Cette fois tout est prêt. Mbala est armé d’un fusil Gras. Il

a amené avec lui un autre noir qui a également un fusil. Je

m’étonne de ce déploiement de forces, mais il insiste, et

fidèle à mon principe de m’en remettre aux indigènes lorsque

je ne puis me guider sur mon expérience personnelle, je cède à

son désir. Somali, en arrière, avec l’interprète, portera mon

appareil photographique. Pour moi, j’ai l’un de mes deux fusils,

celui de mon précédent voyage, que je connais bien ; — et dût-on

sourire de cette prudence — un pistolet automatique du calibre de 11

millimètres 25. Les enrayages que j’ai eus au cours de mes chasses

antérieures — l’un à vingt mètres d’un éléphant blessé —

m’ont rendu circonspect à cet égard. Si je venais à me trouver

en difficulté, mon pistolet, que je laisse au cran d’arrêt et que

je suis à même d’utiliser en une seconde, pourrait, de près, en

raison de son calibre et de sa puissance, bousculer n’importe quel

animal et me donner du temps, peut-être même me tirer d’affaire.

Nous pénétrons dans l’enclos. Il circonscrit, je m’en rendrai

compte un peu plus tard, un grand entonnoir sombre, très boisé,

profond, presque à pic, au fond généralement marécageux. Nous

nous engageons sur une piste encadrée d’herbes très hautes, et

nous la quittons presque aussitôt pour entrer, à gauche, dans les

broussailles qui constituent le premier étage de la grande forêt.

Tout de suite, la difficulté de la marche est extrême. Il n’y a

plus aucun chemin. L’exubérance de la nature nous emprisonne dans

un réseau désordonné. Il faut, à chaque pas, éviter une tige,

une branche, une racine en arceau, une liane ; puis s’arrêter pour

dégager un pied, ou le fusil qui s’est accroché ; se baisser

pour passer dans des cerceaux, reculer parce que le casque qui,

lorsque l’on est ainsi courbé, masque la vue, vient de heurter

un enchevêtrement trop serré ; se coucher parfois : la suprême

ressource, car le sol ménage peu d’obstacles et c’est tout un

côté dont on n’a plus à s’occuper. Une descente glissante,

très raide, qui se présente devant nous, m’impose un surcroît

de précautions. Je dois, pour chacun de mes pas, chercher une place ;

si je n’en trouve pas, je me cramponne à des branches souvent

épineuses, mais dont le contact momentané est préférable à une

chute. Tout cela avec le soin constant d’éviter le bruit, ce qui

rend la tâche plus malaisée encore, et essouffle.

Un quart d’heure ainsi, et nous sommes au fond. Nous y trouvons un

marigot noir et fétide, où nous enfonçons jusqu’aux cuisses, au

milieu de troncs morts et de débris mystérieux. Nous le traversons

laborieusement, lentement. Puis une nouvelle pente se dresse, couverte

de la même végétation, et, comme l’autre, presque à pic. Il faut

la remonter. Nous suivons, depuis le commencement, des empreintes que

Mbala dit être celles du gorille mâle ; ce sont elles qui fixent

notre route ; ces grands singes, en effet, cheminent le plus souvent

sur le sol. De temps à autre, de vagues relents de pourriture,

communes d’ailleurs à toutes les parties de la forêt, décèlent

un cadavre d’animal qui retourne lentement à la terre. La chaleur,

à vrai dire, est tempérée par l’ombre ; mais l’atmosphère

humide et tiède de ce sombre séjour reste étouffante. Au repos

même, on respirerait mal.

La brousse devient plus dense encore. Nous arrivons à un

réseau tellement serré que nous sommes emprisonnés de toutes

parts. Cependant nous voici, soudain, au haut de la pente ; un peu

de soleil, maintenant, par endroits, transparaît en petites taches

gaies, encourageantes.

Mbala se couche pour passer. Il fait quelques mètres à plat

ventre. Je le perds tout de suite de vue ; puis il revient. Aller plus

loin, me dit-il, est impossible. Seul, et par ce moyen, il pourrait

encore avancer. Mais pour moi, l’endroit est impraticable ; il

n’y a plus rien à faire aujourd’hui.

