Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de

la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la

minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie

de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire,

devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable

devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article

111, personne ne suppose le crime ... (_mouvements divers_) quoi!

c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous

dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux,

qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a

vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans

aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous

obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les

orages du debat! (_Bravo! bravo!_) Pour agiter la France, pour faire

bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser

les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et

l'industrie! Pour le plaisir! (_Profonde sensation._)

Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre,

c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la

majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut

quereller, il veut discuter, il est le maitre!

Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est

la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait,

puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la

commettre. Soit, discutons.

J'entre immediatement dans le debat. (_Rumeur a droite. Cris: La

cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout

l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il

rentre. On rit a gauche. L'orateur continue._)

Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les

protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de

l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de

Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent

suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux

ans,--je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre

dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote

(_l'orateur designe la gauche_), votre attaque contre la republique

francaise est une attaque contre la revolution francaise!

Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien;

depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous

sommes! (_A gauche: Oui! oui! c'est cela!_)

Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au

monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est

la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se

manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique,

c'est la revolution fondee. (_Vive approbation._).

Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89

de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (_Interruption

a droite.--Bravos a gauche._) Nous n'acceptons donc pas vos

protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour

une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que

j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le

change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans

cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y

aura pas de dupes! (_Rumeurs a droite._)

Cela dit, j'aborde la question.

Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi

un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la

democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois

annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit:

--La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il

fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de

definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a

fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique

elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en

germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains

travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le

citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle

ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (_A gauche: C'est

cela!--Murmures a droite._)

Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir

executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple.

(_Rumeurs a droite._)

Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique,

et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le

peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter

l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas

discuter le juge!

M. LE PRESIDENT.--Je fais remarquer que ce qui est permis cette

semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de

la tolerance. (_Rires d'approbation a droite._)

M. DE PANAT.--C'est la semaine des saturnales!

M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, ce que vous venez de dire

n'est pas serieux. (_A gauche: Tres bien!_)

Je reprends, et j'insiste.

J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des

lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le

pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines

dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du

souverain.

En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit

emaner du peuple. (_Sensation._)

Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les

magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il

est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur

inamovible. (_Mouvement prolonge._)

J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer

la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en

surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au

suffrage universel des extensions et des applications nouvelles.

Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee

unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui

le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette

omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de

certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance,

une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage

universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au

peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien

procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le

parlement.

J'aurais compris qu'on dit.... (_Interruption et rumeurs a droite._)

Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que

je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment,

contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de

l'assemblee (_la gauche_). (_Vives reclamations sur les bancs de la

majorite.--Allons donc! Allons donc!--La cloture! La cloture!--Le

silence se retablit. L'orateur reprend:_)

J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et

developper plus logiquement que ne le fait la constitution les

quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle,

c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure....

M. GRESLAN.--C'est le droit au travail!

M. VICTOR HUGO _continuant_.--... L'assistance organisee, et, dans

l'ordre penal, la peine de mort abolie;

Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire

l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la

parole libre, l'art et la science libres (_Bravos_);

Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est

entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique

et industriel de l'homme;

Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel

dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des

legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus

et temporaires.... (_Exclamations a droite._)

A GAUCHE.--Ecoutez! ecoutez!

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Parlez! parlez!

M. VICTOR HUGO _reprenant_.--... La commune administree par des

magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi

et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non,

dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela

apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein

de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la

majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant

le peuple, juge souverain. (_Rumeurs a droite.--Longue et vive

approbation a gauche._)

Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent

vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales

que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et

qu'on ajoutat:

La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme

du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la

civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher

aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser

la constitution.

Oui, cela, je l'aurais compris.

Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations

civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain,

qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte

le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et

qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!.... (_Denegations a

droite._)

Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions

comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions

qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la

revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la

revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation

des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (_Vive

approbation a gauche.--Rires a droite_); c'est, apres les siecles

de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de

l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain

sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme!

(_Acclamation._)

Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France

la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine

possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa

toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans

la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et

absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus

parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de

droit naturel comme la liberte pour l'homme. (_Murmures a

droite.--Approbation a gauche._) Le peuple francais a taille dans

un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent

monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui

s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat

de rire a droite.)

[Note: Ce mot, les _Etats-Unis d'Europe_, fit un effet d'etonnement.

Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a

la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une

explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes

sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et

les nota. Les voici:

_M. de Montalembert_.--Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo

est fou.

_M. Mole_.--Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle

extravagance!

_M. Quentin-Bauchard.--Ces poetes! (_Note de l'editeur._)]

Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands

philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations

par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien

universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue

par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite

par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (_Vives

reclamations a droite.--Cris: A l'ordre!--Applaudissements repetes a

gauche. Longue et generale agitation._)

M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.--C'est un blaspheme!

