nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne
ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est
formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cite
regulierement est oblige de se presenter, sous peine d'amende et
meme de contrainte par corps. L'assemblee, qui fait des lois, doit
assurement obeissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait
des devoirs a remplir non moins importants que ceux de l'illustre
poete que nous citions comme temoin, s'est rendu ici sans arguer
d'empechements. Nous le repetons donc, la loi est une; elle doit etre
egale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa
protection.
M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement
m'obligent a une courte reponse. La loi, si elle a des exigences,
a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le representant du
peuple se trouve protege par des exceptions nombreuses, et cela
dans l'unique interet du peuple dont il resume la souverainete. Je
maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le representant de
son siege au moment ou il delibere et ou le sort du pays peut dependre
du vote qu'il va deposer dans l'urne.
LE DEFENSEUR DES PREVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier
pour que le temoin fut appele devant vous, ai provoque l'incident
qu'il plait a M. Victor Hugo de prolonger, je demande, a mon tour, au
conseil, a dire quelques mots pour revendiquer la responsabilite de ce
qui a ete fait a ma priere par le ministere public, et rappeler les
veritables droits de chacun ici.
M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemblee
nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considere comme
une violation de son droit de representant.
La question, dit-il, a ete deja jugee. C'est une erreur; elle ne l'a
jamais ete, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a
jamais ete soulevee. Ce qui a ete juge, le voici: c'est que lorsqu'un
representant ou un depute est appele pendant le cours de la session
d'une assemblee legislative a remplir d'autres fonctions qui, pendant
un long temps, l'enleveraient a ses devoirs de legislateur, il doit
etre dispense de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les
devoirs d'un magistrat qui est appele a choisir entre la chambre et
le palais. Mais lorsqu'un accuse reclame un temoignage d'ou depend sa
liberte, ou son honneur peut-etre; lorsque ce temoignage peut etre
donne dans l'intervalle qui separe le commencement d'un scrutin de sa
fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important
sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualite de
representant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le
president de l'assemblee nationale, on puisse refuser ce temoignage,
c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'etonne que
M. Victor Hugo ait soutenu le premier.
M. Victor Hugo, continue l'honorable defenseur, proteste, au nom
de l'assemblee nationale; moi, comme defenseur contribuant a
l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice meme.
Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le representant Victor Hugo
fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumone de son
temoignage, la justice commande et ne sollicite pas.
M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens
que personne n'a le droit d'arracher un representant a ses fonctions
legislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la
souverainete du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion
sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre
enceinte. Je suis le premier a reconnaitre l'elevation des sentiments
du defenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de
representant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une
question d'heure choisie. Je suis pret, monsieur le president, a
repondre a vos questions.
LE DEFENSEUR.--M. Victor Hugo a ecrit sur les derniers jours d'un
condamne a mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les
plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des
accuses Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du
condamne, mais elles demandent aussi a n'etre pas prolongees. Eh bien!
si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, etait venu
hier ici, les accuses auraient ete juges hier, et votre tribunal n'eut
pas ete dans la necessite de s'assembler une seconde fois. Les accuses
n'auraient pas passe une nuit cruelle sous le poids d'une accusation
qui peut entrainer la peine des travaux forces.
M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commencant, et je regrette que le
defenseur paraisse l'oublier, que jamais un accuse ne me trouverait
sourd a son appel. Je devais maintenir, vis-a-vis de quelque autorite
que ce soit, l'inviolabilite des deliberations de l'assemblee, qui
tient en ses mains les destinees de la France. Maintenant, j'ajoute
que, si j'avais pu penser que ma deposition servit la cause des
malheureux accuses, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais
demande moi-meme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendit.
Mais ma deposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger
les defenseurs eux-memes, qui ont lu ma declaration ecrite. Je n'avais
donc point a hesiter. Je devais preferer a une comparution absolument
inutile a l'accuse l'accomplissement du plus serieux de tous les
devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en
outre resister a l'acte inqualifiable qu'avait ose, vis-a-vis d'un
representant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris
est place en ce moment.
