Le gouvernement allemand interdisait rigoureusement aux noir

Du Cameroun au Caire

par le désert de Libye

Chasses au Tchad

=BRUNEAU DE LABORIE=

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Du Cameroun

au Caire

par le désert de Libye

Chasses au Tchad

AVEC VINGT-QUATRE GRAVURES HORS TEXTE

ET DEUX CARTES

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

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Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés

pour tous les pays.

Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation

réservés pour tous les pays.

Copyright 1924,

by ERNEST FLAMMARION.

NOTE DE L’ÉDITEUR

* * * * *

Ce voyage, et plus spécialement la liaison du Tchad à Alexandrie par

le désert de Libye, dont l’itinéraire de M. Bruneau de Laborie

traversait la partie inexplorée, a valu à son auteur la grande

médaille d’or de la Société de Géographie, puis la grande médaille

d’or de la Société de Géographie d’Anvers.

INTRODUCTION

Chargé en 1922 par le Ministère des Colonies, la Société de

Géographie et le Muséum d’Histoire Naturelle d’une mission

au Borkou-Ennedi, au Ouadaï, au Salamat et au Cameroun, les

considérations qui intervenaient en faveur de mon passage éventuel

par Ben Ghazi et par Koufra pour gagner le Borkou, avaient, dès

l’origine, attiré l’attention du Ministère et de la Société

de Géographie simultanément.

Ces considérations étaient les suivantes :

1o Au point de vue moral, il était à souhaiter, pour notre prestige

colonial, que la grande route traditionnelle des caravanes qui vont

du Ouadaï, possession française, à la côte méditerranéenne,

en traversant le désert de Libye du Sud-Ouest au Nord-Est, fût

parcourue pour la première fois dans son entier par un Français ;

car la liaison n’avait encore été faite par aucun Européen.

2o Au point de vue scientifique, il était vraisemblable que mon

passage en Libye me mettrait à même de réunir des renseignements

d’une certaine portée.

3o Au point de vue commercial, il n’était pas superflu d’apporter

des indications sur le coût, la durée et les conditions de sécurité

du transport de l’ivoire, des plumes et de l’or, principalement,

par cette voie.

L’éventualité de me confier une mission sur ces bases avait

d’abord été favorablement envisagée ; mais de ma tentative,

comme dans ma gratitude, le premier rang.

Le récit qui suit n’a pas la prétention de présenter une étude

des régions que j’ai traversées. Je suis passé trop vite dans

la plupart d’entre elles. Mais on y trouvera, exposées avec

sincérité, à l’aide de notes sommaires prises au jour le jour,

en cours de route, la plupart des observations qu’un voyageur

attentif peut réaliser dans ces conditions.

B. L.

1924.

NOTE. — Pour les mots nécessitant une explication, se reporter au

vocabulaire, à la fin.

[Illustration : Document établi par la Société de Géographie.

(Page 9)]

Du Cameroun au Caire

par le désert de Libye

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PREMIÈRE PARTIE

=A TRAVERS LE CAMEROUN=

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CHAPITRE PREMIER

DE BORDEAUX A DOUALA

Nous avons quitté Bordeaux à deux heures.

Le paquebot — c’est l’_Asie_, des Chargeurs Réunis, — glisse

avec lenteur sur l’eau jaune de la Gironde, entre des rives basses

et maussades qu’une pluie froide, un ciel sombre et bas, attristent

encore.

La violente tempête qui a marqué la fin de décembre est à peine

finie que déjà les journaux, ce matin, 10 janvier 1923, en annoncent

une autre.

Nous stoppons quelques heures devant Pauillac, puis nous repartons,

dans le calme et le silence. La nuit est venue. Après le dîner,

que j’ai pris, pour ce premier soir, à une table quelconque, je

me suis assis dans un coin du vaste salon. Deux personnes seulement

y ont pris place comme moi. Nul ne parle. Voyageur désœuvré,

j’attends, presque sans pensée, immobile et passif, déjà las

de cette traversée dont les dix-huit jours me paraissent d’avance

interminables, le moment de regagner ma cabine ; l’intimité de ce

minuscule refuge me donnera du moins l’impression d’être un peu

chez moi.

Brusquement, un fort coup de roulis, un second plus fort, et, comme

je me lève, un troisième qui me jette par terre, avec des chaises,

cependant qu’en bas, dans la salle à manger, dont les tables sont

encore garnies d’assiettes, j’entends un grand fracas de vaisselle

brisée. Nous venons d’entrer dans le Golfe de Gascogne. On connaît

sa réputation. Les deux jours qu’on y passe en sortant de la

Gironde sont d’ordinaire deux mauvais jours. La mer y est violente,

dangereuse souvent ; la brutalité de ce début incommode nombre de

passagers. Il est impossible, ce soir, si ce n’est pour un acrobate,

de circuler sur le navire autrement qu’en s’accrochant de place

en place ; et c’est cramponné à la rampe que je descends, de mon

mieux, l’escalier.

Dans ma cabine, une de mes cantines, qu’on avait placée sur

l’autre, a été lancée dans l’étroit espace ménagé entre la

cloison et ma couchette ; la petite armoire qui se trouve au pied de

celle-ci, fixée au mur comme elle, s’est ouverte, et les quelques

objets que j’y avais déjà placés sont maintenant épars sur

le sol. Je me couche en hâte dans ce désordre, cependant que sous

mes pieds le navire s’élève et s’abaisse, tout secoué d’une

trépidation violente chaque fois que l’hélice, dans le tangage,

sort de l’eau.

Le gros temps ne cessera que le surlendemain.

Ce sont ordinairement des heures mélancoliques que celles du début

d’une traversée. Rien de ce qui peut séduire dans un voyage

n’apparaît encore. La vie du bord, que certains considèrent comme

une transition agréable, s’organise à peine. L’agitation du

départ a pris fin ; à la hâte, à la fièvre des derniers jours

ont succédé, dans le court espace de temps que le paquebot a mis

à quitter la terre, le désœuvrement, l’isolement.

La tristesse des séparations récentes se révèle dans sa

plénitude. La pensée s’abandonne aux souvenirs du passé, si proche

encore, si loin déjà. Mais bientôt le goût de l’action reprendra

ses droits chez ceux qu’anime l’esprit du voyageur. L’image

de l’objectif apparaîtra de nouveau, parée des séductions que

l’espoir lui prête ; sur tout ce gris, le soleil du tropique

répandra les splendeurs de sa lumière.

