Quoi! un homme, un condamne, un miserable homme, est traine un matin

sur une de nos places publiques; la, il trouve l'echafaud. Il se

revolte, il se debat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore,

il a vingt-neuf ans a peine ...--Mon Dieu! je sais bien qu'on va

me dire: C'est un assassin! Mais ecoutez!...--Deux executeurs le

saisissent, il a les mains liees, les pieds lies, il repousse les deux

executeurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamne embarrasse ses

pieds garrottes dans l'echelle patibulaire, il se sert de l'echafaud

contre l'echafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule.

Les executeurs, la sueur et la honte au front, pales, haletants,

terrifies, desesperes,--desesperes de je ne sais quel horrible

desespoir,--courbes sous cette reprobation publique qui devrait

se borner a condamner la peine de mort et qui a tort d'ecraser

l'instrument passif, le bourreau (_mouvement_), les executeurs font

des efforts sauvages. Il faut que force reste a la loi, c'est la

maxime. L'homme se cramponne a l'echafaud et demande grace. Ses

vetements sont arraches, ses epaules nues sont en sang; il resiste

toujours. Enfin, apres trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!...

(_Mouvement. M. l'avocat general fait un signe de denegation.

M. Victor Hugo reprend._)--On nous chicane sur les minutes ...

trente-cinq minutes, si vous voulez!--de cet effort monstrueux, de

ce spectacle sans nom, de cette agonie, agonie pour tout le monde,

entendez-vous bien? agonie pour le peuple qui est la autant que pour

le condamne, apres ce siecle d'angoisse, messieurs les jures, on

ramene le miserable a la prison. Le peuple respire. Le peuple, qui a

des prejuges de vieille humanite, et qui est clement parce qu'il se

sent souverain, le peuple croit l'homme epargne. Point. La guillotine

est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour,

au milieu d'une population consternee. Et, le soir, on prend un

renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit

plus qu'une chose inerte, et, a la nuit tombante, on le rapporte

sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard; tout ensanglante,

demandant la vie, appelant Dieu, appelant son pere et sa mere, car

devant la mort cet homme etait redevenu un enfant. (_Sensation._) On

le hisse sur l'echafaud, et sa tete tombe!--Et alors un fremissement

sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre legal n'avait apparu

avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi

dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir,

chacun sent au fond de soi ce qu'on eprouverait si l'on voyait en

pleine France, en plein soleil, la civilisation insultee par la

barbarie. C'est dans ce moment-la qu'un cri echappe a la poitrine

d'un jeune homme, a ses entrailles, a son coeur, a son ame, un cri de

pitie, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanite; et ce

cri, vous le puniriez! Et, en presence des epouvantables faits que je

viens de remettre sous vos yeux, vous diriez a la guillotine: Tu as

raison! et vous diriez a la pitie, a la sainte pitie: Tu as tort!

Cela n'est pas possible, messieurs les jures. (_Fremissement d'emotion

dans l'auditoire._)

Tenez, monsieur l'avocat general, je vous le dis sans amertume, vous

ne defendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez

une lutte inegale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs

adoucies, avec le progres. Vous avez contre vous l'intime resistance

du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes a

l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait

marcher le monde: l'inviolabilite de la vie humaine, la fraternite

pour les classes ignorantes, le dogme de l'amelioration, qui remplace

le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui eclaire

la raison, tout ce qui vibre dans les ames, la philosophie comme la

religion, d'un cote Voltaire, de l'autre Jesus-Christ! Vous avez beau

faire, cet effroyable service que l'echafaud a la pretention de rendre

a la societe, la societe, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous

avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire,

et vous voyez que nous ne confondons pas la societe avec eux, les

partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas

la vieille penalite du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux

sur lesquels ruisselle depuis tant de siecles le sang des tetes

coupees! (_Mouvement general_.)

Messieurs, j'ai fini.

