J'aime la liberte, je sais qu'elle est bonne; je ne me borne pas a

dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis pret a me

devouer pour cette conviction. La liberte a ses abus et ses perils.

Mais a cote des abus elle a ses bienfaits, a cote des perils elle a la

gloire. J'aime donc la liberte, je la crois bonne en toute occasion.

Je veux la liberte du bon commerce; j'admettrais meme, s'il en etait

besoin, la liberte du mauvais commerce, quoique ce soit, a mon avis,

la liberte de la ronce et de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense

pas que, dans la question de la marque obligatoire, la liberte soit le

moins du monde compromise.

Il existe un commerce, il existe une industrie qui est soumise a la

marque obligatoire; ce commerce, je vais le nommer tout de suite,

c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas un papier

imprime, quel qu'il soit, dans quelque but que ce soit, sous quelque

denomination que ce soit, si insignifiant qu'il puisse etre, il

n'existe pas un papier imprime qui ne doive, aux termes des lois qui

nous regissent, porter le nom de l'imprimeur et son adresse. Qu'est-ce

que cela? C'est la marque obligatoire. Avez-vous entendu dire que

la marque obligatoire ait supprime la liberte de la presse?

(_Mouvement._)

Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici une

liberte publique, la plus importante de toutes, la plus vitale,

qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obligatoire,

c'est-a-dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant ruiner une

autre liberte dans ce qu'elle a de plus essentiel et de meilleur. Il

est donc evident que puisque la marque obligatoire ne gene dans aucun

de ses developpements la plus precieuse de nos libertes, elle n'aura

aucun effet funeste, ni meme aucun effet facheux sur la liberte

commerciale. J'ajoute qu'a mon avis liberte implique responsabilite.

La marque obligatoire, c'est la signature; la marque obligatoire,

c'est la responsabilite. Eh bien, messieurs les pairs, je suis de

ceux qui ne veulent pas qu'on jouisse de la liberte sans subir la

responsabilite. (_Mouvement_.)

Je voterai pour la marque obligatoire.

* * * * *

Je vois la chambre fatiguee, je ne crois pas au succes de

l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, c'est

que ma conviction est profonde.

La marque facultative peut-elle avoir ce rare resultat de separer en

deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce loyal et le

commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hesiterais pas a me

rallier au systeme du gouvernement et de la commission. Mais je ne le

pense pas.

Dans mon opinion, la marque facultative est une precaution illusoire.

Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie n'est pas libre;

non, l'industrie n'est pas libre devant le commerce. Notez ceci:

l'industrie a un interet, le commerce croit souvent en avoir un autre.

Quel est l'interet de l'industrie? Donner d'abord de bons produits,

et, s'il se peut, des produits excellents, et, s'il se peut, dans les

cas ou l'industrie touche a l'art, des produits admirables. Ceci est

l'interet de l'industrie, ceci est aussi l'interet de la nation. Quel

est l'interet du commerce? Vendre, vendre vite, vendre souvent au

hasard, souvent a bon marche et a vil prix. A vil prix! c'est

fort cher. Pour cela, que faut-il au commerce, je dis au commerce

frauduleux que je voudrais detruire? Il lui faut des produits

frelates, falsifies, chetifs, miserables, coutant peu et pouvant,

erreur fatale du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce

deloyal? il impose sa loi a l'industrie. Il commande, l'industrie

obeit. Il le faut bien. L'industrie n'est jamais face a face avec le

consommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermediaire,

le marchand; ce que le marchand veut, le fabricant est contraint de

le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce frauduleux qui n'a

malheureusement que trop d'extension, ne voudra pas de la marque

facultative; il ne voudra aucune marque. L'industrie gemira et cedera.

La marque obligatoire serait une arme. Donnez cette arme, donnez cette

defense a l'industrie loyale contre le commerce deloyal. Je vous

le dis, messieurs les pairs, je vous le dis en presence des faits

deplorables que vous ont cites plusieurs nobles membres de cette

Chambre, en presence des debouches qui se ferment, en presence des

marches etrangers qui ne s'ouvrent plus, en presence de la diminution

du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification des denrees

qui frappe le consommateur; je vous le dis avec une conviction

croissante, devant la concurrence interieure, devant la concurrence

exterieure surtout, messieurs les pairs, fondez la sincerite

commerciale! (_Mouvement._)

Mettez la marque obligatoire dans la loi.

L'industrie francaise est une richesse nationale. Le commerce loyal

tend a elever l'industrie; le commerce frauduleux tend a l'avilir et a

la degrader. Protegez le commerce loyal, frappez le commerce deloyal.