Puis des relations se noueront, des sympathies parfois. Il se formera

des groupes ; trois éléments sont d’ordinaire représentés sur

ces bateaux : fonctionnaires, officiers, commerçants ; la communauté

de carrière ou de profession, de destination aussi, contribuera aux

rapprochements. C’est le plus souvent dans la salle à manger que le

contact s’établit, que les premières conversations s’engagent. Le

commandant Schoof m’a fort aimablement invité à prendre place à

sa table. Je trouverai là M. Jore, qui va remplacer le gouverneur

de la colonie du Niger, et Mme Jore ; Mme Cadier, qui va rejoindre

à Libreville M. Cadier, gouverneur du Gabon ; M. Rousseau, agent

de la Compagnie des Chargeurs Réunis à Cotonou et sa jeune femme ;

M. de Lasteyrie ; M. Sicard, agent de la Compagnie Fraissinet. A

Dakar, M. Michel, ancien sénateur, délégué du Dahomey au Conseil

supérieur des Colonies, et Mme Michel, enfin M. Ficatier, inspecteur

général des Ponts et Chaussées, se joindront à nous. La chance

m’a favorisé, et les excellentes relations que je ne cesserai

d’entretenir avec ces compagnons agréables vont me faire paraître

la traversée moins longue et moins monotone.

Pour moi, je sens naître et grandir une joie profonde à la pensée

de retrouver bientôt l’Afrique que j’aime. Je profite de mes

loisirs pour me livrer à des études utiles. J’ai déjà pris

contact à plusieurs reprises avec les populations musulmanes. Mais

l’âme islamique est secrète et subtile, et je ne saurais trop me

familiariser avec elle. Je vais avoir cette fois un intérêt capital,

le mot n’est pas déplacé, à ne pas faire de fausse manœuvre :

l’exploration est une question de psychologie, de patience et

de santé.

Partant de ce principe que la conscience d’un peuple est fonction

de sa religion et de sa loi, je relis donc avec une attention

particulière le Koran et le code malékite de Khalil. J’ai

aussi un recueil de proverbes arabes ; les proverbes jettent de

précieuses lumières sur la mentalité des gens qui les ont faits

ou adoptés. J’emporte le cours d’arabe ouadaïen et tchadien

de M. l’Administrateur des colonies Carbou, celui du commandant

Derendinger qui va paraître et dont il a bien voulu me confier les

épreuves, les « Conseils aux voyageurs naturalistes », publiés

par le Muséum, d’autres ouvrages techniques encore. Il me faut

réduire ma bibliothèque à l’indispensable, car tout bagage sera

tôt ou tard un impédimentum.

Mes questionnaires sont déjà rédigés. J’ai pour habitude, lorsque

mon programme de mission m’a été défini, d’en établir une

sorte d’analyse, sous la forme d’une série de questions dont les

réponses éclaireront tous les points directement ou indirectement

visés. Cela fait, je procède d’abord en route aux observations

que je puis recueillir directement. Puis, lorsque je rencontre un

Européen, ce qui est loin de m’arriver tous les jours, je lui

lis mon questionnaire exactement comme si je n’avais moi-même

rien vu. Je fais de même avec les indigènes qui me paraissent

particulièrement bien informés ; mais c’est alors plus délicat,

parce que les questions, pour eux, doivent être transformées encore ;

il faut en éliminer toute complexité, les décomposer en éléments

absolument simples ; ce n’est que par des sondages en quelque sorte

rectilignes, directs, qu’on arrive à extraire de ces cerveaux,

d’une formation si différente de celle que nous devons à notre

atavisme et à notre éducation de civilisés, toute la vérité

qu’ils peuvent exprimer. De ces divers résultats, complétés et

vérifiés les uns par les autres, je tire ensuite les éléments de

mes rapports.

Nous longeons bientôt, sur une mer apaisée enfin, les côtes

portugaises ; elles ne nous montrent que des hauteurs nues. Le temps

est beau maintenant, mais je m’accommode mal de l’existence

confinée du bord : une prison au milieu d’un désert, tel est,

et sera toujours pour moi, le meilleur des navires.

Notre première escale, Dakar, que nous atteignons le huitième jour,

ne nous apporte pas la chaleur. Ce n’est pas la première fois que

je constate que la réputation du Sénégal, en ce qui concerne la

température, est surfaite. Torride en été, son climat est souvent

assez froid l’hiver. Cependant l’aspect de la côte reste celui

d’une terre brûlée par le soleil : des roches jaunâtres, des

reliefs arides, qui se dressent au-dessus de l’eau et nous font

faire un grand détour. Nous accostons aux larges quais sur lesquels

de longs bâtiments bas alternent avec des espaces vides. Un groupe

d’Européens attend le navire ; autour, une foule aux noirs visages,

où les longs boubous blancs se mêlent aux costumes ouvriers. Les

passagers descendent à terre en vêtements de drap, beaucoup en

pardessus.

Dakar, malgré les progrès qu’on y remarque, demeure une ville

banale et sans attrait, à laquelle manquent à la fois le confort

et l’élégance de l’Europe et le pittoresque de l’Afrique. La

mentalité des indigènes s’y manifeste en outre trop souvent

par une arrogance qui donne à réfléchir sur l’opportunité des

privilèges qu’on leur a si prématurément accordés.

Je passe quelques heures à terre et j’ai la satisfaction d’y

trouver deux petites théières d’un modèle particulier très

apprécié dans toute l’Afrique Centrale et le Sahara. Je

m’empresse d’en faire l’acquisition. Outre le plaisir

que j’éprouve à posséder ces objets dont la forme éveille

mes souvenirs de voyageur, je me vois de la sorte à même de

recevoir selon la mode et le rite les musulmans qui viendront dans

quelques semaines, à chaque grand centre, me rendre visite à mon

campement. C’est souvent par ces petits détails qu’on dispose

un hôte primitif à la confiance. Ils lui donnent l’impression

qu’on n’est pas tout à fait un étranger. L’infusion de thé

— du thé vert — est une boisson extrêmement répandue au Tchad,

au Niger, au Sahara et très certainement dans d’autres régions

où je n’ai pas été à même de le constater ; boisson de luxe,

mais ce luxe est accessible à tous. Le café ne la remplace que très

haut vers le Nord, lorsqu’on arrive aux départements algériens,

ou à la Tunisie, selon la direction qu’on suit.

