gloire? Montrez-nous-la! (_Hilarite._) Je serais curieux de voir de
la gloire sous ce gouvernement-ci! (_Rires et applaudissements a
gauche._)
Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de
moi. De quoi se compose-t-elle?
M. LEPIC.--Demandez a votre pere!
M. VICTOR HUGO.--Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant
moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes
prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage
universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant
a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue
(_mouvement_), l'histoire dira peut-etre un complot ... (_vive
sensation_) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la
republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille
fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu
de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots
improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de
siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance,
l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee,
des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des
casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on
laisse pourrir des hommes! ... (_sensation_) la presse traquee, le
jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere
en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite!
au dehors, le cadavre de la republique romaine! (_Bravos a gauche._)
VOIX A DROITE.--C'est le bilan de la republique.
M. LE PRESIDENT.--Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que
la tribune est libre. Continuez. (_Tres bien! tres bien! a gauche._)
M. CHARRAS.--Libre malgre vous.
M. VICTOR HUGO.--... La potence, c'est-a-dire l'Autriche
(_mouvement_), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur
Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites
dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout
le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a
Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion;
notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui
est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la
Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les
proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila
ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille
de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive
l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par
hasard? (_Profonde agitation._)
M. DE LADEVANSAYE.--C'est la republique qui nous a donne tout cela!
M. LE PRESIDENT.--C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on
reproche tout cela!
M. VICTOR HUGO.--Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux
bien. (_Rires a gauche._)
M. VIEILLARD [Note: Senateur, sous l'empire, a 30,000 francs par
an.]--Personne n'y songe, vous le savez bien.
M. VICTOR HUGO.--Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais
pas d'equivoques. On me crie: Personne ne songe a l'empire. J'ai pour
habitude d'arracher les masques.
Personne ne songe a l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris
payes de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye?
Personne ne songe a l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient
donc ces paroles du general Changarnier, ces allusions aux pretoriens
en debauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M.
Thiers, egalement applaudies par vous: L'empire est fait?
Que signifie ce petitionnement ridicule et mendie pour la prolongation
des pouvoirs?
Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plait? C'est le consulat a
vie. Ou mene le consulat a vie? A l'empire! Messieurs, il y a la une
intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je
la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela!
Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve,
un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (_Applaudissements._)
Un empereur! Discutons un peu la pretention.
Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagne la bataille de Marengo,
et qui a regne, vous voulez regner, vous qui n'avez gagne que la
bataille de Satory! (_Rires._)
A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!--Bravo!
M. EMILE DE GIRARDIN.--Il l'a perdue.
M. FERDINAND BARROT [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par
an.]--Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre
contre l'anarchie.
M. VICTOR HUGO.--Quoi! parce que, il y a dix siecles de cela,
Charlemagne, apres quarante annees de gloire, a laisse tomber sur la
face du globe un sceptre et une epee tellement demesures que personne
ensuite n'a pu et n'a ose y toucher,--et pourtant il y a eu dans
l'intervalle des hommes qui se sont appeles Philippe-Auguste, Francois
Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans apres, car il
ne faut pas moins d'une gestation de mille annees a l'humanite pour
reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans apres, un autre
genie est venu, qui a ramasse ce glaive et ce sceptre, et qui s'est
dresse debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont
l'eblouissement dure encore, qui a enchaine la revolution en France
et qui l'a dechainee en Europe, qui a donne a son nom, pour synonymes
eclatants, Rivoli, Iena, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi!
parce que, apres dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque
fabuleuse a force de grandeur, il a, a son tour, laisse tomber
d'epuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de
choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser
apres lui, comme il les a ramasses, lui, Napoleon, apres Charlemagne,
et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette epee
des geants! Pour quoi faire? (_Longs applaudissements._) Quoi! apres
Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoleon le Grand,
il faut que nous ayons Napoleon le Petit! (_La gauche applaudit, la
droite crie. La seance est interrompue pendant plusieurs minutes.
Tumulte inexprimable._)
A GAUCHE.--Monsieur le president, nous avons ecoute M. Berryer; la
droite doit ecouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorite.
M. SAVATIER-LAROCHE.--On doit le respect aux grands orateurs. (_A
gauche: Tres bien!_)
M. DE LA MOSKOWA [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par
an.]--M. le president devrait faire respecter le gouvernement de la
republique dans la personne du president de la republique.
