Apres les voix considerables qui se sont fait entendre, je ne

rentrerai pas dans ce qui vous a ete explique et demontre, mais

permettez-moi de repeter, pour clore ce congres solennel, les paroles

que je prononcais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage!

L'immense progres definitif qu'on dit que vous revez, et que je dis

que vous enfantez, se realisera. (_Bravo! bravo!_) Songez a tous les

pas qu'a deja faits le genre humain! Meditez le passe, car le passe

souvent eclaire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces

pour votre foi.

Oui, le passe et l'histoire, voila nos points d'appui.

Tenez, ce matin, a l'ouverture de cette seance, au moment ou un

respectable orateur chretien [note: M. l'abbe Deguerry, cure de la

Madeleine.] tenait vos ames palpitantes sous la grande et penetrante

eloquence de l'homme cordial et du pretre fraternel, en ce moment-la,

un membre de cette assemblee, dont j'ignore le nom, lui a rappele

que le jour ou nous sommes, le 24 aout, est l'anniversaire de la

Saint-Barthelemy. Le pretre catholique a detourne sa tete venerable et

a repousse ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte,

moi! (_Profonde et universelle impression._) Oui, je l'accepte!

(_Mouvement prolonge._)

Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept

annees, a pareil jour, Paris, ce Paris ou vous etes, s'eveillait

epouvante au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche

d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient

aux armes, les protestants etaient surpris dans leur sommeil, et un

guetapens, un massacre, un crime ou etaient melees toutes les haines,

haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime

abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce meme jour,

dans cette meme ville, Dieu donne rendez-vous a toutes ces haines

et leur ordonne de se convertir en amour. (_Tonnerred'applaudissements._)

Dieu retire a ce funebre anniversaire sasignification sinistre; ou il

y avait une tache de sang, il met un rayon de lumiere (_long mouvement_);

a la place de l'idee de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met

l'idee de reconciliation, de tolerance et de paix; et, grace a lui, par

sa volonte, grace aux progres qu'il amene et qu'il commande, precisement

a cette date fatale du 24 aout, et pour ainsi dire presque a l'ombre de

cette tour encore debout qui a sonne la Saint-Barthelemy, non seulement

anglais et francais, italiens et allemands, europeens et americains, mais

ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se

reconnaissent freres (_mouvement prolonge_) et s'unissent dans un

etroit et desormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos

et d'applaudissements.--M. l'abbe Deguerry et M. le pasteur Coquerel

s'embrassent devant le fauteuil du president.--Les acclamations

redoublent dans l'assemblee et dans les tribunes publiques.--M. Victor

Hugo reprend.)

Osez maintenant nier le progres! (_Nouveaux applaudissements._) Mais,

sachez-le bien, celui qui nie le progres est un impie, celui qui nie

le progres nie la providence, car providence et progres c'est la meme

chose, et le progres n'est qu'un des noms humains du Dieu eternel!

(_Profonde et universelle sensation.--Bravo! bravo!_)

Freres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux generations

futures. (_Applaudissements repetes._) Oui, que ce jour soit un jour

memorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il

marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le

commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:--Le

24 aout 1572 s'efface et disparait sous le 24 aout 1849! (_Longue et

unanime acclamation.--L'emotion est a son comble; les bravos eclatent

de toutes parts; les anglais et les americains se levent en agitant

leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de

M. Cobden, ils poussent sept hourras._)

COUR D'ASSISES

1851

POUR CHARLES HUGO

[Note: Un braconnier de la Nievre, Montcharmont, condamne a mort,

fut conduit, pour y etre execute, dans le petit village ou avait ete

commis le crime.

Le patient etait doue d'une grande force physique; le bourreau et ses

aides ne purent l'arracher de la charrette. L'execution fut suspendue;

il fallut attendre du renfort. Quand les executeurs furent en nombre,

le patient fut ramene devant l'echafaud, enleve du tombereau, porte

sur la bascule, et pousse sous le couteau.

M. Charles Hugo, dans l'_Evenement_, raconta ce fait avec horreur. Il

fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation

d'avoir manque au respect du a la loi.

Il fut defendu par son pere. Il fut condamne. (_Note de l'editeur_.)]

LA PEINE DE MORT

COUR D'ASSISES DE LA SEINE (Proces de _l'Evenement_)

11 juin 1851.

Messieurs les jures, aux premieres paroles que M. l'avocat general a

prononcees, j'ai cru un moment qu'il allait abandonner l'accusation.

Cette illusion n'a pas longtemps dure. Apres avoir fait de vains

efforts pour circonscrire et amoindrir le debat, le ministere public

a ete entraine, par la nature meme du sujet, a des developpements qui

ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgre lui, la

question a repris toute sa grandeur. Je ne m'en plains pas.