M. LE PRESIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels
sont vos nom et prenoms?
M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo.
M. LE PRESIDENT.--Votre profession?
M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et representant du peuple.
M. LE PRESIDENT.--Votre lieu de naissance?
M. VICTOR HUGO.--Besancon.
M. LE PRESIDENT.--Votre domicile actuel?
M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5.
M. LE PRESIDENT.--Votre domicile precedent?
M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6.
M. LE PRESIDENT.--Que savez-vous sur l'accuse Turmel?
M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma deposition
devant M. le juge d'instruction a ete faite dans un moment ou mes
souvenirs etaient moins confus, et elle serait plus utile que mes
paroles actuelles a la manifestation de la verite. Cependant, voila ce
que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la
rue Saint-Louis, d'ou partait depuis le matin une fusillade assez vive
qui nous avait coute beaucoup de braves gens; cette barricade enlevee
et detruite, je suis alle seul vers une autre barricade placee en
travers de la rue Vieille-du-Temple, et tres forte. Voulant avant
tout eviter l'effusion du sang, j'ai aborde les insurges; je les ai
supplies, puis sommes, au nom de l'assemblee nationale dont mes
collegues et moi avions recu un mandat, de mettre bas les armes; ils
s'y sont refuses.
M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montre en cette
occasion un rare courage, vint me rejoindre a cette barricade,
accompagne d'un garde national, homme de coeur et de resolution, et
dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager a ne pas
prolonger des pourparlers desormais inutiles, et dont ils craignaient
quelque resultat funeste. Voyant que mes efforts ne reussissaient pas,
je cedai a leurs prieres.
Nous nous retirames a quelque distance pour deliberer sur les mesures
que nous avions a prendre. Nous etions derriere l'angle d'une maison.
Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis
quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me
rappeler si j'ai vu celui-ci.
M. LE PRESIDENT _au temoin_.--Regardez l'accuse, le reconnaissez-vous?
(_Les deux accuses Turmel et Long se levent et se tournent vers Victor
Hugo._)
M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connaitre
monsieur. Quant a l'autre accuse, je crois le reconnaitre, il etait
amene par un groupe de gardes nationaux. Il vit a mon insigne que
j'etais representant.--Citoyen representant, s'ecria-t-il, je suis
innocent, faites-moi mettre en liberte.--Mais tous furent unanimes a
me dire que c'etait un homme tres dangereux, et qu'il commandait une
des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la
justice suivre son cours, et on l'emmena.
M. LE PRESIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fideles. Maintenant
vous pouvez retourner a vos travaux legislatifs. Quant a nous, nous
avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit
de se mettre au-dessus d'elle.
M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la defense et
du ministere public, et je regretterais de voir cette confusion
s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours ete pret, et
je l'ai prouve surabondamment, a venir eclairer la justice. C'etait
simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure a
choisir. Mais j'ai toujours nie, et je nierai toujours, que quelque
autorite que ce puisse etre, autorite necessairement inferieure
a l'assemblee nationale, puisse penetrer jusqu'au representant
inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemblee, l'arracher aux
deliberations, et lui imposer un pretendu devoir autre que son devoir
de legislateur. Le jour ou cette monstrueuse usurpation serait
toleree, il n'y aurait plus de liberte des assemblees, il n'y aurait
plus de souverainete du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que
l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays.
Quant a moi, je ne verrai jamais ce jour-la. (_Mouvement._)
M. LE PRESIDENT.--Notre devoir est de faire executer les lois, quelque
eleve que soit le caractere des personnes appelees devant la justice.
M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point la executer les lois, ce serait
les violer toutes a la fois. Je persiste dans ma protestation.
(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosite qui
l'accompagne au dehors de la salle d'audience._)
M. LE PRESIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la
parole.
M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuses.
M'es Madier de Montjau et Briquet defendent les accuses.
