D'un cote l'assemblee. Une assemblee qui a rendu a Paris, a la

France, a l'Europe, au monde entier, un service, un seul, mais il est

considerable; en juin, elle a fait face a l'emeute, elle a sauve la

democratie. Car une portion du peuple n'a pas le droit de revolte

contre le peuple tout entier. C'est la le titre de cette assemblee.

Ce titre serait plus beau si la victoire eut ete moins dure. Les

meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs clements. Pour ma part,

j'ai combattu l'insurrection anarchique et j'ai blame la repression

soldatesque. Du reste, cette assemblee, disons-le, a plutot essaye de

grandes choses qu'elle n'en a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts,

ce qui est l'histoire des assemblees et ce qui est aussi l'histoire

des hommes. Un peu de bon, pas mal de mediocre, beaucoup de mauvais.

Quant a moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite

vaillante de l'assemblee en juin, son courage, le service rendu. Elle

a bien fait son entree; il faut maintenant qu'elle fasse bien sa

sortie.

De l'autre cote, dans l'autre plateau de la balance, il y a le pays.

Qui doit l'emporter? (_Reclamations._) Oui, messieurs, permettez-moi

de le dire dans ma conviction profonde, c'est le pays qui demande

votre abdication. Je suis net, je ne cherche pas a etre nomme

commissaire, je cherche a dire la verite. Je sais que chaque parti a

une pente a s'intituler le pays. Tous, tant que nous sommes, nous nous

enivrons bien vite de nous-memes et nous avons bientot fait de crier:

Je suis la France! C'est un tort quand on est fort, c'est un ridicule

quand on est petit. Je tacherai de ne point donner dans ce travers,

j'userai fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale,

voici ce que je pense: L'an dernier, a pareille epoque, qui est-ce

qui voulait la reforme? Le pays. Cette annee, qui est-ce qui veut la

dissolution de la chambre? Le pays. Oui, messieurs, le pays nous dit:

retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemblee repondra: je reste.

Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pas.

J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect a l'assemblee, mais

l'assemblee doit du respect au pays.

Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument; mais il n'est

pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous allez voir que je

n'abuse pas de celui-ci.

Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinement, a une

assemblee, a un chef d'etat, a un pouvoir: va-t'en! pour que ce

pouvoir doive s'en aller?

Je reponds: non!

Il ne suffit pas que la nation ait pour elle la souverainete, il faut

qu'elle ait la raison.

Voyons si elle a la raison.

Il y a en republique deux cas, seulement deux cas ou le pays peut dire

a une assemblee de se dissoudre. C'est lorsqu'il a devant lui une

assemblee legislative dont le terme est arrive, ou une assemblee

constituante dont le mandat est epuise.

Hors de la, le pays, le pays lui-meme peut avoir la force, il n'a pas

le droit.

L'assemblee legislative dont la duree constitutionnelle n'est pas

achevee, l'assemblee constituante dont le mandat n'est pas accompli

ont le droit, ont le devoir de repondre au pays lui-meme: non! et de

continuer, l'une sa fonction, l'autre son oeuvre.

Toute la question est donc la. Je la precise, vous voyez. La

Constituante de 1848 a-t-elle epuise son mandat? a-t-elle termine son

oeuvre? Je crois que oui, vous croyez que non.

UNE VOIX.--L'assemblee n'a point epuise son mandat.

M. VICTOR HUGO.--Si ceux qui veulent maintenir l'assemblee parviennent

a me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle avait a faire, et que

son mandat n'est point accompli, je passe de leur bord a l'instant

meme.

Examinons.

Qu'est-ce que la constituante avait a faire? Une constitution.

La constitution est faite.

LE MEME MEMBRE.--Mais, apres la constitution, il faut que l'assemblee

fasse les lois organiques.

M. VICTOR HUGO.--Voici le grand argument, faire les lois organiques!

Entendons-nous.

Est-ce une necessite ou une convenance?

Si les lois organiques participent du privilege de la constitution,

si, comme la constitution, qui n'est sujette qu'a une seule

reserve, la sanction du peuple et le droit de revision, si comme la

constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines,

inviolables, au-dessus des assemblees legislatives, au-dessus des

codes, placees a la fois a la base et au faite, oh! alors, il n'y

a pas de question, il n'y a rien a dire, il faut les faire, il y a

necessite. Vous devez repondre au pays qui vous presse: attendez! nous

n'avons pas fini! les lois organiques ont besoin de recevoir de

nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si cela est, si nos

adversaires ont raison, savez-vous ce que vous avez fait vendredi en

repoussant la proposition Rateau? vous avez manque a votre devoir!