Nous sommes restés à Dakar tout le jour. A la nuit, ce

furent l’appareillage, l’empressement ordonné des manœuvres

coutumières, le bruit des treuils succédant à celui de la grue qui,

depuis notre arrivée, déversait le charbon dans la cale, la légère

trépidation des hélices ; puis les lumières qui nous montraient

la terre se sont éloignées avec lenteur.

Nous touchons deux jours plus tard à Konakry, le chef-lieu de la

Guinée Française. Avec ses palmiers innombrables, ce coin de verdure

est pour le voyageur la première révélation des sites africains ;

Dakar ne saurait en donner l’image. Nous n’y restons que trois

heures, mouillés auprès des îles de Los, toutes vertes aussi. Cette

fois, les casques coloniaux et les vêtements de toile apparaissent. Le

soleil répand enfin sur nous sa chaleur et sa gaieté. L’été,

au printemps même, nous ne l’aurions pas attendu si longtemps,

et dès avant Dakar, il se serait chargé de nous apprendre que nous

approchions d’un sol brûlant.

Deux jours encore, et c’est Tabou, sur cette partie de la côte

d’Ivoire qu’on nomme la côte de Krou, près de l’embouchure

du Cavally. La chaleur est devenue torride. Sous ces latitudes,

certains services du bord, principalement celui des machines, sont

très pénibles pour les Européens ; aussi la plupart des navires

prennent-ils ici des manœuvres kroumanes, qu’ils y laisseront de

nouveau au retour.

Les Kroumanes forment une race à part. C’est une population

de pêcheurs localisée dans cette région, et qui, en dehors de

la pêche, a la spécialité de s’engager ainsi ; elle fournit

également les équipes dont on se sert pour passer la barre. La

vigueur de ces noirs est remarquable, et le développement harmonieux

de leur musculature les classe parmi les plus beaux athlètes du monde.

Quant à la barre, dont je viens de parler, c’est un phénomène

qui se manifeste sur toute une partie de la côte occidentale

d’Afrique. Elle est constituée par une lame de fond d’une extrême

puissance qui déferle et se reforme constamment à une distance assez

faible du rivage. D’où nous sommes, à quelque moment qu’on

jette les yeux sur celui-ci, on aperçoit trois vagues de volumes

différents ; la plus proche de la terre achève de s’y briser, et

son rouleau pesant vient mourir sur le sable ; la plus éloignée se

forme à peine ; celle du milieu, en revanche, dans toute sa force,

s’élève pour retomber avec fracas en une formidable volute ;

elle est capable, à ce moment, de culbuter le plus robuste canot.

Sur les points dépourvus de wharf — ils deviennent heureusement

de moins en moins nombreux — on passe la barre dans de lourdes

baleinières qu’actionnent, assis cinq par cinq sur chaque bord,

dix pagayeurs spécialisés dans ce sport assez rude. Il s’agit de

manœuvrer de manière à éviter le rouleau tant qu’il est dans sa

force. Lorsqu’on débarque et qu’on se dirige, par conséquent,

vers la grève, on progresse tout d’abord sans précaution dans

la zone où la vague se forme ; on atteint de la sorte la limite

jusqu’à laquelle elle reste sans danger ; puis, au moment choisi

par le chef de manœuvre, souvent après une assez longue attente au

cours de laquelle on se laisse dépasser plusieurs fois par le léger

pli qui l’accuse, les pagayeurs, avec des cris barbares, se lancent

brusquement à sa suite en donnant le maximum de leur effort. La

partie, dès ce moment, est engagée sans retour possible : il s’agit

de n’être rejoint par la vague suivante, qui, menaçante, arrive

déjà et gagne sensiblement de vitesse, que lorsqu’on a atteint le

rivage ou presque ; alors le rouleau mourant de l’ennemi se borne

à soulever l’embarcation qu’il lance sans dommage sur le sable.

Si on le rencontre, en revanche, trop tôt, en pleine action, tout

est culbuté et le péril, plus encore que la noyade et la voracité

des requins, est le choc brutal de la pesante baleinière qui capote

sur ses passagers. Quand on vient de terre, la manœuvre est inverse,

mais elle procède d’un principe analogue. Dans les deux cas, le

succès est une question d’opportunité dans le départ, puis de

vitesse dans la course qui suit. Les accidents, déjà rares autrefois,

sont aujourd’hui exceptionnels.

Trois heures d’arrêt, le lendemain, devant Grand-Bassam, vert et

plat. La chaleur est pénible, humide et lourde. Depuis plusieurs

jours, dès le lever, on se sent las. Ce n’est qu’un peu avant

le coucher du soleil que notre partie quotidienne de croquet met

son animation et sa gaieté sur le pont supérieur ; on la joue

avec des palets, et des figures tracées à la craie représentent

les arceaux. Nous sommes toujours sept ou huit à y prendre part :

d’ordinaire, mes compagnons de table et moi, parfois aussi quelques

passagers agréables qui se sont mêlés à notre petit cercle. Le

navire suit de près une côte sans grâce et sans diversité ; le

tableau qu’elle offre est formé de trois tranches parallèles :

la mer grise et calme comme un lac ; une mince ligne blanche — le

sable, — une épaisse ligne sombre — la forêt : cela à perte

de vue, devant nous, derrière nous. Demain seulement la Gold Coast

présentera des reliefs et quelques découpures. Quant au ciel, il

se charge de nuages épais qui ne cessent de nous en masquer l’azur.

Notre prochaine escale est Cotonou. Propre, ombragée, avec son sol de

sable, ses allées bien tracées, elle nous présente, fort avant dans

la mer, l’invite de son long wharf, avec la voie ferrée qu’il

porte. Le petit groupe si vivant dont j’ai fait mon habituelle

compagnie descend ici ; je me joins à lui, pour les quelques heures

de l’arrêt ; nous nous asseyons dans une sorte de benne qu’on

vient de poser sur le pont ; une grue la saisit, l’enlève, la

transporte au-dessus de la mer, puis la laisse lentement descendre ;

une embarcation la reçoit : elle la mènera, avec nous, jusqu’au bas

du wharf, où nous serons accrochés de nouveau et hissés de même.

