuisantes me privent de sommeil une partie de la
nuit. J’en souffrirai pendant huit jours, et le mot souffrir, si
disproportionné qu’il semble avec ce minime incident, n’est pas
excessif ; j’ai constaté le matin que sur le dos d’une seule de
mes mains se gonflaient plus de cent piqûres ; je ne pouvais obtenir
de soulagement qu’en me brossant vigoureusement la peau avec une
brosse dure ; d’ailleurs, quelques instants après, je payais ce
répit momentané par un redoublement de cuisson. Ce n’est qu’au
bout d’une semaine, comme cela ne s’atténuait pas, que j’ai
essayé, à tout hasard, de me faire des frictions de jus de citron ;
deux jours plus tard, coïncidence ou efficacité du remède, tout
avait disparu. Les petites mouches, je l’ai su ensuite, étaient les
coupables. On les nomme fourous. Elles sont nombreuses dans certaines
parties de la forêt.
A cinq heures du matin, Mbala arrive. Rien à faire encore, me
dit-il. Les gorilles paraissent effrayés. Ils ont passé la nuit dans
un endroit absolument impénétrable. Pourtant il reste une ressource ;
on va resserrer le cercle autour d’eux ; puis on débroussaillera
un peu, de manière à réduire encore l’étendue de leur refuge ;
alors, sûrement, je les découvrirai.
Je lui objecte que les gens qui sont là ont déjà fait un gros
travail, mais il me répond aussitôt, sur un ton de sincérité
évidente, qu’ils le font avec empressement et sont tout prêts
à continuer. Je profite de cette occasion pour lui demander s’il
est exact que des femmes indigènes soient parfois capturées par les
gorilles, ainsi que me l’ont affirmé des gens dignes de foi. Il me
regarde avec surprise et me répond négativement. Les indigènes de
la région ne redoutent pas, selon lui, le voisinage de ces singes,
encore que les plantations souffrent quelquefois de leur appétit ;
comme la plupart des animaux, quels qu’en soient la taille et la
force, le gorille craint l’homme et l’évite chaque fois qu’il
le peut. Ce qui les stimule en ce moment, c’est l’espoir d’une
ample provision de viande.
Je rentre à Oukoua, où j’arrive à huit heures. On me fait prendre
un chemin différent, et je visite en route une petite école de la
mission catholique, qu’un moniteur indigène dirige avec soin. Je
reprends possession de ma case. Puis je profite de mon désœuvrement
pour fureter çà et là. Je remarque d’abord le tam-tam d’appel
qui figure ici dans les moindres groupements, sorte de billot de bois
creux sur lequel on frappe des signaux convenus, transmis ensuite de
village en village ; un autre instrument de musique, le mbet, arc à
quatre cordes qu’une cheville, fixée selon le rayon de l’arc,
éloigne un peu plus de ce dernier au point médian, pour augmenter la
tension. Une calebasse, assujettie au milieu de la longueur du bois,
du côté convexe, renforce la sonorité.
Voici que la situation se complique. A une heure m’arrive un homme de
Mbala. Il m’avise que les deux gorilles viennent de s’échapper
de l’enceinte. C’est d’ailleurs la première fois, depuis
le début de cette chasse, que j’y constate quelque chose qui
réponde aux conceptions de ma raison. Ce qui me surprend surtout,
c’est qu’ils n’en soient pas sortis plus tôt. Néanmoins,
comme ce porteur de mauvaise nouvelle me dit que Mbala conserve un
espoir, je lui réponds que je vais me rendre sur les lieux. Mais on
me dissuade, Mbala n’y est plus ; il a suivi les fugitifs, il est
loin, mieux vaut que j’attende.
A cinq heures je dîne, et de nouveau les fourous
m’assiègent. J’ai laissé à Yaoundé les quelques paires de gants
que j’avais emportées. Je supplée à leur absence avec une paire de
chaussettes, ce qui d’ailleurs n’est pas très commode pour manger.
Je viens de finir, lorsque m’apparaît Mbala. Les nouvelles sont
désastreuses. Le mâle seul s’est échappé. La femelle est encore
là avec sa progéniture, mais elle est très petite. En outre, elle
est maintenant effrayée, sur ses gardes. Il estime que désormais,
je n’ai nulle chance de réussite. Lui, en revanche, se fait fort
de l’atteindre.
