s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la
societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes
d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu!
c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a
un Archimede politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation a
gauche._)
Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere
integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du
pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous
pas cela?
Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes
ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos
intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne
foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des
organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a
votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires!
(_Longue et universelle sensation._)
Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des
revolutionnaires de l'espece naive! (_Hilarite generale._) Vous avez,
et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de
faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir
(_nouvelle hilarite_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Tres
bien! tres bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez
dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la
societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez
tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en
vous y jetant tete baissee! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._)
Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne
sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve.
(_Applaudissements a gauche.--Rumeurs a droite._)
L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela,
voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles
puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif
spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera
conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires a droite._)
Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la
France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le
progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France
est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des
hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la
liberte! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et
quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la
souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (_Mouvement._) Il
attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que
le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux
provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles
soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il
regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres
petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle,
defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs
malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel!
(_Acclamation prolongee a gauche._)
Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation.
Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la
loi.
Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres
pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent.
Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace
qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi
construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (_On
rit._)
Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous
plait, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Tres bien!_)
A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue
sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans,
et elle dit: C'est la meme chose. (_Denegations a droite._) A la place
du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite
de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le
principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de
l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code
civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une
simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens
indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte
d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du
serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence
melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et
l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre
le pere et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_)
Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de
l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est
pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui
respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui
va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec
lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel,
personnel, vivant, sacre (_on rit a droite_), ce droit, qui est le
souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme
et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de
pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe!
(_Bravos a gauche.--Murmures a droite._)
Je continue.
Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du
monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre
du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale
des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines
professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que
l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres
tous les ans.
A DROITE.--Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux.
M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque
j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes
d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux!
A DROITE.--Oui! oui!
M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient
les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors
de la societe. (_Tres bien! a gauche._)
A DROITE.--Oui! oui!
M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle
assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et
l'ecrivain frappe pour delit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_)
Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (_A
droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme
le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente
son intolerance religieuse et son intolerance politique (_mouvement_),
ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale
publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres
bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._)
M. TH. BAC.--Et Beranger! il serait indigne!
AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier!
M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des
plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples,
un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire
tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions
et des indignites le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._)
A DROITE.--Et ce serait tres bien! (_Inexprimable agitation sur tous
les bancs._)
M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui,
vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice
Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir a Loyola!
(_Applaudissements a gauche et longs eclats de rire._)
Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout
un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances.
Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois
millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole,
ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution,
la souverainete de la nation. (_Oui! oui!_)
Contrairement au texte formel de l'article premier de cette
constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la
souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et
elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six
millions de privilegies. Elle institue des ilotes (_mouvement_),
fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une
supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble
des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions
romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte
(_Bravo!_), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a
ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des
domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons
en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du
suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne
plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est
Escobar qui l'a baptisee. (_Vifs applaudissements et hilarite sur tous
les bancs._)
Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec
tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses,
avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous
si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat
de cette loi? Neant. (_Sensation._)
Neant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_)
C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi
est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale
son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il
ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens
de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on
le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus
vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour
l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain
indigne. (_Vive approbation a gauche._)
Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en
quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat
sera le meme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne
retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les
contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite
fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays
actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous
lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas,
c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui
tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression
decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond
entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre
l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous.
(_Tres bien! tres bien!_)
Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que,
pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui
est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez
le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout
inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve,
tourne le dos au passe! (_Explosion de bravos a gauche._)
Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le
passe est le passe. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux
essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si
vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'etat de renfort!
(_Nouveaux rires prolonges._) Trainez-le au grand jour du temps
present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux
sa decrepitude, voila tout. (_Rires et applaudissements a
gauche.--Murmures a droite._)
Je me resume et je finis.
Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi
est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est
qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans
le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de
l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas
vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une
fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites.
Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a
qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez,
savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient
furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche
du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard
terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle
votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (_Mouvement prolonge._)
Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de
tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de
l'ame--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier
vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible,
incorruptible, eternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est
l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de
la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent
echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais
desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila
l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des
esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous
heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous
fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne
le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez
plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple!
(_Acclamations a gauche._)
Je vote contre le projet de loi. (_La seance est suspendue au milieu
d'une inexprimable agitation._)
VII
REPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT
23 mai 1850.
M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel.
(_Mouvement._)
M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole.
M. VICTOR HUGO, _a la tribune_. (_Profond silence._)
--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous
traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a
faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs,
M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (_on rit
a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard_), et M. de
Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre,
dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange
allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune.
J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote
les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general
Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je
dedaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement
et simplement au fait.
L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont
repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus
d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et
que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme.
Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers
royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le
plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme,
quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite,
et je n'y reponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de
l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (_Tres bien! a
gauche.--Rires a droite_), voici ma reponse (_Ecoutez! ecoutez!_):
Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette
assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee
1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai
ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les
tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee
constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de
l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._)
Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou
j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre
tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous,
du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces
vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme,
toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot,
qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en
contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui!
(_Bravo! bravo!--Mouvement prolonge._)
Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout;
imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en
defie. (_Nouveau mouvement._)
Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis
et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette
nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la
conscience publique, qui est mon juge et le votre! (_Acclamations a
gauche._)
M. de Montalembert a dit,--en verite j'eprouve quelque pudeur a
repeter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatte toutes les
causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire
ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les
causes que j'ai reniees.
Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute,
en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836?
(_Sensation._)
VOIX A DROITE.--Antithese!
M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri
le vendeur et condamne l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M.
Thiers._)
M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la gauche_.--Maintenant, vous etes
satisfaits; faites silence. (_Exclamations a gauche._)
M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite
hier, quand elle applaudissait.
M. LE PRESIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez
bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement.
(_Les applaudissements de la gauche redoublent._)
M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le president, rappelez-vous le principe de
la libre defense des accuses.
M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et
que j'ai reniees.
Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur
le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis
actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout
couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom
de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._)
Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des
derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24
fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille
hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais
de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en
effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je
l'ai tenu! (_Tres bien! tres bien!_)
Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas
conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche?
(_Applaudissements a gauche._) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de
Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et,
quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez
flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas
legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux
que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le
drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (_A gauche: Tres
bien! tres bien!_)
M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons
abandonne le 15 mai.
M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot.
L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime
d'absence. Je lui reponds:--Oui, quand je serai epuise de fatigue par
une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires
de la majorite (_cris a droite_), qui recommencent, comme vous voyez!
(_Rires a gauche._)
Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus
prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis
parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement
alteree_); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas
necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes
personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur
de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me
foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce
temps-la.
(_Longs eclats de rire a gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai
n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le
parti clerical (_mouvement_), attaquez les nationalites opprimees,
la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (_profonde
sensation_); attaquez le genie de la France par votre loi
d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de
deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de
mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la
democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je
suis absent!
(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est
entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place,
suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La seance est un
moment suspendue._)
VIII
LA LIBERTE DE LA PRESSE
[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de
l'impot du timbre.
Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine,
M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui
retablissait le timbre sur les feuilles periodiques.
Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors
entre le president de la republique et la majorite de la legislative.
La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la
loi proposee.
Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait
la grande question de la liberte de la presse.
C'est l'epoque ou M. Rouher disait: _la catastrophe de Fevrier._
(_Note de l'editeur._)]
9 juillet 1850.
Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute
democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient
recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais
ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative.
Ces verites, selon moi, les voici:
La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la
presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est
la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles
constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le
principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La
souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame
du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit,
c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le
suffrage universel.
Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une
solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete
du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse
eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et
cette unite, c'est la republique.