Une heure et demie seulement s’est écoulée depuis que nous avons

franchi la palissade. Devant moi sont les traces fraîches d’un

gibier intéressant entre tous. Je ne retrouverai peut-être jamais

l’occasion qui m’échappe. Pourtant je sens si bien qu’il

dit vrai, je suis tellement écrasé par la puissance de ce qui

m’entoure, que je m’épargne le geste vain d’insister.

Nous cessons de nous préoccuper de la piste ; tandis que les hommes

cherchent la direction à prendre pour sortir du fourré avec le

minimum de travail, je me débarrasse des fourmis, tombées des

branches, qui me dévorent le cou et la nuque ; trop absorbé par

les obstacles que tout opposait à ma marche, j’avais renoncé,

depuis quelque temps, à les chasser. Avec des coupe-coupes, lentement,

péniblement, on ouvre un passage. Dix minutes plus tard, je vois la

lumière crue ; puis, presque tout de suite, la palissade. Nous nous

asseyons un instant.

Il faut réparer cet échec. Nous tenons conseil.

Je suggère à Mbala d’épier les gorilles, de voir où ils gîteront

ce soir. Nous irons, à l’aube, les surprendre. Il paraît trouver

l’idée bonne. C’est entendu. Je reprends espoir. Je vais coucher

ici pour être sur place en temps utile.

Il y a justement, non loin de nous, une case isolée. Elle occupe

l’angle médian d’une clairière, triangle défriché dont les

côtés, d’une cinquantaine de mètres chacun, sont constitués

par la forêt, cependant que sa base est la palissade même. Entre

ce gîte et la palissade, une petite place bien nette, d’abord,

où le sol est nu ; puis, ombrageant une herbe drue, une trentaine

de beaux bananiers aux grandes feuilles vertes.

La famille qui habite la case, spontanément, s’installe un peu

plus loin ; dans dix minutes une hutte de branchages, diligemment

construite, l’abritera tout entière. On m’apporte de l’eau,

des bananes ; aussi, pour poser ma tête, un billot de bois qu’on

recouvre d’une feuille. Je m’étends sur le sol avec délices.

Un petit groupe d’hommes et de femmes, de ceux qui ont construit

l’enceinte, arrivent bientôt pour camper là. Au crépuscule, un

peu plus tard, ils allument trois feux, presque sans flammes, car

l’humidité règne partout, qui répandent dans l’atmosphère

une fumée redoutée des moustiques. Assis en cercles, ils causent

gaiement. Le jour achève de tomber, et des lucioles saluent la venue

de la nuit qu’elles aiment en commençant de voler dans l’ombre ;

elles multiplient autour de moi le caprice de leurs étincelles

intermittentes ; cela me rappelle mes soirées dans les îles du lac

Tchad, où ces insectes sont si nombreux.

Cependant Somali est allé chercher Denis à Oukoua, et je suis

inquiet de ne pas les voir. Je crains que l’obscurité ne les ait

surpris en route. Le sentier est mauvais ; ils le connaissent à peine.

Soudain, j’entends leurs voix joyeuses. Ils m’apportent mon

dîner, avec une couverture et mes affaires de toilette. La famille que

j’ai expropriée a emporté les quelques calebasses qui constituent

le principal de son mobilier ; la case, au sol de terre, car les

planchers sont un luxe inconnu des indigènes dans tous les lieux où

je suis passé, contient encore, toutefois, un lit, qu’on a eu la

prévenance de laisser à mon intention. C’est un cadre de bois sur

lequel sont fixées, rangées dans le sens de la longueur, les unes

près des autres, des tiges de bambous. Un peu court, toutefois. Les

noirs couchent d’ordinaire les jambes pliées, en chien de fusil,

et les dimensions ont été calculées en conséquence : le bord

m’arrive au genou. Mais sont-ce les fourmis de tout à l’heure,

celles dont la chasse m’a fait négliger l’invasion ? Sont-ce

de petites mouches noires presque imperceptibles qu’hier soir,

en dînant, j’ai remarquées sur moi ? toujours est-il que des

démangeaisons cuisantes me privent de sommeil une partie de la

nuit. J’en souffrirai pendant huit jours, et le mot souffrir, si

disproportionné qu’il semble avec ce minime incident, n’est pas

excessif ; j’ai constaté le matin que sur le dos d’une seule de

mes mains se gonflaient plus de cent piqûres ; je ne pouvais obtenir

de soulagement qu’en me brossant vigoureusement la peau avec une

brosse dure ; d’ailleurs, quelques instants après, je payais ce

répit momentané par un redoublement de cuisson. Ce n’est qu’au

bout d’une semaine, comme cela ne s’atténuait pas, que j’ai

essayé, à tout hasard, de me faire des frictions de jus de citron ;

deux jours plus tard, coïncidence ou efficacité du remède, tout

avait disparu. Les petites mouches, je l’ai su ensuite, étaient les

coupables. On les nomme fourous. Elles sont nombreuses dans certaines

parties de la forêt.