M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]--On deshonore
la republique!
M. DE LA MOSKOWA.--Ces messieurs crient: _Vive la republique!_ et
insultent le president.
M. ERNEST DE GIRARDIN.--Napoleon Bonaparte a eu six millions de
suffrages; vous insultez l'elu du peuple! (_Vive agitation au banc des
ministres.--M. le president essaye en vain de se faire entendre au
milieu du bruit._)
M. DE LA MOSKOWA.--Et, sur les bancs des ministres, pas un mot
d'indignation n'eclate a de pareilles paroles!
M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_ [Note: President du
conseil d'etat de l'empire, a 150,000 francs par an.]--Discutez, mais
n'insultez pas.
M. LE PRESIDENT.--Vous avez le droit de contester l'abrogation
de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit
d'insulter! (_Les applaudissements de l'extreme gauche redoublent et
couvrent la voix de M. le president._)
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.--Vous discutez des projets
qu'on n'a pas, et vous insultez! (_Les applaudissements de l'extreme
gauche continuent._)
UN MEMBRE DE L'EXTREME GAUCHE.--Il fallait defendre la republique hier
quand on l'attaquait!
M. LE PRESIDENT.--L'opposition a affecte de couvrir d'applaudissements
et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait
precedee.
Je disais a M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester
la convenance de demander la revision de l'art. 45 en termes de droit,
mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante,
une candidature personnelle qui n'est pas en jeu.
VOIX A L'EXTREME GAUCHE.--Mais si, elle est en jeu.
M. CHARRAS.--Vous l'avez vue vous-meme a Dijon, face a face.
M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre ici, parce que je suis
president; a Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.
M. CHARRAS.--On ne les a pas respectees envers vous.
M. VICTOR HUGO.--Je reponds a M. le ministre et a M. le president, qui
m'accusent d'offenser M. le president de la republique, qu'ayant le
droit constitutionnel d'accuser M. le president de la republique, j'en
userai le jour ou je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon
temps a l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il
n'est pas un grand homme. (_Vives reclamations sur quelques bancs de
la droite._)
M. BRIFFAUT.--Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui.
M. DE CAULAINCOURT.--Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre,
sachez-le bien!
M. LE PRESIDENT.--Si vous continuez apres mon avertissement, je vous
rappellerai a l'ordre.
M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne
m'empechera pas de completer mon explication. (_Vive agitation._)
Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique,
ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre
fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme,
c'est qu'il le quitte en honnete homme.
A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!
M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le
calomniez pas, en attendant.
M. VICTOR HUGO.--Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui
laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas
le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un
seditieux.
VOIX A GAUCHE.--Et un parjure!
M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.]--Ce sont la des calomnies,
M. Victor Hugo le sait bien.
M. VICTOR HUGO.--Messieurs de la majorite, vous avez supprime la
liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune?
(_Mouvement._) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens
demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir
brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi,
afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus
libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (_A droite: Le beau
malheur!_) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur
sans dignite. (_Profonde sensation._)
Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue.
Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit!
Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on
puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un
aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (_Longs applaudissements._)
M. LEON FAUCHER.--L'orateur insulte le president de la republique.
(_Oui! oui! a droite._)
M. LE PRESIDENT.--Vous offensez le president de la republique. (_Oui!
oui! a droite.--M. Abbatucci_ [Note: Ministre de la justice de
l'empire, 120,000 francs par an.] _gesticule vivement._)
M. VICTOR HUGO.--Je reprends.
Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes
mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou
cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est
impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (_Agitation.
L'orateur poursuit:_) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser
deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat
de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on
s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que
dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a
huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a
ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait
qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes,
quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe
republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il
pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a
aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens
et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque
rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui
serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque
fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte,
humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se
collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas
enfin venir le canon russe!
(_Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite.--Toute la
droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de
l'orateur.--A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre._)
(_Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec
vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des
apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de
membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des
finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.],
le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les
premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation._)
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.]
--Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous
protestons!
M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a
40,000 francs par an.]--Nous demandons le rappel a l'ordre.
M. DE CROUSEILHES, _ministre de l'instruction publique_. [Note:
Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]--Faites une application
personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!
M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo,
parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter.
QUELQUES VOIX A DROITE.--C'est un insulteur a gages!