Mais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois comme les

autres, des lois modifiables et revocables, des lois que la prochaine

assemblee legislative pourra citer a sa barre, juger et condamner,

comme le gouvernement provisoire a condamne les lois de la monarchie,

comme vous avez condamne les decrets du gouvernement provisoire, si

cela est, ou est la necessite de les faire? a quoi bon devorer le

temps de la France pour jeter quelques lois de plus a cet appetit de

revocation qui caracterise les nouvelles assemblees?

Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieu! je suis

de bonne composition, si nous vivions dans un temps calme, et si cela

vous etait bien agreable, cela me serait egal. Oui, vous trouvez

convenable que les redacteurs du texte soient aussi les redacteurs du

commentaire, que ceux qui ont fait le livre fassent aussi les notes,

que ceux qui ont bati l'edifice pavent aussi les rues a l'entour, que

le theoreme constitutionnel fasse penetrer son unite dans tous ses

corollaires; apres avoir ete legislateurs constituants, il vous plait

d'etre legislateurs organiques; cela est bien arrange, cela est plus

regulier, cela va mieux ainsi. En un mot, vous voulez faire les lois

organiques; pourquoi? pour la symetrie.

Ah! ici, messieurs, je vous arrete. Pour une assemblee constituante,

ou il n'y a plus de necessite il n'y a plus de droit. Car du moment ou

votre droit s'eclipse, le droit du pays reparait.

Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce moment,

il faudra l'admettre toujours, a chaque instant et dans tous les cas,

que dans six mois elle dira au president de se demettre et que dans un

an elle criera a la legislative de se dissoudre. Non! la constitution,

une fois sanctionnee par le peuple, protegera le president et

la legislative. Reflechissez. Voyez l'abime qui separe les deux

situations. Savez-vous ce qu'il faut en ce moment pour dissoudre

l'assemblee constituante? Un vote, une boule dans la boite du

scrutin. Et savez-vous ce qu'il faudrait pour dissoudre l'assemblee

legislative? Une revolution.

Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore: faites une hypothese,

reculez de quelques mois en arriere, reportez-vous a l'epoque ou

vous etiez en plein travail de constitution, et supposez qu'en ce

moment-la, au milieu de l'oeuvre ebauchee, le pays, impatient ou

egare, vous eut crie: Assez! le mandant brise le mandat; retirez-vous!

Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous eusse dit

alors?

Je vous eusse dit: Resistez!

Resister! a qui? a la France?

Sans doute.

Notre devoir eut ete de dire au peuple:--Tu nous as donne un mandat,

nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir rempli. Ton droit

n'est plus en toi, mais en nous. Tu te revoltes contre toi-meme; car

nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu es factieux. Ah! tu veux

refaire une revolution? tu veux courir de nouveau les chances

anarchiques et monarchiques? Eh bien! puisque tu es a la fois le plus

fort et le plus aveugle, rouvre le gouffre, si tu l'oses, nous y

tomberons, mais tu y tomberas apres nous.

Voila ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas separes.

Oui, messieurs, il faut savoir dans l'occasion resister a tous

les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect de

l'histoire est a ce prix.

Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit: resistez!

aujourd'hui je vous dis: cedez!

Pourquoi?

Je viens de vous l'expliquer.

Parce qu'il y a trois mois le droit etait de votre cote, et

qu'aujourd'hui il est du cote du pays.

Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, savez-vous?

vous ne les ferez meme pas, vous les baclerez. Ou trouverez-vous

le calme, la reflexion, l'attention, le temps pour examiner les

questions, le temps pour les laisser murir? Mais telle de ces lois

est un code! mais c'est la societe tout entiere a refaire! Onze lois

organiques, mais il y en a pour onze mois! Vous aurez vecu presque un

an. Un an, dans des temps comme ceux-ci, c'est un siecle, c'est la une

fort belle longevite revolutionnaire. Contentez-vous-en.

Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel a nos fiertes. Quoi! nous

nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu'a nous! Nous

cedons a un _quinze mai moral!_ l'assemblee nationale se laisse

chasser! Messieurs, l'assemblee chassee! Comment? par qui? Non, j'en

appelle a la dignite de vos consciences, vous ne vous sentez pas

chasses! Vous n'avez pas donne les mains a votre honte! Vous vous

retirez, non devant les voies de fait des partis, non devant les

violences des factions, mais devant la souverainete de la nation.