ASSEMBLEE CONSTITUANTE

1848-1849.

NOTE 3

SECOURS AUX THEATRES

17 juillet 1848.

A la suite des fatales journees de juin 1848, les theatres de Paris

furent fermes. Cette cloture, qui semblait devoir se prolonger

indefiniment, etait une calamite de plus ajoutee aux autres calamites

publiques. La ruine des theatres etait imminente. M. Victor Hugo

sentit l'urgence de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua

une reunion speciale des representants de Paris dans le 1er bureau,

leur demanda d'appuyer un projet de decret qu'il se chargeait de

presenter et qui allouait une subvention d'un million aux theatres,

pour les mettre a meme de rouvrir. La proposition fut vivement

debattue. Un membre accusa l'auteur du projet de decret de vouloir

_faire du bruit_. M. Victor Hugo s'ecria:

Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, c'est du

pain! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, du pain

pour les vingt mille familles que les theatres alimentent! Ce que je

veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est le travail, vivifies

par ces ruisseaux de seve qui jaillissent des theatres de Paris! c'est

la paix publique, c'est la serenite publique, c'est la splendeur de la

ville de Paris, c'est l'eclat des lettres et des arts, c'est la venue

des etrangers, c'est la circulation de l'argent, c'est tout ce que

repandent d'activite, de joie, de sante, de richesse, de civilisation,

de prosperite, les theatres de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas,

c'est le deuil, c'est la detresse, c'est l'agitation, c'est l'idee

de revolution et d'epouvante que contiennent ces mots lugubres: Les

theatres de Paris sont fermes! Je l'ai dit a une autre epoque et dans

une occasion pareille, et permettez-moi de le redire: Les theatres

fermes, c'est le drapeau noir deploye.

Eh bien, je voudrais que vous, vous les representants de Paris, vous

vinssiez dire a cette portion de la majorite qui vous inquiete:

Osez deployer ce drapeau noir! osez abandonner les theatres! Mais,

sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres fait fermer les

boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres de Paris,

fait une chose que nos plus redoutables annees n'ont pas faite; que

l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pas faite! Qui ferme les theatres

de Paris eteint le feu qui eclaire, pour ne plus laisser resplendir

que le feu qui incendie! Osez prendre cette responsabilite!

Messieurs, cette question des theatres est maintenant un cote, un cote

bien douloureux, de la grande question des detresses publiques. Ce que

nous invoquons ici, c'est encore le principe de l'assistance. Il y a

la, autour de nous, je vous le repete, vingt mille familles qui nous

demandent de ne pas leur oter leur pain! Le plus deplorable temoignage

de la durete des temps que nous traversons, c'est que les theatres,

qui n'avaient jamais fait partie que de notre gloire, font aujourd hui

partie de notre misere.

Je vous en conjure, reflechissez-y. Ne desertez pas ce grand interet.

Faites de moi ce que vous voudrez; je suis pret a monter a la tribune,

je suis pret a combattre, _a la poupe, a la proue, ou l'on voudra,

n'importe_; mais ne reculons pas! Sans vous, je ne suis rien; avec

vous, je ne crains rien! Je vous supplie de ne pas repousser la

proposition.

La proposition, appuyee par la presque unanimite des representants de

la Seine et adoptee par le comite de l'interieur, fut acceptee par

le gouvernement, qui reduisit a six cent mille francs la subvention

proposee. M. Victor Hugo, nomme president et rapporteur d'une

commission speciale chargee d'examiner le projet de decret, et

composee de MM. Leon de Maleville, Bixio et Evariste Bavoux, deposa au

nom du comite de l'interieur et lut en seance publique, le 17 juillet,

le rapport suivant:

Citoyens representants,

Dans les graves conjonctures ou nous sommes, en examinant le projet de

subvention aux theatres de Paris, votre comite de l'interieur et la

commission qu'il a nommee ont eu le courage d'ecarter toutes les

hautes considerations d'art, de litterature, de gloire nationale, qui

viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du

reste, et que nous ferons certainement valoir a l'occasion dans des

temps meilleurs; le comite, dis-je, a eu le courage d'ecarter toutes

ces considerations pour ne se preoccuper de la mesure proposee qu'au

point de vue de l'utilite politique.

C'est a ce point de vue unique d'une grande et evidente utilite

politique et immediate, que nous avons l'honneur de vous proposer

l'adoption de la mesure.

