M. VICTOR HUGO.--Messieurs, il y a deux sortes de questions, les
questions fausses et les questions vraies.
L'assistance, le salaire, le credit, l'impot, le sort des classes
laborieuses ...--eh! mon Dieu! ce sont la des questions toujours
negligees, toujours ajournees! Souffrez qu'on vous en parle de
temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue.--Les
souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant,
l'education, la penalite, la production, la consommation, la
circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage
universel, qui contient le droit de tous, la solidarite entre hommes
et entre peuples, l'aide aux nationalites opprimees, la
fraternite francaise produisant par son rayonnement la fraternite
europeenne,--voila les questions vraies.
La legitimite, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie
sur la republique, les theses philosophiques qui sont grosses de
barricades, le choix entre les pretendants,--voila les fausses
questions.
Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies
pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour
les questions mortes. Quoi! c'est la votre intelligence politique!
Quoi! c'est la le spectacle que vous nous donnez! Le legislatif et
l'executif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien
ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis
tiraillent la constitution dans l'espoir de dechirer la republique;
les hommes se dementent, l'un oublie ce qu'il a jure, les autres
oublient ce qu'ils ont crie; et pendant ces agitations miserables, le
temps, c'est-a-dire la vie, se perd!
Quoi! c'est la la situation que vous nous faites! la neutralisation
de toute autorite par la lutte, l'abaissement, et, par consequent,
l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de
pareil a la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion.
Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de
gouvernement!
Et cela, dans quel moment?
Au moment ou, plus que jamais, une puissante initiative democratique
est necessaire! au moment ou la civilisation, a la veille de subir une
solennelle epreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs,
intelligents, feconds, reformateurs, sympathiques aux souffrances du
peuple, pleins d'amour et, par consequent, pleins de force! au moment
ou les jours troubles arrivent! au moment ou tous les interets
semblent prets a entrer en lutte contre tous les principes! au moment
ou les problemes les plus formidables se dressent devant la societe
et l'attendent avec des sommations a jour fixe! au moment ou 1852
s'approche, masque, effrayant, les mains pleines de questions
redoutables! au moment ou les philosophes, les publicistes, les
observateurs serieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'etat,
qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penches sur
l'avenir, penches sur l'inconnu, l'oeil fixe sur toutes ces obscurites
accumulees, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de
la porte des revolutions qui se rouvre dans les tenebres. (_Vive et
universelle emotion. Quelques rires a droite._)
Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion,
si orageuse qu'elle soit, si profondement qu'elle remue les masses,
n'est qu'un prelude.
Je le repete, l'annee 1852 approche. L'instant arrive ou vont
reparaitre, reveillees et encouragees par la loi fatale du 31 mai,
armees par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel
garrotte, toutes ces pretentions dont je vous ai parle, toutes ces
legitimites antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant
arrive ou une melee terrible se fera de toutes les formes dechues,
imperialisme, legitimisme, droit de la force, droit divin, livrant
ensemble l'assaut au grand droit democratique, au droit humain!
Ce jour-la, tout sera, en apparence, remis en question. Grace aux
revendications opiniatres du passe, l'ombre couvrira de nouveau ce
grand et illustre champ de bataille des idees et du progres qu'on
appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette eclipse, je ne
sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est
certain, ce que je predis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne
perira pas! c'est que, quand le jour reparaitra, on ne retrouvera
debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (_Immense
acclamation.--Tous les membres de la gauche recoivent l'orateur au
pied de la tribune, et lui serrent la main. La seance est suspendue
pendant dix minutes, malgre la voix de M. Dupin et les cris des
huissiers._)
CONGRES DE LA PAIX
A PARIS
I
DISCOURS D'OUVERTURE
2l aout 1849.
M. Victor Hugo est elu president. M. Cobden est elu vice-president. M.
Victor Hugo se leve et dit:
Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les
plus eloignes, le coeur plein d'une pensee religieuse et sainte. Vous
comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres
des cultes chretiens, des ecrivains eminents, plusieurs de ces hommes
considerables, de ces hommes publics et populaires qui sont les
lumieres de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les
declarations de cette reunion d'esprits convaincus et graves, qui ne
veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien
de tous les peuples. (_Applaudissements._) Vous venez ajouter aux
principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'etat, les gouvernants,
les legislateurs, un principe superieur. Vous venez tourner en quelque
sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'evangile, celui qui
impose la paix aux enfants du meme Dieu, et, dans cette ville qui n'a
encore decrete que la fraternite des citoyens, vous venez proclamer la
fraternite des hommes.