M. Fourn, le gouverneur du Dahomey, est là ; il vient recevoir

M. Michel, délégué de la colonie, comme je l’ai dit, et Mme

Michel. Je retrouve M. Fourn avec grand plaisir. J’ai gardé le plus

agréable souvenir de son aimable accueil et de ses utiles conseils,

au début de ma mission précédente, et je m’empresse d’accepter

l’invitation qu’il veut bien me faire, avec la courtoisie qui lui

est habituelle, d’être son hôte à déjeuner. Il a ménagé à

M. et à Mme Michel la surprise d’une fête pleine de pittoresque ;

parmi les détachements d’indigènes rassemblés pour leur arrivée,

on remarque particulièrement des échassiers vêtus de costumes

chatoyants et barbares qui, sans autre soutien que de longues perches

de trois à quatre mètres fixées par des liens à leurs jambes,

se promènent, penchés en avant, à pas immenses, à la hauteur des

palmiers des avenues.

Mon retour à bord est sans gaieté. Tous ceux, ou presque, dont

l’entrain de bonne compagnie avait donné pour moi un charme

inaccoutumé à cette traversée, sont restés ici. Nous ne sommes

plus que trois à la table du commandant, lui compris, et nous passons

la soirée, qui nous paraît longue, à échanger des impressions

de spleen.

Cependant j’ai eu une satisfaction à Cotonou : mon cuisinier Denis

et mon premier boy Somali, qui m’ont accompagné durant tout le

cours de mon dernier voyage, m’attendaient sur le wharf. Je les

ai trouvés en débarquant. Je les avais laissés il y a deux ans

à Zinder, centre de la Colonie du Niger, tout proche des régions

désertiques où j’allais entrer ; je ne voulais pas les emmener

par trop loin. Un officier, le capitaine Barraillier, à qui j’ai

demandé dernièrement de vouloir bien s’informer d’eux, m’a fait

savoir qu’ils y étaient encore, et, grâce à sa grande obligeance,

j’ai pu leur faire tenir les indications nécessaires pour venir me

rejoindre. J’en avais encore un, Ahmed ; il est reparti au Tchad,

mais quand il me saura de retour, il s’arrangera sûrement pour

me trouver.

Denis est un noir chrétien de Brazzaville ; il a ses défauts comme

tout le monde ; il est même un peu « crapile », au dire de ses

camarades, mais c’est un cuisinier de brousse de premier ordre,

débrouillard, infatigable et toujours de bonne humeur. Somali est un

Sara de Fort-Archambault, plus rude, plus sûr aussi, consciencieux à

l’extrême et, à l’occasion, chasseur plein de sang-froid. Les

bonnes figures de ces vieux serviteurs m’ont donné l’impression

que, déjà, je me retrouvais un peu chez moi. On me demande parfois si

je ne me sens pas isolé, dans ces voyages où je ne suis accompagné

d’aucun blanc ; mais je me trouve bien moins seul parmi ces noirs

dévoués qu’au milieu d’Européens indifférents. Ce n’est pas

au désert, mais dans une foule sans solidarité, que le sentiment

de la solitude est de plus poignant. Quant aux occupations, je suis

loin d’en manquer, et s’il arrive, par hasard, que je n’aie

rien à faire, je n’ai qu’à regarder autour de moi ; il y a,

dans l’observation attentive et réfléchie de la nature, des

leçons pour tous.

Le lendemain, nous courons tout le jour sous un ciel noir, sur une

mer sombre, unie et silencieuse. Plusieurs averses torrentielles

nous apportent un peu de fraîcheur. Nous dépassons les bouches

du Niger sans les apercevoir. Une dernière nuit, et nous stoppons

au large du port de Douala, invisible encore ; un transbordeur y

conduit en trois heures les quelque vingt passagers qui, comme

moi, descendent. M. Carde, commissaire de la République, a eu

l’amabilité de m’inviter à prendre place à bord de la chaloupe

des Travaux Publics, plus rapide.

C’est par Douala qu’on accède généralement au Cameroun Français ;

l’ancien chef-lieu, Bouéa, est dans la zone anglaise. Situé

au fond d’un large estuaire qu’alimentent cinq fleuves, Douala

est accessible, à marée haute, aux navires tirant six mètres

d’eau. Cet estuaire, le proche voisinage du mont Cameroun (4.015

mètres) et de l’île également montagneuse de Fernando-Po,

y déterminent un régime de pluies exceptionnel : plus de quatre

mètres d’eau par an. De là deux conséquences : une extrême

fertilité du sol ; un climat humide, et assez pénible malgré que

le thermomètre monte rarement très haut.

Le port comporte des aménagements importants, ainsi qu’un

outillage d’une puissance appréciable. La ville elle-même est

verdoyante. Ses constructions, bien séparées les unes des autres,

s’étalent largement sous de beaux arbres aux feuillages épais. Le

sol, d’un jaune rougeâtre assez plaisant, n’apparaît que sur

les chemins, d’ailleurs nettement tracés et en parfait état ;

une herbe verte, où de vigoureuses cultures mettent leur note claire,

s’étend sur tous les espaces libres. Un beau parc y a été créé

par les Allemands.

Une banlieue indigène importante forme à l’entour une ceinture

ininterrompue de villages disposés le long d’excellentes routes,

et dont la propreté et la prospérité frappent d’abord. La

population de l’ensemble est d’environ 25.000 habitants, sur

lesquels 400 Européens.

Les cases, construites en forme de rectangle allongé avec des toits

débordants à arête, et d’ordinaire soigneusement alignées, sont

spacieuses et en bon état, encore que d’un faible pittoresque ; bien

que leurs matériaux soient empruntés à la forêt équatoriale, elles

m’ont rappelé, sous des dimensions moindres, les baraquements dont

le Génie fait les camps. Mais, surtout dans les centres anciens,

une admirable végétation borde la route, et ses rameaux bas et

touffus l’ombragent par endroits tout entière. Les arbres utiles

dominent d’ailleurs ; il y a là d’innombrables palmiers à

huile, des bananiers aux longues feuilles larges, hautes, d’un vert

clair ; des cacaoyers, des orangers, des manguiers. Des maisons qui

témoignent d’une large aisance, propriétés de riches indigènes,

se dressent fréquemment parmi ces cases. Dans ce décor, un mouvement,

un ordre, une activité laborieuse qui s’imposent à l’attention

et contribuent à donner l’impression très nette d’une évolution

économique et sociale orientée vers le bien-être et le progrès.