A cinq heures du matin, Mbala arrive. Rien à faire encore, me

dit-il. Les gorilles paraissent effrayés. Ils ont passé la nuit dans

un endroit absolument impénétrable. Pourtant il reste une ressource ;

on va resserrer le cercle autour d’eux ; puis on débroussaillera

un peu, de manière à réduire encore l’étendue de leur refuge ;

alors, sûrement, je les découvrirai.

Je lui objecte que les gens qui sont là ont déjà fait un gros

travail, mais il me répond aussitôt, sur un ton de sincérité

évidente, qu’ils le font avec empressement et sont tout prêts

à continuer. Je profite de cette occasion pour lui demander s’il

est exact que des femmes indigènes soient parfois capturées par les

gorilles, ainsi que me l’ont affirmé des gens dignes de foi. Il me

regarde avec surprise et me répond négativement. Les indigènes de

la région ne redoutent pas, selon lui, le voisinage de ces singes,

encore que les plantations souffrent quelquefois de leur appétit ;

comme la plupart des animaux, quels qu’en soient la taille et la

force, le gorille craint l’homme et l’évite chaque fois qu’il

le peut. Ce qui les stimule en ce moment, c’est l’espoir d’une

ample provision de viande.

Je rentre à Oukoua, où j’arrive à huit heures. On me fait prendre

un chemin différent, et je visite en route une petite école de la

mission catholique, qu’un moniteur indigène dirige avec soin. Je

reprends possession de ma case. Puis je profite de mon désœuvrement

pour fureter çà et là. Je remarque d’abord le tam-tam d’appel

qui figure ici dans les moindres groupements, sorte de billot de bois

creux sur lequel on frappe des signaux convenus, transmis ensuite de

village en village ; un autre instrument de musique, le mbet, arc à

quatre cordes qu’une cheville, fixée selon le rayon de l’arc,

éloigne un peu plus de ce dernier au point médian, pour augmenter la

tension. Une calebasse, assujettie au milieu de la longueur du bois,

du côté convexe, renforce la sonorité.

Voici que la situation se complique. A une heure m’arrive un homme de

Mbala. Il m’avise que les deux gorilles viennent de s’échapper

de l’enceinte. C’est d’ailleurs la première fois, depuis

le début de cette chasse, que j’y constate quelque chose qui

réponde aux conceptions de ma raison. Ce qui me surprend surtout,

c’est qu’ils n’en soient pas sortis plus tôt. Néanmoins,

comme ce porteur de mauvaise nouvelle me dit que Mbala conserve un

espoir, je lui réponds que je vais me rendre sur les lieux. Mais on

me dissuade, Mbala n’y est plus ; il a suivi les fugitifs, il est

loin, mieux vaut que j’attende.

A cinq heures je dîne, et de nouveau les fourous

m’assiègent. J’ai laissé à Yaoundé les quelques paires de gants

que j’avais emportées. Je supplée à leur absence avec une paire de

chaussettes, ce qui d’ailleurs n’est pas très commode pour manger.

Je viens de finir, lorsque m’apparaît Mbala. Les nouvelles sont

désastreuses. Le mâle seul s’est échappé. La femelle est encore

là avec sa progéniture, mais elle est très petite. En outre, elle

est maintenant effrayée, sur ses gardes. Il estime que désormais,

je n’ai nulle chance de réussite. Lui, en revanche, se fait fort

de l’atteindre.

Je suis d’abord un peu vexé. Je manque évidemment d’entraînement ;

trois semaines de traversée dans l’inaction la plus complète, le

séjour chaud et humide de Douala, ne constituent pas une préparation

sportive. Pourtant j’ai conscience de n’avoir pas été au-dessous

de ce qu’il pouvait attendre d’un Européen. Pourquoi ce brusque

changement ?