Soyez les bienvenus! (_Long mouvement._)
En presence d'une telle pensee et d'un tel acte, il ne peut y avoir
place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les
premieres paroles que je prononce devant vous, d'elever mes regards
plus haut que moi-meme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand
honneur que vous venez de me conferer, pour ne songer qu'a la grande
chose que vous voulez faire.
Messieurs, cette pensee religieuse, la paix universelle, toutes les
nations liees entre elles d'un lien commun, l'evangile pour loi
supreme, la mediation substituee a la guerre, cette pensee religieuse
est-elle une pensee pratique? cette idee sainte est-elle une idee
realisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui,
beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement
des affaires, repondent: Non. Moi, je reponds avec vous, je reponds
sans hesiter, je reponds: Oui! (_applaudissements_) et je vais essayer
de le prouver tout a l'heure.
Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but realisable,
je dis: C'est un but inevitable; on peut en retarder ou en hater
l'avenement, voila tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas
etre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la
guerre, c'est la paix. (_Applaudissements._) Les hommes ont commence
par la lutte, comme la creation par le chaos. (_Bravo! bravo!_) D'ou
viennent-ils? De la guerre; cela est evident. Mais ou vont-ils? A la
paix; cela n'est pas moins evident.
Quand vous affirmez ces hautes verites, il est tout simple que votre
affirmation rencontre la negation; il est tout simple que votre foi
rencontre l'incredulite; il est tout simple que, dans cette heure de
nos troubles et de nos dechirements, l'idee de la paix universelle
surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de
l'ideal; il est tout simple que l'on crie a l'utopie; et, quant a moi,
humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvieme
siecle, j'accepte cette resistance des esprits sans qu'elle m'etonne
ni me decourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas detourner les
tetes et fermer les yeux dans une sorte d'eblouissement, quand,
au milieu des tenebres qui pesent encore sur nous, vous ouvrez
brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (_Applaudissements._)
Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siecles, a l'epoque ou la
guerre existait de commune a commune, de ville a ville, de province
a province, si quelqu'un eut dit a la Lorraine, a la Picardie, a la
Normandie, a la Bretagne, a l'Auvergne, a la Provence, au Dauphine, a
la Bourgogne: Un jour viendra ou vous ne vous ferez plus la guerre, un
jour viendra ou vous ne leverez plus d'hommes d'armes les uns contre
les autres, un jour viendra ou l'on ne dira plus:--Les normands ont
attaque les picards, les lorrains ont repousse les bourguignons. Vous
aurez bien encore des differends a regler, des interets a debattre,
des contestations a resoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez a la
place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez a la place
des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des
lances, des piques, des epees? Vous mettrez une petite boite de sapin
que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira,
quoi? une assemblee! une assemblee en laquelle vous vous sentirez
tous vivre, une assemblee qui sera comme votre ame a tous, un concile
souverain et populaire qui decidera, qui jugera, qui resoudra tout
en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la
justice dans tous les coeurs, qui dira a chacun: La finit ton
droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix!
(_Applaudissements._) Et ce jour-la, vous vous sentirez une pensee
commune, des interets communs, une destinee commune; vous vous
embrasserez, vous vous reconnaitrez fils du meme sang et de la meme
race; ce jour-la, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous
serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la
Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez
plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation.
Si quelqu'un eut dit cela a cette epoque, messieurs, tous les hommes
positifs, tous les gens serieux, tous les grands politiques d'alors se
fussent ecries:--Oh! le songeur! Oh! le reve-creux! Comme cet homme
connait peu l'humanite! Que voila une etrange folie et une absurde
chimere!--Messieurs, le temps a marche, et cette chimere, c'est la
realite. (_Mouvement._)
Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eut fait cette prophetie sublime
eut ete declare fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de
Dieu! (_Nouveau mouvement._)
Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent
avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons a la France, a
l'Angleterre, a la Prusse, a l'Autriche, a l'Espagne, a l'Italie, a la
Russie, nous leur disons:
Un jour viendra ou les armes vous tomberont des mains, a vous aussi!