Le conseil entre dans la salle des deliberations, et, apres une heure
ecoulee, M. le president prononce un jugement qui declare Turmel et
Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir
pris part a un mouvement insurrectionnel, etant porteurs d'armes
apparentes.
En consequence, Turmel est condamne a deux annees de prison, et Long
a une annee de la meme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24
mai 1834, modifie par l'article 463 du Code penal.
--La grave question soulevee par l'honorable M. Victor Hugo devant le
conseil de guerre a ete, a son retour dans le sein de l'assemblee,
l'objet de discussions assez animees qui se sont engagees dans la
salle des conferences. Les principes poses par M. Victor Hugo ont ete
vivement soutenus par les membres les plus competents de l'assemblee.
On annoncait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le
president de l'assemblee devait adresser au president du conseil de
guerre.
CONSEIL D'ETAT
1849
NOTE 9
LA LIBERTE DU THEATRE
En 1849, la commission du conseil d'etat, formee pour preparer la loi
sur les theatres, fit appel a l'experience des personnes que leurs
etudes ou leur profession interessent particulierement a la prosperite
et a la dignite de l'art theatral. Six seances furent consacrees
a entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs
dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit
comediens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux seances du 17 et
du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux seances recueillies par la
stenographie et publiees par les soins du conseil d'etat.
_Seance du 17 septembre._--Presidence de M. Vivien.
M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matiere qui se discute maintenant
devant la commission est ancienne et connue; je l'ai meme en partie
publiee. J'y persiste plus que jamais. Le temps ou elle prevaudra
n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde,
le principe de la liberte doit finir par triompher sur tous les
points, j'attache de l'importance a la maniere serieuse dont la
commission du conseil d'etat etudie les questions qui lui sont
soumises; ce travail preparatoire est utile, et je m'y associe
volontiers. Je ne laisserai echapper, pour ma part, aucune occasion de
semer des germes de liberte. Faisons notre devoir, qui est de semer
les idees; le temps fera le sien, qui est de les feconder.
Je commencerai par dire a la commission que, dans la question des
theatres, question tres grande et tres serieuse, il n'y a que deux
interets qui me preoccupent. A la verite, ils embrassent tout. L'un
est le progres de l'art, l'autre est l'amelioration du peuple.
J'ai dans le coeur une certaine indifference pour les formes
politiques, et une inexprimable passion pour la liberte. Je viens
de vous le dire, la liberte est mon principe, et, partout ou elle
m'apparait, je plaide ou je lutte pour elle.
Cependant si, dans la question theatrale, vous trouvez un moyen qui
ne soit pas la liberte, mais qui me donne le progres de l'art et
l'amelioration du peuple, j'irai jusqu'a vous sacrifier le grand
principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me
tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces resultats autrement que
par la liberte?
Vous touchez, dans la matiere speciale qui vous occupe, a la grande,
a l'eternelle question qui reparait sans cesse, et sous toutes les
formes, dans la vie de l'humanite. Les deux grands principes qui la
dominent dans leur lutte perpetuelle, la liberte, l'autorite, sont en
presence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre
ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite a faire
d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que
vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous?
Examinons.
Dans la question des theatres, le principe de l'autorite a ceci pour
lui et contre lui qu'il a deja ete experimente. Depuis que le theatre
existe en France, le principe d'autorite le possede. Si l'on a
constate ses inconvenients, on a aussi constate ses avantages, on les
connait. Le principe de liberte n'a pas encore ete mis a l'epreuve.
M. LE PRESIDENT.--Il a ete mis a l'epreuve de 1791 a 1806.
M. VICTOR HUGO.--Il fut proclame en 1791, mais non realise; on etait
en presence de la guillotine. La liberte germait alors, elle ne
regnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberte des
theatres par ce qu'elle a pu produire pendant la premiere revolution.
