Grace au suffrage universel, dans notre epoque ou flottent et

s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la

societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes

d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu!

c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a

un Archimede politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation a

gauche._)

Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere

integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du

pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous

pas cela?

Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes

ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos

intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne

foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des

organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a

votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires!

(_Longue et universelle sensation._)

Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des

revolutionnaires de l'espece naive! (_Hilarite generale._) Vous avez,

et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de

faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir

(_nouvelle hilarite_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Tres

bien! tres bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez

dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la

societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez

tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en

vous y jetant tete baissee! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._)

Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne

sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve.

(_Applaudissements a gauche.--Rumeurs a droite._)

L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela,

voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles

puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif

spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera

conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires a droite._)

Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la

France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le

progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France

est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des

hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la

liberte! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et

quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la

souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (_Mouvement._) Il

attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que

le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux

provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles

soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il

regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres

petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle,

defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs

malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel!

(_Acclamation prolongee a gauche._)

Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation.

Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la

loi.

Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres

pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent.

Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace

qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi

construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (_On

rit._)

Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous

plait, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Tres bien!_)

A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue

sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans,

et elle dit: C'est la meme chose. (_Denegations a droite._) A la place

du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite

de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le

principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de

l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code

civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une

simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens

indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte

d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du

serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence

melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et

l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre

le pere et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_)

Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de

l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est

pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui

respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui

va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec

lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel,

personnel, vivant, sacre (_on rit a droite_), ce droit, qui est le

souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme

et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de

pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe!

(_Bravos a gauche.--Murmures a droite._)

Je continue.

Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du

monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre

du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale

des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines

professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que

l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres

tous les ans.

A DROITE.--Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux.

M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque

j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes

d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux!

A DROITE.--Oui! oui!

M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient

les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors

de la societe. (_Tres bien! a gauche._)

A DROITE.--Oui! oui!

M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle

assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et

l'ecrivain frappe pour delit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_)

Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (_A

droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme

le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente

son intolerance religieuse et son intolerance politique (_mouvement_),

ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale

publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres

bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._)

M. TH. BAC.--Et Beranger! il serait indigne!

AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier!

M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des

plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples,

un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire

tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions

et des indignites le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._)

A DROITE.--Et ce serait tres bien! (_Inexprimable agitation sur tous

les bancs._)

M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui,

vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice

Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir a Loyola!

(_Applaudissements a gauche et longs eclats de rire._)

Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout

un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances.

Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois

millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole,

ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution,

la souverainete de la nation. (_Oui! oui!_)

Contrairement au texte formel de l'article premier de cette

constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la

souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et

elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six

millions de privilegies. Elle institue des ilotes (_mouvement_),

fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une

supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble

des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions

romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte

(_Bravo!_), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a

ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des

domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons

en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du

suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne

plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est

Escobar qui l'a baptisee. (_Vifs applaudissements et hilarite sur tous

les bancs._)

Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec

tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses,

avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous

si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat

de cette loi? Neant. (_Sensation._)

Neant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_)

C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi

est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale

son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il

ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens

de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on

le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus

vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour

l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain

indigne. (_Vive approbation a gauche._)

Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en

quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat

sera le meme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne

retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les

contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite

fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays

actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous

lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas,

c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui

tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression

decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond

entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre

l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous.

(_Tres bien! tres bien!_)

Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que,

pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui

est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez

le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout

inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve,

tourne le dos au passe! (_Explosion de bravos a gauche._)

Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le

passe est le passe. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux

essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si

vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'etat de renfort!

(_Nouveaux rires prolonges._) Trainez-le au grand jour du temps

present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux

sa decrepitude, voila tout. (_Rires et applaudissements a

gauche.--Murmures a droite._)

Je me resume et je finis.

Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi

est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est

qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans

le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de

l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas

vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une

fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites.

Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a

qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez,

savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient

furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche

du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard

terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle

votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (_Mouvement prolonge._)

Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de

tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de

l'ame--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier

vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible,

incorruptible, eternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est

l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de

la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent

echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais

desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila

l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des

esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous

heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous

fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne

le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez

plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple!

(_Acclamations a gauche._)

Je vote contre le projet de loi. (_La seance est suspendue au milieu

d'une inexprimable agitation._)

VII

REPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT

23 mai 1850.

M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel.

(_Mouvement._)

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole.

M. VICTOR HUGO, _a la tribune_. (_Profond silence._)

--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous

traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a

faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs,

M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (_on rit

a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard_), et M. de

Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre,

dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange

allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune.

J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote

les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general

Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je

dedaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement

et simplement au fait.

L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont

repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus

d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et

que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme.

Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers

royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le

plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme,

quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite,

et je n'y reponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de

l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (_Tres bien! a

gauche.--Rires a droite_), voici ma reponse (_Ecoutez! ecoutez!_):

Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette

assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee

1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai

ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les

tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee

constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de

l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._)

Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou

j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre

tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous,

du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces

vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme,

toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot,

qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en

contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui!

(_Bravo! bravo!--Mouvement prolonge._)

Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout;

imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en

defie. (_Nouveau mouvement._)

Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis

et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette

nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la

conscience publique, qui est mon juge et le votre! (_Acclamations a

gauche._)

M. de Montalembert a dit,--en verite j'eprouve quelque pudeur a

repeter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatte toutes les

causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire

ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les

causes que j'ai reniees.

Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute,

en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836?

(_Sensation._)

VOIX A DROITE.--Antithese!

M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri

le vendeur et condamne l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M.

Thiers._)

M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la gauche_.--Maintenant, vous etes

satisfaits; faites silence. (_Exclamations a gauche._)

M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite

hier, quand elle applaudissait.

M. LE PRESIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez

bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement.

(_Les applaudissements de la gauche redoublent._)

M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le president, rappelez-vous le principe de

la libre defense des accuses.

M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et

que j'ai reniees.

Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur

le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis

actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout

couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom

de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._)

Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des

derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24

fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille

hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais

de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en

effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je

l'ai tenu! (_Tres bien! tres bien!_)

Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas

conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche?

(_Applaudissements a gauche._) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de

Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et,

quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez

flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas

legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux

que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le

drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (_A gauche: Tres

bien! tres bien!_)

M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons

abandonne le 15 mai.

M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot.

L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime

d'absence. Je lui reponds:--Oui, quand je serai epuise de fatigue par

une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires

de la majorite (_cris a droite_), qui recommencent, comme vous voyez!

(_Rires a gauche._)

Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus

prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis

parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement

alteree_); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas

necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes

personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur

de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me

foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce

temps-la.

(_Longs eclats de rire a gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai

n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le

parti clerical (_mouvement_), attaquez les nationalites opprimees,

la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (_profonde

sensation_); attaquez le genie de la France par votre loi

d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de

deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de

mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la

democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je

suis absent!

(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est

entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place,

suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La seance est un

moment suspendue._)

VIII

LA LIBERTE DE LA PRESSE

[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de

l'impot du timbre.

Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine,

M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui

retablissait le timbre sur les feuilles periodiques.

Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors

entre le president de la republique et la majorite de la legislative.

La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la

loi proposee.

Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait

la grande question de la liberte de la presse.

C'est l'epoque ou M. Rouher disait: _la catastrophe de Fevrier._

(_Note de l'editeur._)]

9 juillet 1850.

Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute

democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient

recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais

ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative.

Ces verites, selon moi, les voici:

La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la

presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est

la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles

constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le

principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La

souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame

du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit,

c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le

suffrage universel.

Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une

solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete

du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse

eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et

cette unite, c'est la republique.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 20 / 36 段