J’essaie de l’amener à une conclusion différente et l’engage

à chercher s’il n’est, pour approcher le gorille, de procédé

plus raisonnable que celui sur lequel il a basé son plan : l’affût,

par exemple.

Raisonnable : voici pourquoi j’emploie ce mot. Dans le fourré

inextricable où nous progressions, il était impossible de voir à

plus de cinq mètres ; il y régnait en outre un silence suffisant

pour que le plus léger bruit y donnât l’impression d’une

présence anormale. Si même nous avions pu persévérer sur les

traces des gorilles, comment arriver si près d’eux sans attirer

leur attention, c’est-à-dire sans les mettre immédiatement en

fuite ? L’aurions-nous fait, que le seul geste de les coucher en

joue, dans ces broussailles où le fusil s’accrochait partout,

aurait suffi pour leur donner l’éveil ; il aurait alors fallu

moins d’une seconde, à des animaux de cette agilité et de cette

puissance, pour franchir les deux ou trois mètres après lesquels

nous les aurions infailliblement perdus de vue. Placer dans ces

conditions un coup précis était presque impossible.

Je devais apprendre, un peu plus tard, que Mbala parlait depuis

longtemps de cette chasse, et surtout de la capture des jeunes

gorilles, qu’il espérait vendre avantageusement ; mais qu’en

raison d’une situation spéciale — il était chargé de la

surveillance de travaux — il ne pouvait disposer du temps nécessaire

sans une permission difficile à obtenir. A-t-il profité de ma

visite pour s’assurer à cet effet d’exceptionnelles facilités,

quitte à m’éliminer au moment décisif, ma complète ignorance

des mœurs du gorille lui ménageant en moi une dupe facile ?

C’est ce qu’on m’a suggéré ensuite, et je reste d’autant

plus enclin à le croire que cette conclusion est encore la moins

désagréable pour mon amour-propre de chasseur.

Le soir même, j’étais de retour à Yaoundé, que je devais quitter

le surlendemain.

Il n’est pas inutile de dire ici quelques mots de la région

dans laquelle va s’effectuer, durant près de deux mois et demi,

mon voyage.

La superficie du Cameroun est d’environ 400.000 kilomètres

carrés. Il a 200 kilomètres de côtes, et le point extrême de son

hinterland, le lac Tchad, qui constitue sa limite nord, est à 1.500

kilomètres à peu près de Douala, son port principal. Il est borné

à l’Est par nos Colonies de l’Oubanghi-Chari et du Tchad, et à

l’Ouest par la Nigéria, augmentée du Cameroun anglais. Au Sud,

il est limitrophe de la Guinée Espagnole et du Gabon.

On y distingue trois régions : la forêt, qui couvre la côte,

la partie sud et la partie sud-est, sur environ 150.000 kilomètres

carrés ; un plateau central accidenté, d’une altitude moyenne de

1.100 mètres ; puis une plaine immense qui va jusqu’au lac Tchad ;

la végétation de ces deux dernières régions est plus clairsemée

à mesure qu’on avance.

La température est assez chaude et très humide sur la côte, où elle

exerce une action déprimante sur la plupart des Européens. Elle est

beaucoup plus saine sur le plateau central — plateau de Ngaoundéré ;

dans les plaines voisines du Tchad, elle s’élève sensiblement,

mais reste relativement sèche et n’est généralement pas insalubre.

C’est Nachtigall qui, en 1884, a pris possession du Cameroun pour

l’Allemagne. Conquis par les troupes anglo-françaises pendant la

guerre de 1914-1918, il a été partagé ensuite entre la France et

l’Angleterre, et la France en administre actuellement, en vertu

d’un mandat de la Société des Nations, la partie définie plus

haut.

Sa population se compose de Bantous et de Négrilles pour la

forêt, et, dans les autres régions, de Noirs soudanais, auxquels

s’ajoutent, sensiblement moins nombreux, des Foulbés, des Haoussas

et, tout à fait au Nord, des Choas. Les Foulbés, venus du Sokoto,

où ils étaient descendus du Fouta-Djallon, sont, d’après les

opinions les plus autorisées, de race blanche, mais leur teint,

souvent foncé jusqu’au noir, trahit un métissage accentué.