Le principe de l'autorite a pu, lui, au contraire, produire tous ses
fruits; il a eu sa realisation la plus complete dans un systeme ou pas
un detail n'a ete omis. Dans ce systeme, aucun spectacle ne pouvait
s'ouvrir sans autorisation. On avait ete jusqu'a specifier le nombre
de personnages qui pouvaient paraitre en scene dans chaque theatre,
jusqu'a interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'a
regler, en de certains cas, le costume et meme le geste; jusqu'a
introduire dans les fantaisies de la scene je ne sais quelle rigueur
hierarchique.
Le principe de l'autorite, realise si completement, qu'a-t-il produit?
On va me parler de Louis XIV et de son grand regne. Louis XIV a porte
le principe de l'autorite, sous toutes ses formes, a son plus haut
degre de splendeur. Je n'ai a parler ici que du theatre. Eh bien! le
theatre du dix-septieme siecle eut ete plus grand sans la pression
du principe d'autorite. Ce principe a arrete l'essor de Corneille et
froisse son robuste genie. Moliere s'y est souvent soustrait, parce
qu'il vivait dans la familiarite du grand roi dont il avait les
sympathies personnelles. Moliere n'a ete si favorise que parce qu'il
etait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait
sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du maitre lui
permettait l'audace. Chose bizarre a dire, c'est sa domesticite qui a
fait son independance; si Moliere n'eut pas ete valet, il n'eut pas
ete libre.
Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait ete declare
immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis
XIV pour qu'on jouat _Tartuffe_. Voila ce qu'a fait le principe de
l'autorite dans son plus beau siecle. Je passerai sur Louis XV et
sur son temps; c'est une epoque de complete degradation pour l'art
dramatique. Je range les tragedies de Voltaire parmi les oeuvres les
plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire
n'etait pas, a cote de cela, un des plus beaux genies de l'humanite,
s'il n'avait pas produit, entre autres grands resultats, ce resultat
admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de
Campistron.
Je ne triomphe donc pas du dix-huitieme siecle; je le pourrais, mais
je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique
qui marque la fin de ce siecle, _le Mariage de Figaro_, est du a la
rupture du principe d'autorite. J'arrive a l'empire. Alors l'autorite
avait ete restauree dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose
de plus eclatant encore que l'autorite de Louis XIV, il y avait alors
un maitre qui ne se contentait pas d'etre le plus grand capitaine, le
plus grand legislateur, le plus grand politique, le plus grand prince
de son temps, mais qui voulait etre le plus grand organisateur de
toutes choses. La litterature, l'art, la pensee ne pouvaient echapper
a sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue,
la volonte d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien epargne, il a tout
prodigue. De Moscou il organisait le Theatre-Francais. Dans le moment
meme ou la fortune tournait et ou il pouvait voir l'abime s'ouvrir, il
s'occupait de reglementer les soubrettes et les crispins.
Eh bien, malgre tant de soins et tant de volonte, cet homme, qui
pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a
pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donne des millions pour que
ce chef-d'oeuvre naquit; il aurait fait prince celui qui en aurait
honore son regne. Un jour, il passait une revue. Il y avait la dans
les rangs un auteur assez mediocre qui s'appelait Barjaud. Personne
ne connait plus ce nom. On dit a l'empereur:--Sire, M. Barjaud est
la.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitot, sortez des rangs.--Et il lui
demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.
M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve
pas qu'il eut la vocation des lettres. Il fut tue peu de temps apres,
ce qui aurait empeche son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer
le regne imperial.
M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'apres ce que l'empereur
faisait pour des mediocrites, jugez de ce qu'il eut fait pour des
talents, jugez de ce qu'il eut fait pour des genies! Une de ses
passions eut ete de faire naitre une grande litterature. Son gout
litteraire etait superieur, _le Memorial de Sainte-Helene_ le prouve.
Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille.
Eh bien! cette litterature qu'il souhaitait si ardemment pour en
couronner son regne, lui ce grand createur, il n'a pu la creer.
Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de
perseverance, tant de magnificence, tant de volonte? Qu'a produit ce
principe de l'autorite, si puissamment applique par l'homme qui le
faisait en quelque sorte vivant? Rien.
M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard.
M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette piece un beau
vers.
Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorite a
produit, c'est-a-dire rien de grand, rien de beau.
J'en suis venu a me dire, pour ma part, en voyant ces resultats,
que l'autorite pourrait bien ne pas etre le meilleur moyen de faire
fructifier l'art; qu'il fallait peut-etre songer a quelque autre
chose. Nous verrons tout a l'heure a quoi.
Le point de vue de l'art epuise, passons a l'autre, au point de vue
de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un cote de la
question qui me touche infiniment.
Qu'a fait le principe d'autorite a ce point de vue? et que vaut-il? Je
me borne toujours au theatre. Le principe d'autorite voulait et devait
vouloir que le theatre contribuat, pour sa part, a enseigner au peuple
tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe
monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de meconnaitre la
puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le theatre tel qu'il a
ete au siecle par excellence de l'autorite, je le prends dans sa
personnification francaise la plus illustre, dans l'homme que tous les
siecles et tous les temps nous envieront, dans Moliere. J'observe; que
vois-je? Je vois le theatre echapper completement a la direction que
lui donne l'autorite. Moliere preche, d'un bout a l'autre de ses
oeuvres, la lutte du valet contre le maitre, du fils contre le pere,
de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la
liberte contre la religion.
Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Moliere n'a attaque que
l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement.
Le but de l'autorite etait-il atteint? Jugez vous-memes. Il etait
completement tourne; elle avait ete radicalement impuissante. J'en
conclus qu'elle n'a pas en elle la force necessaire pour donner au
peuple, au moins par l'intermediaire du theatre, l'enseignement le
meilleur selon elle.
Voyez, en effet. L'autorite veut que le theatre exhorte toutes les
desobeissances. Sous la pression des idees religieuses, et meme
devotes, toute la comedie qui sort de Moliere est sceptique; sous
la pression des idees monarchiques, toute la tragedie qui sort de
Corneille est republicaine. Tous deux, Corneille et Moliere, sont
declares, de leur vivant, immoraux, l'un par l'academie, l'autre par
le parlement.
Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumiere vient!
Corneille et Moliere, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur
imposer le principe d'autorite sous la double pression religieuse
et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'academie dit oui, le
parlement dit oui, la posterite dit non. Ces deux grands poetes ont
ete deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au theatre la
vulgaire morale de l'autorite, mais la haute morale de l'humanite.
C'est cette morale, cette morale superieure et splendide, qui est
faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie
toujours d'immoralite.
Aucun genie n'echappe a cette loi, aucun sage, aucun juste!
L'accusation d'immoralite a successivement atteint et quelquefois
martyrise tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les
revelateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a
fait boire la cigue a Socrate et qu'on a cloue Jesus au gibet.
Je reprends, et je resume ce que je viens de dire.
Le principe d'autorite, seul et livre a lui-meme, a-t-il su faire
fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au theatre une direction
utile dans son sens a l'amelioration du peuple? Non.
Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprime les
genies, il a gene les chefs-d'oeuvre.
Maintenant, voulez-vous que je descende de cette region elevee, ou je
voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au
point de vue purement industriel la question que vous etudiez? Ce
point de vue est pour moi peu considerable, et je declare que le
nombre des faillites n'est rien pour moi a cote d'un chef-d'oeuvre
cree ou d'un progres intellectuel ou moral du peuple obtenu.
Cependant, je ne veux point negliger completement ce cote de la
question, et je demanderai si le principe de l'autorite a ete du moins
bon pour faire prosperer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a
pas meme obtenu ce mince resultat. Je n'en veux pour preuve que les
dix-huit annees du dernier regne. Pendant ces dix-huit annees,
l'autorite a tenu dans ses mains les theatres par le privilege et par
la distinction des genres. Quel a ete le resultat?