Le gouvernement allemand interdisait rigoureusement aux noirs,

par mesure d’hygiène générale, de construire leurs

habitations à moins d’une certaine distance de la ville

européenne. L’administration française obtient les mêmes

résultats utiles en prescrivant, pour toute maison construite

dans Douala même, quel qu’en soit le propriétaire, un minimum

de conditions d’aération et de salubrité. Plus libéral, plus

équitable, ce procédé a été apprécié par les populations

locales.

Je suis resté à Douala trois jours, et j’en suis parti avec

M. Carde, qui s’y trouvait justement lors de mon arrivée, pour

me rendre au chef-lieu de la colonie, Yaoundé, seconde étape

de mon itinéraire terrestre. Le voyage est facile ; on le fait

partie en chemin de fer, partie en automobile ; il dure deux jours,

qu’il est possible de réduire à un seul. Cent quatre-vingt-un

kilomètres de voie ferrée d’un mètre ont été construits

là par les Allemands, en dehors d’une autre ligne qui se dirige

vers le Nord ; mais, lors de leur retraite, ils ont eu soin de tout

mettre hors d’usage, détruisant notamment six ponts, dont l’un

de trois cent vingt mètres de long. Nos services du Génie ont

procédé à la réfection nécessaire, et lorsque je suis passé,

six mille indigènes, recrutés et traités avec le souci le plus

louable d’humanité et d’équité, travaillaient déjà à la

construction d’un nouveau secteur.

CHAPITRE II

DE DOUALA A YAOUNDÉ

J’avais trouvé, entre Douala et Yaoundé, la grande forêt

équatoriale qui occupe la région côtière du Cameroun.

C’est tout d’abord, jusqu’à sept ou huit mètres, un

enchevêtrement inextricable de lianes, de fougères, d’arbustes ;

puis de cette brousse ténébreuse jaillit, dans le demi-jour d’une

atmosphère humide et chaude, une innombrable phalange de troncs

immenses, clairs ou noirâtres, tantôt droits et nus, plus souvent

tourmentés, ramifiés, garrottés de parasites aux liens multiples

que noua la succession des ans ; au-dessus, filtrant avec parcimonie

la lumière du ciel, s’étend, plus aérienne, plus découpée,

mais toujours formidable, la zone d’expansion des sommets.

En cette région au sol accidenté, des dépressions s’accusent

souvent dans le voisinage immédiat de la voie ferrée ; alors l’œil

domine, à travers un rideau plus ou moins dense, le moutonnement

d’une sombre mer de cimes noyées dans un brouillard blanchâtre

par où se révèle un fond marécageux.

Après cinq heures de trajet, nous avons quitté le chemin de fer à

voie d’un mètre pour prendre la draisine qui, sur voie Decauville,

à la faveur de travaux d’art considérables, assurait le service

des cinquante-quatre kilomètres suivants.

Sans atteindre le degré de confort du chemin de fer de Nigéria,

où j’avais eu la surprise de trouver, deux années plus

tôt, un sleeping excellent, nos wagons sont, à cet égard,

satisfaisants. Seule la draisine est d’une rusticité qui n’a

d’ailleurs rien de surprenant pour ce genre de véhicule.

Je n’avais pas manqué, en cours de route, de recueillir tous les

renseignements possibles sur une question fort étrangère à ma

mission, mais qui ne laissait pas néanmoins de m’intéresser au

premier chef, la présence de gorilles dans le voisinage. A Eseka,

village où notre train s’était arrêté, on en avait vu récemment

encore ; mais ils fuyaient, chassés par le bruit des explosions des

mines ; et malgré que tout espoir ne fût pas perdu d’en rencontrer

un peu plus loin, les chances d’une chasse fructueuse restaient

problématiques. Je devais être définitivement fixé trois jours

plus tard.

Comme je l’ai dit, je faisais route avec M. Carde, qui, après

un déplacement à Douala, regagnait le chef-lieu de la colonie. A

Makak, une automobile nous prit à notre descente du train. Le

paysage allait se transformer d’une manière complète, et se

parer de grâces que rien ne m’avait laissé prévoir. Déjà la

légèreté de l’air nous rappelait que du niveau de la mer, nous

étions passés peu à peu à l’altitude de 1.200 mètres, pour

redescendre bientôt d’ailleurs aux environs de 700. La forêt, qui

s’était progressivement éclaircie, ne se manifestait plus autour

de nous que par la présence de quelques grands arbres largement

espacés, sans brousse, sans lianes ou presque, entre lesquels cet

air vif circulait. La route, rougeâtre avec des tons bruns, parfois

violacés — elle emprunte cette coloration à la latérite dont

elle est faite[1], d’un entretien d’ailleurs parfait, serpente

ici entre deux épaisses bordures de citronnelle dont les touffes

aux longues pousses vert clair l’encadrent agréablement. De chaque

côté, des palmiers à huile penchent sur nos têtes l’ombrage de

feuilles qui se rejoignent en arceaux. Ailleurs ce sont des bananiers

que nous dépassons, plus loin des herbes de deux à trois mètres de

hauteur. Souvent des enclaves de sol nu nous montrent un rang de cases,

alignées parallèlement au chemin, à cinquante mètres environ de

celui-ci ; les plantations sont alors reculées derrière elles ;

devant restent seuls, sur un sol d’une méticuleuse propreté,

quelques palmiers ou orangers. Ce sont des villages. Cette zone est

très peuplée, et nous croisons de nombreux convois d’indigènes,

ordinairement chargés de palmistes.