J'aborde immediatement l'accusation. Mais, auparavant, commencons par

bien nous entendre sur un mot. Les bonnes definitions font les

bonnes discussions. Ce mot "respect du aux lois", qui sert de base a

l'accusation, quelle portee a-t-il? que signifie-t-il? quel est son

vrai sens? Evidemment, et le ministere public lui-meme me parait

resigne a ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier

suppression, sous pretexte de respect, de la critique des lois. Ce mot

signifie tout simplement respect de l'execution des lois. Pas autre

chose. Il permet la critique, il permet le blame, meme severe, nous

en voyons des exemples tous les jours, et meme a l'endroit de la

constitution, qui est superieure aux lois. Ce mot permet l'invocation

au pouvoir legislatif pour abolir une loi dangereuse. Il permet enfin

qu'on oppose a la loi un obstacle moral. Mais il ne permet pas qu'on

lui oppose un obstacle materiel. Laissez executer une loi, meme

mauvaise, meme injuste, meme barbare, denoncez-la a l'opinion,

denoncez-la au legislateur, mais laissez-la executer. Dites qu'elle

est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites qu'elle est barbare,

mais laissez-la executer. La critique, oui; la revolte, non. Voila le

vrai sens, le sens unique de ce mot, respect des lois.

Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave operation de

l'elaboration des lois, operation qui comprend deux fonctions, la

fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui eclaire, et

la fonction du legislateur, qui decide,--dans cette grave operation,

dis-je, la premiere fonction, la critique, serait paralysee, et par

contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiquees, et,

par consequent, il n'y aurait pas de raison pour qu'elles fussent

jamais ameliorees, jamais reformees, l'assemblee nationale legislative

serait parfaitement inutile. Il n'y aurait plus qu'a la fermer. Ce

n'est pas la ce qu'on veut, je suppose. (_On rit._)

Ce point eclairci, toute equivoque dissipee sur le vrai sens du mot

"respect du aux lois", j'entre dans le vif de la question.

Messieurs les jures, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le

vieux code europeen, une loi que, depuis plus d'un siecle, tous les

philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'etat, veulent

effacer du livre venerable de la legislation universelle; une loi que

Beccaria a declaree impie et que Franklin a declaree abominable, sans

qu'on ait fait de proces a Beccaria ni a Franklin; une loi qui, pesant

particulierement sur cette portion du peuple qu'accablent encore

l'ignorance et la misere, est odieuse a la democratie, mais qui n'est

pas moins repoussee par les conservateurs intelligents; une loi dont

le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu'avec le respect du

a la vieillesse, au malheur et a un tombeau dans l'exil, une loi dont

le roi Louis-Philippe disait: _Je l'ai detestee toute ma vie_; une loi

contre laquelle M. de Broglie a ecrit, contre laquelle M. Guizot a

ecrit; une loi dont la chambre des deputes reclamait par acclamation

l'abrogation, il y a vingt ans, au mois d'octobre 1830, et qu'a la

meme epoque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes;

une loi que l'assemblee de Francfort abolissait il y a trois ans, et

que l'assemblee constituante de la republique romaine, il y a deux

ans, presque a pareil jour, a declaree abolie _a jamais_, sur

la proposition du depute Charles Bonaparte; une loi que notre

constituante de 1848 n'a maintenue qu'avec la plus douloureuse

indecision et la plus poignante repugnance; une loi qui, a l'heure ou

je parle, est placee sous le coup de deux propositions d'abolition,

deposees sur la tribune legislative; une loi enfin dont la Toscane ne

veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que

la France ne veuille plus. Cette loi devant laquelle la conscience

humaine recule avec une anxiete chaque jour plus profonde, c'est la

peine de mort.

Eh bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce proces;

c'est elle qui est notre adversaire. J'en suis fache pour M. l'avocat

general, mais je l'apercois derriere lui! (_Long mouvement._)

Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'annees, je croyais, et moi qui

parle j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous

lire, je croyais,--mon Dieu! avec M. Leon Faucher, qui, en 1836,

ecrivait dans un recueil, la _Revue de Paris_, ceci (je cite):

"L'echafaud n'apparait plus sur nos places publiques qu'a de rares

intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner."

(_Mouvement._)

Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par

son nom, commencait a se rendre justice a elle-meme, qu'elle se

sentait reprouvee, et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renonce

a la place de Greve, au plein soleil, a la foule, elle ne se faisait

plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un

spectacle. Elle s'etait mise a faire ses exemples le plus obscurement

possible, au petit jour, barriere Saint-Jacques, dans un lieu desert,

devant personne. Il me semblait qu'elle commencait a se cacher, et je

l'avais felicitee de cette pudeur. (_Nouveau mouvement._)

Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Leon Faucher se trompait. (_On

rit._) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent

qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et

qui sait? peut-etre meme reve-t-elle, elle aussi, sa restauration.