M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs

par an.].--On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des

choses comme celles-la!

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du

moins qu'on le voie,--car il est impossible de ne pas le voir, la

revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit,

c'est le soleil!--qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous

allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution,

nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains

de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792,

1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui

fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle

la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie,

l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France,

le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu!

(_Profonde sensation._) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela,

qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila

ce que je ne comprends pas. (_A gauche: Tres bien! tres bien!--Rires a

droite._)

Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter

de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles?

Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous?

Je vais vous le dire.

Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe.

La monarchie!

Quelle monarchie? (_Rires et bruit a droite._)

M. EMILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--Ecoutez donc,

messieurs! nous vous avons ecoutes hier.

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat.

Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez,

dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question

republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir,

personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette

question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique;

elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu

de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le

moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons

tout. (_Ecoutez! ecoutez!--Profond silence._)

Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux

yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait

que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux

monarchies sont en presence.--Deux monarchies seulement se croient en

posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur

profit la souverainete du peuple.

Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la

legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux

privilegies (_rires et chuchotements_), c'est-a-dire l'empire.

Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord.

Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes,

quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets

a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour

lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des

francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et

respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces

exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Tres bien!

tres bien!_)

Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la

monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois

les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme

royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la

liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire.

Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que

la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la

monarchie n'a ete qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._)

Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un

peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre

chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._)

Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce

soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen

age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle

sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,--jamais ce soi-disant

dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un

electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre

pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (_denegations

irritees_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les

montrera quand vous voudrez ... (_le silence se retablit_) jamais,

dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque

toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est

vrai!_)

Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite

humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait

n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement

du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme

quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale,

et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique

etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il

ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous

legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du

droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que

le droit de l'homme, qui est la liberte. (_Tres bien!_) Hors de la,

tout est chimere. Dire _le droit du roi_, dans le grand siecle ou nous

sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un

mot vide de sens.

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom

du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe,

c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est

se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite

politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est

mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne

vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas

un pupitre a in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels,

presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre

la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les

siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas

le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete

bien democratiquement conduites....

A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles!

M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort

cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle

qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie

proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime,

qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de

prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de

quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers

banqueroute! (_Rires et applaudissements._)

Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le

grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _palir_, c'est

Boileau qui le dit, _le rentier_

A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier.

Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui

flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers,

messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Tres bien!--Rumeurs a

droite.--Et les assignats?_)

Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est

le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par

l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante

pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.

UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des poetes!

_M. Victor Hugo s'arrete._

A GAUCHE.--Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas!

M. VICTOR HUGO.--Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe

par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete

offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee.

M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette

du roi. (_Rumeurs a gauche._)

M. BAC.--Meprisez ces injures!

M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot.

M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je

le veux bien.

M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la

personnalite!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez

pas!--A l'ordre! a l'ordre!_)

M. DE FALLOUX.--L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse,

depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus

profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le

garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un

fait materiel.

M. VICTOR HUGO.--Parlez!

M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais

touche de pension de la monarchie....".

M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives reclamations a

droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques._)

PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _a M. Victor Hugo_.--Ne repondez pas!

M. SOUBIES, _a la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos

applaudissements sont indecents!

M. FRICHON, _a M. de Falloux_.--Ancien ministre de la republique, vous

la trahissez.

M. LAMARQUE.--C'est le venin des jesuites!

M. VICTOR HUGO, _s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je

prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien

permettre qu'on lui reponde. (_Bruit confus._)

M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis.

A L'EXTREME GAUCHE.--Faites donc faire silence a droite, monsieur le

president!

M. LE PRESIDENT.--On fait du bruit des deux cotes. (_A l'orateur._)

Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions;

je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche

qu'a droite. (_Violentes reclamations et protestations a l'extreme

gauche.--Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font

des efforts pour ramener le silence._)

UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote.

M. LE PRESIDENT.--On interrompt des deux cotes. (_Non! non!--Si! si!_)

Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les

memes bancs a gauche._)

Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy

reclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles a

gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous

empeche de saisir._)

Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs

minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette

justice.

M. SCHOELCHER.--Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis

de tout entendre.

UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le _Moniteur_ repondra a M. le

president.

M. LE PRESIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un

bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de

l'assemblee. (_De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M.

le president._)

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (_Exclamations a

l'extreme gauche._)

UN MEMBRE.--C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres....

D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations.

M. LE PRESIDENT.--Je demande le silence des deux cotes.

M. ARNAUD (de l'Ariege.)--Ce sont des personnalites.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 23 / 36 段