L'empereur avait juge qu'il y avait beaucoup trop de theatres dans

Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en

pouvait porter. Par un acte d'autorite despotique, il supprima une

partie de ces theatres, il emonda en bas et conserva en haut. Voila ce

que fit un homme de genie. La derniere administration des beaux-arts

a retranche en haut et multiplie en bas. Cela seul suffit pour faire

juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succede le petit

esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annees de la deplorable

administration qui s'est continuee, en depit des chocs de la

politique, sous tous les ministres de l'interieur? Vous avez vu perir

successivement ou s'amoindrir toutes les scenes vraiment litteraires.

Chaque fois qu'un theatre montrait quelques velleites de litterature,

l'administration faisait des efforts inouis pour le faire rentrer dans

des genres miserables. Je caracterise cette administration d'un mot:

point de debouches a la pensee elevee, multiplication des spectacles

grossiers; les issues fermees en haut, ouvertes en bas. Il suffisait

de demander a exploiter un spectacle-concert, un spectacle de

marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission

d'attirer et de depraver le public. Les gens de lettres, au nom

de l'art et de la litterature, avaient demande un second

Theatre-Francais; on leur a repondu par une derision, on leur a donne

l'Odeon!

Voila comment l'administration comprenait son devoir; voila comment le

principe de l'autorite a fonctionne depuis vingt ans. D'une part, il

a comprime l'essor de la pensee; de l'autre, il a developpe l'essor,

soit des parties infimes de l'intelligence, soit des interets purement

materiels. Il a fonde la situation actuelle, dans laquelle nous avons

vu un nombre de theatres hors de toute proportion avec la population

parisienne, et crees par des fantaisies sans motifs. Je n'epuise

pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la maniere dont on

trafiquait des privileges. J'ai peu de gout a ce genre de recherches.

Ce que je constate, c'est qu'on a developpe outre mesure l'industrie

miserable pour refouler le developpement de l'art.

Maintenant qu'une revolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que,

du moment qu'elle a eclate, tous ces theatres factices sortis du

caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombes sur les

bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une

calamite pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les

entretenir a grands frais, ce qui est une calamite pour le budget.

Voila les fruits des systemes fondes sur le principe de l'autorite.

Ces resultats, je les ai enumeres longuement. Ils ne me satisfont

guere. Je sens la necessite d'en venir a un systeme fonde sur autre

chose que le principe d'autorite.

Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment ou vous renoncez au

principe d'autorite, vous etes contraints de vous tourner vers le

principe de liberte.

Examinons maintenant la question des theatres au point de vue de la

liberte.

Je veux pour le theatre deux libertes qui sont toutes deux dans l'air

de ce siecle, liberte d'industrie, liberte de pensee.

Liberte d'industrie, c'est-a-dire point de privileges; liberte de

pensee, c'est-a-dire point de censure.

Commencons par la liberte d'industrie; nous examinerons l'autre

question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui.

Voyons comment nous pourrions organiser le systeme de la liberte. Ici,

je dois supposer un peu; rien n'existe.

Je suis oblige de revenir a mon point de depart, car il ne faut pas le

perdre de vue un seul instant. La grande pensee de ce siecle, celle

qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes politiques,

quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les

institutions de l'avenir, c'est la liberte. Je suppose donc que la

liberte penetre dans l'industrie theatrale, comme elle a penetre dans

toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera

au progres de l'art, si elle produira la renovation du peuple. Voici

d'abord comment je comprendrais que la liberte de l'industrie

theatrale fut proclamee.

Dans la situation ou sont encore les esprits et les questions

politiques, aucune liberte ne peut exister sans que le gouvernement

y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberte

d'enseignement ne peut, a mon sens, exister qu'a cette condition; il

en est de meme de la liberte theatrale. L'etat doit d'autant mieux

intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un

interet materiel, mais un interet moral de la plus haute importance.

Quiconque voudra ouvrir un theatre le pourra en se soumettant aux

conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que

voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le

cahier des charges de la liberte.

Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout a l'heure la liberte

des theatres de la liberte de l'enseignement; c'est que le theatre

est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la

moralite et de l'instruction du peuple, l'etat ne doit point se

resigner a un role negatif, et, apres avoir pris quelques precautions,

regarder, laisser aller. L'etat doit installer, a cote des theatres

libres, des theatres qu'il gouvernera, et ou la pensee sociale se fera

jour.

Je voudrais qu'il y eut un theatre digne de la France pour les

celebres poetes morts qui l'ont honoree; puis un theatre pour les

auteurs vivants. Il faudrait encore un theatre pour le grand opera,

un autre pour l'opera-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces

quatre theatres.