Les theatres de Paris sont peut-etre les rouages principaux de ce

mecanisme complique qui met en mouvement le luxe de la capitale et les

innombrables industries que ce luxe engendre et alimente; mecanisme

immense et delicat, que les bons gouvernements entretiennent avec

soin, qui ne s'arrete jamais sans que la misere naisse a l'instant

meme, et qui, s'il venait jamais a se briser, marquerait l'heure

fatale ou les revolutions sociales succedent aux revolutions

politiques.

Les theatres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion

a l'industrie parisienne, qui, a son tour, communique la vie a

l'industrie des departements. Toutes les branches du commerce

recoivent quelque chose du theatre. Les theatres de Paris font vivre

directement dix mille familles, trente ou quarante metiers divers,

occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent annuellement dans

la circulation une somme qui, d'apres des chiffres incontestables, ne

peut guere etre evaluee a moins de vingt ou trente millions.

La cloture des theatres de Paris est donc une veritable catastrophe

commerciale qui a toutes les proportions d'une calamite publique. Les

faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Vous avez accorde, il

y a peu de jours, cinq millions a l'industrie du batiment; accorder

aujourd'hui un subside aux theatres, c'est appliquer le meme principe,

c'est pourvoir aux memes necessites politiques. Si vous refusiez

aujourd'hui ces six cent mille francs a une industrie utile, vous

auriez dans un mois plusieurs millions a ajouter a vos aumones.

D'autres considerations font encore ressortir l'importance politique

de la mesure qui rouvrirait nos theatres. A une epoque comme la notre,

ou les esprits se laissent entrainer, dans cette espece de lassitude

et de desoeuvrement qui suit les revolutions, a toutes les emotions,

et quelquefois a toutes les violences de la fievre politique, les

representations dramatiques sont une distraction souhaitable, et

peuvent etre une heureuse et puissante diversion. L'experience a

prouve que, pour le peuple parisien en particulier, il faut le dire

a la louange de ce peuple si intelligent, le theatre est un calmant

efficace et souverain.

Ce peuple, pareil a tant d'egards au peuple athenien, se tourne

toujours volontiers, meme dans les jours d'agitation, vers les joies

de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupements resistent a

un theatre ouvert; aucun attroupement ne resisterait a un spectacle

gratis.

L'utilite politique de la mesure de la subvention aux theatres est

donc demontree. Il importe que les theatres de Paris rouvrent et

se soutiennent, et l'etat consulte un grand interet public en leur

accordant un subside qui leur permettra de vivre jusqu'a la saison

d'hiver, ou leur prosperite renaitra, nous l'esperons, et sera a la

fois un temoignage et un element de la prosperite generale.

Cela pose, ce grand interet politique une fois constate, votre comite

a du rechercher les moyens d'arriver surement a ce but: faire vivre

les theatres jusqu'a l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout

qu'aucune partie de la somme votee par vous ne put etre detournee de

sa destination, et consacree, par exemple, a payer les dettes que les

theatres ont contractees depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus

honorable courage contre les difficultes de la situation. Cet argent

est destine a l'avenir et non au passe. Il ne pourra etre revendique

par aucun creancier. Votre comite vous propose de declarer les sommes

allouees aux theatres par le decret incessibles et insaisissables.

Les sommes ne seraient versees aux directeurs des theatres que sous

des conditions acceptees par eux, ayant toutes pour objet la meilleure

exploitation de chaque theatre en particulier, et que les directeurs

seraient tenus d'observer sous peine de perdre leur droit a

l'allocation.

Quant aux sommes en elles-memes, votre comite en a examine

soigneusement la repartition. Cette repartition a ete modifiee pour

quelques theatres, d'accord avec M. le ministre de l'interieur, et

toujours dans le but d'utilite positive qui a preoccupe votre comite.

L'allocation de 170,000 francs a ete conservee a l'Opera dont la

prosperite se lie si etroitement a la paix de la capitale. La part du

Vaudeville a ete portee a 24,000 francs, sous la condition que les

directeurs ne negligeront rien pour rendre a ce theatre son ancienne

prosperite, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y

applaudissait dans ces derniers temps.

Un theatre oublie a ete retabli dans la nomenclature, c'est le theatre

Beaumarchais, c'est-a-dire le theatre special du 8e arrondissement et

du faubourg Saint-Antoine. L'assemblee s'associera a la pensee qui a

voulu favoriser la reouverture de ce theatre.

Voici cette repartition, telle qu'elle est indiquee et arretee dans

l'expose des motifs qui vous a ete distribue ce matin:

Pour l'Opera, Theatre de la Nation 170,000 fr.