M. CHAPOT.--Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse.
M. DE STAPLANDE.--Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le
courage! (_Agitation tumultueuse._)
VOIX DIVERSES A DROITE.--Vous etes un infame calomniateur.--C'est une
lachete et une insolence. (_A l'ordre! a l'ordre!_)
M. LE PRESIDENT.--Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche
d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce.
M. VICTOR HUGO.--Je demande a m'expliquer. (_Murmures bruyants et
prolonges._)
M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.]--Laissez, laissez-le
jouer sa piece!
M. LEON FAUCHER, _ministre de l'interieur_.--L'orateur....
(_Interruption a gauche._) L'orateur....
A GAUCHE.--Vous n'avez pas la parole!
M. LE PRESIDENT.--Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a
l'ordre.
M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR.--Comment! messieurs, un orateur pourra
insulter ici le president de la republique.... (_Bruyante interruption
a gauche._)
M. VICTOR HUGO.--Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la
parole.
M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a
faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre;
il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la
police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.
M. VICTOR HUGO.--Messieurs, vous allez voir le danger des
interruptions precipitees. (_Plus haut! plus haut!_) J'ai ete rappele
a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de
connaitre....
UN MEMBRE _sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la
tribune et dit_:
--C'est moi.
M. VICTOR HUGO.--Qui, vous?
L'INTERRUPTEUR.--Moi!
M. VICTOR HUGO.--Soit. Taisez-vous.
L'INTERRUPTEUR.--Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise
litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de
la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la
Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.
M. VICTOR HUGO.--Vous savez mon nom, a ce qu'il parait, et moi je ne
sais pas le votre. Comment vous appelez-vous?
L'INTERRUPTEUR.--Bourbousson.
M. VICTOR HUGO.--C'est plus que je n'esperais. (_Long eclat de rire
sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place._)
M. VICTOR HUGO, _reprenant_ ...--Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il
faudrait m'appliquer la censure.
VOIX A DROITE.--Oui! oui!
M. VICTOR HUGO.--Pourquoi? Pour avoir qualifie comme c'est mon droit,
... (_denegations a droite_) pour avoir qualifie les auteurs des
pamphlets cesaristes ... (_Reclamations a droite.--M. Victor Hugo se
penche vers le stenographe du_ Moniteur _et lui demande communication
immediate de la phrase de son discours qui a provoque l'emotion de
rassemblee._)
VOIX A DROITE.--M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la
phrase au _Moniteur_.
M. LE PRESIDENT.--L'assemblee s'est soulevee contre les paroles qui
ont du etre recueillies par le stenographe du _Moniteur_. Le rappel a
l'ordre s'applique a ces paroles, telles que vous les avez prononcees,
et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si
vous les changez, l'assemblee sera juge.
M. VICTOR HUGO.--Comme le stenographe du _Moniteur_ les a recueillies
de ma bouche ... (_Interruptions diverses._)
PLUSIEURS MEMBRES.--Vous les avez changees!--Vous avez parle au
stenographe! (_Bruit confus._)
M. DE PANAT, _questeur, et autres membres_.--Vous n'avez rien a
craindre. Les paroles paraitront au _Moniteur_ comme elles sont
sorties de la bouche de l'orateur.
M. VICTOR HUGO.--Messieurs, demain, quand vous lirez le _Moniteur_ ...
(_rumeurs a droite_) quand vous y lirez cette phrase que vous avez
interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans
laquelle je dis que Napoleon s'etonnerait, s'indignerait de voir que
son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour theoriciens et
pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous
prononcons les mots _democratie, liberte, humanite, progres_, se
couchent a plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre
terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon
russe....
VOIX A DROITE.--A qui appliquez-vous cela?
M. VICTOR HUGO.--J'ai ete rappele a l'ordre pour cela!
M. DE TREVENEUC.--A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE.--A
Romieu! au _Spectre rouge_!
M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Vous ne pouvez pas isoler une
phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu a la suite
d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le
president de la republique qui existe. (_Agitation prolongee.--Un
grand nombre de membres descendent dans l'hemicycle; ce n'est qu'avec
peine que, sur l'ordre de M. le president, les huissiers font
reprendre les places et ramenent un peu de silence._)
M. VICTOR HUGO.--Vous reconnaitrez demain la verite de mes paroles.
VOIX A DROITE.--Vous avez dit: _Vous_.
M. VICTOR HUGO.--Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais
il n'est entre dans mon esprit un seul instant de s'adresser a qui que
ce soit dans l'assemblee. (_Reclamations et rires bruyants a droite._)
M. LE PRESIDENT.--Alors l'insulte reste tout entiere pour M. le
president de la republique.
