Et alors, pousses irresistiblement, comme de malheureux hommes

possedes, subjugues, traines par la plus implacable de toutes les

logiques, la logique des fautes qu'on a faites (_Bravo!_), sous la

pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez

toujours!--que ferez-vous?

Je m'arrete. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence

quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce

moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un

avenir qui n'est peut-etre que trop prochain. (_Sensation._) Je

ne veux pas presser douloureusement et jusqu'a l'epuisement des

conjectures les consequences de toutes vos fautes commencees. Je

m'arrete. Mais je dis que c'est une epouvante pour les bons citoyens

de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de

laquelle il y a le precipice.

Je dis qu'on a deja vu plus d'un gouvernement descendre cette pente,

mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons

assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que

la nation, des imprudences, des provocations, des reactions, des

maladresses qu'on fait par exces d'habilete et des folies qu'on fait

par exces de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent

sous pretexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons

plus de revolutions nouvelles. Je dis que, de meme que tout le monde

a tout a gagner au progres, personne n'a plus rien a gagner aux

revolutions. (_Vive et profonde adhesion._)

Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps

d'en finir avec ces eternelles declamations qui servent de pretexte

a toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage

universel, contre la liberte de la presse, et meme, temoin certaines

applications du reglement, contre la liberte de la tribune. Quant a

moi, je ne me lasserai jamais de le repeter, et j'en saisirai toutes

les occasions, dans l'etat ou est aujourd'hui la question politique,

s'il y a des revolutionnaires dans l'assemblee, ce n'est pas de ce

cote. (_L'orateur montre la gauche_.)

Il est des verites sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on

ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; a l'heure

ou nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les

revolutionnaires, ce sont les reactionnaires! (_Oui! oui! a

gauche.--Une inexprimable agitation regne dans l'assemblee._)

Quant a nos adversaires jesuites, quant a ces zelateurs

de l'inquisition, quant a ces terroristes de l'eglise

(_applaudissements_), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux

hommes de 1850, voici ce que j'ai a leur dire:

Cessez de nous jeter a la tete la terreur et ces temps ou l'on disait:

Divin coeur de Marat! divin coeur de Jesus! Nous ne confondons pas

plus Jesus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne

confondons pas plus la Liberte avec la Terreur que nous ne confondons

le christianisme avec la societe de Loyola; que nous ne confondons la

croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre banniere de

saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicie du Golgotha

avec les bourreaux des Cevennes et de la Saint-Barthelemy, avec les

dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie

(_agitation_); que nous ne confondons la religion, notre religion de

paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout deguisee et

partout devoilee, qui, apres avoir preche le meurtre des rois, preche

l'oppression des nations (_Bravo! bravo!_); qui assortit ses infamies

aux epoques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce

qu'elle ne peut plus faire par le bucher, assassinant les renommees

parce qu'elle ne peut bruler les hommes, diffamant le siecle parce

qu'elle ne peut plus decimer le peuple, odieuse ecole de despotisme,

de sacrilege et d'hypocrisie, qui dit beatement des choses horribles,

qui mele des maximes de mort a l'evangile et qui empoisonne le

benitier! (_Mouvement prolonge.--Une voix a droite: Envoyez l'orateur

a Bicetre!_)

Messieurs, reflechissez dans votre patriotisme, reflechissez dans

votre raison. Je m'adresse en ce moment a cette majorite vraie, qui

s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorite, a cette

majorite qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la retroactivite dans

la loi de deportation, a cette majorite qui vient de mettre a neant la

loi des maires. C'est a cette majorite qui peut sauver le pays que je

parle. Je ne cherche pas a convaincre ici ces theoriciens du pouvoir

qui l'exagerent, et qui, en l'exagerant, le compromettent, qui font de

la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de

la compression (_rires et bravos_); et qui, parce qu'ils ont arrache

quelques peupliers du pave de Paris, s'imaginent etre de force a

deraciner la presse du coeur du peuple! (_Bravo! bravo!_)

Je ne cherche pas a convaincre ces hommes d'etat du passe, infiltres

depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces

personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne

daignent meme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment

que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des predicateurs.

(_Rires._)

Non, je me detourne de ces esprits extremes et fermes. C'est vous que

j'adjure, vous legislateurs nes du suffrage universel, et qui, malgre

la funeste loi recemment votee, sentez la majeste de votre origine, et

je vous conjure de reconnaitre et de proclamer par un vote solennel,

par un vote qui sera un arret, la puissance et la saintete de la

pensee. Dans cette tentative contre la presse, tout le peril est pour

la societe. (_Oui! oui!_) Quel coup pretend-on porter aux idees

avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont

incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les etouffer?