Pour le Theatre de la Republique 105,000

Pour l'Opera-Comique 80,000

Pour l'Odeon 45,000

Pour le Gymnase 30,000

Pour la Porte-Saint-Martin 35,000

Pour le Vaudeville 24,000

Pour les Varietes 24,000

Pour le Theatre Montansier 15,000

Pour l'Ambigu-Comique 25,000

Pour la Gaite 25,000

Pour le Theatre-Historique 27,000

Pour le Cirque 4,000

Pour les Folies-Dramatiques 11,000

Pour les Delassements-Comiques 11,000

Pour le Theatre Beaumarchais 10,000

Pour le Theatre Lazary 4,000

Pour le Theatre des Funambules 5,000

Pour le Theatre du Luxembourg 5,000

Pour les theatres de la banlieue 10,000

Pour l'Hippodrome 5,000

Pour eventualites 10,000

Total 680,000 fr.

Le comite a cru necessaire d'ajouter aux subventions reparties une

somme de 10,000 francs destinee a des allocations eventuelles qu'il

est impossible de ne pas prevoir en pareille matiere.

Afin de multiplier les precautions et de rendre tout abus impossible,

votre comite, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par

l'article 2 du decret, que la distribution de la somme afferente a

chaque theatre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquiemes,

jusqu'au 1er octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront

affectes au payement des artistes, employes et gagistes des theatres.

Enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'execution du

decret a votre comite de l'interieur.

Un decret special avait ete presente pour le Theatre de la Nation; le

comite, ne voyant aucun motif a ce double emploi, a fondu les deux

decrets en un seul.

Le credit total alloue par les deux decrets ainsi reunis s'eleve a

680,000 francs.

Par toutes les considerations que nous venons d'exposer devant vous,

nous esperons, messieurs, que vous voudrez bien voter ce decret dont

vous avez deja reconnu et declare l'urgence. Il faut que tous les

symptomes de la confiance et de la securite reparaissent; il faut que

les theatres rouvrent; il faut que la population reprenne sa serenite

en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise.

Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du

commerce, de l'industrie, c'est-a-dire tout ce qui produit le travail,

tout ce qui detruit la misere; les theatres sont un de ces moteurs.

Que les etrangers se sentent rappeles a Paris par le calme retabli;

qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des voitures qui

roulent, des boutiques ouvertes, des cafes eclaires; qu'on puisse

rentrer tard chez soi; les theatres vous restitueront toutes ces

libertes de la vie parisienne, qui sont les indices memes de la

tranquillite publique. Il est temps de rendre sa physionomie vivante,

animee, paisible, a cette grande ville de Paris, qui porte avec

accablement, depuis un mois bientot, le plus douloureux de tous les

deuils, le deuil de la guerre civile!

Et permettez au rapporteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce

que vous ferez en ce moment sera utile pour le present et fecond pour

l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu; venez en aide au theatre,

le theatre vous le rendra. Votre encouragement sera pour lui un

engagement. Aujourd'hui, la societe secourt le theatre, demain le

theatre secourra la societe. Le theatre, c'est la sa fonction et son

devoir, moralise les masses en meme temps qu'il enrichit la cite. 11

peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps serieux comme

ceux ou nous sommes, les auteurs dramatiques, libres desormais,

comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, que faire du theatre

une chaire de verite et une tribune d'honnetete, pousser les coeurs

vers la fraternite, elever les esprits aux sentiments genereux par le

spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et

dans la foule la raison, enseigner, apaiser, eclairer, consoler, c'est

la plus pure source de la renommee, c'est la plus belle forme de la

gloire!

La subvention aux theatres fut votee. Les theatres rouvrirent.

NOTE 4

SECOURS AUX TRANSPORTES

14 aout 1848.

Immediatement apres les journees de juin, M. Victor Hugo se preoccupa

du sort fait aux transportes. Il appela tous les hommes de bonne

volonte, dans toutes les nuances de l'assemblee, a leur venir en aide.

Il organisa dans ce but une reunion speciale en dehors de tous les

partis.

Voici en quels termes le fait est raconte dans _la Presse_ du 14 aout

1848:

"Tous les hommes politiques ne sont pas en declin, heureusement! Au

premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le courage qu'ils ont

deploye sous la grele des balles dans les tristes journees de juin,

par la fermete conciliante qu'ils ont apportee a la tribune, et enfin

par l'elan d'une fraternite sincere telle que nous la concevons, telle

que nous la ressentons, nous aimons a signaler un de nos illustres

amis, Victor Hugo, devant lequel plus d'une barricade s'est abaissee,

et que la liberte de la presse a trouve debout a la tribune au jour

des interpellations adressees a M. le general Cavaignac.

