Helas! ce travailleur puissant et jamais fatigue, ce philosophe, ce

penseur, ce poete, ce genie, a vecu parmi nous de cette vie d'orages,

de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps a

tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des

contestations et des haines. Il entre, le meme jour, dans la gloire

et dans le tombeau. Il va briller desormais, au-dessus de toutes ces

nuees qui sont sur nos tetes, parmi les etoiles de la patrie!

Vous tous qui etes ici, est-ce que vous n'etes pas tentes de l'envier?

Messieurs, quelle que soit notre douleur en presence d'une telle

perte, resignons-nous a ces catastrophes. Acceptons-les dans ce

qu'elles ont de poignant et de severe. Il est bon peut-etre, il est

necessaire peut-etre, dans une epoque comme la notre, que de temps en

temps une grande mort communique aux esprits devores de doute et de

scepticisme un ebranlement religieux. La providence sait ce qu'elle

fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face a face avec le mystere

supreme, et quand elle lui donne a mediter la mort, qui est la grande

egalite et qui est aussi la grande liberte.

La providence sait ce qu'elle fait, car c'est la le plus haut de tous

les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austeres et serieuses

pensees dans tous les coeurs quand un sublime esprit fait

majestueusement son entree dans l'autre vie, quand un de ces etres qui

ont plane longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles

du genie, deployant tout a coup ces autres ailes qu'on ne voit pas,

s'enfonce brusquement dans l'inconnu.

Non, ce n'est pas l'inconnu! Non, je l'ai deja dit dans une autre

occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le repeter, non, ce

n'est pas la nuit, c'est la lumiere! Ce n'est pas la fin, c'est le

commencement! Ce n'est pas le neant, c'est l'eternite! N'est-il

pas vrai, vous tous qui m'ecoutez? De pareils cercueils demontrent

l'immortalite; en presence de certains morts illustres, on sent plus

distinctement les destinees divines de cette intelligence qui traverse

la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme,

et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont ete des genies

pendant leur vie ne soient pas des ames apres leur mort!

LE 2 DECEMBRE 1851

Un vaillant proscrit de decembre, M. Hippolyte Magen, a publie,

pendant son exil, a Londres, en 1852 (chez Jeffs, Burlington Arcade),

un remarquable recit des faits dont il avait ete temoin. Nous

extrayons de ce recit les pages qu'on va lire, en faisant seulement

quelques suppressions dans les eloges adresses par M. H. Magen a M.

Victor Hugo.

"Le 2 decembre, a dix heures du matin, des representants du peuple

etaient reunis dans une maison de la rue Blanche.

"Deux opinions se combattaient. La premiere, emise et soutenue par

Victor Hugo, voulait qu'on fit immediatement un appel aux armes;

la population etait oscillante, il fallait, par une impulsion

revolutionnaire, la jeter du cote de l'assemblee.

"Exciter lentement les coleres, entretenir longtemps l'agitation, tel

etait le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; pour le

soutenir il s'appuyait sur le passe. En 1830, on avait d'abord crie,

puis lance des pierres aux gardes royaux, enfin on s'etait jete dans

la bataille, avec des passions deja fermentees; en fevrier 1848,

l'agitation de la rue avait aussi precede le combat.

"La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces deux

epoques.

"Malheureusement le systeme de la temporisation l'emporta; il fut

decide qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il

serait fait un appel aux legions de la garde nationale sur lesquelles

on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier

accepterent la responsabilite de ces demarches, et rendez-vous fut

pris a deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour

l'execution des mesures arretees.

"Tandis que Charamaule et Victor Hugo remplissaient le mandat qu'ils

avaient recu, un incident prouva que, suivant l'opinion repoussee

dans la rue Blanche, le peuple attendait une impulsion vigoureuse et

revolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Charamaule s'apercut

que la foule reconnaissait Hugo et s'epaississait autour d'eux:--"Vous

etes reconnu, dit-il a son collegue."--Au meme instant, quelques

jeunes gens crierent: _Vive Victor Hugo!_

"Un d'eux lui demanda: "Citoyen que faut-il faire?"

"Victor Hugo repondit: "Dechirez les affiches factieuses du coup

d'etat et criez: _Vive la constitution!_

"--Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier.

"--Vous courrez aux armes", repliqua Victor Hugo.

"Il ajouta:--Louis Bonaparte est un rebelle; il se couvre aujourd'hui

de tous les crimes. Nous, representants du peuple, nous le mettons

hors la loi; mais, sans meme qu'il soit besoin de notre declaration,

il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Citoyens! vous

avez deux mains, prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre

fusil, et courez sur Bonaparte!"