(_On rit._)

La barriere Saint-Jacques, c'est la decheance. Peut-etre allons-nous

la voir un de ces jours reparaitre place de Greve, en plein midi,

en pleine foule, avec son cortege de bourreaux, de gendarmes et de

crieurs publics, sous les fenetres memes de l'hotel de ville, du haut

desquelles on a eu un jour, le 24 fevrier, l'insolence de la fletrir

et de la mutiler!

En attendant, elle se redresse. Elle sent que la societe ebranlee a

besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir a toutes

les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle

proteste contre ces declamateurs demagogues qui s'appellent Beccaria,

Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin; qui s'appellent

Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et Guizot (_on rit_), et qui

osent croire et dire qu'une machine a couper des tetes est de trop

dans une societe qui a pour livre l'evangile! (_Sensation._)

Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (_On rit._) Et, le

lendemain de ses journees les plus funebres et les plus sanglantes,

elle veut qu'on l'admire! Elle exige qu'on lui rende des respects! Ou,

sinon, elle se declare insultee, elle se porte partie civile, et elle

reclame des dommages-interets! (_Hilarite generale et prolongee._)

M. LE PRESIDENT.--Toute marque d'approbation est interdite, comme

toute marque d'improbation. Ces rires sont inconvenants dans une telle

question.

M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--Elle a eu du sang, ce n'est pas assez,

elle n'est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison!

Messieurs les jures, le jour ou l'on a apporte chez moi pour mon

fils ce papier timbre, cette assignation pour cet inqualifiable

proces,--nous voyons des choses bien etranges dans ce temps-ci, et

l'on devrait y etre accoutume,--eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai ete

frappe de stupeur, je me suis dit:

Quoi! est-ce donc la que nous en sommes?

Quoi! a force d'empietements sur le bon sens, sur la raison, sur la

liberte de pensee, sur le droit naturel, nous en serions la, qu'on

viendrait nous demander, non pas seulement le respect materiel,

celui-la n'est pas conteste, nous le devons, nous l'accordons, mais

le respect moral, pour ces penalites qui ouvrent des abimes dans les

consciences, qui font palir quiconque pense, que la religion abhorre,

_abhorret a sanguine_; pour ces penalites qui osent etre irreparables,

sachant qu'elles peuvent etre aveugles; pour ces penalites qui

trempent leur doigt dans le sang humain pour ecrire ce commandement:

"Tu ne tueras pas!" pour ces penalites impies qui font douter de

l'humanite quand elles frappent le coupable, et qui font douter de

Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes

pas la! non! (_Vive et universelle sensation._)

Car, et puisque j'y suis amene, il faut bien vous le dire, messieurs

les jures, et vous allez comprendre combien devait etre profonde mon

emotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce

n'est pas mon fils, c'est moi. (_Mouvement prolonge._)

Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq

ans, ai combattu sous toutes les formes les penalites irreparables!

moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai defendu en toute occasion

l'inviolabilite de la vie humaine!

Ce crime, defendre l'inviolabilite de la vie humaine, je l'ai commis

bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me denonce, monsieur

l'avocat general! Je l'ai commis avec toutes les circonstances

aggravantes, avec premeditation, avec tenacite, avec recidive!

(_Nouveau mouvement._)

Oui, je le declare, ce reste des penalites sauvages, cette vieille et

inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai

combattue toute ma vie,--toute ma vie, messieurs les jures!--et, tant

qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous

mes efforts comme ecrivain, de tous mes actes et de tous mes votes

comme legislateur, je le declare (_M. Victor Hugo etend le bras et

montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal_)

devant cette victime de la peine de mort qui est la, qui nous regarde

et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet ou, il y a deux mille

ans, pour l'eternel enseignement des generations, la loi humaine a

cloue la loi divine! (_Profonde et inexprimable emotion._)

Ce que mon fils a ecrit, il l'a ecrit, je le repete, parce que je le

lui ai inspire des l'enfance, parce qu'en meme temps qu'il est mon

fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut

continuer la tradition de son pere. Continuer la tradition de son

pere! Voila un etrange delit, et pour lequel j'admire qu'on soit

poursuivi! Il etait reserve aux defenseurs exclusifs de la famille de

nous faire voir cette nouveaute! (_On rit._)

Messieurs, j'avoue que l'accusation en presence de laquelle nous

sommes me confond.