"M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble initiative dont nous

ne saurions trop le feliciter. Il s'agit de visiter les detenus de

juin. Cette proposition a motive la reunion spontanee d'un certain

nombre de representants dans l'un des bureaux de l'assemblee

nationale; nous en empruntons les details au journal l'_Evenement_:

"La reunion se composait deja de MM. Victor Hugo, Lagrange, l'eveque

de Langres, Montalembert, David (d'Angers), Galy-Gazalat, Felix

Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, Demesmay, Mauvais, de Voguee,

Cremieux, de Falloux, Xavier Durrieu, Considerant, le general Laydet,

Vivien, Portalis, Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribiere,

Antony Thouret.

"M. Victor Hugo a expose l'objet de la reunion. Il a dit:

"Qu'au milieu des reunions qui se sont produites au sein de

l'assemblee, et qui s'occupent toutes avec un zele louable, et selon

leur opinion consciencieuse, des grands interets politiques du pays,

il serait utile qu'une reunion se format qui n'eut aucune couleur

politique, qui resumat toute sa pensee dans le seul mot _fraternite_,

et qui eut pour but unique l'apaisement des haines et le soulagement

des miseres nees de la guerre civile.

"Cette reunion se composerait d'hommes de toutes les nuances, qui

oublieraient, en y entrant, a quel parti ils appartiennent, pour ne

se souvenir que des souffrances du peuple et des plaies de la France.

Elle aurait, sans le vouloir et sans le chercher, un but politique de

l'ordre le plus eleve; car soulager les malheurs de la guerre civile

dans le present, c'est eteindre les fureurs de la guerre civile dans

l'avenir. L'assemblee nationale est animee des intentions les plus

patriotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les

egares, mais elle ne veut rien au dela de la severite strictement

necessaire, et, certainement, a cote de sa severite, elle cherchera

toujours les occasions de faire sentir sa paternite. La reunion

projetee provoquerait, selon les faits connus et les besoins qui se

manifesteraient, la bonne volonte genereuse de l'assemblee.

"Cette reunion ne se compose encore que de membres qui se sont

spontanement rapproches et qui appartiennent a toutes les opinions

representees dans l'assemblee; mais elle admettrait avec empressement

tous les membres qui auraient du temps a donner aux travaux de

fraternite qu'elle s'impose. Son premier soin serait de visiter les

forts, en ayant soin de ne s'immiscer dans aucune des attributions du

pouvoir judiciaire ou du pouvoir administratif. Elle se preoccuperait

de tout ce qui peut, sans desarmer, bien entendu, ni enerver l'action

de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le sort de leurs

familles.

"En ce qui touche ces malheureuses familles, la reunion rechercherait

les moyens d'assurer l'execution du decret qui leur reserve le droit

de suivre les transportes, et qui, evidemment n'a pas voulu que ce

droit fut illusoire ou onereux pour les familles pauvres. Le general

Cavaignac, consulte par M. Victor Hugo, a pleinement approuve cette

pensee, a compris que la prudence s'y concilierait avec l'intention

fraternelle et l'unite politique, et a promis de faciliter, par tous

les moyens en son pouvoir, l'acces et la visite des prisons aux

membres de la reunion; ce sera pour eux une occupation fatigante et

penible, mais que le sentiment du bien qu'ils pourront faire leur

rendra douce.

"En terminant, M. Victor Hugo a exprime le voeu que la reunion mit a

sa tete et choisit pour son president l'homme venerable qu'elle compte

parmi ses membres, et qui joint au caractere sacre de representant

le caractere sacre d'eveque, M. Parisis, eveque de Langres. Ainsi le

double but evangelique et populaire sera admirablement exprime par la

personne meme de son president. La fraternite est le premier mot de

l'evangile et le dernier mot de la democratie."

"La reunion a completement adhere a ces genereuses paroles. Elle a

aussitot constitue son bureau, qui est ainsi compose:

"President, M. Parisis, eveque de Langres; vice-president, M. Victor

Hugo; secretaire, M. Xavier Durrieu.

"La reunion s'est separee, apres avoir charge MM. Parisis, Victor Hugo

et Xavier Durrieu de demander au general Cavaignac, pour les membres

de la reunion, l'autorisation de se rendre dans les forts et les

prisons de Paris."

NOTE 5.

LA QUESTION DE DISSOLUTION

En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assemblee

constituante discuta la proposition Rateau. Dans la discussion

prealable des bureaux, M. Victor Hugo prononca, le 15 janvier, un

discours que la stenographie a conserve. Le voici:

M. VICTOR HUGO.--Posons la question.

Deux souverainetes sont en presence.

Il y a d'un cote l'assemblee, de l'autre le pays

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 30 / 36 段