"La foule poussa une acclamation.

"Un bourgeois qui fermait sa boutique dit a l'orateur: "Parlez moins

haut, si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.

"--Eh bien! repondit Hugo, vous promeneriez mon cadavre, et ce serait

une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!"

"Tous crierent: _Vive Victor Hugo!_--Criez: _Vive la constitution!_

leur dit-il. Un cri formidable de _Vive la constitution! Vive la

republique!_ sortit de toutes les poitrines.

"L'enthousiasme, l'indignation, la colere melaient leurs eclairs dans

tous les regards. C'etait la, peut-etre, une minute supreme. Victor

Hugo fut tente d'enlever toute cette foule et de commencer le combat.

"Charamaule le retint et lui dit tout bas:--"Vous causerez une

mitraillade inutile; tout ce monde est desarme. L'infanterie est a

deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive."

"En effet, plusieurs pieces de canon, attelees, debouchaient par la

rue de Bondy, derriere le Chateau-d'Eau. Saisir un tel moment, ce

pouvait etre la victoire, mais ce pouvait etre aussi un massacre. "Le

conseil de s'abstenir, donne par un homme aussi intrepide que l'a ete

Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait etre suspect; en

outre Victor Hugo, quel que fut son entrainement interieur, se

sentait lie par la deliberation de la gauche. Il recula devant la

responsabilite qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu

souvent repeter lui-meme: "Ai-je eu raison? Ai-je eu tort?"

"Un cabriolet passait; Victor Hugo et Charamaule s'y jeterent. La

foule suivit quelque temps la voiture en criant: _Vive la republique!

Vive Victor Hugo!_

"Les deux representants se dirigerent vers la rue Blanche, ou ils

rendirent compte de la scene du Chateau d'Eau; ils essayerent encore

de decider leurs collegues a une action revolutionnaire, mais la

decision du matin fut maintenue.

"Alors Victor Hugo dicta au courageux Baudin la proclamation suivante:

"Louis-Napoleon est un traitre.

"Il a viole la constitution.

"Il s'est mis hors la loi.

Les representants republicains rappellent au peuple et a l'armee

l'article 68 et l'article 110 ainsi concus: "L'assemblee constituante

confie la defense de la presente constitution et des droits qu'elle

consacre a la garde et au patriotisme de tous les francais."

"Le peuple est a jamais en possession du suffrage universel, n'a

besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et chatiera le rebelle.

"Que le peuple fasse son devoir.

"Les representants republicains marcheront a sa tete.

"Aux armes! Vive la republique!"

"Michel (de Bourges), Schoelcher, le general Leydet, Joigneaux, Jules

Favre, Deflotte, Eugene Sue, Brives, Chauffour, Madier de Montjau,

Cassal, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres se haterent de

mettre sur cette proclamation leurs noms a cote de celui de Victor

Hugo.

"A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rue Blanche,

chasses de la rue de la Cerisaie par un avis que la police marchait

sur eux, se retrouvaient au quai de Jemmapes, chez le representant

Lafon; a eux s'etaient joints quelques journalistes et plusieurs

citoyens devoues a la republique.

"Au milieu d'une vive animation, un comite de resistance fut nomme; il

se composait des citoyens:

Victor Hugo,

Carnot,

Michel (de Bourges),

Madier de Montjau,

Jules Favre,

Deflotte,

Faure (du Rhone).

"On attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Durrieu

avait remises a des compositeurs de son journal. L'une d'elles sera

recueillie par l'histoire; elle s'echappa de l'ame de Victor Hugo. La

voici:

PROCLAMATION A L'ARMEE.

Soldats!

Un homme vient de briser la constitution, il dechire le serment qu'il

avait prete au peuple, supprime la loi, etouffe le droit, ensanglante

Paris, garrotte la France, trahit la Republique.

Soldats, cet homme vous engage dans le crime.

Il y a deux choses saintes: le drapeau qui represente l'honneur

militaire, et la loi qui represente le droit national. Soldats! le

plus grand des attentats, c'est le drapeau leve contre la loi.

Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous egare. Pour un tel

crime, les soldats francais sont des vengeurs, non des complices.

Livrez a la loi ce criminel. Soldats! c'est un faux Napoleon. Un

vrai Napoleon vous ferait recommencer Marengo; lui, il vous fait

recommencer Transnonain.

Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armee francaise. Proteger

la patrie, propager la revolution, delivrer les peuples, soutenir les

nationalites, affranchir le continent, briser les chaines partout,

defendre partout le droit, voila votre role parmi les armees d'Europe;

vous etes dignes des grands champs de bataille.