Un jour viendra ou la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi
impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre
Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait
absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et
Philadelphie. Un jour viendra ou vous France, vous Russie, vous
Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du
continent, sans perdre vos qualites distinctes et votre glorieuse
individualite, vous vous fondrez etroitement dans une unite
superieure, et vous constituerez la fraternite europeenne, absolument
comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace,
toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra
ou il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marches
s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idees. Un jour
viendra ou les boulets et les bombes seront remplaces par les votes,
par le suffrage universel des peuples, par le venerable arbitrage d'un
grand senat souverain qui sera a l'Europe ce que le parlement est a
l'Angleterre, ce que la diete est a l'Allemagne, ce que l'assemblee
legislative est a la France! (_Applaudissements._) Un jour viendra ou
l'on montrera un canon dans les musees comme on y montre aujourd'hui
un instrument de torture, en s'etonnant que cela ait pu etre! (_Rires
et bravos._) Un jour viendra ou l'on verra ces deux groupes
immenses, les Etats-Unis d'Amerique, les Etats-Unis d'Europe
(_applaudissements_), places en face l'un de l'autre, se tendant la
main par-dessus les mers, echangeant leurs produits, leur commerce,
leur industrie, leurs arts, leurs genies, defrichant le globe,
colonisant les deserts, ameliorant la creation sous le regard du
createur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous,
ces deux forces infinies, la fraternite des hommes et la puissance de
Dieu! (_Longs applaudissements._)
Et ce jour-la, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener,
car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant
d'evenements et d'idees le plus impetueux qui ait encore entraine
les peuples, et, a l'epoque ou nous sommes, une annee fait parfois
l'ouvrage d'un siecle.
Et francais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europeens,
americains, qu'avons-nous a faire pour arriver le plus tot possible a
ce grand jour? Nous aimer. (_Immenses applaudissements._)
Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la
meilleure maniere d'aider Dieu!
Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il
fait de toutes parts! Voyez que de decouvertes il fait sortir du genie
humain, qui toutes vont a ce but, la paix! Que de progres, que de
simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter
par l'homme! comme la matiere devient de plus en plus l'esclave de
l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de
guerre s'evanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples
lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le
rapprochement, c'est le commencement de la fraternite.
Grace aux chemins de fer, l'Europe bientot ne sera pas plus grande
que ne l'etait la France au moyen age! Grace aux navires a vapeur, on
traverse aujourd'hui l'Ocean plus aisement qu'on ne traversait
autrefois la Mediterranee! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme
les dieux d'Homere parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques
annees, et le fil electrique de la concorde entourera le globe et
etreindra le monde. (_Applaudissements._)
Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste
concours d'efforts et d'evenements, tous marques du doigt de Dieu;
quand je songe a ce but magnifique, le bien-etre des hommes, la
paix; quand je considere ce que la providence fait pour et ce que la
politique fait contre, une reflexion douloureuse s'offre a mon esprit.
Il resulte des statistiques et des budgets compares que les nations
europeennes depensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armees,
une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y
ajoute l'entretien du materiel des etablissements de guerre, s'eleve
a trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journees de
travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus
vigoureux, les plus jeunes, l'elite des populations, produit que vous
ne pouvez pas evaluer a moins d'un milliard, et vous arrivez a ceci
que les armees permanentes coutent annuellement a l'Europe quatre
milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en
trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a
ete depensee pendant la paix pour la guerre! (_Sensation._) Supposez
que les peuples d'Europe, au lieu de se defier les uns des autres, de
se jalouser, de se hair, se fussent aimes; supposez qu'ils se fussent
dit qu'avant meme d'etre francais, ou anglais, ou allemand, on est
homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanite est une
famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si
follement et si vainement depensee par la defiance, faites-la depenser
par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donnes a la haine,
donnez-les a l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donnes a la
guerre, donnez-les a la paix! (_Applaudissements._) donnez-les
au travail, a l'intelligence, a l'industrie, au commerce
la navigation, a l'agriculture, aux sciences, aux arts, et
representez-vous le resultat. Si, depuis trente-deux ans, cette
gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait ete depensee de
cette facon, l'Amerique, de son cote, aidant l'Europe, savez-vous
ce qui serait arrive? La face du monde serait changee! les isthmes
seraient coupes, les fleuves creuses, les montagnes percees, les
chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande
du globe aurait centuple, et il n'y aurait plus nulle part ni landes,
ni jacheres, ni marais; on batirait des villes la ou il n'y a encore
que des solitudes; on creuserait des ports la ou il n'y a encore que
des ecueils; l'Asie serait rendue a la civilisation, l'Afrique serait
rendue a l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes
les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misere
evanouirait! Et savez-vous ce qui s'evanouirait avec la misere? Les
revolutions. (_Bravos prolonges_.) Oui, la face du monde serait
changee! Au lieu de se dechirer entre-soi, on se repandrait
pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des revolutions, on
ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie a la civilisation,
on apporterait la civilisation a la barbarie! (_Nouveaux
applaudissements_.)
Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la preoccupation de la guerre
jette les nations et les gouvernants; si les cent vingt-huit milliards
qui ont ete donnes par l'Europe depuis trente-deux ans a la guerre qui
n'existait pas avaient ete donnes a la paix qui existait, disons-le,
et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y
voit en ce moment; le continent, au lieu d'etre un champ de bataille,
serait un atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible,
le Piemont abattu, Rome, la ville eternelle, livree aux oscillations
miserables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se
debattent heroiquement, la France inquiete, appauvrie et sombre, la
misere, le deuil, la guerre civile, l'obscurite sur l'avenir; au lieu
de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'esperance, la
joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-etre commun,
et nous verrions partout se degager de la civilisation en travail le
majestueux rayonnement de la concorde universelle. (_Bravo! bravo!
--Applaudissements._)
Chose digne de meditation! ce sont nos precautions contre la guerre
qui ont amene les revolutions. On a tout fait, on a tout depense
contre le peril imaginaire. On a aggrave ainsi la misere, qui etait le
peril reel. On s'est fortifie contre un danger chimerique, on a tourne
ses regards du cote ou n'etait pas le point noir, on a vu les
guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les revolutions qui
arrivaient. (_Longs applaudissements._)
Messieurs, ne desesperons pas pourtant. Au contraire, esperons
plus que jamais! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions
momentanees, secousses necessaires peut-etre des grands enfantements.
Ne soyons pas injustes pour les temps ou nous vivons, ne voyons
pas notre epoque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et
admirable epoque apres tout, et le dix-neuvieme siecle sera, disons-le
hautement, la plus grande page de l'histoire. Comme je vous le
rappelais tout a l'heure, tous les progres s'y revelent et s'y
manifestent a la fois, les uns amenant les autres; chute des
animosites internationales, effacement des frontieres sur la carte et
des prejuges dans les coeurs, tendance a l'unite, adoucissement des
moeurs, elevation du niveau de l'enseignement et abaissement du
niveau des penalites, domination des langues les plus litteraires,
c'est-a-dire les plus humaines; tout se meut en meme temps, economie
politique, science, industrie, philosophie, legislation, et converge
au meme but, la creation du bien-etre et de la bienveillance,
c'est-a-dire, et c'est la pour ma part le but auquel je tendrai
toujours, extinction de la misere au dedans, extinction de la guerre
au dehors. (_Applaudissements._)
Oui, je le dis en terminant, l'ere des revolutions se ferme, l'ere
des ameliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la
forme violente pour prendre la forme paisible. Le temps est venu ou
la providence va substituer a l'action desordonnee des agitateurs
l'action religieuse et calme des pacificateurs. (_Oui! oui!_)
Desormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le
voici: faire reconnaitre toutes les nationalites, restaurer l'unite
historique des peuples et rallier cette unite a la civilisation par la
paix, elargir sans cesse le groupe civilise, donner le bon exemple
aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles;
enfin, et ceci resume tout, faire prononcer par la justice le dernier
mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (_Profonde
sensation._)
Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensee nous encourage,
ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans
cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre
a fait le premier pas, et par son exemple seculaire elle a dit aux
peuples: Vous etes libres. La France a fait le second pas, et elle a
dit aux peuples: Vous etes souverains. Maintenant faisons le troisieme
pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne,
Italie, Europe, Amerique, disons aux peuples: Vous etes freres!
(_Immense acclamation.--L'orateur se rassied au milieu des
applaudissements._)
II
CLOTURE DU CONGRES DE LA PAIX
24 aout 1849.
Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de
bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu.
Je serai tres court, l'heure est avancee, j'ai present a l'esprit
l'article 3 du reglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas
a me faire rappeler a l'ordre par le president. (_On rit._)
Nous allons nous separer, mais nous resterons unis de coeur. (_Oui!
oui!_) Nous avons desormais une pensee commune, messieurs; et
une commune pensee, c'est, en quelque sorte, une commune patrie.
(_Sensation._) Oui, a dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous
sommes compatriotes! (_Oui! oui!_)
Vous avez pendant trois jours delibere, discute, approfondi, avec
sagesse et dignite, de graves questions, et a propos de ces questions,
les plus hautes que puisse agiter l'humanite, vous avez pratique
noblement les grandes moeurs des peuples libres.
Vous avez donne aux gouvernements des conseils, des conseils amis
qu'ils entendront, n'en doutez pas! (_Oui! oui!_) Des voix eloquentes
se sont elevees parmi vous, de genereux appels ont ete faits a tous
les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez
depose dans les esprits, en depit des prejuges et des inimities
internationales, le germe imperissable de la paix universelle.
Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les
yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la
France, c'est l'Amerique serrant la main de l'Europe, et quant a
moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (_Explosion
d'applaudissements_.)
Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur
plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de
France. (_Mouvement.--Longue acclamation._) Dites que vous y avez jete
les bases de la paix du monde, repandez partout cette bonne nouvelle,
et semez partout cette grande pensee.