Parmi les principaux produits du sol, il faut citer, outre des bois

d’essences diverses, le caoutchouc, l’huile et les amandes de

palme, la banane, le cacao, l’ananas, la patate, l’igname, le

manioc, le maïs, le riz, le macabo, le gombo, le tabac, la kola,

le café, le coton, l’indigo, la gomme arabique, le mil, le sorgho,

l’arachide, le blé, etc..., auxquels s’ajoutent la plupart des

légumes d’Europe lorsqu’on les cultive avec soin.

Son cheptel bovin — zébus principalement — dépasse un

demi-million de têtes. Il possède aussi des moutons, chèvres, porcs,

ânes, de bons chevaux, des poules, des canards, des pigeons, etc...

Le gibier y est varié et assez abondant. Les rivières sont

généralement poissonneuses.

Les industries des indigènes sont rudimentaires ; ils filent et

tissent le coton, extraient et travaillent le fer, fabriquent de

grossières poteries, des nattes, des plateaux et des chapeaux de

paille, sont teinturiers, etc... ; dans le Nord on trouve des sacs

de cuir et des coussins où les couleurs sont mariées avec goût.

L’étude géologique, et surtout minière, du Cameroun, n’a été

que commencée et promet des résultats intéressants.

Les moyens de transport varient avec les régions. La zone côtière

est desservie par deux chemins de fer, l’un de 160, l’autre de

180 kilomètres actuellement, ce dernier prolongé, on l’a vu,

de plus de cinquante kilomètres encore par une voie Decauville ;

elle possède aussi des routes nombreuses, généralement en très

bon état. Plus au Nord, on emploie le portage à dos d’homme. A

partir de Ngaoundéré, la région de la mouche tsétsé, dont la

piqûre est si redoutable à certains animaux, étant franchie,

le voyageur a la faculté de remplacer par un cheval le tippoy,

dont j’ai déjà parlé.

Les facilités d’exportation, nombreuses déjà pour la région

côtière, sont malheureusement insuffisantes pour le reste de

la Colonie.

La densité moyenne de la population est d’environ huit au kilomètre

carré, avec un minimum de trois dans la région de Tibati, et un

maximum de dix-huit, vingt même dans celle de Maroua. Je rappelle

qu’elle est en France de soixante-quinze, et au Soudan de trois à

peu près. Mais les résultats des recensements coloniaux, jusqu’à

présent, sont restés, en maint endroit, sensiblement au-dessous

des chiffres réels.

Ces indications ne sauraient, bien entendu, être considérées comme

un exposé complet. Elles n’ont d’autre objet que de donner une

idée générale, une vue d’ensemble, et de répondre par avance

à certaines questions qui se poseront, au cours de mon récit,

dans l’esprit des personnes qui en poursuivront la lecture.

CHAPITRE III

DE YAOUNDÉ A YOKO

J’ai passé encore un jour à Yaoundé. Puis, M. Carde,

qu’accompagnaient Mme et Mlle Carde, a eu l’amabilité de

m’emmener en automobile jusqu’à la Sanaga, à 70 kilomètres

de là. Nous y avons déjeuné gaiment. Le fleuve, à l’endroit

où nous l’avons traversé, a environ 400 mètres de large. Il

est coupé, en amont, par les chutes de Nachtigall, dont les cinq

rapides roulaient tout près de nous, entre des îlots boisés,

une eau écumeuse. A deux heures, mes hôtes ont repris le chemin du

chef-lieu. Ma vie de nomade allait commencer.

Je me suis rappelé parfois, durant ma route, les roses, les

citronnelles, les ombrages, l’atmosphère paisible et champêtre de

Yaoundé. Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas ; si ces riantes

allées, ces belles fleurs, cette claire verdure ménagent, au voyageur

qui passe, un séjour dont il ne s’éloigne qu’à regret, le

sédentaire, officier, fonctionnaire ou colon, a vite épuisé le

charme de ce perpétuel sourire de la nature ; et la carrière du

colonial à poste fixe, on ne le sait pas toujours assez en France,

comporte des renoncements dont beaucoup méritent d’être appelés

sacrifices, et, tout au moins, commandent l’estime.

A la Sanaga s’arrêtait la zone des moyens de transport mécaniques

et, jusqu’à Ngaoundéré, où je devais trouver un cheval,

j’allais avoir à employer le tippoy ; la présence de la tsétsé,

comme je l’ai dit à la fin du chapitre précédent, rend la région

dangereuse pour certaines espèces d’animaux.