M. DE HEECKEREN [Footnote: Senateur.].--S'il ne s'agit pas de nous,
pourquoi nous le dire, et ne pas reserver la chose pour _l'Evenement_?
M. VICTOR HUGO, _se tournant vers M. le president_. --Vous voyez bien
que la majorite se pretend insultee. Ce n'est pas du president de la
Republique qu'il s'agit maintenant!
M. LE PRESIDENT.--Vous l'avez traine aussi bas que possible....
M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la la question!
M. LE PRESIDENT.--Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le
president de la republique dans votre parallele, a la bonne heure!
(_L'agitation continue; des apostrophes d'une extreme violence, sont
adressees a l'orateur et echangees entre plusieurs membres de droite
et de gauche. M. Lefebvre-Durufle, s'approchant de la tribune, remet a
l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire._)
M. VICTOR HUGO, _apres avoir lu_.--On me transmet l'observation que
voici, et a laquelle je vais donner immediatement satisfaction. Voici:
"Ce qui a revolte l'assemblee, c'est que vous avez dit _vous_, et que
vous n'avez pas parle indirectement."
L'auteur de cette observation reconnaitra demain, en lisant le
_Moniteur_, que je n'ai pas dit _vous_, que j'ai parle indirectement,
que je ne me suis adresse a personne directement dans l'assemblee. Et
je repete que je ne m'adresse a personne.
Faisons cesser ce malentendu.
VOIX A DROITE.--Bien! bien! Passez outre.
M. LE PRESIDENT.--Faites sortir l'assemblee de l'etat ou vous l'avez
mise.
Messieurs, veuillez faire silence.
M. VICTOR HUGO.--Vous lirez demain le _Moniteur_ qui a recueilli mes
paroles, et vous regretterez votre precipitation. Jamais je n'ai songe
un seul instant a un seul membre de cette assemblee, je le declare, et
je laisse mon rappel a l'ordre sur la conscience de M. le president.
(_Mouvement.--Tres bien! tres bien!_)
Encore un instant, et je descends de la tribune.
(_Le silence se retablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers
la droite._)
Monarchie legitime, monarchie imperiale! qu'est-ce que vous nous
voulez? Nous sommes les hommes d'un autre age. Pour nous, il n'y a
de fleurs de lys qu'a Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'a Eylau et a
Wagram.
Je vous l'ai deja dit, vous etes le passe. De quel droit mettez-vous
le present en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui?
Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette
coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est
que cette main de l'empire que je vois dans la main de la legitimite?
Legitimistes, l'empire a tue le duc d'Enghien! Imperialistes, la
legitimite a fusille Murat! (_Vive impression._)
Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous melez des taches de
sang! (_Sensation._)
Et puis qu'esperez-vous? detruire la republique? Vous entreprenez la
une besogne rude. Y avez-vous bien songe? Quand un ouvrier a travaille
dix-huit heures, quand un peuple a travaille dix-huit siecles, et
qu'ils ont enfin l'un et l'autre recu leur payement, allez donc
essayer d'arracher a cet ouvrier son salaire et a ce peuple sa
republique!
Savez-vous ce qui fait la republique forte? savez-vous ce qui la fait
invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit
en commencant, et en terminant je vous le repete, c'est qu'elle est la
somme du labeur des generations, c'est qu'elle est le produit accumule
des efforts anterieurs, c'est qu'elle est un resultat historique
autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie
du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme
absolue, supreme, necessaire, du temps ou nous vivons, c'est qu'elle
est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont
respire cet air-la, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en
respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la republique est
imperissable? C'est qu'elle s'identifie d'un cote avec le siecle, et
de l'autre avec le peuple! elle est l'idee de l'un et la couronne de
l'autre!
Messieurs les revisionnistes, je vous ai demande ce que vous vouliez.
Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la
voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain
degre de misere, et dans l'ordre politique une certaine nature
d'ambition. Plus de pauperisme et plus de monarchisme. La France ne
sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui
donneront du travail et du pain aux uns et qui oteront l'esperance aux
autres, nous aurons vu disparaitre du milieu de nous tous ceux
qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux pretendants.
(_Explosion d'applaudissements.--Cris et murmures a droite._)
M. LE PRESIDENT.--Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (_On
rit._)
M. BELIN.--Pour l'amour du diner.