L'assemblee se laisser chasser! Ah! ce degre d'abaissement rendrait sa

condamnation legitime, elle la meriterait pour y avoir consenti! Il

n'en est rien, messieurs, et la preuve, c'est qu'elle s'en irait

meprisee, et qu'elle s'en ira respectee!

Messieurs, je crois avoir ruine les objections les unes apres les

autres. Me voici revenu a mon point de depart, le pays a pour lui le

droit, et il a pour lui la raison. Considerez qu'il souffre, qu'il

est, depuis un an bientot, etendu sur le lit de douleur d'une

revolution; il veut changer de position, passez-moi cette comparaison

vulgaire, c'est un malade qui veut se retourner du cote droit sur le

cote gauche.

UN MEMBRE ROYALISTE.--Non, du cote gauche sur le cote droit.

(_Sourires._)

M. VICTOR HUGO.--C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. (_On

rit._) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, soyons

des hommes politiques et considerons la situation. Elle nous dicte

notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait la republique, je

ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. J'ai la confiance que

dans toutes mes paroles vous sentez l'honnete homme. Votre attention

me prouve que vous voyez bien que c'est une conscience qui vous parle,

je me sens le droit de m'adresser a votre coeur de bons citoyens.

Voici ce que je vous dirai: Vous avez sauve le present, maintenant ne

compromettez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en

ce moment? C'est l'inquietude, c'est l'anxiete, c'est le doute du

lendemain. Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentanes, mais

reels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, dites-lui

que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui! Quoi! vous aussi,

vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous diriez: que va-t-il arriver?

Vous craindriez vos successeurs! La constituante redouterait la

legislative? Non, votre heure est fixee et la sienne est venue, les

temps qui approchent ne vous appartiennent pas. Sachez le comprendre

noblement. Deferez au voeu de la France. Ne passez pas de la

souverainete a l'usurpation. Je le repete, donnons le bon exemple,

retirons-nous a temps et a propos, et croyons tous au lendemain! Ne

disons pas, comme je l'ai entendu declarer, que notre disparition sera

une revolution. Comment! democrates, vous n'auriez pas foi dans la

democratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la patrie. Je voterai

pour que l'assemblee se separe au terme le plus prochain.

NOTE 6

ACHEVEMENT DU LOUVRE

Fevrier 1849.

M. VICTOR HUGO.--Je suis favorable au projet. J'y vois deux choses,

l'interet de l'etat, l'interet de la ville de Paris.

Certes, creer dans la capitale une sorte d'edifice metropolitain de

l'intelligence, installer la pensee la ou etait la royaute, remplacer

une puissance par une puissance, ou etait la splendeur du trone mettre

le rayonnement du genie, faire succeder a la grandeur du passe ce qui

fait la grandeur du present et ce qui fera la beaute de l'avenir,

conserver a cette metropole de la pensee ce nom de Louvre, qui veut

dire souverainete et gloire; c'est la, messieurs, une idee haute et

belle. Maintenant, est-ce une idee utile?

Je n'hesite pas; je reponds: Oui.

Quoi! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore a la haute idee

de civilisation que Paris represente, donner d'immenses travaux sous

toutes les formes a toutes les classes d'ouvriers, depuis l'artisan

jusqu'a l'artiste, donner du pain aux uns, de la gloire aux autres,

occuper et nourrir le peuple avec une idee, lorsque les ennemis de la

paix publique cherchent a l'occuper, je ne dis pas a le nourrir, avec

des passions, est-ce que ce n'est pas la une pensee utile?

Mais l'argent? cela coutera fort cher. Messieurs, entendons-nous,

j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non-seulement je

ne veux pas grever le budget, mais je veux, a tout prix, l'alleger.

Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, devait entrainer une

charge pour les contribuables, je serais le premier a le repousser.

Mais, l'expose des motifs vous le dit, on peut faire face a la depense

par des alienations peu regrettables d'une portion du domaine de

l'etat qui coute plus qu'elle ne rapporte.

J'ajoute ceci. Cet ete, vous votiez des sommes considerables pour des

resultats nuls, uniquement dans l'intention de faire travailler

le peuple. Vous compreniez si bien la haute importance morale et

politique du travail, que la seule pensee d'en donner vous suffisait.

Quoi! vous accordiez des travaux steriles, et aujourd'hui vous

refuseriez des travaux utiles?

Le projet peut etre ameliore. Ainsi, il faudrait conserver toutes les

menuiseries de la bibliotheque actuelle, qui sont fort belles et

fort precieuses. Ce sont la des details. Je signale une lacune plus

importante. Selon moi, il faudrait completer la pensee du projet en

installant l'institut dans le Louvre, c'est-a-dire en faisant sieger

le senat des intelligences au milieu des produits de l'esprit humain.