Elles sont immortelles. (_Longue sensation._) Oui! elles sont

immortelles! Un orateur de ce cote l'a nie un jour, vous vous en

souvenez, dans un discours ou il me repondait; il s'est ecrie que ce

n'etaient pas les idees qui etaient immortelles, que c'etaient les

dogmes, parce que les idees sont humaines, disait-il, et que les

dogmes sont divins. Ah! les idees aussi sont divines! et, n'en

deplaise a l'orateur clerical.... (_Violente interruption a

droite.--M. de Montalembert s'agite._)

A DROITE.--A l'ordre! c'est intolerable. (_Cris._)

M. LE PRESIDENT.--Est-ce que vous pretendez que M. de Montalembert

n'est pas representant au meme titre que vous? (_Bruit._) Les

personnalites sont defendues.

UNE VOIX A GAUCHE.--M. le president s'est reveille.

M. CHARRAS.--Il ne dort que lorsqu'on attaque la revolution.

UNE VOIX A GAUCHE.--Vous laissez insulter la republique!

M. LE PRESIDENT.--La republique ne souffre pas et ne se plaint pas.

M. VICTOR HUGO.--Je n'ai pas suppose un instant, messieurs, que cette

qualification put sembler une injure a l'honorable orateur auquel

je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la

retirer.

M. LE PRESIDENT.--Elle m'a paru inconvenante.

(_M. de Montalembert se leve pour repondre._)

VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!

A GAUCHE.--Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo!

M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Montalembert, laissez achever le

discours; n'interrompez pas. Vous parlerez apres.

VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!

VOIX A GAUCHE.--Non! non!

M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Consentez-vous a laisser parler

M. de Montalembert?

M. VICTOR HUGO.--J'y consens.

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo y consent.

M. CHARRAS, _et autres membres_.--A la tribune!

M. LE PRESIDENT.--Il est en face de vous!

M. DE MONTALEMBERT, _de sa place_.--J'accepte pour moi, monsieur le

president, ce que vous disiez tout a l'heure de la republique. A

travers tout ce discours, dirige surtout contre moi, je ne souffre de

rien et ne me plains de rien. (_Approbation a droite.--Reclamations a

gauche._)

M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il

suppose que c'est a lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas a lui

personnellement que je m'adresse; mais, je n'hesite pas a le dire,

c'est a son parti; et quant a son parti, puisqu'il me provoque

lui-meme a cette explication, il faut bien que je le lui dise....

(_Rires bruyants a droite._)

M. PISCATORY.--Il n'a pas provoque.

M. LE PRESIDENT.--Il n'a pas provoque du tout.

M. VICTOR HUGO.--Vous ne voulez donc pas que je reponde?.... (_A

gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique._)

M. VICTOR HUGO.--Combien avez-vous de poids et de mesures?

Voulez-vous, oui ou non, que je reponde? (_Parlez!_) Eh! bien, alors,

ecoutez!

VOIX DIVERSES A DROITE.--On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas

que vous disiez qu'on vous a provoque.

A GAUCHE.--Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo!

M. VICTOR HUGO.--Non, je n'apercois pas M. de Montalembert au milieu

des dangers de ma patrie, j'apercois son parti tout au plus; et, quant

a son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il

sache.... (_Interruption a droite._)

QUELQUES VOIX A DROITE.--Il ne vous l'a pas demande.

M. VICTOR HUGO.--Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il

sache.... (_Nouvelle interruptions._)

M. LE PRESIDENT.--M. de Montalembert n'a rien demande, vous n'avez

donc rien a repondre!

A GAUCHE.--Les voila qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne

repondiez. Parlez!

M. VICTOR HUGO.--Comment! je consens a etre interrompu, et vous ne me

laissez pas repondre? Mais c'est un abus de majorite, et rien de plus.

Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'etait contre lui que je parlais.

(_Interruption a droite_.)

Eh bien! je lui reponds, j'ai le droit de lui repondre, et vous, vous

avez le devoir de m'ecouter.

VOIX A DROITE.--Comment donc!

M. VICTOR HUGO.--Sans aucun doute, c'est votre devoir. (_Marques

d'assentiment de tous les cotes_.)

J'ai le droit de lui repondre que ce n'est pas a lui que je

m'adressais, mais a son parti; et, quant a son parti, il faut bien

qu'il le sache, les temps ou il pouvait etre un danger public sont

passes.

VOIX A DROITE.--Eh bien! alors, laissez-le tranquille.

M. LE PRESIDENT, _a l'orateur_.--Vous n'etes plus du tout dans la

discussion de la loi.

UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le president trouble l'orateur.

M. LE PRESIDENT.--Le president fait ce qu'il peut pour ramener

l'orateur a la question. (_Vives denegations a gauche_.)

