Et voyez comme toutes les verites se retrouvent et se rencontrent,

parce qu'ayant le meme point de depart elles ont necessairement le

meme point d'arrivee! La souverainete du peuple cree la liberte, le

suffrage universel cree l'egalite, la presse, qui l'ait le jour dans

les esprits, cree la fraternite. Partout ou ces trois principes,

souverainete du peuple, suffrage universel, liberte de la presse,

existent dans leur puissance et dans leur plenitude, la republique

existe, meme sous le mot monarchie. La, ou ces trois principes sont

amoindris dans leur developpement, opprimes dans leur action, meconnus

dans leur solidarite, contestes dans leur majeste, il y a monarchie ou

oligarchie, meme sous le mot republique.

Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir

ce phenomene monstrueux d'un gouvernement renie par ses propres

fonctionnaires. Or, d'etre renie a etre trahi il n'y a qu'un pas.

Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent a douter des

revolutions, ces grands evenements maladroits qui font sortir de

l'ombre en meme temps de si hautes idees et de si petits hommes

(_applaudissements_) des revolutions, que nous proclamons des

bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut,

certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres!

(_Acclamations_.)

Je reviens, messieurs, a ce que je disais.

Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous legislateurs, ces trois

principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent

d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se defendent reciproquement!

La Liberte de la presse est-elle en peril, le suffrage universel se

leve et la protege. Le suffrage universel est-il menace, la presse

accourt et le defend. Messieurs, toute atteinte a la liberte de la

presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre

la souverainete nationale. La liberte mutilee, c'est la souverainete

paralysee. La souverainete du peuple n'est pas, si elle ne peut agir

et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est

lui oter l'action; entraver la liberte de la presse, c'est lui oter la

parole.

Eh bien, messieurs, la premiere moitie de cette entreprise redoutable

(_mouvement_) a ete faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire

la seconde. Tel est le but de la loi proposee. C'est le proces de la

souverainete du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut

mener a fin. (_Oui! oui! c'est cela!_) Il m'est impossible, pour ma

part, de ne pas avertir l'assemblee.

Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet

renoncerait a cette loi.

Il me semblait, en effet, que la liberte de la presse etait deja toute

livree au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la

pensee tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles,

c'est vrai, mais parfaitement legales. Que pouvait-on desirer de plus

et de mieux? La liberte de la presse n'etait-elle pas saisie au collet

par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquee

dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise a l'amende dans la

personne du vendeur? persecutee dans la personne du libraire?

destituee dans la personne de l'imprimeur? emprisonnee dans la

personne du gerant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement

notre siecle incroyant se refuse a ce genre de spectacles utiles,

c'etait d'etre brulee vive en place publique, sur un bon bucher

orthodoxe, dans la personne de l'ecrivain. (_Mouvement_.)

Mais cela pouvait venir. (_Rire approbatif a gauche_.)

Voyez, messieurs, ou nous en etions, et comme c'etait bien arrange! De

la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une

muraille entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre journal,

soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dument

interpretee, on faisait une murailleentre le journal et le public.

Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (_Tres bien!_)

Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la

pensee, on disait a la presse: Tu es libre! (_On rit_.) Ce qui

ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie.

(_Nouveaux rires_.)

Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets

d'imprimeur! Les hommes opiniatres qui veulent absolument que les

constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles

contiennent une logique quelconque, ces hommes-la se figuraient que

cette loi de 1814 etait virtuellement abolie par l'article 8 de la

constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la liberte de

la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusebe

Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que

cette loi des brevets etait desormais un non-sens; que la liberte

d'ecrire, c'etait la liberte d'imprimer ou ce n'etait rien; qu'en

affranchissant la pensee, l'esprit de progres avait necessairement

affranchi du meme coup tous les procedes materiels dont elle se sert,

l'encrier dans le cabinet de l'ecrivain, la mecanique dans l'atelier

de l'imprimeur; que, sans cela, ce pretendu affranchissement de la

pensee serait une derision. Ils se disaient que toutes les manieres de

mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent a la liberte;

que l'ecritoire et la presse, c'est la meme chose; que la presse,

apres tout, n'est que l'ecritoire elevee a sa plus haute puissance;

ils se disaient que la pensee a ete creee par Dieu pour s'envoler en

sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui

donner ce million d'ailes dont parle l'Ecriture. Dieu l'a faite aigle,

et Gutenberg l'a faite legion. (_Applaudissements._) Que si cela est

un malheur, il faut s'y resigner; car, au dix-neuvieme siecle, il

n'y a plus pour les societes humaines d'autre air respirable que la

liberte. Ils se disaient enfin, ces hommes obstines, que, dans un

temps qui doit etre une epoque d'enseignement universel, que, pour le

citoyen d'un pays vraiment libre,--a la seule condition de mettre a

son oeuvre la marque d'origine, avoir une idee dans son cerveau, avoir

une ecritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'etaient

la trois droits identiques; que nier l'un, c'etait nier les deux

autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la reserve de

se conformer aux lois, mais que les lois doivent etre les tutrices et

non les geolieres de la liberte. (_Vive approbation a gauche._)

Voila ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmite de

s'enteter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un

pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous

votez, j'ai bien peur que la verite ne soit une demagogue, que la

logique ne soit une rouge (_rires_), et que ce ne soient la des

opinions et un langage d'anarchistes et de factieux.