Comment! une loi serait funeste, elle donnerait a la foule des

spectacles immoraux, dangereux, degradants, feroces, elle tendrait a

rendre le peuple cruel, a de certains jours elle aurait des effets

horribles,--et les effets horribles que produirait cette loi, il

serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de

respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait

tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons

la chambre, fermons les ecoles, il n'y a plus de progres possible,

appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation

civilisee! Oui, ce sera plus tot fait, dites-nous que nous sommes en

Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais

que ce pays-la n'existe plus, et que vous l'avez remplace par quelque

chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est

certes pas la republique! (_Nouveaux rires._)

M. LE PRESIDENT.--Je renouvelle mon observation. Je rappelle

l'auditoire au silence; autrement, je serai force de faire evacuer la

salle.

M. VICTOR HUGO, _poursuivant_.--Mais voyons, appliquons aux faits,

rapprochons des realites la phraseologie de l'accusation.

Messieurs les jures, en Espagne, l'inquisition a ete la loi. Eh bien!

il faut bien le dire, on a manque de respect a l'inquisition. En

France, la torture a ete la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire

encore, on a manque de respect a la torture. Le poing coupe a ete la

loi. On a manque ...--j'ai manque de respect au couperet! Le fer rouge

a ete la loi. On a manque de respect au fer rouge! La guillotine est

la loi. Eh bien! c'est vrai, j'en conviens, on manque de respect a la

guillotine! (_Mouvement_.)

Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat general? Je vais vous le

dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre

d'execration ou sont deja tombes, aux applaudissements du genre

humain, le fer rouge, le poing coupe, la torture et l'inquisition!

C'est parce qu'on veut faire disparaitre de l'auguste et lumineux

sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le

remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau! (_Profonde sensation._)

Ah! et parce que nous voulons cela, nous ebranlons la societe! Ah!

oui, c'est vrai! nous sommes des hommes tres dangereux, nous voulons

supprimer la guillotine! C'est monstrueux!

Messieurs les jures, vous etes les citoyens souverains d'une nation

libre, et, sans denaturer ce debat, on peut, on doit vous parler

comme a des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et, puisque nous

traversons un temps de revolutions, tirez les consequences de ce que

je vais vous dire. Si Louis XVI eut aboli la peine de mort, comme

il avait aboli la torture, sa tete ne serait pas tombee. 93 eut ete

desarme du couperet. Il y aurait une page sanglante de moins dans

l'histoire, la date funebre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc,

en presence de la conscience publique, a la face de la France, a la

face du monde civilise, qui donc eut ose relever l'echafaud pour le

roi, pour l'homme dont on aurait pu dire: C'est lui qui l'a renverse!

(_Mouvement prolonge._)

On accuse le redacteur de l'_Evenement_ d'avoir manque de respect

aux lois! d'avoir manque de respect a la peine de mort! Messieurs,

elevons-nous un peu plus haut qu'un texte controversable, elevons-nous

jusqu'a ce qui fait le fond meme de toute legislation, jusqu'au

for interieur de l'homme. Quand Servan, qui etait avocat general

cependant,--quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps

cette fletrissure memorable: "Nos lois penales ouvrent toutes les

issues a l'accusation, et les ferment presque toutes a l'accuse";

quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: _Ah! ne me parlez

pas de ces juges, moitie singes et moitie tigres!_ (_on rit_); quand

Chateaubriand, dans _le Conservateur_, appelait la loi du double vote

_loi sotte et coupable_; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des

deputes, a propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait

ce cri celebre: _Si vous faites cette loi, je jure de lui desobeir_;

quand ces legislateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes,

quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les

autres venerables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils

de respect a la loi, a la loi locale et momentanee? c'est possible,

M. l'avocat general le dit, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est

qu'ils etaient les religieux echos de la loi des lois, de la

conscience universelle! Offensaient-ils la justice, la justice de leur

temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais

ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice eternelle.

(_Mouvement general d'adhesion._)

Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grace de nous le dire au

sein meme de l'assemblee nationale, on traduirait en justice l'athee

Voltaire, l'immoral Moliere, l'obscene La Fontaine, le demagogue

Jean-Jacques Rousseau! (_On rit._) Voila ce qu'on pense, voila ce

qu'on avoue, voila ou on est! Vous apprecierez, messieurs les jures!

Messieurs les jures, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer

severement, et en particulier et surtout la loi penale, qui peut si

facilement empreindre les moeurs de barbarie, ce droit de critiquer,

qui est place a cote du devoir d'ameliorer, comme le flambeau a cote

de l'ouvrage a faire, ce droit de l'ecrivain, non moins sacre que le

droit du legislateur, ce droit necessaire, ce droit imprescriptible,

vous le reconnaitrez par votre verdict, vous acquitterez les accuses.

Mais le ministere public, c'est la son second argument, pretend que

la critique de _l'Evenement_ a ete trop loin, a ete trop vive. Ah!

vraiment, messieurs les jures, le fait qui a amene ce pretendu delit

qu'on a le courage de reprocher au redacteur de _l'Evenement_, ce fait

effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de pres.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 27 / 36 段