Representez-vous ce que serait le Louvre alors! D'un cote une galerie

de peinture comparable a la galerie du Vatican, de l'autre une

bibliotheque comparable a la bibliotheque d'Alexandrie; tout pres

cette grande nouveaute des temps modernes, le palais de l'Industrie;

toute connaissance humaine reunie et rayonnant dans un monument

unique; au centre l'institut, comme le cerveau de ce grand corps.

Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient a ce

monument comme a une Mecque de l'intelligence. Vous auriez ainsi

transforme le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seulement agrandi

le palais, vous auriez agrandi l'idee qu'il contenait.

Cette creation, ou l'on trouvera tous les magnifiques progres de l'art

contemporain, dotera, sans qu'il en coute un sou aux contribuables,

d'une richesse de plus la ville de Paris, et la France d'une gloire de

plus. J'appuie le projet.

NOTE 7

SECOURS AUX ARTISTES

3 avril 1849.

Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononce par M.

Victor Hugo, le 11 novembre 1848, fut combattu, notamment par

l'honorable M. Charlemagne, comme exagerant les besoins et les miseres

des artistes et des lettres. Peu de mois s'ecoulerent, la question des

arts revint devant l'assemblee le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo,

appele a la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut amene a

dire:

Les besoins des artistes n'ont jamais ete plus imperieux. Et,

messieurs, puisque je suis monte a cette tribune,--c'est l'occasion

que M. Guichard m'a offerte qui m'y a fait monter,--je ne voudrais pas

en descendre sans vous rappeler un souvenir qui aura peut-etre quelque

influence sur vos votes dans la portion de cette discussion qui touche

plus particulierement aux interets des lettres et des arts.

Il y a quelques mois, lorsque je discutais a cette meme place et que

je combattais certaines reductions speciales qui portaient sur le

budget des arts et des lettres, je vous disais que ces reductions,

dans certains cas, pouvaient etre funestes, qu'elles pouvaient

entrainer bien des detresses, qu'elles pouvaient amener meme des

catastrophes. On trouva a cette epoque qu'il y avait quelque

exageration dans mes paroles.

Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en ce moment,

et c'est ici le lieu de le dire, a ce rare et celebre artiste qui

vient de disparaitre si fatalement, qu'un secours donne a propos,

qu'un travail commande a temps aurait pu sauver.

PLUSIEURS MEMBRES.--Nommez-le!

M. VICTOR HUGO.--Antonin Moine.

M. LEON FAUCHER.--Je demande la parole.

M. VICTOR HUGO.--Oui, messieurs, j'insiste. Ceci merite votre

attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amere et profonde

douleur, a trouve plus facile de renoncer a la vie que de lutter

contre la misere. (_Mouvement._)

Eh bien! que ce soit la un grave et douloureux enseignement. Je le

depose dans vos consciences. Je m'adresse a la generosite connue et

prouvee de cette assemblee. Je l'ai deja trouvee, nous l'avons tous

trouvee sympathique et bienveillante pour les artistes. En ce moment,

ce n'est pas un reproche que je fais a personne, c'est un fait que je

constate. Je dis que ce fait doit rester dans vos esprits, et que,

dans la suite de la discussion, quand vous aurez a voter, soit

a propos du budget de l'interieur, soit a propos du budget de

l'instruction publique, sur certaines reductions que je ne qualifie

pas d'avance, mais qui peuvent etre mal entendues, qui peuvent etre

deplorables, vous vous souviendrez que des reductions fatales peuvent,

pour faire gagner quelques ecus au tresor public, faire perdre a la

France de grands artistes. (_Sensation._)

CONSEILS DE GUERRE

NOTE 8

L'ETAT DE SIEGE

28 septembre 1848.

Tant que dura l'etat de siege, et a quelque epoque que ce fut, M.

Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui resister sous quelque

forme qu'il se presentat. Un jour, le 28 septembre 1848, il recut en

pleine seance de l'assemblee constituante un ordre de comparution

comme temoin devant un conseil de guerre, concu en ces termes:

"_Cedule_.

"La presente devra etre apportee en venant deposer.

"REPUBLIQUE FRANCAISE.

"_Liberte, Egalite, Fraternite._

"Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division

militaire, seant a Paris, 37, rue du Cherche-Midi.

"Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur pres le 2e conseil de

guerre de la 1re division militaire, requerons le sieur Hugo, Victor,

representant du peuple, rue d'Isly, 5, a Paris, de comparaitre a

l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848,

a midi, pour y deposer en personne sur les faits relatifs aux nommes

Turmel et Long, insurges. Le temoin est prevenu que, faute par lui de

se conformer a la presente assignation, il y sera contraint par les

voies de droit.