Soldats! l'armee francaise est l'avant-garde de l'humanite. Rentrez en

vous-memes, reflechissez, reconnaissez-vous, relevez-vous. Songez

a vos generaux arretes, pris au collet par des argousins et jetes,

menottes aux mains, dans la cellule des voleurs. Le scelerat qui est a

l'Elysee croit que l'armee de la France est une bande du bas-empire,

qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obeit. Il vous fait faire

une besogne infame; il vous fait egorger, en plein dix-neuvieme siecle

et dans Paris meme, la liberte, le progres, la civilisation; il vous

fait detruire, a vous enfants de la France, ce que la France a si

glorieusement et si peniblement construit en trois siecles de lumiere

et en soixante ans de revolution! Soldats, si vous etes la grande

armee, respectez la grande nation!

Nous, citoyens, nous representants du peuple et vos

representants,--nous, vos amis, vos freres, nous qui sommes la loi et

le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras

et que vous frappez aveuglement de vos epees, savez-vous ce qui nous

desespere? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir

votre honneur qui s'en va.

Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis

Bonaparte, et vous etes perdus devant la conscience universelle.

Les hommes qui vous commandent sont hors la loi; ce ne sont pas des

generaux, ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les attend.

Vous soldats, il en est temps encore, revenez a la patrie, revenez a

la republique. Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait

de vous? Elle dirait: "Ils ont foule aux pieds de leurs chevaux et

ecrase sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur

pays; eux, des soldats francais, ils ont deshonore l'anniversaire

d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur crime, il degoutte

aujourd'hui du nom de Napoleon sur la France autant de honte qu'il en

a autrefois decoule de gloire."

Soldats francais, cessez de preter main-forte au crime!

_Pour les representants du peuple restes libres, le representant

membre du comite de resistance,_

VICTOR HUGO.

Paris, 3 decembre.

"Cette proclamation ... ou brillent toutes les qualites du genie et

du patriotisme, fut, a l'aide d'un papier bleu qui multipliait les

copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle etait affichee

dans les rues Charlot, de l'Homme-Arme, Rambuteau, et sur le boulevard

du Temple.

"Cependant on est encore averti que la police a pris l'eveil; a

travers une nuit obscure, on se dirige vers la rue Popincourt, ou les

ateliers de Frederic Cournet ouvriront un asile sur.

" ... Nos amis remplissent une salle vaste et nue; il y a deux

tabourets seulement; Victor Hugo, qui va presider la reunion, en prend

un,--l'autre est donne a Baudin, qui servira de secretaire. Dans cette

assemblee, on remarquait Guiter, Gindriez, Lamarque, Charamaule,

Sartin, Arnaud de l'Ariege, Schoelcher, Xavier Durrieu et Kesler son

collaborateur, etc., etc.

"Apres un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est

aise de concevoir, plusieurs resolutions furent prises. On avait vu

successivement arriver Michel (de Bourges), Esquiros, Aubry (du Nord),

Bancel, Duputz, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drome); ce dernier

ne fit qu'une courte apparition.

"Victor Hugo avait pris la parole et resumait les perils de la

situation, les moyens de resistance et de combat.

"Tout a coup, un homme en blouse se presente, effare.

"--Nous sommes perdus, s'ecria-t-il; du point d'observation ou l'on

m'a place, j'ai vu se diriger vers nous une troupe nombreuse de

soldats.

"--Qu'importe! a repondu Cournet, en montrant des armes, la porte de

ma maison est etroite; dans le corridor deux hommes ne marcheraient

pas de front; nous sommes ici soixante resolus a mourir; deliberez en

paix."

"A ce terrible episode Victor Hugo emprunte un mouvement sublime. Les

paroles de Victor Hugo ont ete stenographiees, sur place, par un

des assistants, et je puis les donner telles qu'il les prononca. Il

s'ecrie: / "Ecoutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites.

"D'un, cote, cent mille hommes, dix-sept batteries attelees, six

mille bouches a feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des

munitions de quoi faire la campagne de Russie;--de l'autre, cent vingt

representants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux

cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas une

cloche pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une

proclamation; a peine, ca et la, une presse lithographique, une cave

ou l'on imprimera, en hate et furtivement, un placard a la brosse;

peine de mort contre qui remuera un pave, peine de mort contre qui

s'attroupera, peine de mort contre qui sera trouve en conciliabule,

peine de mort contre qui placardera un appel aux armes; si vous etes

pris pendant le combat, la mort; si vous etes pris apres le combat,

la deportation et l'exil.--D'un cote, une armee et le crime;--de

l'autre, une poignee d'hommes et le droit. Voila cette lutte,

l'acceptez-vous?"