Je suis d’abord un peu vexé. Je manque évidemment d’entraînement ;
trois semaines de traversée dans l’inaction la plus complète, le
séjour chaud et humide de Douala, ne constituent pas une préparation
sportive. Pourtant j’ai conscience de n’avoir pas été au-dessous
de ce qu’il pouvait attendre d’un Européen. Pourquoi ce brusque
changement ?
J’essaie de l’amener à une conclusion différente et l’engage
à chercher s’il n’est, pour approcher le gorille, de procédé
plus raisonnable que celui sur lequel il a basé son plan : l’affût,
par exemple.
Raisonnable : voici pourquoi j’emploie ce mot. Dans le fourré
inextricable où nous progressions, il était impossible de voir à
plus de cinq mètres ; il y régnait en outre un silence suffisant
pour que le plus léger bruit y donnât l’impression d’une
présence anormale. Si même nous avions pu persévérer sur les
traces des gorilles, comment arriver si près d’eux sans attirer
leur attention, c’est-à-dire sans les mettre immédiatement en
fuite ? L’aurions-nous fait, que le seul geste de les coucher en
joue, dans ces broussailles où le fusil s’accrochait partout,
aurait suffi pour leur donner l’éveil ; il aurait alors fallu
moins d’une seconde, à des animaux de cette agilité et de cette
puissance, pour franchir les deux ou trois mètres après lesquels
nous les aurions infailliblement perdus de vue. Placer dans ces
conditions un coup précis était presque impossible.
Je devais apprendre, un peu plus tard, que Mbala parlait depuis
longtemps de cette chasse, et surtout de la capture des jeunes
gorilles, qu’il espérait vendre avantageusement ; mais qu’en
raison d’une situation spéciale — il était chargé de la
surveillance de travaux — il ne pouvait disposer du temps nécessaire
sans une permission difficile à obtenir. A-t-il profité de ma
visite pour s’assurer à cet effet d’exceptionnelles facilités,
quitte à m’éliminer au moment décisif, ma complète ignorance
des mœurs du gorille lui ménageant en moi une dupe facile ?
C’est ce qu’on m’a suggéré ensuite, et je reste d’autant
plus enclin à le croire que cette conclusion est encore la moins
désagréable pour mon amour-propre de chasseur.
Le soir même, j’étais de retour à Yaoundé, que je devais quitter
le surlendemain.
Il n’est pas inutile de dire ici quelques mots de la région
dans laquelle va s’effectuer, durant près de deux mois et demi,
mon voyage.
La superficie du Cameroun est d’environ 400.000 kilomètres
carrés. Il a 200 kilomètres de côtes, et le point extrême de son
hinterland, le lac Tchad, qui constitue sa limite nord, est à 1.500
kilomètres à peu près de Douala, son port principal. Il est borné
à l’Est par nos Colonies de l’Oubanghi-Chari et du Tchad, et à
l’Ouest par la Nigéria, augmentée du Cameroun anglais. Au Sud,
il est limitrophe de la Guinée Espagnole et du Gabon.
On y distingue trois régions : la forêt, qui couvre la côte,
la partie sud et la partie sud-est, sur environ 150.000 kilomètres
carrés ; un plateau central accidenté, d’une altitude moyenne de
1.100 mètres ; puis une plaine immense qui va jusqu’au lac Tchad ;
la végétation de ces deux dernières régions est plus clairsemée
à mesure qu’on avance.
La température est assez chaude et très humide sur la côte, où elle
exerce une action déprimante sur la plupart des Européens. Elle est
beaucoup plus saine sur le plateau central — plateau de Ngaoundéré ;
dans les plaines voisines du Tchad, elle s’élève sensiblement,
mais reste relativement sèche et n’est généralement pas insalubre.
C’est Nachtigall qui, en 1884, a pris possession du Cameroun pour
l’Allemagne. Conquis par les troupes anglo-françaises pendant la
guerre de 1914-1918, il a été partagé ensuite entre la France et
l’Angleterre, et la France en administre actuellement, en vertu
d’un mandat de la Société des Nations, la partie définie plus
haut.
Sa population se compose de Bantous et de Négrilles pour la
forêt, et, dans les autres régions, de Noirs soudanais, auxquels
s’ajoutent, sensiblement moins nombreux, des Foulbés, des Haoussas
et, tout à fait au Nord, des Choas. Les Foulbés, venus du Sokoto,
où ils étaient descendus du Fouta-Djallon, sont, d’après les
opinions les plus autorisées, de race blanche, mais leur teint,
souvent foncé jusqu’au noir, trahit un métissage accentué.