Mon fils, tu recois aujourd'hui un grand honneur, tu as ete juge

digne de combattre, de souffrir peut-etre, pour la sainte cause de la

verite. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la veritable vie virile

de notre temps, c'est-a-dire dans la lutte pour le juste et pour le

vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idee humaine

et democratique, tu es assis sur ce banc ou s'est assis Beranger, ou

s'est assis Lamennais! (_Sensation_.)

Sois inebranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma derniere

parole, si tu avais besoin d'une pensee pour t'affermir dans ta foi

au progres, dans ta croyance a l'avenir, dans ta religion pour

l'humanite, dans ton execration pour l'echafaud, dans ton horreur des

peines irrevocables et irreparables, songe que tu es assis sur ce

banc ou s'est assis Lesurques! (_Sensation profonde et prolongee.

L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire._)

LES PROCES DE _L'EVENEMENT_

Charles Hugo alla en prison. Son frere, Francois-Victor, alla en

prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait

Vacquerie. _L'Evenement_ fut supprime. C'etait la justice dans ce

temps-la. _L'Evenement_ disparu reparut sous ce titre _l'Avenement_.

Victor Hugo adressa a Vacquerie la lettre qu'onva lire.

Cette lettre fut poursuivie et condamnee. Elle valut six mois de

prison, a qui? A celui qui l'avait ecrite? Non, a celui qui l'avait

recue. Vacquerie alla a la Conciergerie rejoindre Charles Hugo,

Francois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice.

Victor Hugo etait inviolable.

Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre.

En decembre, Victor Hugo eut l'exil.

A M. AUGUSTE VACQUERIE

REDACTEUR EN CHEF DE L'_Avenement du peuple_.

Mon cher ami,

L'_Evenement_ est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes

et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun

journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le

drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la

main.

Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de

combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite,

sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la

reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie

contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout

ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee

chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez

tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune,

votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et

le peuple vous criera: bravo!

Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde

l'_Evenement_, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul

Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires.

Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous

n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer,

reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres,

le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que

vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre,

elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous

avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument.

--L'_Evenement_ ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent

cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a

ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le

fond des idees. L'_Evenement_, de mediateur devenu combattant, a

continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique

et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit,

l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des

moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale

et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du

peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le

progres. L'_Evenement_ a demande de toutes parts et a tous les partis

politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la

clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il

a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque

l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il

semblait aux ecrivains de l'_Evenement_ que ce droit d'asile, que le

chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir,

eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est

sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont

dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre

l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans

concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils

ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes

d'energie.

Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne

sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont

manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers

chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour

elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini,

un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus

heroique qu'un heros, c'est un martyr.

Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de

nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la

petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est,

il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage.

Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos

compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'_Evenement_

n'est plus, l'_Avenement du peuple_ le remplacera dans les sympathies

democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee.

Je vous le dis a vous, et je le dis a tous ceux qui acceptent, comme

vous, vaillamment, la sainte lutte du progres. Allez, nobles esprits

que vous etes tous! ayez foi! Vous etes forts. Vous avez pour vous le

temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la necessite,

l'evidence, la raison d'ici-bas, la justice de la-haut. On vous

persecutera, c'est possible. Apres?

Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les

realites sont avec vous.

On vient a bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on

ne vient pas a bout d'une verite. Les anciens parlements,--j'espere

que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci,--* ont

quelquefois essaye de supprimer la verite par arret; le greffier

n'avait pas acheve de signer la sentence, que la verite reparaissait

debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire.

Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura

toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur.

Ah! tu veux l'immobilite, inquisiteur! J'en suis fache, Dieu a fait

le mouvement. Galilee le sait, le voit, et le dit. Punis Galilee, tu

n'atteindras pas Dieu!

Marchez donc, et, je vous le repete, ayez confiance! Les choses pour

lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la

violence meme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme,

on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la verite, on en fait

jaillir de la lumiere.

Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous

voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main

en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme

de bonne volonte. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime

peut-etre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain cote.

Pourquoi? je ne me l'explique pas.

Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugles la

plupart et dignes de pitie, qui composent le parti du passe, me font

a moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement special. Il

semble, a de certains moments, que la liberte de la tribune n'existe

pas pour moi, et que la liberte de la presse n'existe pas pour mes

fils. Quand je parle, a l'assemblee, les clameurs font effort pour

couvrir ma voix; quand mes fils ecrivent, c'est l'amende et la prison.

Qu'importe! Ce sont la les incidents du combat. Nos blessures ne sont

qu'un detail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons,

fussions-nous condamnes, nos juges eux-memes sont nos freres. Ils nous

ont frappes d'une sentence, ne les frappons pas meme d'une rancune.

A quoi bon perdre vingt-quatre heures a maudire ses juges quand on a

toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! a quoi bon?

Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous avons autre chose a

faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons

l'avenir! On peut etre frappe au coeur et sourire.

Savez-vous? j'irai tout cet hiver diner chaque jour a la Conciergerie

avec mes enfants. Dans le temps ou nous sommes, il n'y a pas de mal a

s'habituer a manger un peu de pain de prison.

Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous

fait ou qu'on veut nous faire.--Pour ce qui est des autres griefs,

pour ce qui est du mal qu'on fait a la republique, pour ce qui est du

mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est different; je ne me sens pas

le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esperer, que personne

n'ait de compte a rendre, que personne n'ait de chatiment a subir dans

un avenir prochain.

Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces denouements

inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui

desarment subitement les passions coupables des uns et les legitimes

coleres des autres; quel bonheur, si, par un de ces denouements

possibles, apres tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai

permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver surement, doucement,

tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans

represailles, sans violences d'aucun cote, a ce magnifique avenir de

paix et de concorde qui est la devant nous, a cet avenir inevitable

ou la patrie sera grande, ou le peuple sera heureux, ou la republique

francaise creera par son seul exemple la republique europeenne, ou

nous serons tous, sur cette bien-aimee terre de France, libres comme

en Angleterre, egaux comme en Amerique, freres comme au ciel!

VICTOR HUGO.

18 septembre 1851.

ENTERREMENTS

1843-1850

I

FUNERAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE

20 decembre 1843.

Celui qui a l'honneur de presider en ce moment l'academie francaise ne

peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-meme, etre absent un

pareil jour ni muet devant un pareil cercueil.

Il s'arrache a un deuil personnel pour entrer dans le deuil general;

il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le

douloureux egoisme de son propre malheur. Acceptons, helas! avec

une obeissance grave et resignee les mysterieuses volontes de la

providence qui multiplient autour de nous les meres et les veuves

desolees, qui imposent a la douleur des devoirs envers la douleur, et

qui, dans leur toute-puissance impenetrable, font consoler l'enfant

qui a perdu son pere par le pere qui a perdu son enfant.

Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous ecoute prenne pour

supreme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a ete son pere!

Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse

maintenant tout entiere a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de

grand, d'acheve et de venerable que la mort donne a la vie! Le jour

viendra ou nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres

pleurent ici. L'academie francaise honorera, par un public eloge,

cette ame elevee et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit

consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le des a present,

dussions nous etre expose a le redire, peu d'ecrivains ont mieux

accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont

ete aussi bien occupees malgre les souffrances du corps, aussi bien

remplies malgre la brievete des jours. Deux fois poete, doue tout

ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique,

il avait tout connu, tout obtenu, tout eprouve, tout traverse, la

popularite, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les

triomphes du theatre, toujours si eclatants, toujours si contestes.