"Ce fut un moment admirable; cette parole energique et puissante

avait remue toutes les fibres du patriotisme; un cri subit, unanime,

repondit: "_Oui, oui, nous l'acceptons!_"

"Et la deliberation recommenca grave et silencieuse."

NOTES

CHAMBRE DES PAIRS

1846.

NOTE 1

LA PROPRIETE DES OEUVRES D'ART

Un projet de loi sur les dessins et modeles de fabrique etait propose

par le gouvernement; une longue discussion s'engagea, au sein de la

chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la duree

de la propriete de ces dessins et de ces modeles. Le projet du

gouvernement decretait une duree de quinze annees. La commission qui

avait fait rapport sur le projet de loi proposait d'etendre le droit

exclusif d'exploitation d'un modele a trente ans. Quelques membres de

la chambre voulaient le maintien pur et simple de la legislation de

1793 qui attribue a l'auteur d'un dessin ou d'un modele artistique

destine a l'industrie les memes droits qu'a l'auteur d'une statue ou

d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole.

Messieurs,

Je n'aurai qu'une simple observation a faire sur la question la plus

importante, a mes yeux du moins, la question de duree; et j'appuierai

la proposition de la commission, en regrettant, je l'avoue meme,

l'ancienne legislation. Je n'ai que tres peu de mots a dire, et je

n'abuserai jamais de l'attention de la chambre.

Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art veritable qui

est en question ici. Je ne pretends pas mettre cet art, dans lequel

l'industrie entre pour une certaine portion, sur le rang des creations

poetiques ou litteraires, creations purement spontanees, qui ne

relevent que de l'artiste, de l'ecrivain, du penseur. Cependant, il

est incontestable qu'il y a ici dans la question un art tout entier.

Et si la Chambre me permettait de citer quelques-uns des grands noms

qui se rattachent a cet art, elle reconnaitrait elle-meme qu'il y a

la des genies createurs, des hommes d'imagination, des hommes dont la

propriete doit etre protegee par la loi. Bernard de Palissy etait un

potier; Benvenuto Cellini etait un orfevre. Un pape a desire un modele

de chandeliers d'eglise; Michel-Ange et Raphael ont concouru pour ce

modele, et les deux flambeaux ont ete executes. Oserait-on dire que ce

ne sont pas la des objets d'art?

Il y a donc ici, permettez-moi d'insister, un art veritable dans la

question, et c'est ce qui me fait prendre la parole.

Jusqu'a present cette matiere a ete regie en France par une

legislation vague, obscure, incomplete, plutot formee de jurisprudence

et d'extensions que composee de textes directs emanes du legislateur.

Cette legislation a beaucoup de defauts, mais elle a une qualite qui,

a mes yeux, compense tous les defauts, elle est genereuse.

Cette legislation, que donnait-elle a l'art qui est ici en question?

Elle lui donnait la duree; et n'oubliez pas ceci: toutes les fois

que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes oeuvres,

donnez-leur le temps, donnez-leur la duree, assurez-leur le respect de

leur pensee et de leur propriete. Si vous voulez que la France reste a

ce point ou elle est placee, d'imposer a toutes les nations la loi de

sa mode, de son gout, de son imagination; si vous voulez que la France

reste la maitresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luxe, la

fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique

et nationale; si vous voulez donner a cet art tous les moyens de

prosperer, ne touchez pas legerement a la legislation sous laquelle il

s'est developpe avec tant d'eclat.

Notez que depuis que cette legislation, incomplete, je le repete, mais

genereuse, existe, l'ascendant de la France, dans toutes les matieres

d'art et d'industrie melee a l'art, n'a cesse de s'accroitre.

Que demandez-vous donc a une legislation? qu'elle produise de bons

effets, qu'elle donne de bons resultats? Que reprochez-vous a

celle-ci? Sous son empire, l'art francais est devenu le maitre et le

modele de l'art chez tous les peuples qui composent le monde civilise.

Pourquoi donc toucher legerement a un etat de choses dont vous avez a

vous applaudir?

J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande attention

l'expose des motifs; j'y ai cherche la raison pour laquelle il etait

innove a un etat aussi excellent, je n'en ai trouve qu'une qui ne me

parait pas suffisante, c'est un desir de mettre la legislation qui

regit cette matiere en harmonie avec la legislation qui regit d'autres

matieres qu'on suppose a tort analogues. C'est la, messieurs, une pure

question de symetrie. Cela ne me parait pas suffisant pour innover,

j'ose dire, aussi temerairement.