Parmi les principaux produits du sol, il faut citer, outre des bois
d’essences diverses, le caoutchouc, l’huile et les amandes de
palme, la banane, le cacao, l’ananas, la patate, l’igname, le
manioc, le maïs, le riz, le macabo, le gombo, le tabac, la kola,
le café, le coton, l’indigo, la gomme arabique, le mil, le sorgho,
l’arachide, le blé, etc..., auxquels s’ajoutent la plupart des
légumes d’Europe lorsqu’on les cultive avec soin.
Son cheptel bovin — zébus principalement — dépasse un
demi-million de têtes. Il possède aussi des moutons, chèvres, porcs,
ânes, de bons chevaux, des poules, des canards, des pigeons, etc...
Le gibier y est varié et assez abondant. Les rivières sont
généralement poissonneuses.
Les industries des indigènes sont rudimentaires ; ils filent et
tissent le coton, extraient et travaillent le fer, fabriquent de
grossières poteries, des nattes, des plateaux et des chapeaux de
paille, sont teinturiers, etc... ; dans le Nord on trouve des sacs
de cuir et des coussins où les couleurs sont mariées avec goût.
L’étude géologique, et surtout minière, du Cameroun, n’a été
que commencée et promet des résultats intéressants.
Les moyens de transport varient avec les régions. La zone côtière
est desservie par deux chemins de fer, l’un de 160, l’autre de
180 kilomètres actuellement, ce dernier prolongé, on l’a vu,
de plus de cinquante kilomètres encore par une voie Decauville ;
elle possède aussi des routes nombreuses, généralement en très
bon état. Plus au Nord, on emploie le portage à dos d’homme. A
partir de Ngaoundéré, la région de la mouche tsétsé, dont la
piqûre est si redoutable à certains animaux, étant franchie,
le voyageur a la faculté de remplacer par un cheval le tippoy,
dont j’ai déjà parlé.
Les facilités d’exportation, nombreuses déjà pour la région
côtière, sont malheureusement insuffisantes pour le reste de
la Colonie.
La densité moyenne de la population est d’environ huit au kilomètre
carré, avec un minimum de trois dans la région de Tibati, et un
maximum de dix-huit, vingt même dans celle de Maroua. Je rappelle
qu’elle est en France de soixante-quinze, et au Soudan de trois à
peu près. Mais les résultats des recensements coloniaux, jusqu’à
présent, sont restés, en maint endroit, sensiblement au-dessous
des chiffres réels.
Ces indications ne sauraient, bien entendu, être considérées comme
un exposé complet. Elles n’ont d’autre objet que de donner une
idée générale, une vue d’ensemble, et de répondre par avance
à certaines questions qui se poseront, au cours de mon récit,
dans l’esprit des personnes qui en poursuivront la lecture.
CHAPITRE III
DE YAOUNDÉ A YOKO
J’ai passé encore un jour à Yaoundé. Puis, M. Carde,
qu’accompagnaient Mme et Mlle Carde, a eu l’amabilité de
m’emmener en automobile jusqu’à la Sanaga, à 70 kilomètres
de là. Nous y avons déjeuné gaiment. Le fleuve, à l’endroit
où nous l’avons traversé, a environ 400 mètres de large. Il
est coupé, en amont, par les chutes de Nachtigall, dont les cinq
rapides roulaient tout près de nous, entre des îlots boisés,
une eau écumeuse. A deux heures, mes hôtes ont repris le chemin du
chef-lieu. Ma vie de nomade allait commencer.
Je me suis rappelé parfois, durant ma route, les roses, les
citronnelles, les ombrages, l’atmosphère paisible et champêtre de
Yaoundé. Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas ; si ces riantes
allées, ces belles fleurs, cette claire verdure ménagent, au voyageur
qui passe, un séjour dont il ne s’éloigne qu’à regret, le
sédentaire, officier, fonctionnaire ou colon, a vite épuisé le
charme de ce perpétuel sourire de la nature ; et la carrière du
colonial à poste fixe, on ne le sait pas toujours assez en France,
comporte des renoncements dont beaucoup méritent d’être appelés
sacrifices, et, tout au moins, commandent l’estime.