M. VICTOR HUGO.--C'est une oppression! La majorite m'a invite a

repondre; veut-elle, oui ou non, que je reponde? (_Parlez donc!_) Ce

serait deja fait.

Il m'est impossible d'accepter la question posee ainsi. Que j'aie

fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois

expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parle,

mais contre son parti.

Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoque....

A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!

M. VICTOR HUGO.--Je dois dire, puisque j'y suis provoque....

A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!

M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la droite_.--Ca ne finira pas! Il est

evident que c'est vous qui etes dans ce moment-ci les indisciplinables

de l'assemblee. Vous etes intolerables de ce cote-ci maintenant.

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Non! non!

M. VICTOR HUGO, _s'adressant a la droite_.--Exigez-vous, oui ou non,

que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert?

A DROITE.--Il n'a rien dit!

M. VICTOR HUGO.--Je repete pour la troisieme, pour la quatrieme fois

que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert

veut me faire. Si vous voulez m'empecher, de force, de repondre, il le

faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune;

mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une

minute de plus ou de moins qui importe.

Eh bien! j'ai dit a M. de Montalembert que ce n'etait pas a lui que

je m'adressais, mais a son parti. Et quant a ce parti.... (_Nouvelle

interruption a droite._)--Vous tairez-vous?

(_Le silence se retablit. L'orateur reprend:_)

Et quant au parti jesuite, puisque je suis provoque a m'expliquer sur

son compte (_bruit a droite_); quant a ce parti qui, a l'insu meme de

la reaction, est aujourd'hui l'ame de la reaction; a ce parti aux

yeux duquel la pensee est une contravention, la lecture un delit,

l'ecriture un crime, l'imprimerie un attentat (_bruit_)! quant a ce

parti qui ne comprend rien a ce siecle, dont il n'est pas; qui

appelle aujourd'hui la fiscalite sur notre presse, la censure sur nos

theatres, l'anatheme sur nos livres, la reprobation sur nos idees, la

repression sur nos progres, et qui, en d'autres temps, eut appele

la proscription sur nos tetes (_C'est cela! bravo!_), a ce parti

d'absolutisme, d'immobilite, d'imbecillite, de silence, de tenebres,

d'abrutissement monacal; a ce parti qui reve pour la France, non

l'avenir de la France, mais, le passe de l'Espagne; il a beau rappeler

complaisamment ses titres historiques a l'execration des hommes; il a

beau remettre a neuf ses vieilles doctrines rouillees de sang humain;

il a beau etre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce

qui est la justice et le droit; il a beau etre le parti qui a toujours

fait les besognes souterraines et qui a toujours accepte dans tous les

temps et sur tous les echafauds la fonction de bourreau masque; il a

beau se glisser traitreusement dans notre gouvernement, dans notre

diplomatie, dans nos ecoles, dans notre urne electorale, dans nos

lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous

occupe; il a beau etre tout cela et faire tout cela, qu'il le

sache bien, et je m'etonne d'avoir pu moi-meme croire un moment le

contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps ou il pouvait etre un

danger public sont passes! (_Oui! oui!_).

Oui, enerve comme il l'est, reduit a la ressource des petits hommes

et a la misere des petits moyens, oblige d'user pour nous attaq

de cette liberte de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue

(_applaudissements_)! heretique lui-meme dans les moyens qu'il

emploie, condamne a s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens

qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brulerait de si

bon coeur (_explosion de rire et d'applaudissements_)! balbutiant en

plein dix-neuvieme siecle son infame eloge de l'inquisition, au milieu

des haussements d'epaules et des eclats de rire, le parti jesuite ne

peut plus etre parmi nous qu'un objet d'etonnement, un accident, un

phenomene, une curiosite (_rires_), un miracle, si c'est la le mot qui

lui plait (_rire universel_), quelque chose d'etrange et de hideux

comme une orfraie qui volerait en plein midi (_vive sensation_), rien

de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache

cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne

le craignons pas! Non, le parti jesuite n'egorgera pas la liberte, il

fait trop grand jour pour cela. (_Longs applaudissements._)

Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur,

c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les

memes interets que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les

tendances de la societe toutes les forces de la societe.

Messieurs, au moment de voter sur ce projet insense, considerez ceci.

Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la

philosophie, la politique, les royaumes qui se font republiques, les

nations qui tendent a se changer en familles, les hommes d'instinct,

les hommes de foi, les hommes de genie, les masses, tout aujourd'hui

va dans le meme sens, au meme but, par la meme route, avec une vitesse

sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui revele

l'impulsion directe de Dieu. (_Sensation._)

Le mouvement au dix-neuvieme siecle, dans ce grand dix-neuvieme

siecle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le

mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la

suivent. La providence nous dit: Allez! et sait ou nous allons.

Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah!

ceux qui revent d'arreter l'humanite dans sa marche et de barrer le

chemin a la civilisation, ont-ils bien reflechi a ce qu'ils font? Se

sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de

l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin

de fer a Fampoux.] social qu'ils preparent, quand, au milieu du plus

prodigieux mouvement d'idees qui ait encore emporte le genre humain,

au moment ou l'immense et majestueux convoi passe a toute vapeur, ils

viennent furtivement, chetivement, miserablement mettre de pareilles

lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la

pensee universelle! (_Profonde emotion._)

Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des

lois contre les idees. (_Bravo! a gauche.--Une voix a droite: Et ce

discours coutera 25 francs a la France!_)

Et, a ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle

est la force a laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme

il faut que vous puissiez juger des chances de succes que peut avoir,

dans ses entreprises contre la liberte, le parti de la peur,--car il y

a en France et en Europe un parti de la peur (_sensation_), c'est

lui qui inspire la politique de compression, et, quant a moi, je ne

demande pas mieux que de n'avoir pas a le confondre avec le parti de

l'ordre,--comme il faut que vous sachiez ou l'on vous mene, a

quel duel impossible on vous entraine, et contre quel adversaire,

permettez-moi un dernier mot.

Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, apres

tout, et qui se denouera bien, c'est ma conviction, on s'ecrie de

tous les cotes: Le desordre moral est immense, le peril social est

imminent.

On cherche autour de soi avec anxiete, on se regarde, et l'on se

demande:

Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal?

quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper?

Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il

dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui

observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce

n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit

humain! (_Mouvement._)

C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce

qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine,

discute, debat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit

sans relache la solution du probleme eternellement pose a la creature

par le createur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse persecute,

combattu, comprime, refoule, ne disparait que pour reparaitre, et,

passant d'une besogne a l'autre, prend successivement de siecle en

siecle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain

qui s'est nomme Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bucher de

Constance (_Bravo!_); qui s'est nomme Luther, et qui a ebranle

l'orthodoxie; qui s'est nomme Voltaire, et qui a ebranle la foi;

qui s'est nomme Mirabeau, et qui a ebranle la royaute! (_Longue

sensation._) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe,

a transforme les societes et les gouvernements selon une loi de

plus en plus acceptable par la raison, qui a ete la theocratie,

l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la democratie.

(_Applaudissements._) C'est l'esprit humain qui a ete Babylone, Tyr,

Jerusalem, Athenes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a ete

tour a tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, heresie,

schisme, protestation, verite; c'est l'esprit humain qui est le grand

pasteur des generations, et qui, en somme, a toujours marche vers le

juste, le beau et le vrai, eclairant les multitudes, agrandissant les

ames, dressant de plus en plus la tete du peuple vers le droit et la

tete de l'homme vers Dieu. (_Explosion de bravos._)

Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre,

mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que

vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et,

avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez.

Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a

detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera

quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la

France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain.

(_Mouvement prolonge_.)

Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure

l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner.

(_Rires et bravos_.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier

journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier

hameau, il n'aurait rien fait. (_Mouvement_.) Il lui resterait encore

a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des

generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose

qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous

les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend

toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme

progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et

inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain!

(_Acclamations prolongees_.)

(_Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et

viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue._)

IX

REVISION DE LA CONSTITUTION

[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision

de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.

Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (de

Bourges) sur la meme question.

Les debats semblaient epuises par le discours du representant du

Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la

discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis;

il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les

precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la

reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain

par M. Baroche, fut close.

La proposition de revision fut rejetee. (_Note de l'editeur._)]

17 juillet 1851.

M. Victor Hugo (_profond silence_).--Messieurs, avant d'accepter ce

debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja

faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du

31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant

rayes,--resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car

tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour

vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer

votre sagesse,--le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant

supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses

propositions qui investissent en ce moment la tribune:

Que nous voulez-vous?

Quelle est la question?

Que demandez-vous?

La revision de la constitution?

Par qui?

Par le souverain!

Ou est-il?

Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (_Mouvement._)

Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous

voulez la faire defaire par le suffrage restreint!

Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le

faire renverser par une fraction privilegiee!

Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la

majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette

fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer,

vous voulez vous y confier de nouveau!

Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est

insense! (_Sensation._)

Et puis, un mot.

Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai

n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien,

ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui

lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi

contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse,--quel

peut etre le succes de vos propositions?

Qu'en attendez-vous?

Qu'en esperez-vous?

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 22 / 36 段