Le ton rougeâtre de la route, cette verte citronnelle qui

l’encadre gaiement, ces beaux palmiers à l’ombre généreuse,

éveillent l’impression d’un grand parc, et l’œil se repose,

sur ce paysage riant et gracieux, du sombre chaos de la forêt ;

la petite ville de Yaoundé ne fait qu’accentuer ce caractère. A

l’Est des montagnes verdoyantes qui la dominent de 500 mètres,

elle occupe une éminence d’une faible étendue. Les mêmes routes,

bordées de même, y tracent des voies planes et paisibles le long

desquelles s’érigent, espacées, souvent coquettes, les maisons

des Européens — fonctionnaires, officiers, colons, une centaine en

tout. Des rosiers, des arbres au feuillage touffu et aux innombrables

fleurettes rouges, des daturas aux fraîches clochettes blanches

sèment çà et là des touches charmantes. On aperçoit, dans la

direction du Nord-Est, de l’autre côté d’une dépression de peu

de profondeur, un village haoussa assez important ; à part un très

petit groupe de cases visibles vers le Sud-Ouest, les autres centres

indigènes s’égrènent un peu plus loin. A elle seule, la population

avoisinant la ville atteint 30.000 habitants. Une mission catholique,

à la tête de laquelle est un évêque, une mission américaine,

exercent respectivement leur influence sur ces derniers.

Nous arrivons à six heures au gouvernement. Je trouvai pendant mon

séjour à Yaoundé, chez le commissaire de la République et chez

Mme Carde, qui, avec leur jeune fille, avaient là leur résidence,

l’hospitalité la plus aimable, et je serais heureux, si ces

lignes leur tombent sous les yeux, qu’ils veuillent bien y voir le

témoignage du souvenir vivement reconnaissant qu’elle m’a laissé.

L’après-midi se terminait parfois pour moi par une promenade

aux environs. De six à huit heures, M. Carde avait coutume de

recevoir chaque jour les principaux Européens du chef-lieu, et,

par leur présence assidue, plusieurs ménages de fonctionnaires

ajoutaient quotidiennement à l’attrait de ces réunions

quasi-familiales. La tenue blanche des hommes, les robes légères des

femmes s’harmonisaient avec l’ambiance et offraient aux lumières

une gamme claire et gaie.

Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée à Yaoundé, a été de

me mettre en quête d’un maître ès photographie ; car j’étais

neuf en la matière. La Société de Géographie m’avait confié un

appareil. J’avais pu faire, avant de partir, en compagnie de mon

frère, le docteur Bruneau de Laborie, qui s’est consacré à la

science radiologique, quelques essais au cours desquels il m’avait

donné de précieux conseils. Mais il me fallait adapter ces premières

notions au milieu spécial où j’allais les appliquer. Muni d’un

actinomètre, je faisais des expériences à chaque heure et pour

chaque degré de lumière.

Je notais, lorsqu’elles s’affirmaient satisfaisantes, mes

conditions de diaphragme et de vitesse ; et j’établissais ainsi

une sorte de tableau. Encore ce procédé exigeait-il souvent un

guide. M. Julliard, chef du service des postes à Yaoundé, eut

l’amabilité d’accepter ce rôle. Dans la journée, je prenais

mes vues ; le soir, après dîner, j’allais chez lui ; nous

procédions au développement, et il formulait ses critiques. Il

possédait, dans la cour de la poste, une véritable ménagerie

qu’il traitait d’ailleurs avec beaucoup d’humanité. Ses

hôtes de marque étaient, lors de mon passage, trois panthères

et deux chats-tigres. Je m’empresse d’ajouter que tout ce

petit monde aux yeux luisants et aux griffes acérées était

soigneusement enfermé. Il y avait aussi, dans une ferme voisine,

un jeune éléphant familier. Je l’ai croisé plusieurs fois qui se

promenait paisiblement avec son cornac, l’un suivant l’autre. Il

était accueillant à tous, sauf aux automobiles. Yaoundé en compte

deux ou trois. L’une d’elles, un jour, le découvrant au sortir

d’un tournant, n’avait pas pu s’arrêter assez vite et était

venue donner dans son robuste arrière-train. Il avait gardé, de ce

procédé rude, une amertume qu’il n’hésitait pas à manifester

à l’occasion en se portant au petit trot, d’un air irrité,

à la rencontre de ces véhicules, de sorte que les mécaniciens

l’évitaient maintenant avec soin.

Mais M. Julliard allait jouer pour moi un rôle bien plus considérable

encore : il me signala en effet la présence à Yaoundé du chef

Mbala, un des meilleurs chasseurs du pays, qui assurait connaître

la retraite, toute proche, d’une famille de gorilles. L’instant

d’après, j’étais chez M. Carde qui, avec sa bonne grâce

habituelle, voulut bien interrompre quelques instants des occupations

certainement plus importantes pour faire mander le dit Mbala. J’eus

bientôt la joie d’apprendre de ce dernier que M. Julliard était

parfaitement renseigné ; Mbala détenait bien ce secret émouvant, et

de plus, se faisait fort de me mettre, dans les quarante-huit heures,

en présence des animaux désirés. Il fut convenu séance tenante

qu’il partirait le lendemain matin pour se rendre sur place, et que

j’irais moi-même le rejoindre le surlendemain. Le rendez-vous était

au minuscule village d’Oukoua, à une trentaine de kilomètres.

Le lendemain était un dimanche. Je me rendis à la butte de tir pour

essayer une fois de plus mon vieux fusil, un Lebel 1902 à chargeur

de trois cartouches qui m’avait servi pendant tout mon précédent

voyage, et pour prendre contact avec une nouvelle arme du même

modèle que j’avais achetée avant de partir. L’après-midi

fut occupée par divers préparatifs, puis, à cinq heures, par

une dernière promenade en automobile avec M. Carde. Les villages

s’échelonnent, nombreux, le long de la route ; ils sont du type

que j’ai décrit déjà.

Un peu plus loin, à partir de la Sanaga, l’enclave défrichée

s’arrondira, les cases, jusqu’ici rectangulaires avec un toit à

arête, deviendront cylindriques, avec un toit en forme de cône.

Je rencontrai partout un grand nombre de chiens ; contrairement à

la plupart de ceux que j’avais vus chez les indigènes d’autres

contrées, ils étaient gras et en bon état ; c’est qu’ils

sont admis comme monnaie pour le paiement de la dot des femmes, et

qu’on les entretient en conséquence. Chez les peuplades africaines,

en effet, c’est généralement le mari qui achète sa femme, et le

procédé, devant la logique, devant d’autres considérations même,

peut soutenir la comparaison avec le nôtre.