A la Sanaga s’arrêtait la zone des moyens de transport mécaniques
et, jusqu’à Ngaoundéré, où je devais trouver un cheval,
j’allais avoir à employer le tippoy ; la présence de la tsétsé,
comme je l’ai dit à la fin du chapitre précédent, rend la région
dangereuse pour certaines espèces d’animaux.
La tsétsé est connue depuis longtemps pour ses piqûres douloureuses
et pour l’action meurtrière de celles-ci sur le bétail ; plus
récemment, on signalait, à l’actif d’une de ses variétés
au moins, la _glossina palpalis_, un méfait plus grave encore, la
transmission de la maladie du sommeil. Elle vit dans les broussailles,
n’en habitant d’ailleurs que certains îlots, et ne s’éloigne
guère de ceux-ci de plus de quelques centaines de mètres, ce
qui permet la détermination relativement précise de sa zone et
ses points d’habitat : je dis relativement, parce que cette zone
est susceptible de se modifier. La tsétsé a cette particularité
qu’elle recherche l’ombre et se pose plus volontiers sur les
couleurs sombres. Cependant, elle n’est à redouter que le jour ;
la nuit, son activité ne se manifeste pas.
Le bétail auquel elle s’attaque n’est pas nécessairement
perdu. Mais il a les plus grandes chances de l’être. La proportion
des victimes, relativement au nombre des atteintes, est heureusement
plus faible chez l’homme. J’ai été piqué bien des fois par
des tsétsés de diverses variétés. J’ai ressenti sur le moment
une douleur vive et lancinante comme si on m’avait louché avec
un tison d’allumette encore rouge ; une petite tumeur, siège
d’une démangeaison cuisante assez pénible, s’est formée
ensuite et a persisté quelques jours. Rien de plus. Lorsque la
maladie se déclare, en revanche, il est indispensable de recourir,
sans retard, à un traitement sérieux. Elle se traduit, notamment,
par des accès de fièvre sur lesquels la quinine reste sans effet,
par un engorgement ganglionnaire généralisé, par une lassitude qui
dégénère en somnolences, puis en coma. Sa durée est variable ;
elle évolue généralement avec lenteur.
La vie du voyageur, en cours d’étapes dans les régions tranquilles,
est faite de détails. Aussi chacun de ces détails y prend-il de
l’importance, et la détermination des heures de marche, du mode de
formation du convoi, quantité de questions analogues, tiennent-ils
beaucoup de place dans les préoccupations. Le temps était venu
d’organiser ma caravane.
J’employais, pour mes bagages, des porteurs, puisque c’est le
seul procédé usité au Cameroun, en dehors de l’étroite zone que
dessert le chemin de fer. Les bœufs ne manquent pas dans le Nord,
non plus que dans le centre, mais les indigènes ne les dressent pas,
comme au Tchad, au portage. Quant au tippoy, sans la répugnance
que j’éprouve, en général, pour les moyens de transport de roi
fainéant, je m’en serais assez facilement accommodé. Il est d’un
confortable plus que suffisant et repose agréablement de la marche
qu’à raison de deux ou trois heures par jour, je considère comme
nécessaire à une bonne hygiène coloniale.
On peut s’inspirer de plusieurs méthodes pour fixer les heures
de mouvement.
L’une consiste à se mettre en route avant la fin de la nuit, de
manière à terminer l’étape avant la chaleur. On fait, en moyenne,
5 kilomètres à l’heure. Les étapes normales ne dépassent pas 30
kilomètres, et, le plus souvent même, 25. En partant à 4 heures ou 4
heures et demie, on arrive donc avant 10 heures, et le reste du temps
est libre. Il faut toutefois de bons chemins, ou bien des torches,
lorsque la lune n’éclaire pas jusqu’à l’aube ; autrement,
les porteurs trébuchent, et les charges tombent.
Autre système : partir à 3 heures de l’après-midi, de telle
sorte que la chaleur décroît à mesure que vient la fatigue. Il a
l’inconvénient que l’arrivée, à 8 heures du soir, est beaucoup
moins pratique qu’une arrivée de jour.
Il est encore possible de couper l’étape en deux et d’en faire
une partie le matin, l’autre avant le coucher du soleil ; mais ce
sont deux départs au lieu d’un, et le second, pour simplifiés
qu’en soient les préparatifs, est une fatigue supplémentaire pour
les hommes. D’autre part, lorsqu’on veut travailler, le calme
de l’esprit se ressent de la préoccupation d’un changement
toujours proche.