Les theatres livres a l'industrie personnelle sont toujours forces a

une certaine parcimonie. Une piece coute 100,000 francs a monter, ils

reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut

prix ses pretentions, un theatre libre pourrait marchander et le

laisser echapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un ecrivain de

talent travaille pour un theatre libre, il recoit tel droit d'auteur;

vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez

ainsi dans les theatres de l'etat, dans les theatres nationaux, les

meilleures pieces, les meilleurs comediens, les plus beaux spectacles.

En meme temps, vous, l'etat, qui ne speculez pas, et qui, a la

rigueur, en presence d'un grand but de gloire et d'utilite a

atteindre, n'etes pas force de gagner de l'argent, vous offrirez au

peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marche possible.

Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fut aussi bien

assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde a

l'orchestre, pour dix francs. De meme que je voudrais le theatre grand

pour l'idee, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette facon

vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, ou

le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le

provincial, le francais et l'etranger, se rencontreraient tous les

soirs, meleraient fraternellement leur ame, et communieraient, pour

ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit

humain. Que sortirait-il de la? L'amelioration populaire et la

moralisation universelle.

Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient

les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par

une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je

gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en

arranger.

Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a

tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne

soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat

financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous

diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires.

Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un

chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un

agent de change par un coup de bourse.

Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui

viendront a moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire

votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but

plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il

est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de

toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites

que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et

qui me parait la meilleure.--C'est la un langage que tout le monde

comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira

l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la

foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme,

le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla

reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands

faits de notre histoire.

Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le

peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche

en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son

education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse

pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous

qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez

vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration

europeenne vous remboursera.

Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui

soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et

cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole

immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans.

Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee:

comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au

dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par

la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole

sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je

creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les

nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.

Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres

speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge,

non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres

crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale

parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle.

Je les appellerais theatres municipaux.

La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a

l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux

et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a

faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent

parfois des commotions si fatales a la ville.

Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le

plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant

surtout mon assertion aux classes inferieures de la population

parisienne: le peuple francais, la population parisienne

principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose

pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des

especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements

populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais

pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais

lieux, fera moins de revolutions violentes.

L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les

frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et

distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires,

tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie

de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser

fermer.

Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents

quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les

moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre

theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la

ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote

de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon

systeme.

Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur

de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous

avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme

base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez

et choisissez.

M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous

faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront

ecrases par ceux de l'etat.

M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a

cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres.

Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il

vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres

accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous

aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez

dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront.

On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire

concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les

plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux

passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le

scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique;

ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des

comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de

criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous

en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou

l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que

m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout,

que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses

cinquante mille exemplaires.

Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on

me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des

lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la

presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent,

je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur.

Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes

ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est

l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres

libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser,

de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres

nationaux et municipaux; la victoire vous restera.

M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo

sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient

a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M.

Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire.

Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et

l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les

theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces

officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre

user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les

theatres libres seraient evidemment ecrases.

Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale,

qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de

liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je

voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me

fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains

du gouvernement.

M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres

privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege

ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle

fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres.

La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon

systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout

le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon

systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un

theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs

encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait

user de la liberte commune; voila tout.

M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur

un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du

cautionnement?

M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je

l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets

de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les

comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de

la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui

dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je

payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce

que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre

usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux

directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est

pourquoi je veux le cautionnement.

M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir,

dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des

conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres,

de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de

dimension, etc.

M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a

l'etablissement des theatres.

M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.

M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des

representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les

cafes-spectacles.

M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police.

M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le

systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes?

M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans

mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres

nationaux et les theatres municipaux.

Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un

systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous

promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la

realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les

hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les

_theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas

grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le

ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron;

quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront

le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au

Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps.

Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs

independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au

directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant,

pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par

le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de

leurs theatres.

M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera

les directeurs?

M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui

aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets.

M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez

un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la

Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine

couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette

couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son

service, sera immediatement destitue.

M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires.

Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien.

M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec

le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux

tribunaux ordinaires.

On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent

souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine

connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation;

puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard;

representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une

piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces

ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait

impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou

la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est

admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu.

M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la

question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France.

En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour

ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute

la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien.

Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que

Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont

abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en

Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_.

Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre

n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand

homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le

Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette

liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire

de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien

different.

Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France.

Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il

faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines

restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils

sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure

preventive en l'ameliorant autant que possible.

J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et

plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte

industrielle.

Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je

dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a

pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour

en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout

ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete

etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui

se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees

politiques, que c'etaient la des questions frivoles.

A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais

qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code

special pour les choses de l'intelligence et de la pensee.

Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose

inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du

droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la

societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants.

Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete

aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et

la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une

acquisition, mais une creation, la propriete litteraire.

Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux

communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les

poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la

societe par la propriete.

Cela fait, organisez.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 33 / 36 段