Je me mets en route le lundi matin en tippoy. C’est un fauteuil

de paille, parfois muni d’un abri de nattes, que des perches de

bambou adaptées par des liens transforment en chaise à porteurs. Il

utilise deux équipes de quatre hommes chacune qui se relaient

l’une l’autre. J’ai avec moi un guide, un garde régional,

Denis et Somali. Nous suivons pendant plus d’une heure une route

parfaite avec, toujours, le même aspect d’allée de parc ; puis

nous tournons à gauche et prenons une piste étroite, mais facile,

entre deux champs d’herbes serrées de trois à quatre mètres de

haut que les indigènes nomment isong ou isân. Aux herbes succède

la petite brousse ; elle nous conduit dans la forêt.

Cette dernière est assez accidentée et je dois bientôt mettre pied

à terre. Des sentiers capricieux, coupés de racines à fleur de

sol, montent et descendent dans l’ombre humide. La température est

chaude, lourde, mais supportable ; nous sommes abrités du soleil. Au

fond des dépressions sont d’ordinaire de petits cours d’eau

qu’on passe sur un tronc d’arbre ou simplement à pied plus

ou moins sec. Nous ne tardons pas à arriver dans une clairière

au sol net dont le fond est occupé par un rang de quelques cases

alignées parallèlement au chemin. Des cultures les entourent, où je

remarque bananiers, orangers, manguiers, palmiers à huile, manioc,

arachides, etc. Les hommes sont parfois habillés à l’européenne

— de quelle façon ! — le plus souvent à moitié nus. Les femmes

portent, par derrière, un petit balai épais et assez court ; avec

quelques verroteries et un modeste morceau d’étoffe par devant,

c’est leur seul vêtement.

Je remarque entre les mains d’un indigène une arme curieuse,

sorte d’arbalète d’un bois rouge sombre, poli et dur, sur

lequel des dessins sont gravés en creux. Fort ingénieuse dans son

fonctionnement, elle se compose d’une tige de 1 mètre 20 environ,

en travers de laquelle est fixé un petit arc. Cette tige est

fendue longitudinalement sur les cinq sixièmes de sa longueur. En

écartant ses deux parties, rapprochées au repos, et en tirant

sur la corde de l’arc, on diminue doublement la distance qui

sépare cette corde d’une petite encoche, et on l’y engage. La

traction de la corde maintient dès lors les deux parties de la

tige disjointes sur toute la longueur de la fente : l’arbalète

est armée. On pose devant la corde, dans une rainure pratiquée à

cet effet, une courte flèche grosse comme la moitié d’un crayon,

empennée d’un petit triangle rigide découpé dans une feuille,

taillée en pointe et d’ordinaire trempée dans un poison qui la

revêt d’un enduit très clair. Ces flèches sont contenues dans un

large carquois cylindrique. Puis on vise, et en rapprochant, par une

pression progressive, les deux parties de la tige fendue, on amène

la petite encoche à se dérober sous la corde, qu’elle libère

brusquement. La flèche a une force appréciable ; à une vingtaine de

mètres, elle blessera aisément un oiseau ou un singe. L’arc est

d’ailleurs très résistant. On le tend en engageant l’une des

extrémités entre deux piquets profondément enfoncés dans le sol,

et en exerçant une forte pression sur l’autre à l’aide d’un

troisième pieu légèrement mobile autour de sa base : il y a dans

le village, installé une fois pour toutes, un dispositif de ce genre.

Un tam-tam qui se porte à ma rencontre vient à son tour retenir

mon attention. Trois musiciens — trois enfants — composent

l’orchestre. L’instrument, le même pour tous, est constitué par

un certain nombre de planchettes disposées horizontalement les unes à

côté des autres ; au-dessous d’elles est un rang de calebasses de

grosseurs diverses. Ce piano rustique est maintenu éloigné du corps

par une branche pliée en cerceau, dont la partie convexe s’appuie

sur les cuisses ; une corde qui passe derrière la taille le retient et

assure le contact ; il reste ainsi placé et fixé devant l’artiste,

qui, frappant rapidement sur les planches avec des bâtonnets, en

tire des sons mélancoliques et pressés. Son nom est djaboum ou dja,

me dit-on. Ailleurs on le nomme balafon. Il est répandu, avec des

variantes, dans une grande partie de l’Afrique.

Cet orphéon m’accompagnera jusqu’à Oukoua. Nous traversons ainsi

une dizaine de petits groupements d’habitations, fermes plutôt que

villages, mais dont le nombre surprend. Il est rare qu’on voie la

forêt si peuplée. A onze heures et demie, j’arrive ; c’est la

clairière habituelle, avec cinq ou six cases rangées au fond. Les

quelques femmes du lieu poussent des cris aigus en mon honneur, deux

ou trois hommes exécutent une danse simpliste et niaise. Malgré

la bonne volonté de cet accueil, une seule chose m’intéresse :

Où est Mbala ?

Pendant qu’on le cherche, Denis et Somali installent, pour

la première fois depuis la fin de mon dernier voyage — près

d’un an — mes meubles de campement. Dans la case qu’on a fait

débarrasser pour moi, je revois mon vieux lit de camp, dont jadis,

au Bornou, j’ai fait remplacer la toile par du cuir ; ma chaise de

fer, ma petite table, les trois bâtons assemblés en trépied auxquels

j’accroche bidons et effets ; les deux cantines qui contiennent les

objets dont je me sers tous les jours ; un tub de toile, la toile

de tente individuelle qui, par terre, pliée en deux, constitue

ma descente de lit ; mes deux fusils encore dans leurs étuis :

me voilà chez moi.

Ce domicile et ce refuge, je le retrouverai désormais tous les soirs,

où que je sois, toujours le même, dans une case, sous ma tente,

ou sous la voûte hospitalière du ciel. Je le retrouverai au soir

des jours heureux. Je le retrouverai au soir des mauvais jours. J’y

goûterai de grands repos, une paix rare. Peu de soucis franchiront

sa porte. Je l’aime profondément ainsi.

Je suis à peine installé qu’un tirailleur, de passage au village,

m’apporte un goliath : c’est un hanneton au corselet noir rayé

de blanc, mais de la taille d’un petit moineau. Il y en a beaucoup

dans la région.

