Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe

des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une

certaine impulsion.

Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit

d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui

a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les

auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre

temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont

excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles

lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent.

Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt

annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations

precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au

contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de

prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez

reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits

de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une

repression rapide et tres efficace.

Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est

l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est

un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le

gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il

s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur

est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur

des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la

passe au bureau de censure.

Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis!

Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on

appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi!

La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la

surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le

theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure.

Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point.

Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis

trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour?

Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui

pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant.

Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En

a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.

Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir

uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les

moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a

ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi

donc y tenez-vous?

Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs

publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre

surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du

theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit

un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice.

La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est

un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates,

sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient

logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en

litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils

rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc

jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et

j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que

vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De

la morale!

Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee

jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On

n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des

personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee

nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec

une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup

sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection,

c'est que c'est impossible.

Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres

haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la

susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere

prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les

ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de

peinture.

Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la

tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee,

et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le

service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais

ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est

si peu, la censure.

Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee

nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que

l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en

quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de

parti qui vous feraient de belle besogne.

Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission

des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet

element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous

refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce

que serait une commission de marine sans marins.

Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission

composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un

representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour

de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si

telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels

que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions

et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la

censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur

la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour?

Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses

l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront

difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne

s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne

faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les

details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie

sera plus grande qu'elle n'a jamais ete.

Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte.

C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur.

En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la

liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La

liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup

plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre.

Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la

repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le

jury; pour le theatre, qu'aurez-vous?

La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.

Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de

toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur

en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a

ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant

aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens

reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur.

Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de

nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains

emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du

costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut

etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin

il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers,

un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.

Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?

Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la?

le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public?

Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste.

Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous

sieger la cour d'assises au parterre?

Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en

general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver

a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas

grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les

indications du ministere public et condamneront sans broncher sur

oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la

pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant

devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et

supprimeront la liberte.

Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure

preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure

repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux

moyens du droit commun.

Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite.

Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que

je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres

subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a

Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et

quatre par la ville.

L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur

ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du

gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire

des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous

imposerez a l'industrie theatrale.

Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la

position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs

dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et

ayant un syndicat.

Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre

dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de

l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme

des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable.

Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait

son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de

prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera

de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les

personnages les plus consideres et les plus considerables de

l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blame_ ou de

tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de

l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique

elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les

directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une

sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il

comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression,

et il saura superposer la peine au delit.

Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame;

s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une

amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre

prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la

societe.

Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste

des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint

pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa

fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de

ses droits de province.

Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury

dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant

le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte

par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette

excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives.

Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique

elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public.

C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive.

De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le

probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte.

M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas

partie de l'association?

M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si

l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait

plus.

M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait

a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois,

et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le

theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il

empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces?

M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-la, mais dans ces cas qui

seront bien rares, je laisserais la repression aux tribunaux

ordinaires, a la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour

les refractaires.

M. LE PRESIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre

societe?

M. VICTOR HUGO.--On est recu avocat apres avoir rempli certaines

conditions. Une fois avocat, on peut commettre des delits

professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable

de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive meme que trop

souvent. Pour les delits professionnels, un avocat n'est justiciable

que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'etablirait-on pas quelque chose

d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur

association, il faudrait evidemment avoir commence a ecrire; il

faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque

chose d'analogue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur,

comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre

pour ses delits professionnels.

M. LE PRESIDENT.--Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lorsqu'un

avocat s'ecarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors

du conseil de l'ordre, le juge qui peut le reprimander et meme le

suspendre.

M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs

dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera a la police de

l'_audience_, a, la dignite de la representation; ce juge ce sera le

public. Sa puissance est grande et serieuse, elle sera plus serieuse

encore quand il se sentira reellement investi d'une sorte de

magistrature par la liberte meme. Ce juge a puissance de vie et de

mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.

M. LE CONSEILLER BEHIC.--L'organisation de la censure repressive,

telle que la propose M. Victor Hugo, presente une difficulte dont je

le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des

auteurs dramatiques qu'apres avoir fait jouer une piece, M. Victor

Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation.

Quel systeme repressif appliquera-t-il alors a la premiere piece d'un

auteur?