"Donne a Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848.

"_Le rapporteur_, DE BEURMANN."

La forme imperative de cette requisition et les dernieres lignes

contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_,

adressee a un representant inviolable, dictaient a M. Victor Hugo son

devoir. C'etait, comme il le dit quelques jours apres au ministre de

la guerre en lui reprochant le fait, _l'etat de siege penetrant jusque

dans l'assemblee_. M. Victor Hugo refusa d'obeir a ce qu'il appela, le

lendemain meme, en presence du conseil, _cette etrange intimation_. Il

savait, en outre, que sa deposition ne pouvait malheureusement

etre d'aucune utilite aux accuses. Deux heures plus tard, nouvelle

injonction de comparaitre apportee par un gendarme dans l'enceinte

meme de l'assemblee. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soiree,

une priere de venir deposer comme temoin lui est transmise de la part

des accuses eux-memes. Apres avoir constate son refus au tribunal

militaire, M. Victor Hugo se rendit au desir des accuses, et comparut,

le lendemain, devant le conseil; mais il commenca par protester contre

l'empietement que l'etat de siege s'etait permis sur l'inviolabilite

du representant.

Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette

audience:

2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS

Presidence de M. DESTAING, colonel du 61e regiment de ligne.

_Audience du 29 septembre._

INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT

LONG, DE LA 7e LEGION.--DEPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT.

Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle

d'audience, appele non-seulement par l'interet qu'inspire l'affaire

soumise au conseil, mais plus encore par l'incident souleve a la fin

de la derniere audience au sujet de la deposition de M. Victor Hugo,

qui doit comparaitre aujourd'hui comme temoin.

L'audience a ete ouverte a onze heures et quelques minutes. Apres

avoir ordonne l'introduction des deux accuses Turmel et Long, M. le

president demande a l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, representant

du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore

presente.

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prevenir qu'il

se presenterait a l'ouverture de l'audience; il viendra

vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du

gouvernement, vous avez la parole.

M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les

faits qui resultent des debats; et a peine a-t-il prononce quelques

phrases que l'huissier annonce l'arrivee de M. Victor Hugo. M. Hugo

s'approche.

M. LE PRESIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prenoms, profession et

domicile.

M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous repondre,

monsieur le president, j'ai a dire un mot. En venant deposer devant le

conseil, je suis convenu avec M. le president de l'assemblee nationale

que j'expliquerais sous quelles reserves je me presente. Je dois

cette explication a l'assemblee nationale, dont j'ai l'honneur d'etre

membre, et au mandat de representant, dont le respect doit etre impose

aux autorites constituees plus encore, s'il est possible, qu'aux

simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes

paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus

que moi n'honore la glorieuse epaulette que vous portez, et je ne

cherche pas, certes, a vous rendre plus difficile la penible mission

que vous accomplissez.

Hier, en pleine seance, au milieu de l'assemblee, au moment

d'un scrutin, j'ai recu par estafette l'injonction de me rendre

immediatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette

etrange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire

que personne n'a le droit d'enlever le representant du peuple a ses

travaux. L'exercice des fonctions de representant est sacre; il

constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc

pas tenu compte de l'injonction qui m'etait faite.

Vers la fin de la seance de l'assemblee, qui s'etait prolongee au dela

de celle du conseil de guerre, j'ai recu, toujours dans l'assemblee,

une nouvelle sommation non moins irreguliere que la premiere. Je

pouvais n'y pas repondre, car, au moment meme ou je parle, les comites

de l'assemblee nationale sont reunis, et c'est la qu'est ma place, et

non ici.

Je me presente cependant, parce que la priere m'en la ete faite. Je

dis la priere, en ce qui concerne les defenseurs, dont l'intervention

m'a decide, parce que jamais je ne ferai defaut a la priere que l'on

m'adressera au nom de malheureux accuses. Je dois le dire, cependant,

je ne sais pas pourquoi la defense insiste pour mon audition. Ma

deposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus etre

utile a la defense qu'a l'accusation.

M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministere public aussi,

qui, comme la defense, a insiste; le ministere public, qui demandera a

M. le president la permission de vous repondre.

M. VICTOR HUGO.--Rien n'etait plus facile que de concilier les droits

de la representation nationale et les exigences de la justice, c'etait

de demander l'autorisation de M. le president de l'assemblee, et de

s'entendre sur l'heure.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 31 / 36 段