Je fais maintenant mon premier déjeuner de brousse. L’une après

l’autre renaissent mes anciennes habitudes ; en quelques heures

je suis redevenu le voyageur de jadis, et lorsque, ensuite, je vais

m’étendre sur mon lit, car cette première étape m’a fatigué, je

n’ai pas de surprise à me voir tiré de ma somnolence par la menace

d’un lourd bourdonnement qui tourne autour de mon visage, par la

préoccupation d’une tache de soleil qui me semble progresser vers ma

tête, par toutes ces petites inquiétudes oubliées, conséquences de

la nature trop proche et trop riche, qui brusquement surgissent dans ma

vie et dans ma mémoire pour me devenir à nouveau familières. Alors,

le sommeil étant passé, je me lève, regardant bien d’abord où je

pose mes pieds à cause des insectes malfaisants ; je fais quelques

pas ; il est quatre heures ; je rédige mes notes quotidiennes, —

ces lignes ; je sors, je m’assieds sur ma chaise ; puis, dans le

calme de mon clair campement où chaque chose et chacun ont pris leur

place, entre les murailles de verdure dont la forêt emprisonne mon

village, j’attends, presque sans pensée, des nouvelles de Mbala,

le déclin du soleil, la chute de la chaleur, et la fin du jour.

Le lendemain matin vers cinq heures et demie, comme j’achève ma

toilette, Denis vient me dire que notre chasseur est arrivé, et

l’introduit. Le voici, de taille moyenne, vigoureusement musclé,

le visage jeune et ouvert. Il a trouvé un couple de gorilles, avec

des petits, mais il m’explique, dans un français assez correct,

— c’est un élève de nos missionnaires — qu’ils sont dans un

coin de la forêt où un Européen ne peut absolument pas circuler :

la brousse y est impénétrable. Il va donc repartir de suite. Il

fera cerner les animaux par un certain nombre d’indigènes. On les

effraiera au moment voulu, en même temps qu’on ouvrira un côté du

cercle, et je n’aurai qu’à me placer sur leur chemin. Le procédé

ne me plaît pas beaucoup ; j’ai l’habitude de chasser autrement,

d’une manière plus simple, sans tant de monde, en tête à tête ou

presque avec le gibier ; et j’insiste vivement pour l’accompagner

sans délai ; mais il demeure aussi catégorique.

« Ici, me dit-il, en montrant l’inextricable fourré qui nous

entoure, la brousse est bien ; là-bas, elle est très mauvaise. »

Cela me suffit, car ici déjà je ne saurais passer. Je me rends à

l’évidence. Il repart. J’attendrai. Cette chasse sera d’ailleurs

singulièrement décevante, et si je lui donne place dans ce récit,

ce n’est que dans un souci de vérité. Plus tard, au Tchad, je

dédommagerai mes lecteurs.

Vers deux heures et demie, en questionnant autour de moi, j’apprends

que l’endroit où opère Mbala n’est guère à plus d’un heure

d’Oukoua, et je décide de m’y faire conduire, malgré tout,

pour voir moi-même.

A peine me suis-je engagé dans le sentier, où me précède un guide,

que, pour un motif d’un autre ordre, je me félicite d’avoir pris

ce parti. C’est la végétation la plus épaisse que j’aie vue ;

nous cheminons dans un demi-jour sans éclaircies, par une galerie

si basse qu’il faut se baisser, s’agenouiller presque, à chaque

instant ; cette incommodité se complique de pentes raides, glissantes,

où le pied, pour se poser, doit chercher avec soin les creux ; puis

de marécages — ou marigots — nauséabonds et noirs, qu’on

passe tant bien que mal, non sans quelques chutes, sur des branches

humides et glissantes ; et je vois un très appréciable avantage

à m’être familiarisé dès aujourd’hui avec une gymnastique

qui demain, avant la chasse, m’aurait fatigué et énervé. Il

faut peu de chose pour nuire à la justesse d’un coup de fusil et,

avec les animaux rares, lorsqu’on perd sa chance, c’est fini. Le

proverbe qui dit « l’occasion est chauve par derrière » est

particulièrement vrai ici.

J’entends bientôt des cris répétés, lointains d’abord, qui

partent de points différents ; et j’arrive peu après à une sorte

de palissade à claires-voies, faite de branchages entrecroisés que

des indigènes, répartis à quelque distance les uns des autres,

achèvent hâtivement de construire en poussant ces cris. Elle épouse

la courbe d’une percée large d’un mètre qui vient visiblement

d’être frayée à l’aide de coupe-coupes, car elle est jonchée

de branches fraîchement tranchées. Je m’engage dans ce chemin

pour chercher Mbala, qu’on me dit tout près. On me montre en

route une petite place où l’un des gorilles a mangé la veille ;

la considération dont on entoure les quelques débris végétaux

qu’il a laissés là me confirme que j’ai affaire à un grand

seigneur de la forêt.

Bientôt arrive Mbala. Il a fait entourer, me dit-il, par les gens

du village voisin, que stimule la perspective de quelques centaines

de kilogrammes de viande, le lieu où gîtent les animaux. Demain

matin, à huit heures, il m’attendra là, où nous sommes. On

fera une brèche sur un point de cette manière de champ clos ;

nous entrerons tous deux, et si les gorilles veulent s’enfuir,

les clameurs des indigènes, les difficultés de la palissade qui

partout est un peu penchée vers l’intérieur, de manière que

quiconque s’y accrocherait la ferait tomber sur soi d’abord, les

retarderaient, paraît-il, suffisamment. Les cris que j’entends

sans cesse n’ont d’autre but que de leur ôter la tentation de

s’approcher du cercle qui, déjà, les emprisonne. Ce programme,

théoriquement, peut séduire : pratiquement, il me semble d’une

exécution difficile. Mais, bien que Mbala s’exprime assez clairement

en français, il est possible que quelque chose m’échappe dans ce

qu’il veut me faire comprendre ; le principal est pour moi de joindre

les gorilles ; il m’en donne la certitude ; et il a l’expérience

de cette chasse, où je suis novice.

On peut penser que le lendemain, à huit heures, j’étais exact

au rendez-vous. Mbala aussi. Mais ses préparatifs, me dit-il, ne

sont pas terminés. Ils le seront seulement à deux heures. Je lui

réponds qu’il prenne son temps, que je sais qu’il exécute un

travail difficile ; et que même si de nouveaux retards se produisent,

je ne lui en témoignerai aucun mécontentement. Je rentre, et à

deux heures je suis là.

Du Cameroun au Caire par le désert de Libye · 第 1 / 34 段