Comme toutes les intelligences superieures, il avait l'oeil

constamment fixe sur un but serieux; il avait senti cette verite,

que le talent est un devoir; il comprenait profondement, et avec le

sentiment de sa responsabilite, la haute fonction que la pensee exerce

parmi les hommes, que le poete remplit parmi les esprits. La fibre

populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il etait, et il

avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de

concorde qui attend l'humanite. Jeune homme, son enthousiasme avait

salue ces regnes eblouissants et illustres qui agrandissent les

nations par la guerre; homme fait, son adhesion eclairee s'attachait a

ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la

paix.

Il a bien travaille. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines

qui poursuivent les grandes renommees, que les divisions d'ecoles,

que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes

litteraires fassent silence autour du noble poete endormi! Injustices,

clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des

hommes eminents s'evanouit a l'heure sacree ou nous sommes. La mort,

c'est l'avenement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poete que la

gloire, de l'homme que l'ame, de ce monde que Dieu.

II

FUNERAILLES DE FREDERIC SOULIE

27 septembre 1847.

Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce

jour de deuil l'honneur de les representer et de dire en leur nom

l'adieu supreme a ce noble coeur, a cette ame genereuse, a cet esprit

grave, a ce beau et loyal talent qui se nommait Frederic Soulie.

Devoir austere qui veut etre accompli avec une tristesse virile, digne

de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Helas! la mort est prompte.

Elle a ses preferences mysterieuses. Elle n'attend pas qu'une tete

soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de

l'intelligence sont emportes avant que leur journee soit faite. Il y a

quatre ans a peine, tous, presque les memes qui sommes ici, nous nous

penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous

inclinons devant le cercueil de Frederic Soulie.

Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des

oeuvres, constamment applaudies, de Frederic Soulie. Permettez

seulement que j'essaye de degager a vos yeux, en peu de paroles, et

d'evoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler

la figure morale de ce remarquable ecrivain.

Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poemes, Frederic Soulie

a toujours ete l'esprit serieux qui tend vers une idee et qui s'est

donne une mission. En cette grande epoque litteraire ou le genie,

chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le a l'honneur de notre

temps, ne se separe jamais de l'independance, Frederic Soulie etait de

ceux qui ne se courbent que pour preter l'oreille a leur conscience et

qui honorent le talent par la dignite. Il etait de ces hommes qui

ne veulent rien devoir qu'a leur travail, qui font de la pensee un

instrument d'honnetete et du theatre un lieu d'enseignement, qui

respectent la poesie et le peuple en meme temps, qui pourtant ont de

l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilite de leur

audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans

l'ecrivain et du pretre dans le poete.

Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait

qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'etait son ame,

toujours pleine de la meilleure et de la plus saine energie. De la lui

venait cette force qui se resolvait en vigueur pour les penseurs et en

puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par la aussi

qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a ete recompense,

recompense par vingt triomphes, recompense par une grande et aimable

renommee qui n'irritait personne et qui plaisait a tous. Cher a ceux

qui le voyaient tous les jours et a ceux qui ne l'avaient jamais vu,

il etait aime et il etait populaire, ce qui est encore une des plus

douces manieres d'etre aime. Cette popularite il la meritait; car il

avait toujours present a l'esprit ce double but qui contient tout ce

qu'il y a de noble dans l'egoisme et tout ce qu'il y a de vrai dans le

devouement: etre libre et etre utile.

Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort

doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec

la gravite bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a du regretter

d'etre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les ecrivains

de ce siecle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle

et prochaine peut-etre qui appellera toutes les probites et toutes les

intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il etait propre a

ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion

et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple,

parce que la sont toutes les miseres, parce que la aussi sont toutes

les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses

succes le prouvent, toute sa vie Frederic Soulie a eu les yeux fixes

dans une etude severe sur les clartes de l'intelligence, sur les

grandes verites politiques, sur les grands mysteres sociaux. Il vient

d'interrompre sa contemplation, il est alle la reprendre ailleurs;

il est alle trouver d'autres clartes, d'autres verites, d'autres

mysteres, dans l'ombre profonde de la mort.

Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui

veut bien m'ecouter avec tant de religieuse attention; que ce peuple

genereux, laborieux et pensif, qui ne fait defaut a aucune de ces

solennites douloureuses et qui suit les funerailles de ses ecrivains

comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si

serieux le sache bien, quand les philosophes, quand les ecrivains,

quand les poetes viennent apporter ici, a ce commun abime de tous les

hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans

inquietude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans

laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de

l'homme qui la recoit. Les penseurs ne se defient pas de Dieu! Ils

regardent avec tranquillite, avec serenite, quelques-uns avec joie,

cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une

prison, mais que l'ame y trouve des ailes.

Oh! les nobles ames de nos morts regrettes, ces ames qui, comme celle

dont nous pleurons en ce moment le depart, n'ont cherche dans ce monde

qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une recompense

a leurs travaux, la lumiere et la liberte, non! elles ne tombent pas

ici dans un piege! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne

rencontrent pas dans ces tenebres cette captivite effroyable, cette

affreuse chaine qu'on appelle le neant! Elles y continuent, dans

un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinee

immortelle. Elles etaient libres dans la poesie, dans l'art, dans

l'intelligence, dans la pensee; elles sont libres dans le tombeau!

III

FUNERAILLES DE BALZAC

20 aout 1850.

Messieurs,

L'homme qui vient de descendre dans cette tombe etait de ceux auxquels

la douleur publique fait cortege. Dans les temps ou nous sommes,

toutes les fictions sont evanouies. Les regards se fixent desormais

non sur les tetes qui regnent, mais sur les tetes qui pensent, et

le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces tetes disparait.

Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent;

le deuil national, c'est la mort de l'homme de genie.

Messieurs, le nom de Balzac se melera a la trace lumineuse que notre

epoque laissera dans l'avenir.

M. de Balzac faisait partie de cette puissante generation des

ecrivains du dix-neuvieme siecle qui est venue apres Napoleon, de

meme que l'illustre pleiade du dix-septieme est venue apres

Richelieu,--comme si, dans le developpement de la civilisation, il

y avait une loi qui fit succeder aux dominateurs par le glaive les

dominateurs par l'esprit.

M. de Balzac etait un des premiers parmi les plus grands, un des plus

hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce

qu'etait cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres

ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, ou l'on voit

aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effare

et de terrible mele au reel, toute notre civilisation contemporaine;

livre merveilleux que le poete a intitule comedie et qu'il aurait pu

intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les

styles, qui depasse Tacite et qui va jusqu'a Suetone, qui traverse

Beaumarchais et qui va jusqu'a Rabelais; livre qui est l'observation

et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le

bourgeois, le trivial, le materiel, et qui par moments, a travers

toutes les realites brusquement et largement dechirees, laisse tout a

coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique ideal.

A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur

de cette oeuvre immense et etrange est de la forte race des ecrivains

revolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps a corps la

societe moderne. Il arrache a tous quelque chose, aux uns l'illusion,

aux autres l'esperance, a ceux-ci un cri, a ceux-la un masque. Il

fouille le vice, il disseque la passion. Il creuse et sonde l'homme,

l'ame, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abime que chacun a en

soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un

privilege des intelligences de notre temps qui, ayant vu de pres les

revolutions, apercoivent mieux la fin de l'humanite et comprennent

mieux la providence, Balzac se degage souriant et serein de ces

redoutables etudes qui produisaient la melancolie chez Moliere et la

misanthropie chez Rousseau.

Voila ce qu'il a fait parmi nous. Voila l'oeuvre qu'il nous laisse,

oeuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit,

monument! oeuvre du haut de laquelle resplendira desormais sa

renommee. Les grands hommes font leur propre piedestal; l'avenir se

charge de la statue.

Sa mort a frappe Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il etait

rentre en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie,

comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mere.

Sa vie a ete courte, mais pleine; plus remplie d'oeuvres que de jours.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 28 / 36 段