Voyez eu regard le systeme contraire! Comme tout s'y enchaine et

s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets

d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratiquee comme on la

pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en meme temps la

liberte de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est

a l'ecrivain, mais l'ecritoire est a la police; la presse est libre,

mais l'imprimerie est esclave!

Et, dans l'application, quels beaux resultats! quels phenomenes

d'equite! Jugez-en. Voici un exemple:

Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagee. (_Mouvement

d'attention_.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche

plutot a attenuer le fait qu'a l'aggraver; il y a eu deux imprimeries

visitees de cette facon, mais pour l'instant je me borne a une seule.

Une imprimerie donc est mise a sac, devastee, ravagee de fond en

comble.

Une commission, nommee par le gouvernement, commission dont l'homme

qui vous parle etait membre, verifie les faits, entend des rapports

d'experts, declare qu'il y a lieu a indemnite, et propose, si je ne

me trompe, pour cette imprimerie specialement, un chiffre de 75,000

francs. La decision reparatrice se fait attendre. Au bout d'un an,

l'imprimeur victime du desastre recoit enfin une lettre du ministre.

Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnite? Non, le

retrait de son brevet. (_Sensation_.)

Admirez ceci, messieurs! Des furieux devastent une imprimerie.

Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (_Nouveau

mouvement.--En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est tres pale et

semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de

Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au

bout de quelques instants_.)

Est-ce que tout cela n'etait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se

degageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action places dans

la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout

n'etait pas epuise la en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y

avait-il quelque chose au dela?

Oui, il y avait cette loi.

Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de

ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutume, depuis

qu'il existe, a tout devoir a cette sainte et laborieuse liberte de la

pensee, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble

que je vois frapper ma mere. (_Mouvement_.)

Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement.

Ce projet, messieurs, c'est la son caractere, cherche a faire obstacle

de toute part a la pensee. Il fait peser sur la presse politique,

outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre,

le cautionnement eventuel, le cautionnement discretionnaire, le

cautionnement de bon plaisir (_rires et bravos_), lequel, a la

fantaisie du ministere public, pourra brusquement s'elever a des

sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de

toutes les regles du droit criminel, qui presume toujours l'innocence,

ce projet presume la culpabilite, et il condamne d'avance a la

ruine un journal qui n'est pas encore juge. Au moment ou la feuille

incriminee franchit le passage de la chambre d'accusation a la salle

des assises, le cautionnement eventuel est la comme une sorte de muet

aposte qui l'etrangle entre les deux portes. (_Sensation profonde_.)

Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jures, et leur dit:

Jugez-le! (_Tres bien_!)

Ce projet favorise une presse aux depens de l'autre, et met

cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi.

En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer

la gloire et la lumiere de la France. Il ajoute des impossibilites

materielles, des impossibilites d'argent, aux difficultes innombrables

deja qui genent en France la production et l'avenement des talents. Si

Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si

Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas

une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs,

ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la

litterature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces

beaux livres, au siecle dernier, le bourreau les brulait, mais il ne

les tachait pas. Ce n'etait plus que de la cendre; mais cette cendre

immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de

justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les ames,

comme une semence de vie et de liberte! (_Mouvement prolonge._)

Desormais les livres ne seront plus brules, mais marques. Passons.

Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcule par le

_Journal des Debats_ lui-meme, peut varier de 2,500,000 francs a 10

millions pour une seule contravention (_violentes denegations au banc

de la commission et au banc des ministres_); je vous repete que ce

sont les calculs memes du _Journal des Debats_, que vous pouvez les

retrouver dans la petition des libraires, et que ces calculs, les

voici. (_L'orateur montre un papier qu'il tient a la main._) Cela

n'est pas croyable, mais cela est!--Sous la menace de ces amendes

extravagantes (_nouvelles denegations au banc de la commission:--Vous

calomniez la loi_), ce projet condamne au timbre toute edition publiee

par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit,

de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il

tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie francaise

qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met

sur le pave notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre

papeterie, il detruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais

il fait les affaires de la contre-facon; il ote a nos ouvriers leur

pain et il le jette aux ouvriers etrangers. (_Sensation profonde._)

Je continue.

Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les

pieces de theatre sans exception, Corneille aussi bien que Moliere. Il

se venge du _Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements_.)

Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile a la

production litteraire qu'a la polemique politique, et c'est la ce qui

lui donne son cachet de loi clericale. Il poursuit le theatre autant

que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le

miroir ou Basile s'est reconnu. (_Bravos a gauche_.)

Je poursuis.

Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, a

Paris seulement, environ trois cents recueils speciaux, inoffensifs

et utiles, qui poussaient les esprits vers les etudes sereines et

calmantes. (_C'est vrai! c'est vrai!_)

Enfin, ce qui complete et couronne tous ces actes de

lese-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des

petits livres, qui est le pain a bon marche des intelligences.

(_Bravo! a gauche.--A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant

mieux!_)

En revanche, il cree un privilege de circulation au profit de cette

miserable coterie ultramontaine a laquelle est livree desormais

l'instruction publique. (_Oui! oui!_) Montesquieu sera entrave, mais

le pere Loriquet sera libre.

Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est la le fond de ce

projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colere, sur quoi? Sur

la pensee du publiciste, sur la pensee du philosophe, sur la pensee du

poete, sur le genie de la France. (_Bravo! bravo!_)

Ainsi, la pensee et la presse opprimees sous toutes les formes, le

journal traque, le livre persecute, le theatre suspect, la litterature

suspecte, les talents suspects, la plume brisee entre les doigts

de l'ecrivain, la librairie tuee, dix ou douze grandes industries

nationales detruites, la France sacrifiee a l'etranger, la contrefacon

belge protegee, le pain ote aux ouvriers, le livre ote aux

intelligences, le privilege de lire vendu aux riches et retire aux

pauvres (_mouvement_), l'eteignoir pose sur tous les flambeaux du

peuple, les masses arretees, chose impie! dans leur ascension vers la

lumiere, toute justice violee, le jury destitue et remplace par les

chambres d'accusation, la confiscation retablie par l'enormite des

amendes, la condamnation et l'execution avant le jugement, voila ce

projet! (_Longue acclamation._)

Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais a le caracteriser,

je le ferais d'un mot: c'est tout le bucher possible aujourd'hui.

(_Mouvement.--Protestations a droite._)

Messieurs, apres trente-cinq annees d'education du pays par la liberte

de la presse; alors qu'il est demontre par l'eclatant exemple des

Etats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est

tout a la fois le plus evident symptome et l'element le plus certain

de la paix publique; apres trente-cinq annees, dis-je, de possession

de la liberte de la presse; apres trois siecles de toute-puissance

intellectuelle et litteraire, c'est la que nous en sommes! Les

expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont

depassees; en presence d'un projet pareil, les lois de censure sont

de la clemence, _la loi de justice et d'amour_ est un bienfait, je

demande qu'on eleve une statue a M. de Peyronnet! (_Rires et bravos a

gauche.--Murmures a droite._)

Ne vous meprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M.

de Peyronnet a ete laisse en arriere de bien loin par ceux qui ont

signe sa condamnation, de meme que M. Guizot a ete bien depasse par

ceux qui l'ont mis en accusation. (_Oui, c'est vrai! a gauche._) M. de

Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en

doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant a

M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblees, si

jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espere, qui

deposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche.

(_Acclamation prolongee._)

Je reprends.

Voila donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non!

ce n'est pas la une loi! Non! et j'en prends a temoin l'honnetete des

consciences qui m'ecoutent, ce ne sera jamais la une loi de mon pays!

C'est trop, c'est decidement trop de choses mauvaises et trop de

choses funestes! Non! non! cette robe de jesuite jetee sur tant

d'iniquites, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi!

(_Bravos._)

Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est

une protestation de notre gouvernement contre nous-memes, protestation

qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir

du coeur du ministre! (_Sensation._) Une protestation du ministere et

de ses conseillers contre l'esprit de notre siecle et l'instinct de

notre pays; c'est-a-dire une protestation du fait contre l'idee, de ce

qui n'est que la matiere du gouvernement contre ce qui en est la vie,

de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de

ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de

quelques hommes chetifs, qui n'ont pas meme a eux la minute qui

s'ecoule, contre la grande nation et contre l'immense avenir!

(_Applaudissements._)

Encore si cette protestation n'etait que puerile, mais c'est qu'elle

est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en

comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi!

Je veux l'esperer, quant a moi. Les clairvoyants de la majorite,--et,

le jour ou ils voudront se compter serieusement, ils s'apercevront

qu'ils sont les plus nombreux,--les clairvoyants de la majorite

finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront a temps

un pouvoir qui se perd; et, tot ou tard, de cette grande assemblee,

destinee a se retrouver un jour face a face avec la nation, on verra

sortir le vrai gouvernement du pays.

Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de

telles lois. (_Non! non!--A droite: Si! si!_)

Messieurs, dans un siecle comme le notre, pour une nation comme la

France, apres trois revolutions qui ont fait surgir une foule de

questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai

gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les

conditions du developpement social, qui observe, etudie, explore,

experimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et

non comme une ennemie, qui aide la verite a sortir de la melee des

systemes, qui fait servir toutes les libertes a feconder toutes les

forces, qui aborde de bonne foi le probleme de l'education pour

l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui

auquel la lumiere qui s'accroit ne fait pas mal, et auquel le peuple

qui grandit ne fait pas peur! (_Acclamation a gauche._)

Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement a l'ordre du jour,

pour les approfondir et pour les resoudre sympathiquement, toutes

ces questions si pressantes et si graves de credit, de salaire, de

chomage, de circulation, de production et de consommation, de

colonisation, de desarmement, de malaise et de bien-etre, de richesse

et de misere, toutes les promesses de la constitution, la grande

question du peuple, en un mot!

Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui

comprime! celui qui se met a la tete de toutes les idees, et non celui

qui se met a la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de

la France au dix-neuvieme siecle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais

celui qui va en arriere! (_Sensation._)

Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en

arriere!

On vous parle beaucoup de l'abime, de l'abime qui est la, beant,

ouvert, terrible, de l'abime ou la societe peut tomber.

Messieurs, il y a un abime, en effet; seulement il n'est pas devant

vous, il est derriere vous.

Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (_Applaudissements a gauche._)

L'avenir ou une reaction insensee nous conduit est assez prochain

et assez visible pour qu'on puisse en indiquer des a present les

redoutables lineaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arreter.

En 1829, on pouvait eviter 1830. En 1847, on pouvait eviter 1848. Il

suffisait d'ecouter ceux qui disaient aux deux monarchies entrainees:

Voila le gouffre!

Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurite, j'ai ete

de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai ete de ceux qui ont

averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait

inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus

sincere _desir de les sauver_. (_Clameurs et denegations a droite._)

Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours

du 12 juin 1847 a la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit

s'en souvenir.

(_M. de Montebello baisse la tete et garde le silence. Le calme se

retablit._)

C'est la troisieme fois que j'avertis; sera-ce la troisieme fois que

j'echouerai? Helas! je le crains.

Hommes qui nous gouvernez, ministres!--et en parlant ainsi je

m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois la sur ce

banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes

de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (_rires et

bravos_), et nous savons tous que M. le president de la republique

est un Numa qui a dix-sept Egeries (_explosion de rires_), [Note: La

commission qui proposait la loi, de connivence avec le president, se

composait de dix-sept membres.]--ministres! ce que vous faites, le

savez-vous? Ou vous allez, le voyez-vous? Non!

Je vais vous le dire.

Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez a la

majorite, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est

qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la

situation.

La premiere election que vous tenterez, la premiere epreuve que vous

ferez de votre suffrage remanie, tournera, on peut vous le predire,

et de quelque facon que vous vous y preniez, a la confusion de la

reaction. Voila pour la question electorale.

Quant a la presse, quelques journaux ruines ou morts enrichiront de

leurs depouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop

irrites et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois,

vous aurez double leur force. Il est vrai que vous aurez double aussi

leur colere. (_Oui! oui!--Profonde sensation._) O hommes d'etat! (_On

rit._)

Voila pour les journaux.

Quant au droit de reunion, fort bien! les assemblees populaires seront

resorbees par les societes secretes. Vous ferez rentrer ce qui veut

sortir. Repercussion inevitable. Au lieu de la salle Martel et de

la salle Valentino, ou vous etes presents dans la personne de votre

commissaire de police, au lieu de ces reunions en plein air ou tout

s'evapore, vous aurez partout de mysterieux foyers de propagande ou

tout s'aigrira, ou ce qui n'etait qu'une idee deviendra une passion,

ou ce qui n'etait que de la colere deviendra de la haine.

Voila pour le droit de reunion.

Ainsi, vous vous serez frappes avec vos propres lois, vous vous serez

blesses avec vos propres armes!

Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persecutes,

ce qui les fera forts; indignes, ce qui les fera terribles!

(_Mouvement._)

Vous direz: Le peril s'aggrave.

Vous direz: Nous avons frappe le suffrage universel, cela n'a rien

fait. Nous avons frappe le droit de reunion, cela n'a rien fait. Nous

avons frappe la liberte de la presse, cela n'a rien fait. Il faut

extirper le mal dans sa racine.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 21 / 36 段