M. VICTOR HUGO.--Le systeme de droit commun, comme aux pieces de tous

les auteurs qui ne feront pas partie de la societe, la repression du

jury.

M. LE CONSEILLER BEHIC.--J'ai une autre critique plus grave a faire au

systeme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions

determinees a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats.

De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit

litteraire predominait dans votre association, ne serait-il pas a

craindre qu'elle repoussat de son sein les auteurs devoues a des idees

contraires, ou meme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un

tribunal evidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne

risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs

dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait

impuissant a realiser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?

M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par

quelques mots. Il y a des esprits independants qui refuseront d'entrer

dans notre association, precisement parce qu'ils craindront une

justice disciplinaire, a laquelle il n'y aura pas chance d'echapper,

et ceux-la seront sans doute les plus dangereux.

Du reste, il y a dans le systeme de M. Victor Hugo des idees larges et

vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systeme preventif, le

seul qui, selon moi, puisse etre etabli avec quelque chance de succes.

Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes

considerables de professions diverses, parmi lesquelles se

trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques elus par le

suffrage de leurs confreres?

Si ces auteurs etaient designes par le ministre, par le directeur des

beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommes par leurs

confreres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant

le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait

changer d'opinion. Celui de nous qui serait elu ainsi ne verrait pas

de honte a exercer les fonctions de censeur.

M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques

consentiront a exercer la censure repressive, parce que c'est une

magistrature; ils refuseront d'exercer la censure preventive, parce

que c'est une police.

J'ai dit les motifs qui, a tous les points de vue, me font repousser

la censure preventive; je n'y reviens pas.

Maintenant, j'arrive a cette objection, que m'a faite M. Behic et qu'a

appuyee M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques

pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la

corporation, et qu'alors mon but serait manque.

Cette difficulte est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je

l'aborderai franchement, en disant ma pensee tout entiere. Pour

realiser la reforme, il faut agir vigoureusement, et meler a l'esprit

de liberte l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'etat,

au moment de donner une liberte considerable, n'impose pas des

conditions aux hommes appeles a jouir de cette liberte? L'etat

dira:--Tout individu qui voudra faire representer une piece sur un

theatre du territoire francais pourra la faire representer sans la

soumettre a la censure; mais il devra etre membre de la societe des

auteurs dramatiques.--Personne, de cette maniere, ne restera en

dehors de la societe; personne, pas meme les nouveaux auteurs, car on

pourrait exiger pour l'entree dans la societe la composition et non la

representation d'une ou plusieurs pieces.

Le temps me manque ici pour dire ma pensee dans toute son etendue; je

la completerai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais

qu'on organisat une corporation, non pas seulement de tous les auteurs

dramatiques, mais encore de tous les lettres. Tous les delits de

presse auraient leur repression dans les jugements des tribunaux

d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours

l'inefficacite de la repression par les cours d'assises?

Tout homme qui ecrirait et ferait publier quelque cuose serait

necessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la

place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une

autorite; cette autorite servirait puissamment a la gloire et a la

tranquillite du pays.

Aucune tyrannie dans ce systeme; l'organisation. A chacun la liberte

entiere de la manifestation de la pensee, sauf a l'astreindre a une

condition prealable de garantie qu'il serait possible a tous de

remplir.

Les idees que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon

ame; mais je pense en meme temps qu'elles ne sont pas encore mures.

Leur jour viendra, je le haterai pour ma part. Je prevois les

lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la

collaboration du temps.

M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre

demandent, c'est tout bonnement l'etablissement d'une jurande ou

maitrise litteraire. Je ne dis pas cela pour les blamer. L'institution

qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme

eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins

eloigne.

M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles

qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le

principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les

associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte.

Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes

d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres

veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et

rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec

des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je

n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le

parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a

ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues;

voila comme j'entends la solution du probleme.

J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur

l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne

pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la

haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se

rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de

l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un

directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne

saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos!

Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de

l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction

publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises;

le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales.

Tout cela devrait etre reuni.

Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet

ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees

divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout

progres reel.

Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser.

L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de

veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee

et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais,

pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut

l'organiser.

Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens

de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi,

d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis

dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France?

Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des

garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on

appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que

beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le

sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas

de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans

la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec

la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a

l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle

etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces

reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant.

Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction

commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire;

elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous

donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant

meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national!

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 34 / 36 段