La tsétsé est connue depuis longtemps pour ses piqûres douloureuses

et pour l’action meurtrière de celles-ci sur le bétail ; plus

récemment, on signalait, à l’actif d’une de ses variétés

au moins, la _glossina palpalis_, un méfait plus grave encore, la

transmission de la maladie du sommeil. Elle vit dans les broussailles,

n’en habitant d’ailleurs que certains îlots, et ne s’éloigne

guère de ceux-ci de plus de quelques centaines de mètres, ce

qui permet la détermination relativement précise de sa zone et

ses points d’habitat : je dis relativement, parce que cette zone

est susceptible de se modifier. La tsétsé a cette particularité

qu’elle recherche l’ombre et se pose plus volontiers sur les

couleurs sombres. Cependant, elle n’est à redouter que le jour ;

la nuit, son activité ne se manifeste pas.

Le bétail auquel elle s’attaque n’est pas nécessairement

perdu. Mais il a les plus grandes chances de l’être. La proportion

des victimes, relativement au nombre des atteintes, est heureusement

plus faible chez l’homme. J’ai été piqué bien des fois par

des tsétsés de diverses variétés. J’ai ressenti sur le moment

une douleur vive et lancinante comme si on m’avait louché avec

un tison d’allumette encore rouge ; une petite tumeur, siège

d’une démangeaison cuisante assez pénible, s’est formée

ensuite et a persisté quelques jours. Rien de plus. Lorsque la

maladie se déclare, en revanche, il est indispensable de recourir,

sans retard, à un traitement sérieux. Elle se traduit, notamment,

par des accès de fièvre sur lesquels la quinine reste sans effet,

par un engorgement ganglionnaire généralisé, par une lassitude qui

dégénère en somnolences, puis en coma. Sa durée est variable ;

elle évolue généralement avec lenteur.

La vie du voyageur, en cours d’étapes dans les régions tranquilles,

est faite de détails. Aussi chacun de ces détails y prend-il de

l’importance, et la détermination des heures de marche, du mode de

formation du convoi, quantité de questions analogues, tiennent-ils

beaucoup de place dans les préoccupations. Le temps était venu

d’organiser ma caravane.

J’employais, pour mes bagages, des porteurs, puisque c’est le

seul procédé usité au Cameroun, en dehors de l’étroite zone que

dessert le chemin de fer. Les bœufs ne manquent pas dans le Nord,

non plus que dans le centre, mais les indigènes ne les dressent pas,

comme au Tchad, au portage. Quant au tippoy, sans la répugnance

que j’éprouve, en général, pour les moyens de transport de roi

fainéant, je m’en serais assez facilement accommodé. Il est d’un

confortable plus que suffisant et repose agréablement de la marche

qu’à raison de deux ou trois heures par jour, je considère comme

nécessaire à une bonne hygiène coloniale.

On peut s’inspirer de plusieurs méthodes pour fixer les heures

de mouvement.

L’une consiste à se mettre en route avant la fin de la nuit, de

manière à terminer l’étape avant la chaleur. On fait, en moyenne,

5 kilomètres à l’heure. Les étapes normales ne dépassent pas 30

kilomètres, et, le plus souvent même, 25. En partant à 4 heures ou 4

heures et demie, on arrive donc avant 10 heures, et le reste du temps

est libre. Il faut toutefois de bons chemins, ou bien des torches,

lorsque la lune n’éclaire pas jusqu’à l’aube ; autrement,

les porteurs trébuchent, et les charges tombent.

Autre système : partir à 3 heures de l’après-midi, de telle

sorte que la chaleur décroît à mesure que vient la fatigue. Il a

l’inconvénient que l’arrivée, à 8 heures du soir, est beaucoup

moins pratique qu’une arrivée de jour.

Il est encore possible de couper l’étape en deux et d’en faire

une partie le matin, l’autre avant le coucher du soleil ; mais ce

sont deux départs au lieu d’un, et le second, pour simplifiés

qu’en soient les préparatifs, est une fatigue supplémentaire pour

les hommes. D’autre part, lorsqu’on veut travailler, le calme

de l’esprit se ressent de la préoccupation d’un changement

toujours proche.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 2 / 34 段