J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus profonde

et la plus sincere estime; c'est un homme des plus distingues, et

je reconnais avec empressement sa haute competence sur toutes les

matieres qui sont soumises a son administration. Cependant je ne me

suis pas explique comment il se faisait qu'en presence d'un beau,

noble et magnifique resultat, on venait innover dans la loi qui a, en

partie du moins, produit cet effet.

Je le repete, je demande de la duree. Je suis convaincu qu'un pas

sera fait en arriere le jour ou vous diminuerez la duree de cette

propriete. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai deja dit en

commencant, a la propriete litteraire proprement dite. Elle est

au-dessous de la propriete litteraire; mais elle n'en est pas moins

respectable, nationale et utile. Le jour, dis-je, ou vous aurez

diminue la duree de cette propriete, vous aurez diminue l'interet des

fabricants a produire des ouvrages d'industrie de plus en plus voisins

de l'art; vous aurez diminue l'interet des grands artistes a penetrer

de plus en plus dans cette region ou l'industrie se releve par son

contact avec l'art.

Aujourd'hui, a l'heure ou nous parlons, des sculpteurs du premier

ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, M. Pradier,

n'hesitent pas a accorder leur concours a ces productions qui ne sont

pour l'industrie que des consoles, des pendules, des flambeaux, et qui

sont, pour les connaisseurs, des chefs-d'oeuvre.

Un jour viendra, n'en doutez pas, ou beaucoup de ces oeuvres que vous

traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, et que vous

reglementez comme de simples produits de l'industrie, un jour viendra

ou beaucoup de ces oeuvres prendront place dans les musees. N'oubliez

pas que vous avez ici, en France, a Paris, un musee compose

precisement des debris de cet art mixte qui est en ce moment en

question. La collection des vases etrusques, qu'est-ce autre chose?

Si vous voulez maintenir cet art au niveau deja eleve ou il est

parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce bel essor qu'il

a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui du temps.

Voila tout ce que je voulais dire.

Je voterai pour tout ce qui tendra a augmenter la duree accordee aux

proprietaires de cette sorte d'oeuvres, et je declare, en finissant,

que je ne puis m'empecher de regretter l'ancienne legislation. (_Tres

bien! tres bien!_)

NOTE 2

LA MARQUE DE FABRIQUE

Dans la discussion du projet de loi relatif aux marques de fabrique,

deux systemes etaient en presence, celui de la marque facultative

et celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous

conduirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre

commentaire, les deux discours que Victor Hugo prononca dans ce debat.

Messieurs,

Je viens defendre une opinion qui, je le crains, malgre les

excellentes observations qui ont ete faites, a peu de faveur dans la

chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinion l'attention de

la noble assemblee. Le projet de loi sur les dessins de fabrique

soulevait une question d'art; le projet de loi sur les marques de

fabrique souleve une question d'honneur, et toutes les fois que la loi

touche a une question d'honneur, il n'est personne qui ne se sente et

qui ne soit competent.

Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais commerce. Le

commerce honnete et loyal, le commerce deloyal et frauduleux. Le

commerce honnete, c'est celui qui ne fraude pas; c'est celui qui livre

aux consommateurs des produits sinceres; c'est celui qui cherche avant

tout, avant meme les benefices d'argent, le plus sur, le meilleur,

le plus fecond des benefices, la bonne renommee. La bonne renommee,

messieurs, est aussi un capital. Le mauvais commerce, le commerce

frauduleux, est celui qui a la fievre des fortunes rapides, qui jette

sur tous les marches du monde des produits falsifies; c'est celui,

enfin, qui prefere les profits a l'estime, l'argent a la renommee.

Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en presence,

lequel voulez-vous proteger? Il me semble que vous devez protection a

l'un, et la protection de l'un c'est la repression de l'autre. J'ai

cherche dans le projet de loi, dans l'expose des motifs et dans le

rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il pouvait y avoir quelque

mode de repression preferable au seul mode de repression qui se soit

presente a mon esprit, et j'avoue, a regret, n'en avoir pas trouve.

A mon avis, que je soumets a la chambre, il n'y a d'autre mode de

repression pour le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour

le commerce loyal et honnete, que la marque obligatoire.

Mais on dira: La marque obligatoire est contraire a la liberte.

Permettez que je m'explique sur ce point, car il est delicat et grave.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 29 / 36 段